‹ L'indécis; romanChapitre 1 sur 6 · A EUGÈNE DEMOLDER · texte numérisé non relu

A EUGÈNE DEMOLDER

Il faut que toutes choses soient accomplies. Il convient qu'il n'y ait rien de manque au monde; d'autant que l'univers seroit gauchi s'il y manquoit de ce qui est à estre effectué. Ainsi faut que les choses deslinées soient accomplies.

Moyen diî parvenir

(xcvii. Sentence).

Mais, à la fin, tout arrive, même 1rs choses qu'on désire.

Théodore de Banville.

Le genre d'existence que, depuis la mort de sa femme, M. Prosper Béjarric menait en sa paisible maison des Grottes, au village d'Oursoulet par Saint-Eminien, commençait singulièrement à lui peser.

Il se voyait bien seul, dans ce pays presque solitaire. Aux alentours, il n'y avait personne qu'il prit plaisir à fréquenter : quelques chàtetelains moroses stupéfiés par l'ennui de leurs cultures, des paysans épais : pas un souffle d'intelligence ou de vie. Il ne se mêlait à eux que selon les plus strictes exigences du savoir-vivre ou, parfois, de ses intérêts, quand l'amenait à y songer, en dépit de Lui-même, une difficulté de bornage ou de mitoyenneté.

Il sortait peu. Son petit jardin lui suffisait. Il

y cultivait, dans l'espace des rares pelouses ménagées entre les arbres, un choix de fleurs qui lui étaient plus chères pour des voluptés dont le souvenir en son esprit s'attachait à leurs formes, à leurs couleurs, à leurs parfums ou à leurs noms, que pour leur valeur réelle ou pour leur réputation. Peu de plants de roses ; mais, suivant le retour des saisons, sous des buissons d'aubépine, de chèvrefeuille, de clématite ou de glycine, dans un apparent désordre propre à en faire valoir les nuances neuves et diverses, gentianes bigarrées, tendres jacinthes, glaïeuls de pourpre parés de blanc, des balsamines, des reines-marguerites, des anémones, la frémissante fritillaire ou la renoncule plus sauvage. Il aimait suivre de jour en jour la croissance de ce qu'il avait semé lui-même, et il en surveillait, avec un soin minutieux, le développement et l'entretien.

De la sorte, de longues heures s'étaient écoulées, et, si, parfois, Lucie, sa fille, alors âgée de vingt et un ans, le venait distraire de ses lentes méditations, il se complaisait à parcourir avec elle, parterre plus parfumé, à peine naissant, son âme claire et rieuse.

La vie avait été très douce à Prosper Béjarric. Ses années d'enfance, il ne s'en souvenait que

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confusément, à la manière d'un voyageur depuis longtemps revenu d'un pays de calme et de fraîcheur transparente et un peu immobile. Sa jeunesse aussi, écoulée en de paisibles études et en des jeux sans aventures, ne lui laissait aucun regret, aucun souvenir pénible. Dans le même temps environ il s'était marié et il avait trouvé, par une occupation administrative peu absorbante, l'aisance facile pour soutenir le train modeste de son ménage. Deux enfants, d'une intelligence souple et vive et d'une santé sûre, ne lui avaient coûté aucun souci à les élever, si bien que, avec sa femme, il put songer, les enfants grandis, à se retirer à la campagne, y vivre loin du bruit et des besoins, l'un par l'autre à jamais heureux et se suffisant à euxmêmes.

Mais l'homme rarement entrevoit sa destinée. Mm0 Béjarric connut à peine le domaine nouveau où se devait parfaire son bonheur; elle y tomba malade, tout juste arrivée, et, trois semaines plus tard, elle était morte.

De la prostration première le veuf s'était relevé ; mais il ne parlait plus guère, il ne souriait plus. Son jardin l'avait attaché par la continuité de soins quotidiens et quasi mécaniques; la vivacité et les jeux de sa fille ne l'intéressaient

que par moments ; d'autres fois il semblait la fuir et s'en détourner. Un an s'écoula, son espril parut se réveiller ; il commença de juger bien morne son existence ; il rêvait de s'y choisir un but ou, du moins, une raison de s'y tenir encore.

C'est ainsi que, par un crépuscule attiédi de la fin de septembre, M. Prosper Béjarric, sorti, contre sa coutume, à pareille heure, s'avançait lentement, au delà du village, sur la route.

Des. érables déjà au feuillage rougissant la bordaient des deux côtés. La montagne s'engourdissait dans la vapeur bleue de ses pins atteinls par le soir ; vers la rivière, dont la lueur frémissait, les prairies larges se faisaient profondes d'une ombre opaque, où émergeaient à peine les cimes rondes des pommiers délaissés par le vent.

Un silence doux emplissait la vallée ; on y pouvait marcher comme en l'automne de maints espoirs. Il semble, à des détours du rêve qui défaille, que la marche soit suspendue et que l'on glisse par l'espace sans effort. On se confond avec l'atmosphère; on se trouve là connue s'y trouvent les herbes, l'eau et le soir, uni sans fièvre, inconsciemment. Demeure-t-on, a-ton été un être distinct ? La nature seule s'apaise et vit, rien des choses qu'on pourrait être ne L'offusque plus: on se sent être parmi elle.

M. Béjarric s'avançait doucement, il s'effaçait dans la ténèbre plus dense. Le soir était trop tranquille pour qu'il y put môme penser ; il s'enfonçait dans le soir doucement.

Eloigné du village, il se sentait confusément moins amer et moins sombre. La paix naturelle à l'homme rentrait en lui à mesure qu'il entrait dans la paix vespérale de la vallée. Il ne se sentait plus vivre, il ne souffrait plus. Il allait, et son pas même parut s'alléger. Bientôt il s'intéressa aux choses : il reconnut le soir, et la courbe de la route et le petit pont sur la rivière. Il s'absorbait à contempler, mais, comme si tout se fût passé en lui, mariage étroit et singulier, il ne se discernait plus des objets de sa pensée.

Soudain, il tressaillit. Une main s'était posée à son bras. Il dut se retrouver.

— Père, es-tu sorti ce soir ?

Lucie à son côté souriait.

— Pourquoi ne m'as-tu pas appelée? J'allais aussi au-devant de mon frère; marchons ensemble, si lu veux.

— Ecoute, mignonne.

Et lui aussi se prenait à sourire.

— Il fait si bon. Restons ici encore un peu. Et, après une pause :

— D'ailleurs pourquoi nous avancer plus loin ? Chôme] n'est-il poinl allé à la gare ? il ne

pourra nous prendre tous dans la voiture, Etienne aura des bagages.

— C'est vrai, mais j'aurais été si heureuse de le revoir, de l'embrasser enfin, ce frère ! songe, nous ne l'avons pas vu depuis un an, depuis la mort de ma pauvre mère ! Et il a si peu écrit.

— Que veux-tu ? Peut-être nous oubliait-il, lui aussi !

— Père !

— Mais oui, petite ! crois-tu que ce soit bien gai pour un jeune soldat qui, là-bas, s'amuse ou s'exténue dans l'excitation de ses campagnes, de songer à la triste maison de deuil, où pleurent le père morose et la pale sœur? Ah! plutôt se distraire, se détourner d'eux, et trouver la vie, plutôt les oublier !

— Père, ne parle pas mal d'Etienne. Il nous aime, tu le sais. Il nous aime, et il ressent ce que nous sentons. Ses lettres, rares, c'est vrai, sont toujours si bonnes, si ferventes.

Mais Béjarric hochait la tête. — Avec un soupir il répondit :

— Peut-être as-tu raison. Nous verrons bien, puisqu'il nous est rendu, et qu'enfin le voici libéré ! Peut-être rapporte-t-il la joie en sa maison, et c'est du butin que la guerre lui a donné la seule part que j'envie.

Et Prosper Béjarric se disait, à part soi,

qu'en effet il avait tort de porter une accusation contre son fils ; jamais jusque-là il n'avait eu d'Etienne une telle idée ; pourquoi tout à coup, et sans réflexion ? Souvent on adopte des sentiments nés parmi des paroles involontairement jaillies d'une source obscure. Etienne avait toujours été un bon fils. Bien portant, l'ennui des classes ne l'avait jamais détourné d'être assidu et travailleur. Au régiment, dès le début, il s'était fait bien noter; on l'envoya, sur sa demande, aux marches du désert des Touaregs ; il en revenait à présent môme, sous-officier très apprécié de ses chefs pour sa bonne conduite et sa valeur. Béjarric s'était constamment déclaré satisfait, très touché de l'affection, des soins, de la déférence que son fils lui témoignait en toute occasion. Pourquoi donc ce doute soudain, inexplicable, maladif? Béjarric lui-même ne s'y reconnaissait pas.

Une voiture, au pas de son cheval, montait la côte. Lucie prit par le bras son père pour aller au-devant, mais ce n'était pas encore Etienne; même le paysan qui conduisait avait, dit-il, quitté la gare avant l'arrivéedu train; il devait y avoir du retard, car il étail remonté bien doucement.

— Alors, l'ère, proposa Lucie, marchons encore, la soirée se fait fraîche, d nous embrasserons Etienne d'autanl plus tôt,

Et Béjarric se laissa entraîner. Ils marchaient tous deux silencieux dans la nuit. Elle, légère, illuminée par de doux souvenirs puérils, par la mémoire d'une camaraderie fraternelle qui avait duré toutes leurs jeunes années et jusqu'au départ d'Etienne. Maintenant, serait-il encore ce frère-là ? se demandait la jeune fille; il avait changé, bien sur, mais leur mutuelle affection ne pourrait jamais décroître.

Le père, lui, songeait au bouleversement que ce retour apportait à des habitudes établies. La maison de silence, de résignation, d'ombre solitaire que dispersait à peine le passage frémissant de la robe de Lucie, allait retentir d'un pas viril, d'une voix sonore et de rires peut-être ; le jardin, dont l'assoupissement serait violé, pourrait-il lui offrir encore son abri claustral où ne rêver qu'à des choses abolies ? Mille réminiscences quotidiennes, le sursaut vague dont se peuple par images la paix accueillante des paupières baissées, qu'adviendrait-il de ces pratiques si chères, parmi la tumultueuse irruption d'une nouvelle vie ?

Et pourtant, il aurait plaisir à revoir ce grand gaillard mûri dont il a, jour par jour, suivi le développement: quel fruit charnu et sain est issu de la promesse du bourgeon ?

Ils n'eurent pas loin à s'avancer. Les grelots

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d'un harnais tintèrent ; une lueur pauvre de lanterne troua la masse d'ombre ; Etienne sautant d'un marchepied, se trouva entre leurs bras. Et maintenant, tous trois remontaient vers le village, tandis que la voiture prenait l'avance. Causerie rieuse, sans suite, précipitée, sautillante. En peu de mots il fut parlé de tout, de la vie écoulée, de leurs espoirs, et de leur deuil, de leurs sensations présentes, de leur mutuelle affection. Etienne étincelait d'une juvénile gaîté ; Lucie, radieuse, les yeux, l'esprit tout en fleurs, l'écoutait parler ; le père se sentait heureux.

