‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 92 sur 136 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

si elle eût défié leur pouvoir de la vaincre par la souffrance. Enfin , ses yeux parurent sortir de leurs orbites; elle tomba en arrière dans les flammes, et le même instant vint à la fois mettre un terme à son héroïsme et à son agonie.

Le malbeureux Rahtore demeura près du bûcher jusqu’à ce que le corps fût complètement consumé; alors il en recueillit les cendres , et les plaça dans une urne qu’il déposa sous le foyer de l’appartement où avaient eu lieu les réjouissances de son mariage. S’étant ensuite revêtu d’une robe couleur de safran’^, il sortit pour aller chercher la mort et accomplir sa vengeance. Pas une larme ne mouilla ses yeux, ils demeuraient secs et sanglants. Son cœur était de marbre, et chaque muscle de son robuste corps semblait se roidir à l’imisson de l’inflexible résolution de son ame. La nuit était sombre comme la teinte de ses pensées. Le cri du chacal qui cherchait sa proie, paraissait une musique plus mélodieuse à son oreille que l’harmonieuse sérénade du balbiil'^, qu’il se plaisait à écouter aux jours de son bonheur.

Il se glissa dans le jongle comme un tigre guettant sa proie , dans la crainte d’être aperçu de quelque sentinelle avancée du parti ennemi. Il parvint ainsi jusqu’à la tente de son mortel adversaire, enseveli depuis long-temps dans un profond sommeil, à la suite des fatigues de cette sanglante journée.

‘ Lorsqu’un Rajpout revêt une robe couleur de safran , c’est un signe qu’il se dévoue à la mort.

^ Le rossignol indien.

Le Rahtore, protégé par les ténèbres, arriva jusqu’à l’entrée de la tente , gardée avec assez de négligence ; car on croyait le parti ennemi taillé en pièces jusqu’au dernier homme , et le chef même passait pour être resté parmi les morts. Il ne rencontra donc point d’obstacles; partout régnait un silence de mort. Il entra; une lampe brûlait à terre, jetant autour d’elle une clarté douteuse et jaunâtre. Tout auprès, le chef Hara était étendu sur une grossière couverture, enveloppé dans une simple palainpore (courte-pointe). A cette vue , un sourire sardonique effleura les lèvres contractées du Rahtore. Détournant les regards un instant de sa victime, il laissa échapper péniblement, du fond de sa poitrine oppressée , un soupir plein d’amertume. Il tira son épée, qui jeta un faible éclat à la clarté de la lampe. Il arracha la couverture, et resta penché sur le vieillard endormi, comme le démon de la vengeance. Celui-ci , éveillé en sursaut , se dressa sur son séant, saisit son sabre; mais avant qu’il eût pu lever son bras armé, sa tête roulait, séparée du tronc, aux pieds du Rahtore vengé.

Le bruit causé par cette scène rapide de meurtre fut entendu par les gardes. Ils se précipitèrent dans la tente; et quand ils virent debout un Rajpout en robe safran , ils comprirent trop bien le but de sa présence , et un coup d’œil suffît pour leur faire voir comment il l’avait rempli. Quant à lui, foulant tranquillement les restes sanglants de son ennemi, il lança a ces hommes un regard sauvage, et leur montra, avec un sourire grimaçant, son trophée étendu sous ses

ClIAPiTllE XiV.

pieds. Les gardes se précipitèrent sur lui , avides de venger la mort de leur maître; et le Ralitore, dans le premier moment d’une défense désespérée, en étendit trois à ses pieds. Mais au moment où il levait son épée pour en immoler un quatrième , il reçut un coup de javeline à la tempe, et tomba iiiort.

Ainsi se termina cette querelle de famille, haineuse et sanglante, dont les exemples sont si fréquents dans les annales guerrières de la nation raj ponte. Ceux qui connaissent l’histoire de cette race extraordinaire , liront sans étonnement les détails du triste épisode que je viens de retracer.

Page 1