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LA CHANSON DE LA FAMINE

Ce sont des petits enfants surtout, ce sont de pauvres petits squelettes, aux grands yeux étonnés de tant souffrir, qui la chantent ou qui la hurlent, cette chanson, à l'entrée des villages, aux carrefours des routes, en tenant à deux mains leur ventre affreusement creusé, dont la peau s'est plissée comme celle d'une outre vide.

Pour l'entendre dans toute sa violence, cette chansonlà, il faut faire encore, depuis les grottes du dieu destructeur, environ cent lieues vers le Nord-Ouest, vers le pays Radjpoute, où les hommes en ce moment tombent par milliers, faute d'un peu de riz qu'on ne leur envoie pas.

Dans cette région, les forêts sont mortes, la jungle est morte, tout est mort.

Les pluies de printemps, que la mer d'Arabie envoyait

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jadis, font défaut depuis quelques années, ou bien changent de route, vont se répandre, inutiles, sur le Beloutchistan désert. Et les torrents n'ont plus d'eau ; les rivières tarissent, les arbres ne peuvent plus reverdir.

C'est par la route peu suivie de Rutlam et d'Indore que je me rends au pays de la faim, et c'est en chemin de fer, car on sait que l'Inde en est maintenant sillonnée. Le train s'en va presque vide, et les rares voyageurs sont tous Indiens.

Sous mes yeux, pendant des heures, les forêts passent; elles n'ont plus de palmiers, mais les arbres qui ressemblent aux nôtres ; on les prendrait pour des forêts de chez nous, si elles n'étaient si grandes, avec des horizons si sauvages. Des ramures délicates, des ramures grises. Et la teinte générale est celle de nos feuillées de chêne en décembre ; l'ancienne Gaule, à l'arrière automne, devait avoir de tels aspects ; or, nous sommes dans l'Inde, en avril ; et cette chaleur de printemps tropical déroute l'esprit, cette chaleur de fournaise sur ces paysages d'hiver. Rien cependant, au cours de cette première journée de voyage, ne révèle encore la pressante détresse humaine; mais on a le sentiment de quelque chose d'anormal, d'une désolation sans recours, d'une espèce d'agonie de la planète usée.

L'Inde, aïeule de notre Europe, est, il va sans dire, un pays de ruines. Un peu partout apparaissent les immenses fantômes des villes qui moururent dans les

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temps, il y a des siècles et des millénaires ; des villes dont le nom est oublié, mais qui furent des villes géantes, superbement perchées sur des montagnes et dominant des abîmes. Remparts de deux lieues de long, palais et temples, aujourd'hui abandonnés aux singes et aux serpents cobras. . . Auprès de tels débris, combien sembleraient mesquins nos donjons, nos manoirs, tous les restes de notre moyen âge féodal 1

Ruines et forêts, couleur d'ocre ou de sienne brûlée, se succèdent le long de ma route, baignant jusqu'au soir dans la même incandescence de l'air. Et, sur la végétation détruite, sur les ossements des vieilles cités de légende, l'ardent soleil se couche, terni de poussière, tristement rose, d'une hivernale pâleur.

Le lendemain on s'éveille dans la jungle infinie.

Et au premier village où l'on s'arrête, sitôt que s'apaise le bruit des roues, leur fracas de ferraille, une clameur monte, une clameur très spéciale, qui tout de suite vous glace, même avant qu'on ait bien compris : c'est l'horrible chanson qui commence, et qui ne vous quittera plus. On est entré dans le pays de la faim. Il n'y a guère que des voix enfantines, et cela ressemblerait presque au tumulte d'une école en récréation, mais avec on ne sait quoi d'éraillé, d'épuisé, de glapissant, qui fait mal à entendre...

Oh 1 les pauvres petits êtres, se pressant là contre la barrière, et tendant vers nous leurs mains desséchées.

