‹ L'indécis; romanChapitre 3 sur 6 · IMHXIS · texte numérisé non relu

IMHXIS

un peu de musique. On passa du thé et du punch, avec des gâteaux, et on se sépara fort tard dans la nuit.

Dans la voiture qui les emportait, les Béjarric s'entretenaient cependant de l'esclandre.

— Après tout, cet ivrogne, s'écriait, à un moment, Etienne, ne vaut-il pas mieux que tous les autres qui étaient là, ce soir? Il n'est pas engoncé comme eux, inconsistant et veule, il ose avoir des opinions...

— Qu'il trouve au fond de son verre, répartit méprisant le père.

— Soit; du moins il les a...

— Et les garde un quart d'heure, et puis ne s'en souvient plus. C'est un être abject. Taistoi ! Ne fais pas de paradoxes.

Lucie était ulcérée en songeant à ce qu'avaient dû souffrir son fiancé et sa mère. Elle songeait aussi combien il lui serait pénible d'avoir plus tard avec Médéric des rapports fraternels. Emile supportait, avec impatience, il est vrai, cette présence dégoûtante : que de sales histoires couraient à son sujet ! Serait-elle donc, elle aussi, contrainte de subir sa société !

Avant juin fini le mariage avait en lieu. A la mairie, à l'église surtout, la cérémonie s'était déroulée avec ampleur. Tout ce que Paris compte de hauts fonctionnaires, les sommités de la magistrature, de l'industrie et du commerce, plusieurs des gloires de la députation, quelques sénateurs avaient rehaussé de l'éclat de leur présence la solennité d'une messe en musique chantée par les artistes de l'Opéra. Un ministre fut témoin de Delaroque-Froubert. Aulant qu'à une première sensationnelle dans un théâtre à la mode, ou aux réunions printanières d'Auteuil, les robes et les chapeaux des dames y furent étudiés, analysés, discutés. A la sacristie, bousculade entre toutes distinguée et mémorable: combien d'hommes y virent, sinon

défoncer, délustrer leurs chapeaux hauts de forme, ne pouvant continuement les tenir, le bras élevé, au-dessus de la houle des têtes ; mais ils se consolaient de cette disgrâce parce que de toutes parts les entouraient de griserie et de troublante volupté, le coude à coude, le moelleux écrasement des corps les plus souples et les plus délicats, dont la courbe et la chaleur à peine se dissimulaient sous l'épaisseur un peu tassée des jupes. Il y eut des frôlements ingénus comme des contacts sournois et prolongés dont l'occasion apparaissait trop rare pour qu'on ne s'empressât pas d'en profiter.

La mariée parut charmante. En sa robe de satin et de dentelles, sous le long voile et la guirlande discrète de fleurs d'oranger — assez pour respecter l'usage, sans en subir le ridicule, — bien prise, brune et le teint plus rosé par la chaleur du lieu que par l'émotion de l'instant, avec ses grands yeux en éveil et leurs longs cils qui palpitaient, Lucie, transfigurée, visiblement satisfaite, s'inclinait en souriant ou échangeait, sans emphase, des poignées de mains très cordiales. De vieilles dames l'embrassaient au front ; elle le leur présentait sans ennui, acceptant inlassable leurs congratulations mielleuses mêlées à de pâteux conseils.

Delaroque-Froubert, d'attitude aussi simple

et aussi digne, montrait une réserve plus grande. Conscient de son importance, il n'en trahissait pas le décorum. Les femmes le jugèrent aussi sérieux qu'il était bel homme, et sa réputation s'en accrut. Il se faisait tour à tour froid, empressé, cordial, modifiant son allure en raison des degrés divers de considération où la société s'accordait à tenir chacune des personnes qui s'approchait de lui : au demeurant, avec toutes, suffisamment aimable et correct. Nul n'aurait pu se plaindre de son accueil, c'était un homme parfait.

Mme Delaroque-P'roubert couvait son beau-fils avec tout l'orgueil d'une maternité triomphante. Elle se plaisait aux éloges qu'elle entendait que de toutes paris, et souvent à elle directement, on décernait à son adresse. Elle l'admirait sans retenue.

Souvent on accompagnait le compliment obligé touchant le bonheur du fils d'une flatterie à L'égard de la mère, on s'extasiait sur son jeune fige apparent, on louait le tour élégant d'un détail de sa toilette. Elle s'y montrait sensible, et délicatement remerciait les plus jeunes complimenteuses d'un baiser appuyé avec tendresse.