Les premiers jours passèrent, adorables de réciproque confiance et de tendre gravité ! 'Fous les charmes d'un facile passé revécurent, les jeunes gens s'éprenaient au mirage évoqué de leur existence enfantine ; il semblait que les heures d'imprévus babils et des jeux de naguère fussent revenues, dans un nuage d'azur pacifique, les isoler des actuels soucis ou de la griffe des instants moroses. Parmi la netteté diaphane du jardin clair d'un bel automne, le frère et la sœur souriaient à leurs souvenirs, donl la mobile poussière ravivait, plus pénétrante que le parfum d'un philtre, leur ancien el pur amour.

Leurs promenades, par le bruissement des

feuilles dans les allées, venaient aboutir souvent au bord d'une charmille dépouillée. Ils s'y asseyaient sur un même banc de la terrasse où leur double songerie se fût éternisée dans le silence, si les mots sur la route par les villageois jetés au hasard, chaque fois, au crépuscule, ne les eussent avertis du moment réel et de la vie, ou si leur père, avec les paroles inopinées d'un rappel au présent, ne fût surgi soudain à leurs côtés.

Lui-même s'était un peu transformé. Il tirait quelque plaisir de la campagne. La solitude lui paraissait moins. morne, à cause du spectacle de ce couple sachant s'y confiner. Pourtant il ne se joignait pas à eux, malgré d'inviteuses caresses. Il restait taciturne et renfrogné, son apparence extérieure ne changeait guère. Seulement quand, après une matinée maussade, ou, sortant, à la fin des journées, de sa volontaire réclusion, il s'en venait, ayant marché, tête lourde vers les guérets, obstiné et pitoyable, aborder, au bout du jardin ou à la table des repas, les deux jeunes gens, en dépit qu'il en eût, et sans se l'avouer, un allégement à sa sourde douleur se levait en lui; il accueillait la fraîcheur de maints rires et le tintement joyeux des paroles; il jouissait de la vie autour de lui renouvelée.

Un soir, attardés sous la lampe familiale, Etienne et Lucie causaient à voix basse. Le père, assoupi dans son large fauteuil, semblait ne rien entendre. Etienne rappelait à sa sœur le temps d'une ambition puérile où, durant des années, il s'était jadis acharné. A sept ans l'idée s'était implantée en lui, à la suite d'une visite au Louvre, qu'il deviendrait un grand peintre. Il voulut être peintre. Dès lors tout ce qui lui tombait sous la main, morceaux de papiers épars, feuilles déchirées de livres, de cahiers, journaux, boiseries des meubles, panneaux blancs des portes et des murs, se trouva barbouillé d'informes crayonnages malpropres. Jamais, malgré le raisonnement, les objurgations paternelles, il ne voulut renoncer à ce qu'il avait cru sa vocation. Peu à peu les gronderies s'apaisèrent, l'ardeur de son tenace caprice s'était amoindri d'autant, et, les derniers temps, comme on ne lui en parlait plus, il s'en était de lui-même peu à peu dépris.

— Pourtant, petite sœur, disait-il, il m'en est resté quelque chose. Je griffonne parfois encore. Si je ne songe plus à devenir un artiste, je me distrais à dessiner, chaque fois que j'ai le temps, et ce m'est toujours le même plaisir. Tiens! durant les nuits longues du bivouac, là-bas, on Algérie, quand la chaleur m'empê-

chait de dormir, j'ai pris des croquis nombreux ; je m'en vais te les chercher, tu vas voir.

Il disparut un instant, puis rentra portant un album à la main. Feuille à feuille, Lucie le regardait, elle riait naïvement à maint trait de caricature, à quelque gaucherie d'exécution. Le père secoua sa torpeur, rapprocha soudain son fauteuil, prit presque part à la joie de ses enfants.

Etienne narrait en quelles circonstances chacun des dessins lui avait été inspiré :

— Celui-là, c'est le colonel qui, une nuit, fut tellement oppressé par la température qu'il errait, à demi dévêtu, de groupe en groupe et nous réveillant, jusqu'au matin. — Voici la mémorable dispute de mon fourrier avec un prisonnier arabe, dont s'amusèrent les officiers au point d'oublier d'intervenir. — Voici mes camarades; — mes chefs; quelques-uns de nos exploits les plus ridicules, et me voici, moi, en grand équipement de peintre-soldat, épaulant d'une main mon fusil, et tenant une palette dans l'autre. Rêves illusoires, je ne suis plus militaire, je ne désire plus l'être. Hélas ! je ne puis pas, non plus, me donner pour un artiste.

— Et que comptes-tu faire, Etienne ? interrogea Béjarric. Il est grand temps de penser à ton avenir.

Etienne leva les yeux, vit son père qui le regardait fixement ; sa jeune sœur toute interdite lui prit la main. Ils n'avaient pas songé à l'avenir. Il répondit anxieusement :

— ■ L'avenir, Père ! — Je comptais vivre un peu ici avec vous, dans le calme. Que vais-je faire, et où aller? je n'en sais rien. Conseillezmoi.

— Quoi! te voici majeur, te voici maître de toi et de ta vie : n'as-tu aucun désir, aucun projet?

— Aucun.

— A ton âge, Elienne, ton père prenait part à des concours.

L'antienne familière aux parents vieux prenait naissance !

— J'étudiais pour devenir un homme utile à moi-même, à ma famille, à la société. Je n'avais pas vingt-trois ans, je fus admis dans une grande administration publique, et le peu que je gagnais suffisait à mes besoins. C'est ainsi que je pus offrir à La mère, en joignant à sa modeste dot le montant d'appointements régulièrement accrus, l'aisance et le bonheur. G'esl ainsi, mes enfants, que j'ai pu vous élever en dehors de toute privation el que vous voici parvenus, sans souffrir, à l'âge des résolutions

réllécliies. Klienne, songes-y ; il csl temps pour

toi de travailler, de gagner ta vie, alors que j'ai bien, moi, mérité le repos.

— Père, faites de moi ce qu'il vous conviendra. Ce que vous ferez sera bien fait.

Lucie avait les yeux pleins de larmes. Son compagnon de bonheur, à peine de retour, lui serait ravi. Elle se revoyait plongée en la ténèbre un instant interrompue, en l'angoisse durable de l'année douloureuse.

— Mais, Père, Etienne ne peut-il vraiment attendre encore? Permets qu'il nous reste un peu.

— A son âge je gagnais ma vie, ou presque. Aujourd'hui les carrières sont encombrées ; il est plus dur et plus long qu'autrefois de s'ouvrir un chemin, de percer, de parvenir. On ne saurait s'y prendre trop tôt. Je suis bien sûr qu'un grand nombre des camarades d'Etienne, revenus en même temps que lui, sont déjà pourvus d'un emploi. Il faut qu'il y réfléchisse. Je puis disparaître d'un jour à l'autre. Il faut qu'il s'assure au plus tôt un gagne-pain.

— Et que voulez-vous, Père, que je fasse ? Je ne me vois aucune aptitude spéciale ; je n'ai pas de relations. Où m'adresser, que puis-je faire ?

Etienne se sentait navré. Il ne s'attendait guère à être sitôt réveillé de son rêve de tran-

quillité familiale ; tout pénétré de la joie de se sentir maître de soi, et libre, et de l'accueil affectueux et enthousiaste d'une soeur qu'il aimait, lui aussi, profondément, il avait joui sans autre pensée de cette amitié confiante, des plaisirs captivants du foyer, et il s'y était donné tout entier. Maintenant son père brutalement le ramenait à la vie quotidienne : c'est vrai, et, tout de suite, il eût dû songer que la vie est grave, malaisée, qu'elle ne présente que des fatigues et des labeurs, qu'il s'y faut soumettre ou périr.

Le père, depuis un moment, parlait. Il rappelait qu'un de ses plus anciens amis occupait une belle situation dans un ministère ; que par lui, Etienne pourrait être protégé et poussé.

— Il le prendra dans ses bureaux, et si lu travailles sérieusement, si tu l'appliques, et si tu te distingues, tu deviendras facilement quelqu'un, avec sa protection ; tu seras tiré d'affaire et tu réussiras. Cela te sourit-il?

— Père, cela ou autre chose, comme vous voudrez.

— Eh bien donc, j'en ai déjà louché un mot à mou vieil ami. Il t'attend...

— Ah ! interrompaient, en même temps, les jeunes gens.

— Oui. Plus tôt tu partiras, mieux cela vau-

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dra. — Je comprends, Lucie, ton chagrin à te séparer si tôt d'un frère longtemps absent. Crois bien que moi aussi je me sens le cœur gros. Mais enfin il le faut. C'est dans son intérêt. Soyez tous deux raisonnables.

Et l'on convint que Béjarric écrirait à son ami le lendemain pour lui annoncer la visite, à Paris, trois jours plus tard, d'Etienne.

Que les choses fussent comme elles devaient être, Etienne, tout juste sorti, à Paris, du train, courut au Ministère demander M. Emile Delaroque-Froubert, Directeur-Général. Mais il n'avait pas de lettre d'audience, et simplement un huissier reconduisit.

Après avoir fait part à son père, en toute hâte, de cette démarche inutile, il se mit en quête d'un logis. Il parcourut tour à tour la plupart des quartiers qu'il croyait avoir des motifs de considérer commeles moins chers, jusqu'à ce que, pris de dégoûl pour une telle chasse, lassante et toujours stérile, il se décida à arrêter un appartement de deux chambres meublées, froides el exiguës, tout au haut d'une vieille maison du quai d'Anjou.

C'était , plutôt qu'une raison économique , l'attirance sentimentale de ses souvenirs qui lui dictait sa résolution. Toute son enfance s'était passée dans l'île Saint-Louis. Il se souvenait de l'appartement de ses parents, où il naquit, où il joua, d'où il contemplait, de longues heures, le passage des chalands que traînent les remorqueurs à l'aigre cri des sirènes, ou la course plus résolue des bateaux omnibus qui fendent le flot. D'ici, il avait sous les yeux le bras secondaire de la Seine, où des péniches stationnaient auprès des bains remisés, la saison close, et qui, solitaire entre les parapets étroits et hauts de ses quais de pierre, se désole à l'égal d'un cours d'eau tranquille dans une ville ancienne de la province. Au lieu de la longue perspective du fleuve large en amont avec ses berges mouvementées et regorgeantes et la succession splendide des premiers ponts parisiens que le soleil faisait clairs, il n'apercevait qu'une eau presque dormante enserrée comme dans un mur qui ferme l'île, et, au delà, l'amas touffu de maisons lézardées, malsaines, qu'écrase de son gros orgueil de parvenu maussade la laide église Saint-Gervais. Mais le quai des Gélestins le charmait, montrant rêveur dans sa sérénité, bien qu'on en ait masqué la merveille sous l'horreur de bâtisses neuves et

neutres, la lanterne svelte, finement sculptée, de ce qui fut l'hôtel de Lavalette.