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au bout des os qui sont leurs bras ! Sous leur peau brune, aux plis retombants, tout leur frêle squelette se dessine, à faire peur ; on dirait qu'ils n'ont pas d'entrailles, tant leur ventre est plat, et des mouches se sont collées à leurs paupières, à leurs lèvres, pour y boire ce qui reste d'humidité. Ils n'ont plus de souffle, presque plus de vie, et cependant ils tiennent debout, et ils crient encore. Manger, ils voudraient manger, et il leur semble que ces inconnus qui passent, dans de si grandes voitures, doivent être riches, qu'ils auront pitié et leur jetteront quelque chose.

— « Maharajh ! Maharajh I » (Monseigneur ! Monseigneur!) appellent ensemble toutes les petites voix, sur des notes chantées et tremblotantes. H en est qui ont à peine cinq ans, et qui crient aussi : « Maharajh I Maharajh ! » et qui allongent à travers la barrière des menottes lamentables.

Dans ce train, ceux qui voyagent avec moi sont d'humbles Indiens, de troisième et de quatrième classe ; ils lancent ce qu'ils ont, des restes de gâteaux de riz, des monnaies de cuivre, et sur tout cela les affamés se ruent conmie des bêtes, en se piétinant les uns sur les autres. Des pièces de monnaie peuvent donc leur servir ? Alors, c'est donc qu'il y a des provisions encore dans les boutiques en terre du village, mais pour ceux-là seuls qui ont de quoi en acheter !... De même, quatre wagons de ïiz sont attelés derrière nous, et il en passe ainsi chaque

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jour ; mais on ne leur en donnera point ; non, pas une poignée, pas quelques grains qui prolongeraient un peu leur vie ; c'est destiné aux habitants des villes, à ceux qui ont encore de l'argent et qui paieront.

Qu'est-ce qui nous empêche de repartir? Pourquoi si longtemps s'arrêter devant ce lugubre village, où, de minute en minute, le troupeau des affamés s'assemble plus nombreux et la chanson de détresse va s'exaspérant?

Aux environs, tant la terre est sèche et poudreuse, ce qui fut rizières ou champs cultivés simule un désert de cendre. Et voici des femmes, — des squelettes de femmes plutôt, avec des seins pendant comme des lambeaux de basane, — qui arrivent en hâte, épuisées par l'effort, dans l'espoir de vendre de lourds et infects paquets, apportés sur leur tête: des peaux de leurs vaches qui sont mortes de faim et qu'elles ont écorchées. Mais le prix d'une vache à peu près vivante est tombé ici à un quart de roupie (environ dix sous), puisqu'on ne pourrait pas les nourrir et que pour rien au monde, dans ce pays brahmanique, on ne se déciderait à manger de sa chair. Alors, qui donc achèterait une peau qui sent la pourriture et qui attire un essaim de mouches ?

J'ai jeté maintenant tout ce que j'avais de pièces sur moi... Mon Dieu, on ne partira donc pas I... Oh 1 le désespoir d'un tout petit, de trois ou quatre ans, auquel un autre, un peu plus grand que lui, vient d'arracher l'aumône qu'il serrait dans sa main crispée I...

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Le train enfin s'ébranle, et la clameur s'éloigne. Nous voici lancés à nouveau dans la jungle silencieuse.

La jungle est morte, la jungle qui, au printemps, devrait fourmiller de vie ; les graminées, les broussailles n'y reverdissent plus ; l'avril n'a plus le pouvoir d'y réveiller les essences languissantes ; elle affecte, comme la forêt, un aspect d'hiver sous le soleil torride. On y voit errer des gazelles, maigres, effarées, qui ne trouvent plus d'herbe, qui ne savent où aller boire. Et de loin en loin, sur le tronc de quelque arbre sec, un jeune rameau, une branchetfe isolée a pris tout ce qui restait de sève, ^pour donner encore deux ou trois feuilles tendres, ou * bien une grande fleur rouge mélancoliquement épanouie au milieu de la désolation.

A chaque village où l'on s'arrête, les affamés sont là, vous guettant à la barrière. Leur chanson que l'on redoute d'entendre, et qui est toujours pareille, en fausset déchirant, sur les mêmes notes, s'élève dès qu'on approche; et puis elle s'enfle, et vous poursuit ens'exaltant de désespoir, quand on s'éloigne à nouveau dans les solitudes brûlées.

