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Les grottes d'Ellora

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sont empressés à me recevoir, appelant par de grands cris leurs serviteurs, qui flânaient aux environs dans la campagne.

Personne, cette nuit, ne consentait à me conduire dans les grottes de Siva : il valait mieux, disait-on, attendre le jour. Un berger, enfin, qui ramenait ses chèvres, s'est décidé, pour de l'argent, et nous sommes partis, emportant une lanterne, qu'on allumera en bas, aux sombres entrées.

La nuit est sans lune, mais limpide, et les yeux s'habituent, on y voit.

D'abord la descente dans cette plaine qui joue la mer. C'est par une rampe de cinq ou six cents mètres ; c'est dans le silence et sous le scintillement magnifique des étoiles, parmi des roches tourmentées et parmi des cactus, — desséchés sans doute comme sont ici toutes choses, mais qui tiennent encore debout et dont les branches rigides simulent de grands cierges dans des candélabres.

En bas, l'obscurité est plus épaisse, quand nou& commençons de suivre les contours du faux rivage, au pied des falaises qui nous font de l'ombre. Le vent, qui soufflait si fort à la tombée de la nuit, s'est apaisé ; on n'entend plus un bruissement nulle part, et le lieu est étrangement solennel.

Dans les flancs de la montagne, voici les entrées béantes plus intensément noires que tout ce qui est

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noir alentour, trop grandes, semble- t-il, pour être l'œuvre des hommes, mais trop régulières pour être naturelles ; d'ailleurs, je les attendais ainsi, je sais que cest cela...

Nous passions sans nous arrêter ; mais le berger hésite, et, par une brusque volte-face, revient sur ses pas. Cne crainte religieuse peut-être, ou bien la simple peur, le retient d'aller où il avait projeté de me conduire ; — sans doute, était-ce en quelque lieu plus épouvantable encore. Alors, avec un air de dire : « Non, après tout, contente-toi de ceci I » il s'enfonce avec moi, à travers des éboulements de pierres, des cailloux, des cactus, dans la première venue de ces ténébreuses portes.

Et c'est déjà effroyablement beau, bien que j'aie parfaitement compris que c^la ne doit rien être auprès de ce que l'on n'ose pas me faire voir.

Des cours à ciel ouvert, grandes comme des carrousels, et taillées à même le granit énorme, à même la montagne primitive. Leurs parois verticales, dont la hauteur nous écrase, ont trois ou quatre étages superposés de galeries à colonnes trapues, le long desquelles des dieux de taille surhumaine sont en rang, comme un public figé dans quelque théâtre de la mort. Tout cela est noir dans la nuit ; mais le plafond de ces salles de Titans est le ciel tout poudré d'étoiles, et une vague lueur diffuse nous permet de distinguer la foule des gigantesques spectateurs sombres qui nous regardent venir.

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Et il y en a des séries, on ne sait combien, de ces excavations sculptées, qui représentent chacune le travail de tout un peuple.

Le chevrier que j'ai pour guide, d'abord craintif, s'enhardit de plus en plus au cours de notre promenade dantesque. Maintenant il allume son fanal pour que nous entrions dans une caverne tout à fait ténébreuse, qui doit remonter à des époques antérieures, lourdement barbares, et où nous n'aurons même plus la sauvegarde des étoiles, puisque le ciel sera remplacé sur nos têtes par les granits épais de la montagne. C'est une avenue haute et profonde comme une nef de cathédrale gothique, où, sur les parois lisses, des espèces d'arceaux en relief imitent des vertèbres ; on est là comme dans l'intérieur d'une bête, d'un léviathan vidé. D'abord, tant notre petite lanterne éclaire mal au milieu de telles obscurités, il semblait qu'il n'y eût rien, ni personne, dans cette salle si longue. Mais une forme apparaît, quelqu'un se précise tout au fond; un dieu solitaire de vingt ou trente pieds de haut, assis sur un trône ; son ombre, derrière lui, monte jusqu'à la voûte, et danse au gré de la petite flamme que nous avons apportée ; il est du même granit et du même ton noirâtre que le lieu tout entier, mais sa figure de colosse a été peinte en rouge, avec des prunelles noires sur de gros yeux blancs, des prunelles abaissées vers nous, comme dans la stupeur d'être ainsi troublé au milieu de sa paix nocturne. Le silence ici est

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tellement sonore que les vibrations de nos voix se prolongent longtemps après que nous avons fini de parler, et nous sommes gênés par la fixité de l'horrible regard. Cependant, mon chevrier n'a plus peur, ayant constaté que tous ces personnages de pierre étaient aussi immobiles pendant la nuit qu'en plem jour. En sortant de cette grotte, sa lanterne étemte, délibérément il rebrousse chemin ; je comprends qu'il va me mener vers quelque chose qu'il n'osait pas affronter d'abord, et, sur ce sable qui rappelle celui des grèves, nous marchons plus vite, suivant en sens inverse la ligne des falaises, passant cette fois sans nous arrêter devant toutes ces entrées dont nous avons déjà pénétré le mystère.

