‹ L'Inde (sans les Anglais)Chapitre 18 sur 45 · GOLCONDE · texte numérisé non relu

GOLCONDE

Au tournant d'un faubourg d'Hyderabad, on lit cette inscription sur un vieux mur : Chemin de Golconde. Et autant il eût valu écrire : chemin des ruines et du silence.

Le long de ce « chemin » désolé, où le trot des chevaux soulève tant de poussière, on rencontre d'abord quantité de petites mosquées à l'abandon, quantité de petits minarets un peu croulants, mais qui ont des élégances rares, des finesses de fuseau. Ensuite, plus rien; on s'enfonce dans les steppes brûlés, couleur de cendre, et les amoncellements de blocs granitiques y forment çà et là des collines, des tumuli, des pyramides qui, à force d'étrangeté, n'ont même plus l'air d'appartenir à notre monde terrestre. i\

Après une heure de course, on arrive au bord d'un

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Jac sans eau, desséché jusqu'à la vase de son lit, derrière lequel tout l'horizon est comme muré par un grand fantôme de ville, du môme gris sinistre que le sol de la plaine. Et c'est là Golconde, qui fut pendant trois siècles une des merveilles de l'Asie.

On sait que les \illes, les palais, tous les monuments des hommes semblent toujours agrandis lorsqu'ils sont en ruines. Mais vraiment cette apparition-là est un peu écrasante. Un premier rempart crénelé, d'au moins trente pieds de haut, avec des bastions, des mâchicoulis, des guérites de pierre, prolonge ses méandres jusque dans les lointains de la campagne déserte. Et, au-dessus de cette enceinte, déjà fonnidable, se dresse une citadelle cyclopéenne ; elle est une montagne que Ion a utilisée, une de ces montagnes singulières, une de ces agglomérations de blocs granitiques, auxquelles le pays doit l'imprévu de ses aspects : ce besoin du gigantesque, du surhumain, qu'avaient les rois et les peuples de jadis, a trouvé là tout à souhait. Parmi les monstrueux cailloux, on a accumulé des murailles, qui s'enferment les unes les autres, se superposent, enchevêtrent leurs lignes crénelées. Tout au bord des blocs les plus hardis, il y a des bastions avancés, surplombant des abîmes; il y a des mosquées suspendues, à différents étages; il y a des arceaux compliqués, de prodigieux contreforts. Et le caillou d'en haut, par superstition ou par fantaisie, on l'a laissé tel quel,

a^upi au sommet de tout comme une grosse bête

roade. , , ^ „

A l'entrée de la ville morte, à côté de boulets empilés de boulets de fonte et de boulets de pierre, de tout un attirail d'anciens sièges et d'anciennes batailles, voici de très modernes fusils à répétition formés en faisceaux : des soldats du Nizam, des sentinelles veillent, et il faut montrer au passage une autorisation spéciale. N'entre pas qui veut dans ces ruines, qui constituent encore une forteresse imprenable, et où l'on raconte que le souverain cache ses trésors.

Ce sont de terribles portes, celles de Golconde, qui ne tournent pour s'ouvrir que sous l'effort combiné de plusieurs hommes. Leurs doubles battants, plaques aujourd'hui contre les parois, dans l'épaisseur du rempart, sont bardés de pointes de fer encore acérées, longues comme des dagues - et cette armature formidable était pour écarter les éléphants, qui jadis endommageaient à coups de leurs ivoires les énormes boiseries, pour s-amuser, lorsqu'ils s'engouffraient en troupe dans la ville. Quel air de mesquinerie occidenUle prend tout à coup, en pénétrant là, mon petit attelage, malgré ses deux cochers à turban doré, et son coureur, agitant aux flancs des chevaux un long chasse-mouches !...

La première rue qui se présente, au sortir des épaisses murailles, est la seule un peu habitée, par quelques pauvres hères, qui nichent dans des débris de palais et

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tiennent d'humbles boutiques à l'usage des soldats gardiens.

Ailleurs, tout est silencieux et vide, dans l'enceinte immense. Golconde n'est plus qu'une plaine de cendres, semée de pierres en déroute, d'éboulements de toutes sortes, et d'où surgissent, comme des dos d'énormes bêtes endormies, les cailloux primitifs, plus résistants que les constructions des hommes, toujoifrs ces mêmes blocs aux flancs ronds et polis, qui jonchent le pays entier et qui, par endroits, s'élèvent en montagne ^.

Les portes de la citadelle, aussi farouches et bardées de fer que celles du rempart d'en bas, donnent accès dans un chaos de granit, où on s'élève tantôt par des chemins à air libre, tantôt par des escaliers obscurs, à travers des forteresses ou des roches vives. Tout cela est stupéfiant d'énormité, même dans l'Inde où tant de choses démesurées n'étonnent plus. Les murailles crénelées, alternant avec les blocs naturels, forment jusqu'en haut des séries de positions inexpugnables. Il y a des citernes, pour conserver l'eau en temps de siège, qui sont des gouffres profonds, creusés en plein roc. Il y a des trous noirs, menant à des souterrains qui descendaient au cœur même de cette montagne travaillée, et

1. La légende indienne sur ces blocs du Nizam est que Dieu, ayant fini de créer le monde, se trouva en présence d'un surcroît de matière non utilisée, et qu'alor? il la roula dans ses doigts pour la jeter '"ï. an hasard, sur la terre.

