CHAPITRE XL
a cette caste comme aux autres de tuer les animaux, si ce n’est comme offrande à la Divinité , il est certain que cette interdiction, qui s’étend jusqu’à la vermine, Il est strictement observée que par quelques sectes , et qu’il y a un grand nombre d’Indous des plus hautes castes, et même des brahmines, qui ne se font pas scrupule de détruire des animaux dans de certaines occasions. Toutefois cette infraction à la loi n’a pour objet que les bêtes sauvages ou nuisibles, à moins que la sensualité ne les entraîne à manger aussi bien qu’à tuer les autres , comme dans le cas dont je viens de faire mention. Ces péchés accidentels (et quelle est la société si moralement organisée où il ne s’en commette pas ?) n’empêchent pas que ces gens ne soient fermement attachés, et quelquefois jusqu’au sacrifice de leurs jours, aux autres points de leurs pratiques religieuses.
A Bombay, je sus qu’un Indou , monté à bord d’un navire de la compagnie pour affaires de commerce , y tomba endormi sur le timon pour avoir pris une trop forte dose d’opium. Quand il se réveilla, il s’aperçut que le vaisseau avait levé l’ancre, et était déjà à plusieurs lieues au large du fort. Il y avait à bord beaucoup de lascars^ ; mais comme ils étaient tous d’une caste inferieure a la sienne, il dédaigna leurs provisions de route et n’osa y toucher, les regardant comme souillées par leur contact. Le capitaine du navire, fort indifférent aux superstitions indiennes , refusa de
.Alatelols indigènes.
TABLEAUX DE L’INDE
IM
mettre un canot à la mer pour le reconduire au rivage , alléguant la perte de temps. Le pauvre malheureux n’eut donc plus d’autre alternative que d’aller jusqu’à Madras avec le vaisseau, laissant sa famille dans une entière ignorance de ce qu’il était devenu. Quand on lui eut communiqué la résolution impitoyable du capitaine, il se coucha sur le pont, d’un air sombre et chagrin, sans remuer ni parler, et resta deux jours dans cet état , n’ayant, dans cet intervalle , ni mangé un morceau , ni humecté d’une goutte d’eau ses lèvres desséchées. Le navire était alors au moins à cent lieues de Bombay. Mais comme il faisait voile pour Madras , il ne s’éloigna guère de terre , et suivit la côte jusqu’au cap Comorin , en vue duquel il arriva le troisième jour, n’étant alors qu’à vingt lieues du rivage.
Dans l’intervalle, le pauvre Indou, frappé d’horreur à l’idée de périr au milieu d’une race d’hommes souillée et impure à ses yeux , supplia le capitaine de lui faire donner une barre de bois pour l’aider à gagner terre avec la marée , au point le plus rapproché. C’était, je crois, Mangalore : on en était encore à cinquante milles (seize lieues). On fît droit à sa demande, et on jeta à la mer une barre sur laquelle il sauta. Puis , l’eau étant calme , il se confia au caprice des flots, environné de requins, et exposé à mille autres périls. On ne sut jamais si ce malheureux fanatique parvint à gagner le rivage en vie. Assurément, les chances ne favorisaient guère son entreprise.
Nous arrivâmes à Lucknow juste au moment où