La nuit s'avance lorsque nous touchons au but. L'homme rallume sa lanterne et se recueille. Il paraît que, où nous allons, il va faire très noir.

Ce qui ajoute une horreur imprévue à cette entrée, plus grande encore que toutes les autres, c'est que les divinités, les formes gardiennes du seuil, au lieu d'être calmes ainsi que là-bas d'où nous venons, s'étreignent, se tordent dans des convulsions de rage, de souffrance ou d'agonie ; on y voit si mal que l'on ne sépare plus exactement, dans ces amas de noirceurs, ce qui est personnages taillés de ce qui n'est que reliefs de la montagne, mais les roches elles-mêmes, les énormes masses surplombantes ont des attitudes prostrées, des contour-

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nements douloureux : nous sommes ici devant les demeures de Siva, implacable Dieu de la mort, celui qui tue pour la joie de voir mourir.

Et le silence du seuil prend je ne sais quoi de spécial et de terrible; rochers ou grandes formes humaines, angoisses pétrifiées, agonies en suspens depuis plus de dix siècles, tout est baigné dans ce silence -là, qui est sonore à faire frémir ; on s'inquiète de ses propres pas, on s'écoute respirer...

Aussi, nous nous attendions à tout, excepté à du bruit. Mais à peine entrions-nous sous la première voûte, qu'un bruit soudain, effarant, éclate en l'air, comme si nous avions touché la détente de quelque mécanisme d'alarme; un bruit qui, en une seconde, se propage jusqu'au plus profond des temples : fouettement de grandes plumes noires, tournoiement affolé de grands oiseaux de proie, aigles, hiboux ou vautours, qui dormaient là-haut parmi les pierres. Toute cette symphonie d'ailes est amplifiée sans mesure par des résonances caverneuses, répétée par des échos, et puis elle s'apaise peu à peu ; elle s'éloigne, et c'est fini, le silence retombe...

Au sortir de cette partie voûtée, qui n'était qu'un péristyle, nous retrouvons tout de suite les étoiles audessus de nos têtes, mais les étoiles aperçues par échappées et comme du fond d'un abîme. Ces nouvelles cours à ciel ouvert, obtenues en supprimant la moitié d'une montagne, en enlevant du granit de quoi bâtir une ville,

ont ceci de particulier que leurs murs, de deux cents pieds de haut, avec tous leurs étages de galeries superposées et de dieux rangés en bataille, ne sont pas d'aplomb, mais penchent sur vous efïroyablement. On a compté sur la solidité de ces granits, — qui, depuis le sommet jusqu'à la base, se tiennent en un seul et même bloc, sans une lézarde ni une fissure, — pour produire cet effet de gouffre qui se referme, de gouffre qui va vous engloutir.

Et puis, les cours de là-bas étaient vides. Celles-ci au contraire sont encombrées de choses colossales, obélisques, statues, éléphants sur des socles, pylônes et temples. Le plan d'ensemble ne se démêle pas, dans cette obscurité de bientôt minuit, où notre petite lanterne est si perdue; on perçoit surtout la profusion et l'horreur; au passage, quelque grande figure de cadavre, esquissée dans la pierre, quelque rire de squelette ou de monstre, s'éclaire un instant et rentre aussitôt dans k mêlée confuse.

D'abord nous n'avions vu que des éléphants isolés ; en voici maintenant toute une compagnie alignée, debout, trompe pendante, les seuls qui aient l'air calme, au milieu de tant d'êtres convulsés qui grimacent la mort. Et ce sont eux qui supportent sur leur dos la série des trois grands temples monolithes du milieu.