BRAHMINES DU TEMPLE d'oDEYPOURE

A cent cinquante lieues à peu près au delà des épouvantables grottes, — dans la direction du Nord-Ouest, qui est celle de la sécheresse croissante, — la xiDe blanche d'Ode}T)oure, au pays de Meswar, est encore une étape délicieuse, sur cette route de la grande famine, que 3 'ai commencé de suivre.

Quand on arrive, on aperçoit de très loin les blancheurs de cet amas de palais et de temples, se détachant sur le fond des hautes montagnes dentelées, couvertes de forêts, qui l'entourent et l'enferment de toutes parts. Malgré la teinte feuille morte, qui remplace ici le vert des ramures, depuis qu'il ne pleut plus, malgré toujours' cette anormale tristesse d'une terre qui se dépouille et jaunit au printemps, la ville, quand on y regarde à distance, conserve un air heureux et privilégié, dans ces

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arbres, au pied de ces pentes boisées, qui lui font comme un nid de tranquillité et de mystère.

Mais, de près, combien la iétresse déjà s'indique I Dans l'avenue bordée d'arbres morts qui conduit aux portes, de lugubres mendiants se promènent, de ces êtres comme on n'en avait vu nulle part et dont la vie persistante n'est plus vraisemblable : des momies, des ossementsiîesséchés qui marchent, et à qui des yeux restent au fond des orbites, et une voix, au fond de la gorge, pour demander l'aumône. Ils sont les débris de la population des champs ; ils se traînent vers la ville, ayant ouï dire que l'on y mangeait encore. Mais souvent aussi, en chemin, ils s'affaissent ; on en voit çà et là de gisants, sur l'épaisse poussière qui tout de suite enveloppe leur agonie et donne à leur nudité la couleur des squelettes.

Le long de cette avenue, des enclos mélancoliques et sans fin appartiennent au Maharajah d'Odeypoure : pardessus les murs d'enceinte, on voit monter des mausolées, des ruines de temples, des kiosques en pierre et en marbre, des édifices à coupoles ayant servi à la crémation de princes défunts, et de grands arbres effeuillés, mourants, sur les branches desquels sont assis des singes.

Aux portes enfin, aux portes des remparts, qui sont hautes et blanches, et que gardent des Indiens le sabre nu, la sinistre marée envahissante des meurt-de-faim est arrêtée comme un flot par une écluse ; ils restent là entassés et la main tendue, — non point qu'on leur in-

terdise de passer, mais, dans tous les pays du monde, les entrées de ville sont un lieu d'élection pour ceux qui mendient.

Odeypoure, fondée il y a trois siècles (après la destruction de Chitore S l'ancienne capitale de Meswar, dont les ruines gisent à quelques lieues dans l'Est), a déjà pris un air de vétusté extrême, sous son épais linceul de chaux. Elle renferme quantité de temples brahmaniques, à colonnes blanches, à pyramides blanches, dont le plus grand et le plus vénéré appartient au dieu Chri-Jannath- Raijie. Très blancs, aussi, sur un rocher, les grands palais du Maharajah, qui, d'un côté, dominent toute la ville et, de l'autre, mirent leurs blancheurs dans un lac frais et profond, entouré de montagnes et de forêts.

Une circonstance particulière m'a fait ici, dès le premier instant, l'ami de deux jeunes brahmines, qui sont frères et tous deux prêtres au grand temple. Chaque jour, aux heures silencieuses et brûlantes où je ne sors pas, je reçois leur visite discrète, dans la petite « maison du voyageur » qui est en dehors des murs, au milieu d'une solitude de poussière. Ils sont vêtus d'une robe blanche et coiffés d'un mince turban. Ils ont le même visage, d'une finesse exquise, les deux frères, et les mêmes grands yeux mystiques. Leur noblesse de

1. Chitore, bâtie en 728 ; mise à sac en 1303 par AUaudin, en 1533^ par Bahadur, shah de Guzerat, et complètement détruite en 1568 par Akbar. i

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race, sans croisements ni mésalliances, remonte à deux ou trois mille ans : fils et arrière-petits-fils de rêveurs qui, depuis les origines, se sont tenus en dehors et au-dessus de notre humanité vile ; qui jamais ne se sont adonnés à l'intempérance, au commerce ni à la guerre ; qui n'ont jamais tué, même une humble bête ; qui n'ont jamais mangé d'aucune chose ayant vécu. Ils sont pétris d'un limon différent du nôtre et plus pur; ils sont presque un peu dématérialisés avant la mort, et possèdent des sens moins lourds, capables de percevoir des choses au delà de cette vie transitoire.