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débouchaient au loin dans la campagne, pour les sorties de désespoir et les suprêmes fuites. A différentes hauteurs, il y a des mosquées, afin de pouvoir prier dans le danger jusqu'au dernier jour. Tout a été prévu et puissamment réalisé comme pour la résistance contre des hordes de géants, et la résistance indéfinie. On ne s'explique plus comment, il y a trois siècles, avant l'invention de nos canons modernes, les puissants sultans de Golconde ont pu être chassés d'un tel repaire.

A mesure que l'on s'élève, les désolations d'alentour élargissent leur cercle morne, sous le soleil de feu. Les ouvrages supérieurs, de plus en plus hardis et effrayants, sont aussi plus déjetés; ils surplombent à donner le vertige et ils penchent ; des masses s'inclinent pour des chutes prochaines ; on voit des arceaux brisés, de gigantesques lézardes. Il y a aussi des restes de monuments incompréhensibles, dont on ne sait plus la destination ni l'âge, et, dans des cavernes, des dieux antérieurs à 1 Islam, des Hanouman à tête de singe, habitent parmi les chauves-souris, enfumés par des petits lumignons, que sans doute de mystérieux adorateurs viennent encore, de temps à autre, leur apporter.

Au sommet de tout, sur la dernière terrasse, une mosquée, et un kiosque, d'où les sultans de jadis feurveiilaient le pays, regardaient venir du fond de l'horizon les armées. La vue qu'on avait d'ici, sur les campagnes, les jardins, les ombrages, fut célèbre aux

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siècles passés. Mais aujourd'hui ces plaines ont cessé de vivre.

Les climats sont changés, il ne pleut plus ; Tin de, à ce qu'il semble, se dessèche en même temps qu'elle décline et s'épuise. Au delà de ce chaos de rochers et de remparts, qui est la citadelle, et qui dévale, dans le grand silence, jusqu'en bas, la muraille extérieure de la ville, la muraille crénelée, que le Nizam fait entretenir, serpente au loin pour dessiner encore les contours de ce qui fut Golconde, la Golconde aux diamants merveilleux ; mais on se demande à quoi bon, pourquoi une telle muraille pour enfermer ainsi une zone particulière de désolation qui est devenue en tout semblable à la désolation immense d'alentour : même désert gris, et mêmes obsédants cailloux lisses, que l'on prendrait pour des monstres assis en troupeaux sur des cendres. A l'extrême lointain, Hyderabad apparaît à peine, en traînée toute blanche. Et, çà et là, aux confins de la plaine, ces étemels cailloux qui s'entassent en montagnes disloquées, en fantastiques forteresses, prolongent à l'infini l'illusion et la tristesse des cités détruites.

Non loin des murs de la ville morte, il y a cependant de grands dômes soigneusement blanchis, qui n'ont pas l'air de ruines ; et ils s*élèvent au milieu de bocages enclos, dont la verdure encore vivante, presque fraîche, étonne sur cette terre calcinée. Ce sont les tombeaux

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des anciens rois de Golconde ; grâce au respect des indiens pour la mort, ils ont été épargnés, et, ea ces dernières années, on a replanté alentour les grands jardins funéraires.

Plusieurs sultans et sultanes de ce féerique royaume sont là endormis sous les larges coupoles superbes. Un seul d'entre eux manque à la muette compagnie, le dernier, qui pourtant avait fait construire lui-même sa demeure d'éternité, mais qui fut chassé de sa sépulture comme de ses États par Aurangzeb le conquérant, et mourut en exil.

Leur lieu de repos est exquis ; on y retrouve, un peu étiolés par la chaleur de l'Inde, nos cj'près, arbres des morts dans les cimetières d'Orient comme dans les nôtres ; les allées de sable fin y sont droites comme dans nos \ieux jardins de France, avec des alignements de vases contenant des rosiers tout roses de fleurs. Des équipes de femmes et de jeunes filles, chargées d'entretenir la \ie factice de cette oasis, déversent matin et soir sur les plates -bandes une eau rare qu'elles apportent dans des vases de terre et que des hommes tirent à grand'peine du fond des puits, creux comme des abknes.

De loin, la chaux donnait à ces dômes un faux air vivant. Mais l'intérieur des vastes mausolées n'a plus une peinture, plus un objet d'ornementation; tout le luxe d'autrefois s'y est éteint dans la vétusté grise.

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Cependant, sur chaque petit tombeau de marbre, isolé sous sa coupole vide, il y a des guirlandes de fleurs, — hommage d'une piété adorable, à ces souverains dont la dynastie s'est éteinte depuis trois fds cent ans.

Le charme étrange et nostalgique de ces jardins, entretenus à force d'arrosage au milieu d'une solitude brûlée, est que les cyprès longs et frêles y voisinent avec les palmiers, et que, sur les vases de roses, des colibris confiants voltigent, comme feraient chez nous des papillons.

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