Nous passons entre ces temples et les parois penchées, les parois menaçantes du pourtour, dans une sorte de chemin de ronde où l'on continue de voir par instants

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les étoiles, qui jamais ne m'avaient semblé si lointaines. Et partout, des enlacements de formes furieuses, des combats de monstres, des accouplements horribles, des tronçons humains coupés, qui perdent leurs viscères, mais qui s'embrassent encore. Siva, toujours Siva; Siva qui a pour parure des colliers de crânes, Siva qui féconde et Siva qui tue ; Siva qui a des bras multiples pour pouvoir tuer de dix côtés à la fois ; Siva qui, la bouche tordue d'ironie, s'accouple cruellement pour pouvoir, après, tuer ce qu'il enfante ; Siva qui danse et hurle de triomphe sur des débris pantelants, des bras arrachés, des entrailles déchirées ; Siva qui se pâme de joie et de rire en piétinant des petites filles mortes, et fait jaillir, à coups de talon, les cervelles. C'est par en dessous toujours que la lueur de notre lanterne joue sur ces épouvantes, et elles émergent une à une de l'ombre, pour aussitôt s'y replonger et disparaître. Les groupes, par endroits, sont devenus frustes, indistincts sous l'usure des siècles; à peine dessinés, ils s'estompent et fuient dans l'immense noir ambiant, confondus avec les roches qui en prolongent obscurément la tourmente ; on ne voit pas y on ne sait pas où cela s'arrête, et alors on s'imagine la montagne entière, jusqu'en son cœur même, toute remplie de vagues formes alFreuses, tout imprégnée de luxure et de râle.

Ces éléphants cariatides, alignés pour soutenir les édifices du centre, détonnaient dans ce lieu parieur

tranquillité ; mais sur l'autre face des temples, dont nous faisons le tour, nous trouvons leurs pareils, leurs symétriques, entrés eux aussi dans le mouvement général de lutte et de torture ; des tigres, des bêtes de rêve les étreignent, ouïes mordent au ventre ; ils se débattent à mort, déjà écrasés à demi par les murailles qui pèsent sur leur croupe. Et, de ce côté, la grande paroi enveloppante, la masse géologique des granits d'alentour, penche encore davantage ; la profusion des figures ne commence à s'y ébaucher qu'à dix ou vingt pieds de haut ; toute la base, — qui fait ventre, ainsi que l'on dit en parlant d'une ruine prête à crouler, d'une ruine qui surplombe comme une voûte, — est lisse, avec des boursouflures aux aspects mous ; on croirait les flancs d'une volute d'eau noire, on croirait une monstrueuse lame de mascaret, soulevant des édifices dont la retombée va être immédiate et ensevelissante...

Ces temples monolithes, que des compagnies d'éléphants surélèvent et que des pans de montagne taillée dominent de toutes parts, nous en avons maintenant achevé le tour. Il nous reste à y pénétrer, et là, mon guide hésite encore, propose d'attendre à demain, d'attendre le soleil levé.

Les escaliers qui y conduisent sont en désarroi ; toutes les marches en sont brisées, dangereusement glissantes à force d'avoir été polies, dans les temps, par le continuel passage des pieds nus.

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D Instinct, sans savoir pourquoi, nous montons avec les précautions de silence ; mais la moindre pierre qui j'adlle, le moindre caillou qui roule, fait un bruit que .'écho répète et qui nous gêne. Et toujours, autour de lous, ITioireur cent fois répétée des Si va gesticulant. des Siva crispés, des Siva qui cambrent leur taille fine et gonflent leur poitrine charnue, dans l'i^Tesse des procréations ou des tueries.

Au milieu de si épaisses ténèbres, en entrant là, je ne me soucie guère de n'avoir songé à prendre ni une arme, ni seulement un bâton, tant la possibilité d'une surprise de la part des hommes ou des bêtes est loin de ma pensée ; et cependant la peur du chevrier me gagne, la peur scnnbre, la peur de ce qui n'a pas de nom et ne serprime pas.

J'aUeodais, dans ce sanctuaire, le summum de la terreur épandue alentour, le dernier excès des sjinboles atroces. Mais non, tout est apaisant et simple : c'est comme, après les afift-es de la mort, le grand calme soadaiD qui doit vous accueillir au delà ; aucune représentation hmnaine ou animale nulle part ; il n'y a plus une %ure, plus une étreinte, plus un geste, plus rien ; des temples vides, d'une solennité reposante et grave. Salles, Ifô résonances funèbres s'exagèrent plus encore qu'à leitérieur, si l'on parle ou si Ion marche : à part cda, vraiment il n'y a quoi que ce soit pour effrayer, pas même, en l'air, un remuement d'ailes noires. Et

les colonnes carrées, qui sont d'un même morceau avec

I :s ]— us et avec la voûte, ont une décoration sobre et sévère, formée surtout de lignes s'entre- croisant.

