‹ L'Inde (sans les Anglais)Chapitre 19 sur 45 · LES EPOUVANTABLES GROTTES · texte numérisé non relu

LES EPOUVANTABLES GROTTES

Elles sont consacrées à toutes les divinités des Pouranas ; mais les plus immenses sont à Siva, Dieu de la mort.

Des hommes, dont le rêve fut terrible et colossal, s'acharnèrent jadis, durant des siècles, à les tailler dans des montagnes de granit. Il en est de bouddhiques, de brahmaniques, d'autres qui remontent au temps des rois Jaïnas ; les civilisations, les religions ont passé sans interrompre le prodigieux travail du creusement et des ciselures.

Vers l'an mille de notre ère, au dire du plus ancien auteur qui en ait parlé, l'Arabe Maçoudi, elles étaient toujours en pleine gloire, et, de tous les points de l'Inde, d'innombrables pèlerins ne cessaient d'y accourir.

Maintenant elles sont délaissées, et de longues périodes

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de sécheresse ont désolé Tâpre région d'alentour. Leur durée indéfinie se continue dans l'abandon et le silence, au fond d'un pays d'où la vie s'en va.

On y arrive de nos jours en traversant un petit désert couleur de bête fauve, uni comme une grève marine, où des montagnes isolées, bizarrement régulières, surgissent çà et là de l'uniformité plate, avec des aspects de donjons, de citadelles trop grandes.

En charrette indienne, aujourd'hui, sous un lourd soleil, j'ai franchi cette solitude, en suivant une route jalonnée d'arbres morts.

Vers le soir, nous avons passé par un fantôme de ville, la jadis célèbre Dalantabad, où mourut exilé, il y a trois cents ans, le dernier des sultans de Golconde, et que de loin ressemble à la tour de Babel, ainsi que la représentent les vieilles images. Une ville-montagne, un temple-forteresse, un rocher que les hommes d'autrefois avaient retaillé, maçonné, à peu près régularisé, du sommet à la base, et qui étonne, plus encore que les pyramides d'Egypte au milieu de leurs sables. Des centaines de tombeaux, effondrés aux abords ; on ne sait combien d'enceintes crénelées, hérissées de pointes, s'enserrant les unes les autres, autour du rocher géant. Nous sommes entrés par de doubles portes formidables, qui avaient, comme à Golconde, gardé leurs pointes de fer. Mais, là dedans, personne, du silence, des ruines, des arbres desséchés ; des squelettes de banians, avec

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leurs gerbes de racines retombant du haut des branches comme de longues chevelures. Et nous sommes ressortis par d'autres portes doubles, aussi inutiles, et d'un appareil aussi féroce.

Dans l'Est, des plateaux rocheux s'étendaient à l'horizon, et il a fallu y monter par des lacets, mettre pied à terre et marcher derrière la charrette paresseuse. C'était l'heure du soleil couchant, l'heure de l'inaltérable splendeur rouge, en ce pays qui va mourir faute de nuages; Dalantabad, la farouche ville-montagne, avec ses tours, avec ses amas de remparts et de temples, semblait s'élever en même temps que nous et se profilait en plein ciel, dans un rayonnement d'apothéose, tandis que se déployait toujours davantage la muette immensité des plaines rousses, comme incendiées, où rien n'indiquait plus la vie.

Sur les plateaux, un autre groupement de ruines nous attendait encore, Rozas, ville très musulmane, ville de mosquées à l'abandon et de frêles minarets fuselés. Quantité de coupoles funéraires encombraient les abords de ses grands remparts, qui nous sont apparus au crépuscule. Le long de ses rues mortes, où il faisait déjà presque nuit, quelques personnages à turban étaient assis sur des pierres : derniers habitants obstinés, vieillards retenus entre ses murs par la sain* teté des mosquées.

Ensuite, pendant une heure environ, plus rien que la

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monotonie des roches, et l'étendue brune, dans le grand silence du soir...

Et tout à coup, une chose si surprenante et si impossible, que c'en était presque à avoir peur, dans la première minute, avant d'avoir compris. La mer I La mer devant soi, alors que l'on savait être au Nizam, dans la partie centrale de l'Inde! Une coupée à pic dans le sol des plateaux, et l'infini mouvant était là, déployé de toutes parts: nous le dominions du haut d'une immense falaise, au bord de laquelle notre chemin passait, et en même temps, une brise puissante nous arrivait d'en bas, une brise moins chaude, telle une brise du large...

Mais ce n'étaient que les plaines au delà, les plaines brûlées, émiettées, sur lesquelles le vent promenait des ondes de poussière ou de sable, et formait comme des embruns et des lames.

D'ailleurs, nous touchions au but: les grottes S que cependant rien ne révélait encore, étaient au-dessous de nous, le long du triste rivage, creusées dans ce semblant d'énormes falaises, et c'est en face de cette mer sans eau qu'elles ouvraient leurs gouffres d'épouvantes.

Il faisait nuit, les étoiles brillaient, et ma charrette s'est arrêtée devant une petite « maison de voyageur » où les hôtes, deux vieux Indiens aux cheveux blancs, se

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