Quinze jours s'écoulèrent d'une attente résignée. Son père ne lui avait pas répondu. De courts billets de Lucie ravivaient la douleur de leur séparation. Une se trouvait rien à faire, tomba dans une oisiveté qui lui pesait et dont lui manquait l'énergie de se dépêtrer. Il connut en plein, pour la première fois, l'ennui.

Le matin un engourdissement le tenait longtemps éveillé à demi dans la chaleur du lit. Levé, il passait un peu de temps à la fenêtre, à ne rien regarder. Soudain il se secouait. — Allons! disait-il, comme résolu à quelque certaine entreprise, mais tout restait confus dans son cerveau, nul projet n'y prenait forme ; nulle énergie. Il sortait, flânait d'un pas distrait le long de son quai, s'arrêtait pour contempler devant lui l'eau vide entre les barreaux que font là les h;mls fûts des peupliers, levait les yeux jusqu'à la petite forêt que ligure l'entrelacs, au coin du Pont-Marie, des ramures mêlées de quatre gros platanes, revenait sur ses pas, cl finalement se il. ridait a entrer dans une boutique de crémerie où il prenait son déjeuner. Un instant il s'y disliavail à écouler les conversations des ouvriers ci des modistes attablés: réflexions d'in-

térêt professionnel, anecdotes sentimentales, le tout un peu monotone, mais exprimé presque toujours avec une aisance fraîche, et du sourire. Parfois Etienne se mêlait timide aux causeries; pourtant il aimait mieux se taire que de provoquer les habituelles considérations sur la pluie et le beau temps.

Le repas terminé, il remontait, le plus souvent, dans sa chambre. Une lettre de sa sœur l'occupait quelques minutes, ou bien il lui écrivait. Ensuite, un livre entre les mains, il restait assis des heures pleines, sans lire et sans penser ; à moins que, un soleil doux l'y invitant, il ne s'en allât rêver au Jardin des Plantes. Vers le soir, il revenait; il dînait chez un humble marchand de vins, et c'était de ses journées lassantes le meilleur moment.

A côté de lui d'habitude venait s'asseoir un jeune homme à peu près de son âge, avec qui il pouvait causer librement : un pauvre employé de banque, comme Etienne isolé à Paris, sans grandes relations, et désireux autant que lui d'une étroite camaraderie.

Leurs propos, superficiels la première heure, eussent semblé pareils un pénaux mouvements préparatoires qui précèdent un engagement dans une lutte. Ils se cherchaient, se dérobaient tour à tour, tendant soudain une ouverture à

l'attaque pour reculer encore. Tout à coup une phrase par l'un d'eux, — lequel ? jamais ils ne s'en souvinrent — se trouva dite, pénétrante et précise. Y eut-il, dès lors, hésitation ? une seconde à balancer? Ce fut de l'une à l'autre âme l'étreinte définitive : elles s'étaient prises mutuellement et données.

Ils passèrent ensemble leurs soirées et les dimanches.

Jules Gnrneau, d'éducation et d'instruction, était certes fort supérieur à l'emploi dont il vivait. Sans fortune, à la veille d'être reçu licencié ès-lettres , ses parents inopinément disparus, il avait dû accepter ce qui s'était présenté. Du malin au soir, il griffonnait des additions dans une agence du Comptoir d'Escompte, satisfait, la nuit, de respirer et de penser quelques heures. Maintenant rompu, après six mois, à son labeur de bureau, il s'était ressaisi, se remettait le plus possible à l'étude; il ne désesbérail pas de se créer une situation meilleure ci de vaincre la fortune adverse. Au reste, il n'avait guère d'ambition: il demandait une vie tranquille, modeste, à l'abri de l'extrême besoin, sans tenir à la richesse, au faste, à l'apparence: heureux el calme dans la tiédeur amie d'un coin où il lui sérail loisible de réfléchir.

Etienne ne larda pas à l'aimer; il admirait

en lui la solidité des résolutions, une fermeté réfléchie dans l'espérance, aussi sa patience au labeur, son intelligence et son savoir. Si dans toute amitié d'hommes, l'un est plus passif et l'autre actif, l'énergie mâle ne se trouvait guère chez Etienne. Gurneau lui apprit à affermir sa volonté, à la diriger dans un sens dûment arrêté par lui-même, à la conduire où il l'entendait.

Etienne envisagea d'un œil nouveau toute sa vie. Les confidences s'émurent au bord de ses lèvres ; il parlait à Gurneau comme à un frère aîné. Il revécut toutes ses jeunes années, il se comprit égoïste et insouciant ; le désir en lui se forma d'être différent, de se grandir. Gurneau d'une main accueillante le promena aux allées de ses pensées ; dirigé par lui, il entrevit des clairières et des pelouses insoupçonnées; d'étranges parfums subtils montèrent de corbeilles dont il devinait à peine en soi la florale présence, éblouissante à ses regards. Ivresse nouvelle, jeunesse d'exaltation pieuse, forces vives de l'homme ! quelque chose d'inattendu le ravissait bien au-dessus de la stérilité de sesjours! Misère actuelle, faim, découragements, déceptions et irrésolutions, qu'importe la pauvreté morale, la pauvreté matérielle quand sonne le clair appel de la vigueur, quand les

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yeux se sont épanouis, quand on se rend compte enfin que là, au loin, devant soi, brillent les feux du phare au bord de la rade, à l'entrée des régions merveilleuses, l'Avenir !

Gurneau portait la force singulière de ne pas croire au temps présent; toutes les peines et les maux glissaient sur la surface indifférente de son âme : il emmagasinait, disait-il, du passé par tas en guise de fumier d'où s'élèveraient les tiges claires des corolles futures. Il s'attachait peu volontiers à des souvenirs, de peur d'être un esclave de la mort ; il était plein de joie à la pensée des sensations nouvelles qui devaient le pénétrer, s'assimiler à lui, mais, une fois ressenties, il ne voulait plus les distinguer de ce qui formait depuis toujours le fonds confus, la ténèbre massive de son être. Son souci n'allait qu'à se mieux trouver, en se frottant, chaque jour, aune part d'inconnu : les éléments des êtres et des choses se mêlent, au contact, comme des fluides, et se combinent plus ou moins. Il suivait pas à pas le jeu obscur de cet incessant phénomène pour se dénoncer à soi-même ses propres transformations, pour s'assurer de participer à un perpétuel devenir, jamais lige ni immobile.

Et Etienne Béjarric réfléchit. Jusqu'à ce jour il n'avait entrevu des mystères de la pensée

humaine que la maigre substance dogmatique enseignée par des professeurs routiniers. Depuis le lycée, de quoi s'était-il préoccupé? De rien; il ne s'était conservé qu'un petit nombre de camarades, insoucieux, futiles, avec qui il avait aisément dépensé beaucoup d'argent à ne rien faire, à ne pas même s'amuser. La fièvre au régiment l'avait saisi ; il ne rêvait plus que gloire militaire, blessures admirables, extermination des races inférieures, réception triomphale au retour en France, décorations, honneurs de toute sorte. Peu à peu il s'était désenchanté, satisfait de faire en conscience ce qu'on disait son devoir. A Oursoulet, son père ruminait, taciturne, une pâtée vieillie de regrets et de souvenances ; Lucie était une bonne petite fille aimante, sans plus : aucun secours. Jamais il ne s'était trouvé en présence d'un homme qui délibérément, nourri d'une sève fertile, pensât et ne pensât que par lui-même ; il fut surpris et subjugué. L'influence des doctrines de Jules Gurneau sur la formation décisive de son esprit se manifesta aussitôt. Il sentit se dégrafer un voile d'ombre en lui, s>'épanouir les pores de son âme. De l'ai rie pénétrait, et le parfum des belles choses extérieures ; ses yeux et ses narines s'ouvrirent: le monde palpitait, vibrait; mille significations se dégageaient de l'enve-

loppe multiple des formes. Il lui sembla les humer, les absorber, les fondre en soi. Il se devinait tout autre, grandi, ruisselant d'une onde joyeuse de jeunesse. Il frémissait; il désirait ; il aimait ; il se réjouissait d'être né.

Jules et Etienne connurent des soirées délicieuses, passées côte à côte en de lumineuses causeries.

Trois semaines après son arrivée à Paris, Etienne se trouva, un matin, convoqué au Ministère par un mot de INI. Delaroque-Froubert.

Il se présenta à l'heure dite, et, après une longue attente sur les banquettes de l'antichambre, il fut introduit dans un vaste cabinet vert et noir, sentant le renfermé, les vieilles paperasseries et le tabac, auprès du Directeur- Général.

— Asseyez-vous, jeune homme ; votre père m'a prévenu de votre visite. Je suis heureux de vous voir.

M. Delaroque-Froubert, debout, les deux mains tendues, accueillait, avec un sourire aux verres de son pince-nez et parmi les poils blonds de sa belle barbe soyeuse. Le fils de son vieux camarade. Etienne s'inclina, puis s'assit, ne lâchant trop comment entrer en matière.

— Eh bien, mon jeune ami ! Qu'attendezvous de moi ? vous venez tenter la fortune dans la capitale? Que puis-je pour vous? Parlez.

— Mon Dieu, Monsieur; que vous dirai-je? Mon père a pensé qu'il fallait que je me fisse une situation. Je viens de terminer mon service militaire. Il a supposé qu'avec votre aide...

— Il a très bien fait de se souvenir de moi. Ce n'est pas quand on a vécu de longues années côte à côte (nous nous sommes liés à ma sortie du collège, votre père et moi), quand on s'est depuis longtemps appréciés, aimés mutuellement, n'est-ce pas ? cher Monsieur, qu'on abandonne à quelque autre le soin de se montrer utile en une occasion comme celle-ci.

— Mon père, Monsieur, sera très sensible au souvenir que vous lui gardez, je lui dirai...

— Et y a-t-il longtemps que vous l'avez quitté? Toujours plongé dans les délices du jardinage, oui ? n'allons-nous pas le revoir un peu ?

— Oh! il ne songe guères à rentrer à Paris; il n'en parle jamais, du moins.

— Enfin ! à défaut du père, occupons-nous du fils. Voyons. Quels titres possédez-vous ?Qu,avezvous fait jusqu'à ce jour?

Etienne lui raconta, en peu de mots, sa jeune existence, insistant sur les témoignages de satisfaction que lui avait valus, en Afrique, sa

conduite, sur le désir qu'il avait de contenter son père et de travailler de son mieux, sans néanmoins se connaître d'aptitude ni de goût spéciaux.

Le Directeur-Général le laissa aller sans l'interrompre, caressant d'un geste machinal sa belle barbe étalée. Quand Etienne eut achevé, il fronça les sourcils, secoua la tête, et dit:

— Mon Dieu, je tâcherai de vous caser. Mais ce ne sera pas facile. Vous êtes plein de bonne volonté, je le vois bien, mais ce n'est pas assez. Il faudrait un diplôme, quelque chose. ..Voyons: bachelier, vous n'avez rien de plus ? Ah ! que c'est ennuyeux : ici, les cadres sont remplis, et puis nous ne pourrions vous soustraire à l'obligation de prendre part à un concours. Connaissez-vous un peu de droit administratif? — Non ? c'est bien fâcheux. Voyons : entreriezvous, faute de mieux, et en attendant, dans une maison de banque, dans une administration particulière ?