\'isiblement, du reste, malgré les ruines et la vétusté millénaire, le lieu demeure toujours sacré ; dès l'entrée, il s'impose comme tel, et la craunte qu'il inspire est surtout religieuse. Pour que les murs soient ainsi enfumés par la flamme des torches ou des lampes, il faut que l'on y vienne encore en foule, et pcjur que le granit du sol soit ainsi luisant et ctjimne imprégné dhuile. Le dieu de la mort n*a pas délaissé la montagne que les peuples d'un autre âge avaient creusée pour lui : le vieux sanctuaire a encore une âme.

Il y a trois salles, trois temples, qui se succèdent et s^ commandent, taillés dans cette seule et même pierre. Et le dernier des trois est le Saint des Saints, la partie

II ibituellement défendue, que. dans aucun autre temple 1 : ::ianique, je n'avais jamais pu pénétrer.

Là encore j'attendais je ne sais quoi de terrible à voir. Et. : :e. il n'y avait presque rien.

.Mais la seu 7 l'il y ait, par sa simplicité quin-

le audace, étonne, inquiète et as^ ^ épouvantes amoncelées

au deh r^ : s e Fautel, mi petit caillou

noir, d un luîsani d i, ayant forme d'oeuf

alloi i^é et se tenant debout, avec, de chaque côté, graie, ces mêmes signes mystérieux que les

sectateurs de Siva ne manquent jamais de retracer sur leur front, le matin, avec de la cendre. Tout est noirci de fumée alentour ; les niches, dans le mur, pour recevoir de pieuses flammes , sont enduites d'une suie épaisse, et graissées d'huile, pleines des débris de mèches que l'on n'ose plus enlever. Tout est sordide, témoignant d'un culte obstiné, mais d'un culte peureux et sauvage.

Or, ce caillou noir, centre de tout, raison d'être, cause première d'un si prodigieux travail de déblaiement et de sculpture, est le plus condensé et le plus significatif des symboles qu'imaginèrent jadis les Indiens pour figurer le dieu qui féconde sans cesse, pour sans cesse détruire; il est le Lingam ; il représente la procréation, qui ne sert qu'à alimenter la mort.

L'étendue qui joue la mer commence de s'éclairer faiblement quand je sors ce matin de la « maison du voyageur » où j'ai dormi à mon retour des grottes épouvantables. Sous un voile de poussière, en suspens comme une brume, l'étendue est bleuâtre, avant jour, bleuâtre et imprécise comme de l'eau dans du brouillard. Mais le soleil, qui surgit brusquement, la révèle une plaine rousse, altérée sous une atmosphère sèche, avec, çà et là, des arbres morts.

Je vais revoir^ à '^ lumière violente, les temples de

Siva, vérifier si c'est bien réel, tout ce dont je me souviens, et cette fois je descends seul, connaissant la route, entre les roches brunes et les hauts cactus desséchés, rigides comme des cierges de vieille cire jaune.

A peine levé, déjà ce soleil sanglant cause une impression de brûlure aux tempes ; c'est un soleil méchant et destructeur, qui chaque jour répand un peu plus de mort sur la terre de l'Inde... Trois hommes à bâtons, espèces de pâtres sans troupeau, remontent de la plaine, passent près de moi avec de profonds saluts; ils sont d'une maigreur jamais vue, les yeux fébriles et trop grands ; sans doute viennent-ils du pays de la faim, au seuil duquel me voici arrivé. Les mille petites plantes, qui jadis par place tapissaient la montagne, ne forment plus qu'un triste feutrage sans vie. Mais les bêtes qui restent sont, comme toujours, en pleine guerre ; sur le sol, des débris de petits oiseaux s'étalent, déchiquetés fraîchement par les aigles ; partout, de grosses araignées voraces ont tendu des toiles pour manger les derniers papillons, les dernières sauterelles. Et la magnificence de ce soleil, de minute en minute plus brûlant, comme un brasier qui se rapproche, est sinistre autant que la gloire de Siva... Le Dieu qui féconde et le Dieu qui tue, comme je pense à Lui. ce matin, en descendant à son horrible sanctuaire I Et comme je le conçois bien, cette fois, à la façon brahmanique I... Le Dieu qui multiplie les germes des hommes ou des bêtes avec une ironique