Cependant mon espérance était chimérique, d'obtenir par eux quelque lumière ; leur brahmisme s'est obscurci, de génération en génération, par l'abus des rites et des observances ; ils ne connaissent plus le sens caché des symboles.

— « Le roi Chri-Jugat-Singhie, fils de Chri-Karan- Singhie, grand adorateur du dieu que nous servons, commença la construction de notre temple en 1684, lors de son avènement au trône. Ce prince bâtit deux autres temples sur le lac, et ces trois bâtisses durèrent ensemble vingt-quatre ans. Pour l'inauguration, quand l'image de notre dieu fut placée dans le sanctuaire, en 1708, plusieurs princes des environs arrivèrent en cortège, avec beaucoup de magnificence, amenant une grande quantité d'éléphants... »

C'est l'un des deux frères qui raconte, dans le silence

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de midi et dans la pénombre de la « maison du voyageur )) fermée contre le soleil, contre les mouches, et contre le vent desséchant, le vent de famine. Ils sont très érudits sur les temples d'Odej'poure et sur tous les dieux du panthéon Pouranique. Mais, sur les causes de leurs espoirs éternels, sur leur vision de l'au-delà, si je les interroge, ils ne savent me répondre rien qui me soit intelligible; tout de suite nous perdons contact, nous ne nous sentons plus des âmes de même espèce ; entre nous tombe comme un rideau de nuit isolante. Ils sont des voyants sans doute, comme la plupart des prêtres, leurs pareils, mais ils sont aussi des simples qui n'expliquent pas.

Chaque jour ils m'apportent des présents naïfs, les deux prêtres, des fleurs, de modestes gâteaux préparés à leur usage. Ils sont courtois et doux. Cependant des abîmes nous séparent. Et au respect qu'ils me témoignent, se mêle un irréductible dédain de caste ; ainsi, non seulement ils aimeraient mieux mourir que de partager les mets horribles, souillés de chair et de sang, auxquels m'ont habitué mes ancêtres; non seulement ils n'accepteraient même pas de ma main un verre d'eau ; mais de plus, le fait de boire ou de manger quoi que ce soit en ma présence, leur semblerait un déshonneur que rien ne laverait plus.

Ce matin, avant l'heure habituelle de leur visite, ils ont entr'ouvert ma porte, — laissant pénétrer avec eus

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un rayon de lumière ardente, une envolée de poussière, un souffle de fournaise. C'était pour m'informer qu'aujourd'hui est la fête de leur dieu; qu'ils ne seraient donc pas libres de revenir, mais que je pourrais les retrouver, au baisser du soleil, dans la première enceinte de leur temple.

Et ils m'ont laissé des guirlandes de fleurs de jasmin, comme on en porte ici autour du cou pendant les fêtes, — mais de notre vrai jasmin de France, qui était inconnu, làbas dans l'Inde méridionale... Or, ces petites fleurs blanches, enfilées en guirlande enfantine, je n'avais plus revu cela depuis les premiers étés de ma vie, depuis l'âge où, dans la cour de ma maison familiale, à l'ombre des vieux murs garnis de ce même jasmin, je m'amusais à faire des colliers pareils à ceux que mes amis indiens viennent de m'apporter... Et j'ai retrouvé tout à coup dans ma mémoire ces étés lointains, la retombée des feuillages le long de ce mur, les herbes et les fleurs de cette cour, qui jadis, à mes yeux, représentait le monde. Alors, dans un recul infini, se sont effacés pour un instant les pays de Brahma, la ville d'Odeypoure, ses dieux, son soleil et sa famine...

Au déclin du jour cependant, je me suis rendu à la fête du dieu Ghri-Jannath-Raijie.