— Sans doute, Monsieur ! Toutce qu'on m'appelerait à faire, je puis promettre de le faire de mon mieux. N'importe quoi !

— Ah! c'est que ce n'est guère facile. Enfin, pour vous, pour le fils d'un si vieil ami, je tenterai l'impossible. Laissez-moi voire adresse. Je vous aviserai dès que j'aurai quelque chose. Du

reste, revenez me voir, j'aurai plaisir à causer avec vous. Allons, à bientôt, mon cher ami ; mille choses à votre père quand vous lui écrirez. Et travaillez, n'est-ce pas ? le droit administratif. Tout à fait indispensable. Au revoir, cher ami, à bientôt. Je compte sur vous.

Tout cela dit, redit vingt fois d'un ton joyeux et cordial. Etienne, congédié, se sentit allégé et plein d'espoir. Il se procura en passant, un code et un commentaire de droit administratif. Au moment du diner, Jules Gurneau, le trouvant plongé dans cette occupation nouvelle, l'interrogea en souriant.

— Ah! mon bon, lui dit-il, ne peux-tu pas attendre? Qui sait si ce monsieur va se souvenir de toi ? En tous cas, ne perds pas ton temps en besognes aussi stériles. Le jour où tu en auras besoin, il suffira que tu t'y mettes. — Viens dîner.

Mais Béjarric ne cessait pas de parler de son nouvel ami, qui l'avait si chaleureusement reçu ; il répétait en détail la visite, la conversation du matin. Gurneau ne se laissait pas convaincre.

— Tout cela, cher ami, de la poudre aux yeux. Sois sceptique. Quand ton M. Delaroque- Froubert t'aura cédé sa bonne place au Ministère, j'y croirai. Jusque là...

— Mais enfin, il aime mon père. Lui-même,

il me l'a dit. Pourquoi ne veux-tu pas qu'il s'intéresse à moi ? Tu comprends, il préfère avoir, pour le seconder, des jeunes gens dont le dévoùment soit certain, plutôt que des indifférents venus on ne sait d'où.

— Oui, oui, ricanait Gurneau : et c'est bien pour cela que, afin de se débarrasser de toi, de tes importunités, il t'a parlé tout de suite de te placer dans une maison de banque. Méfie-toi : évite, si tu le peux, la galère où je rame.

— Mais comprends donc. Une maison de banque, à défaut du Ministère, en attendant une vacance, le hasard, peut-être un concours, et il veut que je m'y prépare.

— Oui. Attends. Et tu ne verras rien venir. Ce brave Monsieur s'est gaussé de ta naïve confiance, tu peux en être sur.

— Mais, mon cher, tu oublies son amitié pour mon père ; il ne voudra pas le désobliger, se dérober à ce que mon père attend de lui, ni. . .

Gurneau l'arrêtait d'un geste, et, en secouant la tète, d'un air de doute, souriait:

— Eh, mon cher Etienne, que tu connais peu Les hommes! Que demande-t-il, ton père? de quoi sera-t-il satisfait? lue position pour loi ! Allons doue, 'l'on père t'a dil ri répété combien elle semble difficile à obtenir. Sans doute, il sérail ravi !... mais il n'ose pas y compter.

— Pourtant, Jules, pourquoi mon père m'auraitil fait quitter...

— Attends ; laisse-moi achever. Ne sois pas si impatient. Ton père n'ose pas compter que tu obtiendras une situation quelconque, par l'intermédiaire de son Delaroque, tout de suite. Il se contentera de belles promesses, d'encouragements, de protestations, et n'est-ce point ce dont il t'a surchargé ? T' a-t-il fait entendre qu'il ne voulait pas de toi ? Que non pas ! on verra, on essaiera ; peut-être, un jour, y aura-til quelque chose à faire. Attends. Et, en attendant, travaille dans ton coin, travaille, tiens : quoi? le droit administratif! Jolie trouvaille, et que je l'adore, ton M. Delaroque-Froubert, pour cette trouvaille-là. Le droit administratif, pourquoi faire ? dans un but d'utilité générale, pour te nourrir l'esprit, te développer l'intelligence? Sornettes ! — Pour te placer dans une maison de banque, dans une administration particulière ? En quoi t'y serait-il nécessaire ? Non : mais bien simplement pour te donner à entendre, pour que tu répètes à ton père, que le généreux M. Delaroque-Froubert s'occupe de toi, qu'il songe à toi, qu'il te placera, dès l'occasion favorable, dans ses propres bureaux, où, en effet, il te pourrait être utile d'étudier le droit administratif; et ainsi ton père sera enchanté, et

toi tu attendras patiemment, sans aller le raser, aussi longtemps qu'il lui plaira !

— Mais, objecta Etienne, dans ton éloquente improvisation, mon cher, tu oublies une seule chose.

— Et laquelle ?

— C'est que, pour ruiner ta puissante argumentation, M. Delaroque-Froubert m'a engagé à venir le trouver à son bureau aussi souvent que je voudrais.

— Eh bien ! continua Gurneau sans se décontenancer, eh bien, cela prouve qu'il est encore plus fort que tu ne disais. Tu as déjà fait part à ton père de sa si cordiale disposition. Mais crois-tu qu'il ignore que tu n'en profiteras pas? Tu n'iras pas sans doute, et, si tu y allais, il trouverait mille prétextes et, dans le nombre, plusieurs valables pour t'éconduire poliment sans t'offenser. Après deux tentatives infructueuses, tu abandonneras la partie.

L'oiseuse discussion se poursuivit toute la soirée. Béjarric était persuadé (pic son ami mettait trop d'animosité à dénigrer un homme aimable et complaisant que, après tout, il ne connaissait même pas. Gurneau ne sentait pas, comme lui, la simplicité de l'accueil qu'il avait reçu, la franchise d'accent, la bonté affectueuse de M. Delaroque-Froubert. Il ne pouvait

pas le juger. Aussi son parti pour le convaincre fut-il tôt pris: le surlendemain il retournerait au Ministère et, pour plus de sûreté, il préviendrait, par un mot, de sa visite.

Il ne fut pas introduit. M. le Directeur-Général présidait une commission importante, et priait Etienne Béjarric de revenir une autre fois. L'excuse était légitime à coup sûr; les obligations d'une charge considérable passent forcément avant le désir d'obliger un ami : une déception si peu profonde demeura impuissante. Même Etienne se félicita d'avoir conservé la vivacité de sa confiance envers son protecteur quand, trois jours plus tard, lui fut remis un billet l'invitant à passer au Ministère aussitôt que possible.

Etienne s'y présenta le lendemain. Il y trouva un accueil aussi cordial que l'autre fois. M. Delaroque-Froubert fut charmant. Il avait eu l'idée, puisque pour le moment rien n'était vacant dans ses bureaux, de l'envoyer, muni d'une chaude lettre de recommandation, chez un de ses principaux obligés qui ne pourrait manquer d'en tenir grand compte, M. Amour, le banquier.

— Vous serez chez lui traité, j'en suis sûr, comme un fils. Et plus tard, quand je pourrai, selon mon vif désir, vous offrir une situation à mes côtés, peut-être hésiterez-vous à me revenir,

et, je le souhaite autant que je le crains, peut-être n'aurez-vous point tort !

Du Ministère Etienne s'en fut tout droit, rue de Trévise, au siège de la banque Amour. Une maison cossue et triste du temps de Louis-Philippe; un perron étroit sous une marquise sans style, une porte vitrée. Devant deux pupitres, juchés sur d'étroits tabourets, deux employés courbent le front à l'abri des franges vertes entourant les globes dépolis de leurs becs de gaz allumés même le jour. Aucun ne se détourne ni ne bouge. Etienne, intimidé un peu, craint qu'on ne l'ait pas entendu entrer, tousse légèrement, attend en vain. Il prend alors son parti, s'approche d'un des employés, et, d'un ton tremblant :

— M. Amour? murmure-t-il.

— Il n'y est pas.

Un visage gris, chauve, neutre, hébété s'est incliné vers lui ; des yeux, sans accent, fatigués, le regardent...

— Mais est-ce à lui personnellement, ou, sinon, je pourrais...

— J'ai une lettre à lui remettre, une lettre d'introduction.

— Ah! dans ce cas, asseyez-vous, il ne tardera pas à rentrer.

Le visage se replongea dans les écritures, le silence se rétablit à peine égratigné par la niar-

che assidue des plumes de fer. Etienne se sentait mal à Taise dans ce monde morose, il regardait longuement le mouvement régulier d'un coude enveloppé de la lustrine légendaire ou le cercle lumineux du plafond par-dessus un bec de gaz, enfin il fermait les yeux, ne sachant, en un tel endroit, penser à rien.

Soudain la porte fut brusquement poussée. Un homme droit et sec, tout vêtu de noir, rasé, de mine impérieuse etrevêche sous son chapeau haut de forme lustré avec soin, un cure-dent aux lèvres, entra. Sans un mot, sans un regard il se dirigeait vers la pièce voisine. L'employé à qui Etienne s'était adressé, se leva, et tout bas, bien bas, humblement, signala au nouveau venu la présence d'un étranger.

— Donnez-moi la lettre, fit-il, et qu'il entre.

Etienne remit à l'employé la lettre et le suivit. Il se trouva, un peu ému, sur le seuil. Le maître, debout près d'une croisée, toujours droit et sec, le chapeau sur la tête, ouvrit l'enveloppe, déplia le papier, parut lire avec grand soin. Puis, d'une voix brève, par saccades, brusquement :

— M. Delaroque-Froubert sait que ma maison ne forme pas d'élèves. Vous le lui répéterez.

Et ce fut tout. Ni une parole d'accueil ni un encouragement ; pas même congédié ! Etienne

comprit qu'il n'y avait plus rien à tenter ; il se retira vivement sans saluer. Dehors, il respira. Il sentait à la fois un soulagement et une âpre colère.

— Il n'aurait pas reçu ainsi un laquais, répétait-il. — Etre grossier : comment peut-on subir une telle impertinence ? Ses employés sont des esclaves. Je ne sais pourquoi je ne lui ai pas sauté à la gorge. Quel individu ignoble ! Oui, riche à millions, il a livré sa fille contre un vieux titre de noblesse, c'est ce qui le rend si hautain. Ah! celui-là, s'il y a un jour de châtiment à attendre, ruiné, torturé, massacré, je ne crois pas que ses serviteurs ou ses commis aient l'héroïsme de le défendre ! S'il manque un bourreau, je serai là, et avec joie ! — Pourtant n'eussé-je point été plus navré encore d'entrer dans cette banque, de me faire plat el peu reux, sous son autorité ? Oh ! le goujat !