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et folle profusion, mais qui a pris soin, pour chaque espèce créée, d'inventer un ennemi, infernalement armé tout exprès ! Avec quel art inépuisable et minutieux il s'est complu à préparer les dents, les griffes, les cornes, la faim, les virus, les venins des serpents et des mouches I Au-dessus des étangs où les poissons glissent, il a aiguisé tous les becs des oiseaux pêcheurs. Pour les hommes, qui devaient à la longue se rire des grands fauves, il a sournoisement réservé les maladies, les épuisements et les vieillesses. Dans la chair de tous, il a enfoncé l'écharde cuisante et stupide de l'amour. Pour tous, il a combiné l'innombrable et ténébreux essaim des infiniment petits ; jusque dans l'eau des ruisseaux clairs, cachant des myriades de destructeurs invisibles, ou bien des germes de vers aux armatures féroces, prêts à dévorer les entrailles de qui viendrait boire... « La souffrance est pour élever les âmes ; » je le veux bien ; mais nos enfants, nos petits, qui meurent sans comprendre, étouffés par un mal inventé pour eux?... D'ailleurs, je l'ai vue aussi, la souffrance, et la suprême angoisse, et l'inutile prière, dans les pauvres yeux effarés des moindres bêtes... Et les oiselets blessés à mort par quelque chasseur imbécile, est-ce aussi pour élever leur âme? Et les bestioles de l'air, sous la sucée atroce des araignées?... Toute cette infinie cruauté, épandue sur le tourbillon des êtres ; tout cela qui est vrai à hurler, qui a été connu de tout temps et ressassé par tout le monde,

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jamais ne m'était aussi impitoyablement apparu qu'à cette heure, en redescendant aux grottes de Siva. Et cependant je suis l'un des heureux, moi, et des bien vivants, que la famine proche n'atteindra pas, ni sans doute aucune autre cause d'immédiate destruction. Au plus, ai-je à redouter la brûlure de ce soleil qui monte, et la morsure des cobras aux anneaux noirs, enroulés sous l'herbe morte...

Quand j'arrive en bas, dans la plaine de sable et de poussière, tournant à main droite, je n'ai plus que quelques minutes de marche pour me retrouver devant les portes énormes et béantes.

Aucun bruit d'alarme, ce matin, n'accueille mon entrée dans l'effroyable sanctuaire : aigles, vautours ou faucons, qui nichent aux voûtes, sont déjà partis et en chasse, la serre, le bec prêts à déchirer et à manger. Silence partout, moins terrible cependant que le silence d'hier minuit.

Les temples monolithes, que les obélisques précèdent et que les rangées d'éléphants soutiennent, sont bien là, debout dans l'excavation profonde, qui penche sur eux ses flancs peuplés de figures. Mais tout me semble moins colossal, moins surhumain, vu au soleil levant; moins surhumain et plus assez horrible pour célébrer comme il convient le Dieu créateur. OEuvre d'une race encore enfantine, qui n'avait pas eu le temps de suffisamment comprendre l'immense férocité de la vie, ou

qui ne savait pas mieux symboliser. Et rien aujourd'iiui ne me rend l'impression d'hier, l'impression d'arriver ici dans la nuit noire, avec une lanterne éclairant mal et par en dessous.

Le délabrement s'indique extrême, à la lumière du matin. Non seulement les siècles ont passé, fauchant çà et là des colonnes, des chapiteaux, des têtes ou des corps; mais de plus, à l'époque de la conquête musulmane, ces temples ont été assaillis, comme tous ceux de Siva, par des hommes fanatisés, qui tenaient à nommer Dieu d'un autre nom.

Ce que l'on ne soupçonnait pas, hier en pleine nuit, c'est que tous ces épouvantai Is avaient jadis été peints. Les personnages, dont on distingue à présent la multitude entière, dont on aperçoit de tous côtés les gestes multiples, dans la pénombre des roches surplombantes, sont encore légèrement verdâtres, couleur de cadavre, tandis que le fond de leurs loges est resté un peu rouge, comme du sang qui aurait séché.

Les temples monolithes du milieu étaient polychromes, eux aussi, en leur temps ; des nuances comme on en voit à Thèbes ou à Memphis, des blancs, des rouges, des ocres jaunes y persistent encore aux places abritées.

Ce matin, j'y monterai donc seul, ainsi que je le souhaitais ; le chevrier de la veille, si sauvage qu'il fût, n'en demeurait pas moins un homme pensant, et mon tête-à-tête avec Siva était troublé par sa présence.

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Au dedans, c'est bien le silence que j'avais prévu, mais j'attendais plus de lumière sous les voûtes ; il fait très sombre, malgré ce soleil levant dont la grande plaine rousse est déjà tout incendiée; un peu de fraîcheur nocturne reste, comme emprisonnée sous les granits lourds; et, dans le fond du plus secret sanctuaire, aux parois ternies depuis des siècles par les torches fumeuses, une éternelle obscurité entoure la dernière, la plus sarcastique expression du dieu de l'engendrement et de la mort, qui est le caillou noir, cyniquement taillé en Lingam...

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