En indien : Minakchi
Au Travancore, on m'a donné des lettres aussi, me permettant d'être reçu à Madura dans des familles des différentes castes. Et je me présente d'abord chez des brahmes, qui sont, aux Indes, ce qu'il y a de plus particulier et de plus pur.
Une maisonnette lourde et massive, composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, type de presque toutes les demeures de cette ville pour les gens de caste noble. Une véranda dont les colonnes portent au sommet des têtes de monstre. Un petit escalier de pierre, conduisant à l'appartement d'honneur qui est au premier, regardant la rue par trois minuscules fenêtres festonnées. Là, me reçoit le chef de la famille, vieillard à tête blanche, entouré de quatre jeunes honmies, ses fils. Des traits de peinture bleu noir soulignent leurs longs yeux. En fait de vêtements, ils ne portent qu'un morceau de toile autour des reins, ce qui ne les empêche pas d'avoir grand air, distinction, noblesse et grâce. La salle, blanchie à la chaux, strictement propre, parfumée de je ne sais quel encens qui a brûlé, n'est pas sans une certaine élégance. Les fauteuils sont d'ébène sculptée. Aux murs, dans des cadres dorés, de vieilles aquarelles représentent les incarnations de Vichnou ; sur le plancher, un beau tapis indien et des matelas recouverts d'étoffes à ramages. Un peu étonnés de l'aventure de ma visite, ces brahmes — car les étrangers d'habitude ne font point cela — mais désireux
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cependant d'être hospitaliers et courtois, ils m'ofïrent de visiter la maison. C'est d'abord une cour intérieure, triste entre des murs ; moutons et chèvres s'y reposent à l'ombre, sous un vieux banian rabougri. Ensuite, les toits, qui sont des terrasses habitées par des pigeons et très visitées par les corbeaux ; on y a vue sur le palais des anciens rois de Madura, énorme et somptueux monument du xvn« siècle, en style indo-arabe ; et, au loin, jusqu'aux palmiers de la campagne, se déploie la ville, avec ses temples, dont les pyramides de dieux, iouges et colossales, montent de tous côtés dans le ciel fourmillant d'oiseaux. On me montre enfin la bibliothèque du logis, pleine de livres philosophiques et religieux qui indiquent une culture intellectuelle très spéciale, mais très avancée, — d'ailleurs en contraste singulier avec la nudité de mes hôtes. Et, avant de partir, il faut retourner dans la salle d'honneur, s'asseoir là un moment, tandis que l'un des jeunes hommes prend une longue mandoline dorée, et joue en sourdine des choses très douces. On ne me présentera point les femmes, bien entendu ; ce serait incorrect. Mais, avant que je prenne congé, on m'amène les deux plus jeunes enfants de la maison, deux petites filles de trois à quatre ans, qui viennent très gentiment à moi, sans avoir crainte» Pour tout costume, elles portent une petite plaque en or, ayant forme de cœur, qui est suspendue à une chaînette passée autour des reins et qui descend à peu près
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OÙ il faut; et des anneaux ciselés, très lourds, ornent leurs poignets et leurs chevilles. Elles sont deux petites merveilles de beauté, deux petites déesses de perfection et de charme, avec leurs corps en bronze clair, souples et musclés, avec leurs yeux d'ombre, de profondeur et de sourire, sous des cils invraisemblables, cerclés de peinture noire.
BALAMONI, LA BONNE BAYADERE
11 est à Madura une bayadère, célèbre par sa charité autant que par sa grâce. Ainsi que l'usage le commande aux filles de sa caste, elle fut d'abord la favorite d'un nabab, qui en mourant la laissa ruisselante de pierreries comme une idole. Très riche et libre aujourd'hui, elle emploie sa fortune à des œuvres d'art ou à des œuvres de bien. Et, dans un théâtre qu'elle a fondé tout exprès, elle fait revivre par son jeu charmant les anciennes tragédies classiques de l'Inde, antérieures de quelques milliers d'années aux nôtres.
C'est sous la splendeur de la lune que je me rends ce soir au théâtre de Balamoni, la bonne bayadère, et c'est en traversant des bois de palmiers dont les plumets noirs, remués par un peu de brise, se froissent doucement, au bout de tiges penchées en tous sens et frêles comme de longs roseaux.
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Baîamoni est en scène quand j'arrive à ma place ; un peu en recul au fond d'un jardin de fleurs peintes , dans la petite tourelle d'or d'un palais de féerie où elle est captive, elle chante à sa fenêtre en s'accompagnant sur une mandoline précieuse. Elle est une jeune princesse fiancée au fils d'un roi des pays voisins qui bientôt viendra la chercher. Dès les premières notes, on se sent pris par cette musique et par cette voix. Le costume est copié sur d'antiques bas-reliefs, la silhouette est exquise, et à chacun des gestes de la chanteuse, on voit étinceler des diamants et des rubis dont elle est couverte.
Le reste du décor est d'une naïveté sans doute invoulue, qui amuse les yeux tout en donnant une impression intense d'exotisme et de lointain. La salle très vaste, pour plus de mille personnes, mais sans recherche d'aucune sorte, est tout simplement une de ces constructions légères en bois, en nattes et en bambou, comme celles que l'on fait ici pour les grandes fêtes religieuses, aux abords des temples. Des deux cotés de la scène, il y a des loges pour les princesses de l'ancienne famille souveraine; mais elles ne viendront point ce soir, ce n'est pas leur jour. Et par ailleurs, tout le parterre, tous les sièges sont garnis de spectateurs au torse nu. Une température de serre chaude, et des parfums de fleurs.
C'est dans une langue disparue, mère de nos langues
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indo-européennes, c'est en sanscrit * que Balamoni chante, et que la pièce entière sera jouée, comme elle a été écrite jadis, dans la nuit des temps ; mais tous les personnages qui écoutent, excepté moi, ont assez d'érudition pour comprendre.
Et voici à peu près quel en est le thème. La jeune princesse, que la bayadère incarne ce soir, est aimée par sept jeunes princes à la fois, tous frères. Pour ne pas se faire souffrir les uns les autres, ils ont échangé le serment qu'aucun d'eux ne la possédera jamais, pas même celui des sept que le roi leur père a désigné pour être son époux et qui doit venir la chercher dans ce palais où elle est gardée. Les premiers temps donc, ils sont tous heureux, sachant se contenter de son amitié et de son sourire. Mais un jour, dans un bois où ils étaient en chasse, les Esprits du mal, prenant forme de saints fakirs à cheveux blancs, viennent les tenter, chacun en particulier, cherchant à réveiller leur amour charnel et à les exciter les uns contre les autres par de fausses dénonciations. Alors la haine et le malheur entrent au palais, avec mille projets de violence et de crime. Cependant les Esprits du bien, avant qu'aucun forfait soit commis, interviennent à leur tour, et après une lutte acharnée, ils reprennent possession des âmes. Et les sept princes retrouvent le calme résigné, auprès de