M. Delaroque-Froubert n'était pas à son bureau. Etienne lui raconta par lettre sa démarche, avec le plus de modération qu'il y put meltre. Le soir il fut tout heureux de se confiera Jules Gurneau, à qui il n'avait rien fait savoir, pourtant, de ses derniers rapports avec le Directeur-Général.

Mais Gurneau ne fut pas surpris. 11 apaisa la

grande rage de son ami, et lui parla bien doucement :

— Vois-tu, nous autres jeunes hommes pauvres, qui avons besoin d'un petit emploi pour subsister, il n'est pas d'affronts auxquels il ne faille nous attendre. Armons-nous d'indifférence. Aussi bien ne nous est-il guère loisible de faire autrement. Surtout ne dépensons pas sottement notre indignation ; économisons, croismoi ; tout cela se retrouvera plus tard ; nous aurons, ou nos pareils, notre jour ; alors les vieux comptes seront réglés, notre patience récompensée. Sois tranquille. Ne rêve pas, c'est oiseux, à tirer vengeance de cet idiot. Attends, et nous y pourvoirons, l'heure venue. Jusque là, songe seulement que les contraintes de la vie sociale ne sauraient t'opprimer tout entier. Songe que tu peux aimer, que tu peux penser, travailler, te grandir; songe, quoi que tu fasses, que tu poursuis un but plus noble que la satisfaction des mesquines vanités du monde ; songe h t'égaler à ce que tu pourras devenir. Donnetoi à l'étude, sans arrière-pensée. Viens, mon frère ! et tant que l'un de nous aura du pain, l'autre ne sera jamais dans le dénùment absolu.

— Mon frère, sans doute ! Mais l'un de nous doit-il vivre à la charge de L'autre ?lijt d'ailleurs

nous n'en sommes point là, heureusement ! mon père m'envoie une mince pension qui me permet de chercher à loisir un emploi. Je le trouverai, sois tranquille, et avant qu'il soit longtemps.

Cependant, nulle réponse ne venait du Ministère, et Etienne Béjarric, las d'y avoir demandé à plusieurs reprises M. Delaroque-Froubert, renonça enfin à faire appel à son bon vouloir si cordial.

La saison, à Oursoulet, se mit bientôt de connivence avec Lucie Béjarric. Elle avait résolu de déterminer son père à s'en aller, à Paris, rejoindre, tous deux, Etienne.

Le mois de septembre avait été fort beau. Il est plus apaisé que le plein été. La transparence de l'atmosphère y respire plus légère ; les arbres se revêtent de l'éclat diversifié des frondaisons fanées qui leur sont des robes fastueuses, et déjà les premières brumes nuancent à l'horizon d'une plus molle fraîcheur l'étendue des paysages.

La deuxième semaine d'octobre, un vent aigre s'éleva. Le froid fut brusque et obstiné ; il plut. Les ravines boueuses des chemins, les tourbillons par rafales sèches ou moites des

feuilles se plaquant aux visages, le sifflet persistant des tourmentes, un lugubre enserrement de brouillards massifs s'offrirent aux desseins de Lucie comme des auxiliaires puissants.

Dès le départ de son frère, elle avait découvert inopinément ses desseins, mais s'était heurtée à un refus net, sans réplique. Son désir ne s'en trouva pas décru. Si impatiente qu'elle fût, elle ne manquait ni de prudence ni de savoir-faire, et elle s'était résignée à attendre une occasion plus propice.

De temps à autre, elle risquait de brèves allusions à ses projets, ou elle en regrettait l'insuccès, mais sans insister. Béjarric levait, un instant, la tête, et ne répondait pas.

Peu à peu, Lucie se prit à se plaindre doucement du temps affreux, à gémir de se trouver presque emprisonnés, son père et elle, au coin du feu fumeux dans leur vieille maison, et Béjarric déjà s'étonnait que sa fille ne renouvelât pas la tentative échouée.

Elle le sentait encore sur la défensive, elle voulait lui laisser le loisir de s'amollir de lui-même et de céder sans lutte : c'était le plus sur.

L'ennui l'avait repris ; il se figurait oiseau captif dans une cage close. Les fleurs avaient disparu du jardin, les arbres se dépouillaient,

sans profiter, ainsi que l'autre automne, les découpures frêles de leurs ramures sur un ciel serein et net : noirs et tristes, ils apparaissaient mornes comme une souffrance. Et quelle mince récréation, de n'apercevoir le jardin ravagé qu'à travers la buée des vitres ou d'y patauger en glissant !

Là-bas, le mauvais temps ne fait pas obstacle à la vie ; toutes choses et toutes saisons y offrent leur intérêt, on y varie ses occupations : ma foi ! peut-être vaudrait-il mieux, si l'hiver s'annonce morose à ce point, consentir à y séjourner quelques semaines, — au plus un mois.

— Vraiment, Lucie, lui dit-il, un matin qu'il pleuvait lamentablement — vraiment (et il toussait à avaler la fumée par la tempête rabattue à grands coups dans la salle à manger où ils déjeunaient), — tu penses toujours que nous pourrions passer à Paris une partie de Thiver ?

Lucie tressaillit, contint un geste de joie et, avec simplicité, s'efforça de répondre :

— 11 m'avait semblé, Père, que c'eût été pour Etienne une grande satisfaction de nous avoir auprès de lui. Mais, puisque tu juges qu'il vaut mieux que nous restions ici, restons.

Tous deux mangèrent quelque temps en silence, s'observant à la dérobée,

— Et tu crois, reprit Béjarric, que, sérieusement, notre présence à Paris serait agréable à Etienne ?

Visiblement il cherchait un motif plausible de revenir sur son refus. Lucie l'avait compris. Avec habileté elle lit valoir la joie que son frère sentirait, si bien que, lorsque enfin Béjarric déclara qu'il consentait à quitter Oursoulet pour quelques semaines, — pour quelques semaines seulement — il était à peu près convaincu de céder par dévouement, par sacrifice pour son fils.

Une lettre avertit Etienne. Il se chargea de retenir un petit appartement et d'y installer, le plus tôt possible, tous les objets indispensables. Dans la maison où lui-même était descendu, au troisième étage, trois chambres à coucher, salon, salle à manger, cuisine, proprement meublés, le nécessaire était vacant ; il le retint. Quatre jours plus tard, les trois membres de la famille se trouvaient de nouveau réunis sous un même toit.

Ce furent entre le frère et la sœur des promenades de toutes les heures. L'île fut d'abord lentement parcourue. Ils allaient silencieusement, sous l'ombre des vieux murs assoupis, depuis l'hôtel Lamberl de Thorigny jusqu'à

SO l'indécis

l'angle tranquille près de la rue Boutarel d'où ils contemplaient, à la tombée du soir, Notre- Dame engourdie sur les cent bras de son chevet, s'endormir heureuse dans les rougeurs du couchant. Souvent ils s'en revenaient par ce quai délicieux de Béthune, que des merveilles de ferronnerie ancienne font encore digne de conserver le nom sous lequel on le connut, un temps, au début du xvme siècle : le quai des Balcons. Ils prenaient plaisir à passer sous l'arche large de la rue de Bretonvilliers, vestige déchu d'une splendide demeure élevée sur les plans des Du Cerceau. Ils s'arrêtaient dans le recoin de silence où s'élève le monument Barye, entre le boulevard Henri IV et la passerelle de l'Estacade. Ils regardaient, accoudés sur la pierre du parapet, l'eau venir et se séparer entre les deux bras, rapide et continue. Peu à peu naissaient alors les paroles d'une causerie, surtout par les beaux soirs où Gurneau, libéré de sa tâche quotidienne, rejoignait, là, ses deux amis. Dès la rencontre première, Lucie l'avait jugé singulièrement sympathique. Son peu de prévenance et d'amabilité mondaine ne la choquèrent point; elle ne fut frappée que par la netteté franche de cette intelligence, qui, d'une action sûre, avait tant mûri les pensées de son frère. Elle éprouvait, vis-à-vis de lui, un sentiment de gra-

titude, de respect et de confiance. Il était de leurs réunions l'âme enthousiaste et réfléchie ; Lucie et Etienne, avec la même inconsciente avidité, absorbaient les reflets de son ardeur, dont ils s'affublaient splendidement comme de manteaux de parure.

Gurneau, cependant, mettait un peu de réserve à l'assiduité de ses visites. — Le père taciturne et grognon le gênait; il se sentait, devant lui, en présence d'une hostilité sournoise, et il évitait de lui parler. Aussi fallait-il qu'on l'y conviât expressément pour qu'il gravît l'escalier de la maison ; les soirées, alors, coulaient longuement, presque silencieuses, fsi Etienne, ne s'apercevant de rien, ne les eût animées, par moments, de ses l'usées de gaîté brève.

En présence de la jeune fille, la gaucherie de Gurneau provenait d'autres causes. — Sinon sa mère, morte depuis longtemps, il n'avait pas connu de femmes ; — il les redoutait un peu comme des êtres maladifs et lointains, difficiles à comprendre et à gagner, dangereux dès qu'ils dominent. L'amitié simple (pie Lucie lui témoigna dès l'abord l'embarrassait; il ne savail de quelle façon y répondre, craignant qu'un rien, si sa franchise déplaisait, la put effaroucher, et désireux, néanmoins, de se montrer devant elle, sans réticence, tel qu'il s'était formé,

Souvent, après ne s'être rien dit pour éviter la banalité des propos indifférents, tout à coup, au hasard, Gurneau se lançait dans le feu d'une dissertation d'ordre historique ou philosophique d'où rien, sinon l'épuisement du sujet, ne pouvait désormais le détacher, l'heure ni le lieu. Etienne quelquefois argumentait contre lui, mais les objections n'avaient pour effet que d'alimenter l'ardeur de ses discours. L'auditoire lui était d'avance acquis, Etienne subjugué et Lueie ravie.

Une sorte de sentiment profond et timide unissait les trois jeunes gens. Ce qu'ils éprouvaient ils ne l'analysaient pas ; et ils vivaient côte à côte comme deux frères et une sœur.

M. Béjarric n'avait renoué qu'avec un très polit nombre de ses anciens amis. Il aimait peu sortir de son isolement. Pourtant, une fois, il amena dîner avec les siens M. Delaroque-Froubert. Le repas fut très gai et dura longtemps. Etienne et Lucie laissèrent fuir les heures et, bien qu'ils eussent fixé un rendez-vous pour le soir à Jules Gurneau, ils ne s'en souvinrent que trop tard, quand leur convive fut parti.

Huit jours après, le jeudi, M. Delaroque- Froubert revint. Gurneau lui fut présenté. Ils

se déplurent instinctivement, et tous deux parlèrent peu. Morne fut la soirée.

Des habitudes régulières s'établirent : le dimanche était à Gurneau, à M. Delaroque-Froubert le jeudi. Mais parfois le père Béjarric manqua le premier de ces jours, Etienne parfois le second.

Cependant le Directeur-Général s'intéressait fort à lui. Dès sa troisième visite, il lui laissait entrevoir la possibilité de l'introduire au nombre des fonctionnaires attachés à son cabinet, et, de fait, la nomination fut acquise moins d'un mois plus tard. Etienne assista plus assidûment aux dîners du jeudi.

