‹ L'indécis; romanChapitre 2 sur 6 · I. INDIXIS · texte numérisé non relu

I. INDIXIS

Si

commensaux habituels, bien au courant des tristesses de la famille, elles restaienttolérables et ne provoquaient point de scandale.

Mais si Médéric (songeait sa pauvre bellemère), s'avisait tout à coup d'attirer l'attention de toute la table par un de ces discours insensés, par une conférence hors de propos, peut-être cynique !... Hélas, le pauvre (qu'ai-je fait au Ciel pour avoir un tel enfant ?) — hélas ! que de fois ne nous a-t-il pas troublés de la sorte, choqués et offensés malgré lui ?

Elle se rassurait pourtant. Médéric avait bien compris la nécessité d'être sage. Il avait promis de s'observer. On n'aurait pas pu lui reprocher de manquer de déférence vis à vis de sa bellemère ni d'affection pour son frère. L'intempérance de son langage coutumier pourrait, en une occasion si solennelle, il l'eût déploré, nuire à Emile, jeter bas ses espérances, compromettre sa félicité future. Il se contiendrait, certes, il ferait bonne figure au dîner des fiançailles.

M""' Delaroque-Froubert, quoique inquiète

encore, se trouvai! jusqu'ici satisfaite. Elle ne |)oii\ ;iii attendre «lu pauvre Médéric une conduite plus exemplaire. Presque, déjà, elle se réjouis sail en elle-même, lorsque, soudain, quelqu'un

gO L INDECIS

ayant, en connaisseur, apprécié le bouquet d'un vin dégusté, Médéric, de sa voix chaude et puissante, tel un orateur à la tribune, tonitrua :

— Ah ! Monsieur je ne sais plus qui ! homme sage si souvent rencontré chez ma mère ! je vous salue. Vous êtes beau, et je vous tiens en tout semblable au Dieu Bakkhos.

— Médéric, supplia la belle-mère, Médéric ! je t'en prie.

— Mère ! je t'aime et te révère, c'est vrai ; pardonne-moi, mais laisse que ce monsieur apprenne, ce Dieu! qu'il dit vrai: je bois ses paroles autant que cette pourpre liquide qu'il a vantée à juste titre : c'est un Dieu ! Iô Zagreus !

— Imbécile ! — Emile Delaroque-Froubert le menaçait d'un fixe regard. — Ne mets pas notre patience à bout. Nous te supportons dans les circonstances ordinaires. Ici, tais-toi, ou va-t'en. Tu nous excèdes.

Les assistants, refroidis par cette sortie, avaient hâte de voir finir la scène. On offrait une glace fraises et pistaches ; on emplissait les coupes de Champagne. L'instant était grave. Quelqu'un s'apprêtait à porter un toast aux fiancés. Médéric était calmé ; avec un grognement il se renfrogna. On se réjouissait du bonheur prochain. On

élevait les verres dans la direction des futurs époux. L'apaisement et la joie renaquirent. Les colloques reprenaient.

— Le vin ! déclara brusquement la même voix enthousiaste et sonore, le vin ! Qui dira le vin dignement ? Des poètes l'ont tenté, les dieux et les hommes ont couronné de pampres le front clair de Iacchos ! Qui le chantera comme il convient ? Sera-ce Tune de vous, Thyades aimées, parmi la fureur du culte orgiastique ? Je vous aperçois, plusieurs ici, qui pourriez vous consacrer au sacerdoce dionysiaque. Ah ! dépouillez-vous, de grâce, Mesdames, lorsque vous venez en danses escorter le divin éphèbe, de toute pudeur ! Ah Madame î (il se tournait vers Mme Duin frémissante et effarouchée) — ah Madame ! délaissez votre époux; aussi bien le bruit court qu'il vous abandonne au profit de quelles gouapes ! tandis que, désolée, vous n'avez de consolations qu'à vous livrer aux transports d'un amant trop fortuné...

La consternation, un instant, tint rivé tout le monde à la table. M"1, Duin, interpellée, s'étail brusquement levée, prenant le bras d'Etienne. On s'enfuit dans le salon, et, seul demeuré dans l'agitation des domestiques qui, eu desservant, s'amusaienl à lui emplir continuemenl son verre, l'ivrogne poursuivait :

— Ah ! Madame ! je vous tiens là, tous s'en sont allés. Ils méprisent le culte du dieu, qui saura se venger. Venez à moi, je suis Silène ! Bacchante si belle en votre blonde nudité ; videz la coupe entre vos lèvres et me versez le vin de votre bouche ! Buvons, Bromios, buvons! il n'est vrai que de boire ; aimons-nous profondément ; buvons !

Dans le salon, l'aise renaissait. M'ne Delaroque- Froubert avait, dans l'embrasure d'une croisée, emmené Mm° Duin, pâle , que l'indignation suffoquait. M. Duin promenait une face sereine et poupine, impassiblement dédaigneux. Emile Delaroque-Froubert s'empressait auprès des Béjarric, qui affectaient de ne s'être aperçus de rien; les autres invités devisaient de choses et d'autres.

Le moment vint où les hommes allèrent fumer dans le cabinet de travail. Les conversations reprirent, ici plus indépendantes, vagues et sentencieuses ; parmi les dames, moins variées et attachées à la mode du vêtement.

Pendant ce temps, Médéric, dans la salle à manger, s'était avec peine dressé et, prenant par le bras un serviteur, il lui demandait en confidence :

— Crois-tu pas, mon ami ! parle-moi en toute franchise, et que les dieux te soient propices, crois-tu pas que je vienne d'être inconsidéré? As-tu vu comme elle s'est sauvée, cette petite M'Ue Duin? dis, as-tu vu? Je comptais la réjouir, âme blonde et ardente, en lui parlant de son amant qu'elle aime, mais je n'avais pas réfléchi que sa douce amie, sa tendre petite Vernoust, était là, qui m'écoutait. O cœurs, vos sentiments sont insondables et mystérieux. — Je veux fumer, as-tu un cigare ?

Le domestique le conduisit jusqu'au sanctuaire où les hommes causaient en paix.

— Emile, mon vieux, je t'envie ! Elle est bien la petite, elle est jolie ! Heureux, qui dénoueras les liens de sa nébride !

Pour toute réponse, cette fois, Delaroque- Froubert saisit à bras le corps son frère, le poussa dans l'antichambre, lui posa sur le crâne son chapeau mou crasseux, et le ni il dehors. Puis il retourna auprès de ses hôles.

L'incident fut oublié, et la soirée s'acheva dans le calme. Tout le monde était dès longtemps averti de l'inconduite du pauvre Médéric. On admirait Mme Delaroque-Froubert de supporter ses incartades, cl on la plaignait sincèrement. Les messieurs étaient revenus. On lit

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