Son temple est blanc comme de la neige fraîchement tombée. On y monte par un escalier monumental de trente eu quarante marches, que gardent des éléphants de pierre.

La pyramide brahmanique, ici, au nord de l'Inde, n'est pas, comme dans le sud, une folle mêlée de divinités et de bêtes ; elle est plus sobre, plus mystérieusement calme ; de loin elle ressemble à un grand if de cimetière. — Et le temple de Chri-Jannath-Raijie possède plusieurs de ces pyramides, qui sont blanches aussi, blanches comme de la neige fraîchement tombée.

Sachant que nul ne pénètre dans le sanctuaire, s'il n'est Hindou et de caste noble, je suis resté dans la cour, et j'ai fait demander mes amis.

Ils sont venus à mon appel, mais vraiment ce n'étaient plus les mêmes que dans la « maison du voyageur » ; l'abime d'incompréhension s'était creusé entre nous davantage. Et, d'abord, ils se sont excusés de ne pouvoir prendre ma main comme d'habitude, étant aujourd'hui officiants et appelés à toucher des choses saintes.

Pour la première fois, je les voyais presque nus, ainsi que les prêtres ont coutume d'être en présence de leur dieu, la petite cordelette des « fils de la bouche de Brahma » traversant en bandoulière leur poitrine de belle statue bronzée. Et leurs yeux dilatés avaient une expression d'absence que je ne leur avais jamais connue.

Toujours courtois pourtant, ils m'ont fait asseoir à une place d'honneur, aux pieds d'un Yichnou de cuivre, en face même de la porte du sanctuaire.

La cour du temple était encombrée de marchands de

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parures, ayant des paniers tout remplis de colliers en jasmin blacc, en jasmin jaune, en roses du Bengale. Et parmi les étalages de fleurs, rôdaient, de plus en plus nombreux, les spectres de la faim, les pauvres squelettes d'une couleur terreuse, avec des yeux de fièvre.

Devant moi défilait le peuple de Brahma, montant ou descendant les marches du temple, entre les grands éléphants de pierre qui, en haut des escaliers, dressaient leurs trompes vers le ciel. Tous les hommes étaient vêtus de robes blanches, un sabre à la ceinture et plusieurs rangs de fleurs étages sur la poitrine. Il venait des vieillards que leur barbe de neige, rebroussée à la mode radjpoute, faisait ressembler à de vieux chats blancs. Il venait beaucoup d'enfants tout petits, les jambes à peine assez longues pour monter, mais l'air pénétré et grave, et toujours solennellement coiffés d'une espèce de tiare en velours brodé d'or. Et les femmes étaient merveilleuses, drapées à l'antique dans des mousselines de toutes couleurs avec des dessins dorés, ou bien dans des mousselines noires avec des étoiles d'argent. Une musique caverneuse m'arrivait du fond de l'obscur et impénétrable temple, et parfois les coups de quelque monstrueux tam-tam grondaient sous les voûtes comme le tonnerre.

Chacun, avant de monter, s'inclinait pour baiser la Liiarche d'en bas. Et de même, là-haut avant de sortir

de l'ombre sainte, chacun se retournait sur la porte, pour saluer et pour baiser le seuil. Mais les spectres de la famine qui arrivaient toujours, horriblement nus et macabres, gênaient cette foule en habits de fête, essayaient d'arrêter les passants avec leurs pauvres mains desséchées, crochaient dans les voiles de mousseline, avaient des brusqueries et des crispations de singe pour attraper les aumônes. . .

Et puis le vent s'est déchaîné, comme chaque soir à la même heure, sans pour cela rafraîchir la ville brûlante, et, dans une brume de poussière, le soleil s'est couché, jaune, triste, et terni autant qu'un soleil du Nord.

Dans les rues, malgré tout, la fête a continué jusqu'à nuit close. On se jetait les uns aux autres, à pleines mains, des poudres parfumées et colorées, qui adhéraient aux visages, aux vêtements. Des gens sortaient de la bagarre avec une moitié de figure poudrée de bleu, ou de violet, ou de rouge. Et toutes les robes blanches portaient la trace de mains trempées dans des teintures éclatantes, cinq doigts marqués en rose, en jaune ou en vert.

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