C'était, au reste, un bien aimable homme que M. Delaroque-Froubert. Il semblait qu'il sût tout, ou, du moins, il parlait de tout avec abondance et facilité. Jamais il n'usait que de termes choisis, fleurant la bonne compagnie, courtois et doux à entendre. Il souriait toujours, et, connue il avait le teint frais et Henri, une barbe légère et blonde, de petits yeux fins, sa soûle présence animait chacun d'une joie paisible. Les hommes d'abord agréable Lisent dans tous les regards la bienvenue ; leur espril esl en éveil et, s'il l'égaie, il répand autour d'eux un bien-être affectueux.

La vie, si l'on s'y attache comme à une chose

d'importance, ouvre d'amers sillons de bourbe et de tristesse. Il ne faut pas non plus qu'on s'enthousiasme follement à des recherches ou à des espoirs excessifs. L'extase et le souci aveuglent et tuent. La vie offre des alternatives de deuils et de bonheurs, de découragements et de succès ; le sage les accueille d'une âme égale, sans un attendrissement éperdu, sans une affliction démesurée.

M. Béjarric n'en était pas à apprécier le caractère de son ami. Il s'épanouissait à son contact heureux, et il en oubliait ses chagrins. De la jeunesse lui revenait. Même il sortit plus souvent se promener et parfois, le soir, il ne dédaignait pas d'aller fumer son cigare aux Folies-Bergère, ou, la saison venue, dans un café-concert des Champs-Elysées, sous les frondaisons étranges, mystérieusement illuminées.

Une fois, M. Béjarric et M. Delaroque-Froubert quittèrent ensemble les jeunes gens, le dîner à peine fini. Un fiacre les déposa rue Richer. Ils se proposaient d'applaudir le merveilleux mime Séverin qui y paraissait l'incar-! nation suprême d'un Pierrot-dandy. Mais, dès l'entrée, de si captivants sourires de femmes les y saluèrent amicalement, qu'au bout de pei j d'instants les deux amis se trouvèrent attablée

dans un coin à l'écart du hall, enivrés de propos allègres et grisés de parfums.

Cette même nuit, Etienne et Lucie qui s'étaient fort attardés à entendre deviser Gurneau, constatèrent avec surprise, en rentrant, que leur père ne les attendait pas.

Après un trajet d'une heure et demie par le chemin de fer, le père, le fils, la fille se mirent allègrement à suivre un ombreux chemin au long des saules d'un ruisselet clair. Le printemps tout juste éclos égayait de frissons luisants la fraîcheur vive des feuillages et mêlait de tendres rires aux éclats vibrants de l'eau qui bruissait. Déjà de pâles fleurs apparaissaient au bord des prairies ; Lucie en avait cueilli une assez grande quantité pour enrichir d'un bouquet frémissant l'étroite pochette de son corsage.

Bientôt ils se trouvèrent devant une barrière fermée, au fond d'une sablière délaissée. M. Béjarric, qui se souvenait d'anciens secrets, découvril La clé suspendue avec soin dans une réserve

cachée; il ouvrit; on entra, la clé fut replacée. Des sentiers sinuaient entre la multitude des arbres sylvestres dont la saison neuve dégourdissait la vigueur, gravissaient avec de déconcertants lacets toute la hauteur arrondie d'un ravin assez profond où, parmi les herbes diverses, surprenait, à quelque détour, la poussée audacieuse et étrange de mainte plante exotique, mise à l'abri du vent froid.

Jusqu'au perron vitré s'étale une pelouse touffue. Les Béjarric s'y extasièrent du point de vue prodigieux. La Seine, au fond du creux aux pentes boisées mollement, trois fois se replie et se tend. La rive opposée monte lente vers l'horizon. Des cultures diverses l'occupent, et de petits bosquets, posés comme des taches d'ombre douce dans le soleil des plaines ; plus loin, les tourelles d'un château. Vers la gauche, tout au fond, derrière l'amas des péniches amarrées, une grande grue noire se profile, le bras levé sur le ciel gris; à droite, où se perd le fleuve, pareille à de la brume poudreuse et mauve, s'arrondit la muraille un peu moussue de grandes roches indécises. Un murmure continu, un barrage sans doute que cachent les feuillages, absorbe les frissons du sil'iire. L'air se ravive et étincelle; un souille moelleux a [ni ne mouvant s'en dégage parmi l'espace.

La cloche sur le toit de la maison signale par quatre tintements de sa note limpide l'approche des visiteurs. Un domestique cérémonieux et empressé se tient à la porte du perron, et les prie d'attendre. Mais tout aussitôt, souriants et pimpants sous le charme de leurs blanches chevelures bouffantes, tous deux, l'oncle et la tante Delanouze apparaissent, et, avec un sourire bienveillant, encore jeune dans leurs faces ridées, accueillent, attendris, la venue de parents que depuis si longtemps ils n'avaient pas vus.

Voici vingt-cinq ans déjà qu'ils n'habitent plus Paris. Ils n'y passent pas sixjournées en douze mois. Les courses urgentes, rien de plus. Quelques journaux qu'ils lisent à peine, un magazine dont ils compulsent chaque quinzaine les feuillets illustrés, une régulière et peu abondante correspondance, trois ou quatre familles qui viennent passer avec eux, chacune sa journée, durant l'été, rien de plus ne les retient au monde qu'ils ont sans retour abandonné. Ils jardinent, par distraction, légèrement; ils se promènent à peine; ne se livrent à nulle occupation. Toujours souriants et très doux, tels, personne jamais chez eux n'a surpris trace de tristesse, de regret ou d'ennui. Ils sont heureux l'un par l'autre entièrement; se sentir vivre côte à côte sera,

jusqu'à l'heure de la mort, leur joie paisible et totale.

— Ah ! que les enfants se transforment. C'est un vrai monsieur, c'est une jeune fille, Prosper, que vous nous amenez là. Nous les aurions à peine reconnus, n'est-ce pas, Anselme ? dit, avec gaîté, la tante.

— Ils ont bien maintenant... Voyons: quel âge avez-vous, mes enfants ?

— Bast, répondit Etienne, je sors du service militaire, mon oncle ; j'ai vingt-quatre ans.

— Vingt-quatre ans déjà! est-il possible?

— Oui, et moi, ajouta Lucie, j'en ai vingt et un.

— Te rappelles-tu, Valentine, c'est bien une des dernières fois que nous consentîmes à aller dans le monde, — les yeux du vieillard s'attristaient de retrouver ce souvenir — te rappelles-tu le mariage de leur pauvre mère ? Chère petite Julienne, qui eût supposé, alors, qu'elle put nous être sitôt ravie ? Elle était si gaie, si bonne, si exubérante de confiance et de santé !

— Ah! Dieu, quand on atteint notre âge, en a-t-on vu, de ces tristes départs, de ces séparations!... Mes chers enfants, nous avons bien souffert avec vous, allez ! et nous avons compris votre découragement, pauvre Prosper!

— Vous ave/, toujours été si bons pour elle,

pour moi! vous m'avez accueilli, à cause d'elle, comme un fils; — pour les enfants !...

— Ils sont les nôtres, n'est-ce pas, Anselme ? vous êtes, tous les trois, ce qui nous reste, au bout de la vie, de nos affections. Nous n'en avons plus d'autres.

— Des regrets, des regrets, en vain ! Hélas, la vie est telle. Mais, reprenait l'oncle Delanouze, nous ne nous sommes pas réunis pour pleurer. On n'oublie pas les morts quand on n'en parle pas. Seulement la vie a ses droits. Nous sommes si heureux de vous revoir.

— D'ailleurs le déjeuner va être servi. — Ma petite Lucie, viens avec moi dans ma chambre. Nous allons nous préparer.

Les hommes restèrent seuls.

— Et toi, interrogeait l'oncle, mon grand gaillard, es-tu content à ton Ministère? Gela marche-t-il selon tes désirs ?

— Je ne suis pas mécontent, mon oncle.

— Il y est placé sous les ordres et sous la protection d'un de mes amis, ajoutait le père. Et même c'est de lui que je voulais vous parler, de notre ami Delaroque-Froubert, quand je vous avertissais que j'aurais une bonne nouvelle à vous apprendre sans doute aujourd'hui.

— Oui : vous avez été bien mystérieux. Nous nous sommes en vain demandé, la tante et moi...

— C'est que rien n'était définitif encore, voyezvous. Je ne pouvais rien dire. Delaroque-Froubert demande en mariage Lucie.

— Ah ! et où en sont les choses ? — Vous auriez dû nous l'amener. Tout est-il décidé?

— Lucie a d'abord voulu réfléchir. Elle ne m'a fait part de son consentement que ce matin, au moment du départ. Elle sera très heureuse.

Etienne s'était levé, et, a travers la fenêtre du salon, regardait le paysage. Ses doigts fébrilement heurtaient la vitre.

A ce moment le domestique annonçait le déjeuner. L'oncle se leva de son fauteuil, et, derrière lui, ProsperetEtienneBéjarric passèrent Jans la salle à manger.

C'était une pièce vaste et étrange. Vers le

ardin une baie énorme encadrait un espace

l'herbes et de buissons que l'haleine des pla-

eaux agitait mollement. Une haute cheminée de

;tuc blanchâtre avec d'héraldiques sculptures

lominait de grands chenets en fer forgé. Les

«anneaux cl le plafond étaient tout revêtus d'une

Irange mosaïque de bois tour à tour en losanges

e couleur naturelle, ou erùnieut peints de rouge

l de vert. Entre les deux portes du fond, qui

oiiii.iieui accès l'une vers l'office et la cuisine

t l'autre vers le salon, étail suspendue, dans un

châssis énorme, une collection de diverses photographies.

Il y en avait de toutes les époques, depuis les débuts de cet art jusqu'aux minutieuses précisions des instantanés les plus récents. M. Delanouze se souvenait, avec orgueil, d'avoir dans sa jeunesse été, comme il le proclamait non sans attendrissement, le disciple et l'ami de ce bon monsieur Daguerre.

— Ah! il savait peindre, celui-là. C'était un vrai peintre. Et avec cela, modeste ! On ne peint plus comme lui aujourd'hui. Si vous aviez vu ! Et puis cette invention merveilleuse ! Quel chercheur ! Déjà on lui devait le diorama où l'illusion est plus complète que dans le panorama. Mais je ne l'ai connu que bien plus tard. Il avait tiré tout le parti désirable des recherches où sor ancien associé, qu'il regrettait encore, M. Niepce l'avait longtemps aidé. Vous êtes trop jeune vous-même, mon bon Béjarric, pour vous sou venir de tout cela. C'était le bon temps!

Et comme sans protestation chacun ave> déférence acquiesçait en silence :

— Le bon temps! reprenait le vieillard, I bon temps, oui ! Et c'est chez lui, à Bry-sur-Marne que j'ai, pour la première fois, rencontré votr tante. Ah ! Yalentine, cette première rencontre elle est aussi fraîche dans ma mémoire que

elle datait d'hier. Je me sens tout rajeuni, quand j1y pense, en dépit de mes soixante et dix-huit ans! Chère Valentine de ma vie !

— Ah! Anselme !

Et les deux vieillards s'embrassaient comme des fiancés de vingt ans.

On se mit à table. L'oncle et la tante, enfouis parmi la joie de leurs jeunes souvenirs, n'auraient vu, entendu rien, si même leurs hôtes émerveillés ne se fussent arrêtés à la vue unique d'une félicité si rare. Ils mangeaient sans plus rien dire. Une sérénité blonde adoucissait les pensées suspendues ; on eût redouté de la froisser avec le bruit trivial de paroles inhabiles.

L'oncle le premier s'arracha au charme pensif:

— Le bon temps, reprenait-il encore, le bon temps! Ah! — Mais n'allez pas me prendre, mes enfants, pour un contempteur, comme on disait alors, du temps présent, pour un aveugle laudator temporis acli. Non. Je suis le premier à reconnaître tout ce qu'aujourd'hui apporte de bien et de beau. Mais, alors, quelle ivresse, quelle pleine sève, quels grands labeurs ! Peut-êtrejeles comprenais mieux, parce que j'étais moi-même actif et jeune. C'est égal, j'en garde l'extase, comme d'une époque inégalable de bonheur!

— Anselme ! soupirait, un rianl reproche aux lèvres, sa femme.

Une fois aiguillé sur ses souvenirs, l'excellent homme s'arrêtait malaisément. Au reste, il avait conservé une fraîcheur d'élocution merveilleuse, une étrange vivacité du langage, de l'enthousiasme et de la conviction. Le mieux était d'écouter sans interrompre ; ses familiers ne l'ignoraient pas et se conformaient à cette prescription avec d'autant plus de bonne volonté qu'il n'était jamais ni ennuyeux ni trop long. C'était un vieillard charmant, comme un écho aimable et poudré faisant revivre un instant des âges abolis. 11 n'imposait sa société à personne, nul ne le voyait ni souvent ni longtemps; il était admiré et aimé.

— Oui, le présent a du bon. Mais, voilà, nous en jouissons moins complètement, vu notre âge. Encore nous estimons-nous heureux de n'être perclus des jambes ni du cerveau, la tante Yalentine et moi. Nous ne demandons pas l'impossible, mais nous aimerions bien finir, comme cela, sans infirmités dégoûtantes et dégradantes; ma foi, le plus tard serait le mieux. Nous ne sommes pas pressés. Tous les deux ensemble, que la mortnous tienne unis comme cette bonne vie, que nous ne regrettons pas : nous en avons bien profité. Nous attendons, sans impatience, reconnaissants et toujours emplis d'amour, ce qui ne peut manquer de venir, un jour, et bientôt! . ,

Jusque-là nous continuons à nous intéresser encore à bien des petites choses et je pourrais, si je voulais, vous décrire par le menu comment la vieille héliographie oubliée de M. Daguerre a évolué, de jour en jour, depuis trois quarts de siècle bientôt, jusqu'à devenir cet art si précis, si minutieux et si net d'à présent. Dernièrement encore, j'ai fait venir des appareils nouveaux, et, avec votre consentement, mesdames et messieurs, et la permission des autorités, je pourrai vous montrer ici, tout à l'heure, comme dans les salles de spectacle parisiennes, le cinématographe ! — Ah ! vous ne vous y attendiez pas, à celle-là, pas vrai ?

A la légitime fierté du vieillard, on s'exclama. Mais quoi détonnant? ne savait-on pas à quel point il se tenait au courant depuis toujours de tous les perfectionnements qui touchaient à la chère invention de son grand homme? La tante Valenline ajoutait ses soins à la curiosité de son mari; c'était un couple parfait et uni élroitement de cœur, de pensée et de goûts.

— Mais tu t'es égaré, Anselme, sur ton sujet favori. Songeons un peu à la joie d'aujourd'hui. Sais-tu la grande nouvelle que Lucie m'a apprise avant le déjeuner, dans ma chambre ? Mlle se marie !

— Ma tante! dit, rougissante, La jeune fille,

— Je sais déjà, cachottière, reprit l'oncle. Ton père m'a tout dit. Et voyons, explique-moi un peu ce que j'ignore. Qui est M. Delaroque-Froubert ?

— Un ami de papa,., plus jeune que lui par exemple !

— Brevet de caducité qui m'est décerné en passant, s'écria Béjarric.

— Non, Père, tu n'es pas vieux encore; mais enfin M. Delaroque-Froubert a bien une dizaine d'années de moins que toi.

— Oh ! oh ! quel abîme ! — En réalité j'ai quarante-neuf ans ; lui quarante et un, m'a-t-il dit, et, à moins de ne pas admettre sa véracité, cela ne fait pas plus de huit ans.

— Oh ! glissait Lucie, je sais bien son âge ; mais je n'étais pas certaine du tien.

— Tu l'aimes depuis longtemps ? interrogea Mrae Delanouze. Il faut être bien sûre de toimême et de lui.

— Et nous ne pouvons te souhaiter mieux, ajouta l'oncle, qu'un bonheur complet, comparable au nôtre.

Cependant il ne semblait pas à Mms Delanouze que sa petite nièce se montrât aussi joyeuse que la circonstance le comportait. Armée de la pénétration que lui assuraient des années de bonheur sans trouble et aussi une bonté native

L IXDliCIS

et fine, elle devinait, au fond des prunelles et de l'esprit de Lucie, d'hésitantes pensées et quelque chose d'indéfini qu'on eût pu prendre pour des regrets. Elle eût voulu surprendre le sens de cette amertume foncière et secrète. Mais Lucie, peut-être inconsciemment, s'était arrêtée à la ferme résolution de ne rien en laisser transparaître ; qui sait si elle-même se rendait compte de ce qu'elle éprouvait, et l'interroger aurait pu avoir pour résultat de rendre évident et visible un conflit incertain dont peutêtre s'aboliraient d'eux-mêmes, étouffés par le dédain, les frémissements ultimes. Il était prudent de ne point provoquer la révélation du mystère ; Mme Delanouze choisit donc de se taire, d'observer et d'attendre.

Au reste, elle pouvait s'illusionner. Son mari, si intelligent qu'il fût et si perspicace, à coup sur n'avait rien aperçu : l'idée d'une félicité prochaine pour sa petite préférée le rajeunissait et emplissait son âme et ses paroles d'exaltations spontanées. C'était là encore un heureux événement qu'il ne fallait point combattre avec des doutes et des interrogations inopportunes.

Béjarric rayonnait. Il adorait sa fille ; se serait-il trompé sur l'avenir qui lui était destiné? Mais il l'avait laissée libre (Je choisir par elle-même

et de ne pas se décider à la légère. Et Lucie, tout de même, souriait; Lucie bavardait; Lucie ne pouvait pas feindre la joie : elle était, pour sur, satisfaite. Des craintes indistinctes et irréfléchies prendraient-elles, Mme Delanouze se le demandait, une telle puissance sur elle qu'elle en perdrait toute foi dans ce que voyaient ses yeux ? Non, elle n'assumerait pas un odieux rôle de rabat-joie : elle se laisserait entraîner toute au flux de bonheur où les autres sans arrière-pensée se livraient.

Seul Etienne demeurait rêveur et taciturne. Il répondait tout juste lorsqu'on l'interrogeait. Peut-être était-ce sa manière d'être coutumière ; Béjarric ne paraissait pas surpris de l'attitude de son fils, et il n'était pas impossible, depuis tant d'années que ses vieux parents n'avaient reçu sa visite, que, devenu un homme, il se fût transformé de la sorte. Volontiers, entre vingt et trente ans les hommes se montrent d'une gravité affligeante. Ils croient en le sérieux de la vie et que leur propre existence importe. Ils s'estiment destinés à révolutionner l'univers, et ils marchent alentis et sérieux de tout le poids d'une responsabilité si considérable. Puis, tant de déceptions futiles, tant d'irréalisations de leurs plus intimes espoirs, fussent-ils éphémères, assaillent les jeunes gens, chaque jour, qu'ils

passent, selon les moments, d'une gaîté intempestive à la plus sinistre tristesse. L'heure, sans doute, était pour Etienne désespérée; il fallait l'attendre à la minute suivante, où quelque enthousiasme sans motif le rendrait, à son tour, exubérant. Surtout il était improbable que le chagrin dissimulé, qu'il existât ou non, de sa sœur fût pour rien à son attitude présente.

La journée s'écoula sans que l'excellente tante parvint à s'assurer de ce qui, secrètement, l'affligeait, ni à bannir son tourment. Quand les Béjarric, vers le soir, s'en retournèrent à Paris, elle ne se trouva pas plus avancée que pendant le déjeuner, et sa perplexité redoublait.

Elle avait promené Lucie par toutes les allées du jardin. Sa sollicitude inquiète s'était informée de tout ce que la jeune fille voyait, entendait, pensait ou sentait. Lucie la rassura sur tous les points ; M'"c Delanouze la comprit de moins en moins. Elle aimait la solitude, les soins tranquilles et réguliers, elle appréciait le calme des bonheurs simples. Rien ne lui manquerait. Elle ne connaissait personne, ne regrettait nullw chose au monde. Son père, son frère satisfaisaieii I ses besoins d'affection. Un mari les compléterait. Rien d'obscur, rien de fuyant dans ses confidences. Que cachaient donc tousses propos pour que la tante, qui ne doutait ni de la Iran-

chise ni de la confiance de sa nièce, sentit encore confusément qu'elle ne savait pas tout ?

Il y avait bien quelque chose cependant qu'elle était parvenue à élucider. Le mariage ne s'était pas décidé en raison d'un irrésistible penchant de la jeune fille pour son fiancé. Même il semblait que le père Béjarric, tout en se défendant de déterminer les sentiments de sa fille, avait attiré son attention sur les prévenances dont l'entourait M. Delaroque-Froubert, sur son assiduité auprès d'elle, en même temps que sur ses réelles et sérieuses qualités. Lucie en avait été, plutôt par raison que par entraînement, réellement touchée et, comme elle n'avait trouvé aucune objection à accueillir l'union offerte, elle s'était décidée, simplement, sans plus.

Mme Delanouze ne comprenait pas — à son âge, avec sa longue expérience de la vie ! — qu'on se mariât autrement que par amour. Elle prétendait même que toutes les unions qu'elle avait vu se contracter par d'autres motifs avaient mal tourné. Elle citait les Preul du Mans, divorcés au bout de trois ans ; les Gasse, de la maison Feuger, Gasse et Cie, du faubourg Saint- Denis, si raisonnables en affaires, si sensés en toutes choses et qui vivaient si simple-

ment: le fils aîné avait épousé, par nécessité commerciale, une nièce des associés de son père, jolie, spirituelle, aimable; lui-même était un homme superbe et gai ; on avait applaudi à la parfaite convenance de ce jeune couple !.. après dix années d'entente apparente, durant lesquelles trois enfants étaient nés, la jeune femme, un beau matin, s'en était allée avec le premier venu, et jamais depuis on n'avait reçu de ses nouvelles, — et cela s'était passé peu de temps après la Guerre ! Il y avait aussi les Dufort, les Gaulon d'Albast, les Garraud d'Abbéville, les BufTerle, les Duin, étranges et scandaleux ménages : le mari courait le guilledou ou la femme avait pris un amant, ou l'on s'y injuriait pour des questions d'intérêt, on s'y gourmait pour des riens !

Sans doute sa petite nièce était une jeune fille sérieuse, réfléchie, raisonnable et sai^e. Mais qui peut répondre de l'avenir? Il faut toujours redouter la rencontre où le sentiment survenu bouleverse les plus sûres prévisions: nulle force humaine n'y saurait résister. M",PDelanouze déjà s'inquiétait, au souvenir de tous Les désastres auxquels elle avait assisté, et elle eût tout fait au monde pour que sa chère enfant ne connût pas un sort malheureux.

Oui la pressait? Ne pouvait-elle attendre?

Lucie n'éprouvait certes pas, comme bien des jeunes filles tourmentées, un impérieux besoin de se livrer à la première occasion. La misère ne la poussait pas. Elle se trouvait bien auprès de son père. Qu'est-ce donc qui avait pu la contraindre — ou plutôt la persuader ?

Mme Delanouze, préoccupée , craignait tout, et ne parvenait à rien s'expliquer.

Vers le milieu du mois de mai, Mme Delaroque- Froubert, belle-mère du Directeur-Général, réunit, autour de sa table, la famille future de son beau-fils, avec qui elle vivait, aux personnes qui lui étaient chères pour des motifs de parenté ou d'affection.

Lucie, avec son père, arriva la première. Elle se sentait à l'aise, dans cette maison, d'y être toujours agréablement accueillie ; il lui semblait déjà presque se trouver chez elle, tant elle s'y voyait sincèrement aimée.

M""' Delaroque-Froubert était une personne d'un charme remarquable. Grande, d'attitude toujours fière et très souple, gracieuse et élégante, son dédain, à un âge bientôt ingrat, de toute salissure, de loul laisser-aller rayonnait

7i l'ixdécis

d'elle en un parfum subtil d'indulgence intelligente. Une vie active, assidue, facile occupait sans les enfiévrer ses instants. Elle donnait des soins à la bonne administration des œuvres auxquelles elle s'intéressait; elle ne négligeait aucune de ses relations, multipliait les visites, déférente envers les personnes âgées, et bonne conseillère des plus jeunes, dont elle recherchait volontiers la société, — et qui l'adoraient. Toute jeune, elle avait été épousée, sans dot, pour sa beauté. Son mari marquait déjà au nombre des plus éminents membres du Conseil d'Etat, dans les dernières années de l'Empire. Elle se trouva d'emblée introduite dans la plus haute compagnie, et elle y brilla. On la recherchait ; elle fut de toutes les fêtes, et choyée dans tous les salons. La Guerre, bien avant qu'elle eût vingt ans, l'avait laissée veuve. Elle se donna tout entière à l'éducation des deux enfants qu'avait eus son mari d'un premier lit, et qu'elle considérait comme ses fils. Emile était Faîne. A bon droit elle s'en montrait orgueilleuse. Il avait parcouru la plus rapide carrière administrative: quarante et un ans, Directeur-Général d'un des ministères les plus importants , commandant de réserve attaché à I K kit-Major général de l'Armée, oflicier de la Légion d'honneur, homme considérable dans

l'Etat. Si, au gré de sa belle-mère, il avait paru, trop longtemps, faire fi du mariage, du moins son choix s'avérait judicieux. Lucie était jolie et gaie, et à son insu, de par la grâce naturelle des mouvements et des attitudes, très précieusement élégante. Un rien la parait, et. bien qu'elle n'attachât à sa toilette que la plus élémentaire importance, partout où elle paraissait on la remarquait. Mme Delaroque -Froubert était restée fort sensible a ce genre de mérite, qui lui avait, sans calcul, à elle-même si bien réussi. Béjarric, — que lui eùt-on reproché, sauf la vulgarité de son nom et cette étrano-e misanthropie par quoi il avait si tôt abandonné, pour vivre au désert, les plus belles relations et une situation entre toutes enviable? — Béjarric avait économisé de quoi doter sa fille honorablement. C'était un brave homme malo-ré ses bizarreries, et M,nc Delaroque-Froubert l'estimait.

Peu à peu le salon se remplissait de monde; bientôl on passa, couple par couple, dans la salle à manger. Autour de la table éclatante de la blancheur des linges, de l'argenterie, et parsemée d<> (leurs en guirlandes ci en corbeilles, s'installa une succession radieuse de plastrons luisants cl d'épaules nues parmi l'étincellemenj

des pierreries ou la caresse des mousselines. Des domestiques guindés et discrets faisaient le service, emplissant cérémonieusement les verres d'un vin qu'ils nommaient, présentant les plats avec gravité.

Chacun s'assurait, par de banales questions ou par des confidences apprêtées, de l'identité de ses voisines. Le sourire préludait aux causeries ; on se mettait à l'aise. Puis graduellement, les propos, divers à chaque coin de la table, en s'animant se rejoignirent, se confondirent. Du rire perlait. De la gaîté gagnait.

Etienne se devinait plein de confusion. Il n'avait su que dire, et on ne lui parlait pas. D'abord il s'était presque aventuré, mais sa timidité l'embarrassait. Il pressentait aussi que tout ce qui l'intéressait, les dames autour de lui l'eussent ignoré ou y fussent demeurées indifférentes. Difficilement, en toutes circonstances, il parvenait à commencer des conversations sans but; il eût fallu qu'il s'aperçût qu'on l'en sollicitât, tandis que, après quelques minutes d'attente décente, ses voisines s'étaient plutôt détournées de lui, déçues imperceptiblement, et dédaigneuses. C'est pourquoi Etienne se mit, lentement, peu satisfait de Lui-même, à songer à part soi et «à observer ce qui se passait.

Lucie décidément adorait le monde. On la trouvait charmante; elle plaisait et en était heureuse. Etienne n'aurait pas cru sa sœur si futile. Delaroque-Froubert épiait ses gestes, s'enivrait du son de ses paroles. Il parlait moins que de coutume, tant remplissait son extase. Le couple était parfait.

Etienne étudia ses voisines. C'était des femmes délicieuses, il ne se pardonnait pas de n'avoir pas forcé leur attention et leur sympathie. A sa gauche, Mme Vernoust, petite et mince, au profil délibérément découpé, souriait longuement des lèvres et du regard, sous une chevelure brune avec grâce menée de son front qu'elle ombrageait jusqu'à une nuque d'ivoire mat. Elle portait quelque chose en toute sa personne de l'élégance rêveuse que Carpeaux a su donner à ses plus fièrcs figures. Les yeux avec bonté souriaient en demeurant rêveurs. Parfois elle maîtrisait à ses lèvres, du bord de son éventail posé, une montée invincible du rire. A droite, rieuse, ardente, sans cesse émue, avec le frisson de son regard profond et le léger chatoîment de ses cheveux de cendre et de miel, M"" Duin causait allègrement. Toute sa personne de vigueur lumineuse, adoucie d'être à la fois un peu ample et replète, la courbe précieuse et tendre du geste de ses bras

L INDKCIS

et la noble impatience de sa main posée, Etienne s'en extasiait, silencieux, comme au mobile passage de voluptés suprêmes qui se fussent offertes.

Parfois, d'une voix d'ambre sonore, se retournant vers Mme Vernoust, ses paroles en passant jetaient en l'âme d'Etienne toute la flamme en fête de leur chant radieux. Pourtant il ne comprenait rien à ses discours rieurs, rien aux réponses, d'un or plus sombre à peine assoupli aux inflexions moelleuses de syllabes étranges, que Mmc Vernoust lui faisait. Les deux amies avaient imaginé, à leur seul usage, une langue conventionnelle leur permettant, en toute circonstance, de se communiquer, sans qu'on s'en doutât, leurs impressions. Le principe en était facile à découvrir, mais, comme elles s'en servaient de façon courante qui n'hésitait pas, il était à peu près impossible aux plus avertis d'en suivre assidûment l'ordonnance rapide et secrète.

Selon la forme et la place des sons, ils étaient deux ou plusieurs fois répétés dans le discours, et certaines consonnes se déplaçaient ou se déformaient suivant des règles fixes. Cet artificiel jargon, prononcé par des lèvres aussi jolies et avec la conviction aimable de voix émouvantes, ne choquait personne ; il

était tout vivace et parfumé ; on le buvait avec joie.

D'autres femmes captivèrent l'admiration d'Etiennej Mine Delaroque-Froubert avait en horreur les visages moroses ou peu plaisants. Rarement d'aussi nobles réunions de visages féminins que chez elle. On le savait. On attachait du prix à y être admise, et elle en était très fi ère.

Les hommes, plus encore qu'en d'autres sociétés, y figuraient comme simplement pour accompagner leurs femmes. Leur présence n'était qu'un prétexte. Ils étaient insignifiants, tout juste assez pour provoquer chez les dames l'émulation et leur assurer le triomphe. Il n'y avait là médecins, hommes de droit, ni professeurs, gens infatués et encombrants, qui n'ignorent rien des choses et qui enseignent dès qu'ils causent, ni ingénieurs arrogants, ni militaires trop coquets. Des fonctionnaires corrects, courtois, empressés, de notables commerçants, d'une bonne tenue, d'éducation soignée. Aucun n'était supérieur aux autres, et ne songeait à humilier. C'étaient des hommes point trop '••raves mais sérieux, condescendanl à sourire devant la juvénile joie insoucieuse donl resplendissaient leurs femmes assemblées, llsenjouis-

saient, plutôt qu'ils ne la suscitaient, et tous se trouvaient parfaitement heureux.

Un seul différait. Etienne ne l'avait jamais vu, mais, quand même il n'eût pas surpris à son sujet, de son beau-frère futur à Mme Delaroque- Froubert, des regards d'intelligence inquiète, il avait entendu déplorer assez souvent les mœurs et la tenue du propre frère du Directeur-Général pour hésiter à le reconnaître.

Au milieu de tous ces convives corrects, il produisait un effet étrange. Sa chemise fripée et sa cravate lâchement nouée sous une barbe graisseuse, son habit taché, tout autant que sa verbosité incontinente, surprenaient. Surtout, il ricanait tout haut, d'inconvenante façon, si quelqu'un émettait, sans prétention, une de ces bonnes sentences irréductibles que la sagesse des temps fait regarder comme de 1res saints axiomes à la plupart des peuples policés. Parfois il se penchait vers les dames et leur parlait tout bas de si insidieuse manière qu'elles coulaient, surprises, un regard anxieux vers leurs maris et affectaient, rougissantes, de ne comprendre pas. Tant du moins que de telles dérogations aux usages de la maison se cantonnaient dans le coin où on les voulait endurer, entre vieux familiers et

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