Son charme étrange bouleversail intérieurement le ministre ventru, d'aspect un peu

90 i, 'indécis

vulgaire et débraillé, qui se tenait à son côté. Le père Béjarric, calme, regardait sans entendre et sans parler, et ne pensait à rien. Etienne n'osait s'éloigner de M"10 Vernoust de qui, dans le cortège, il avait senli, intimement éperdu sans en rien manifester, le bras nerveux et souple presser le sien.

Elle causait gaiement, à présent, dans leur langage convenu, avec sa délicieuse amie: Mme Duin étincelait et sa voix faisait de la lumière à chaque fois qu'elle conviait, par son nom prononcé, une personne de la foule à la rejoindre dans le coin à l'abri où sa présence avait créé une joie légère, babillarde et rieuse. Celait un groupe de jeunesse ardente et élégante, singulièrement agité et bruissant de glissements d'étoffes soyeuses et d'éclats de voix d'une verve sonore.

À l'écart, enfin, parmi des maris moroses, M. Duin, embarrassé de sa face niaise de joli garçon, et, plus loin, deux vieillards pensifs, contents et doux, M. et M,ne Delanouze.

On nota la durée inaccoutumée du défilé. On regarda s'échelonner sur les degrés de l'église, et franchir, entre la double haie de badauds du populaire, un à un, la grille, les couples de la noce. Les landaus se remplirent, se fermèrent, et partirent. La foule en falbalas se dispersa;

l'indécis 9i

on se retrouverait au lunch; les valets commençaient à rouler le tapis rouge de l'escalier. Les cierges s'éteignirent. On emportait les plantes. C'avait été un très beau mariage.

Chez Mmc Delaroque-Froubert, les invités furent cohue. On bavardait. On s'exclamait sur les merveilles de la corbeille. Lucie se montra délicieusement femme du monde. Chacun était ravi. Et Delaroque-Froubert, galant au-delà de son ordinaire, se multipliait à présenter aux dames qu'il conduisait vers le buffet une tasse de café glacé ou des sandwichs.

Ce fut parfait. Rien n'avait troublé la belle ordonnance de la fête. Médéric Delaroque-Froubert, à la suite d'une conversation sérieuse qu'il avait eue avec sa belle-mère, comprit qu'il valait mieux qu'il s'abstint. — Trois jours avant la noce, il avait quitté Paris; on ne savait pas où il était.

Les nouveaux époux voyagèrent un mois durant.

La Belgique, qu'ils parcoururent d'abord, s'ouvrit comme un lieu de bienvenue. Ils goûtèrenl La paresse bienheureuse el la douceur facile des vieilles cités de Flandre. Ils s'accoudèrent, à Bruges, aux parapets des ponts, pour suivre, au long des eaux dormeuses, la uaviga-

tion lente des cygnes. Ils y épièrent le travail assidu de quelque dentellière assise devant sa porte. Ils découvrirent, à la tombée du soir, l'étendue assoupie du Minnewater, qui est une Eau d'Amour profonde et langoureuse ; sur la surface introublée s'y étalent les feuilles larges des nénufars ; rien n'y interrompt l'isolement songeur de ceux qui s'aiment ; avec délices ils s'y reposèrent après avoir, depuis la Porte de Damme où s'unissent les canaux et dont les moulins à vent sur les remparts agrémentent la perspective, par la Grand'Place avec les vieilles halles et leur beffroi, par la Place du Bourg, l'Hôtel de Ville, la chapelle du Saint- Sang, puis par le quai du Rosaire, le Dyver et Notre-Dame, traversé de part en part la ville, et après être entrés dans le Béguinage enfin, dont ils appréciaient l'engourdissement et le silence. Ils avaient lu le livre de Georges Rodenbach, et les évocations paisibles du poète renaissaient, à chaque détour, devant leurs yeux comme dans leur souvenir.

Ils visitèrent, sans s'y attarder, l'hôpital Saint- Jean. Le détail des figures et des décors peints par Mans Memlinc sur la châsse précieusement conservée les enchanta. On les examine à la loupe; l'œil ne perd pas un trait de leur précision méticuleuse. On y discerne le moindre

joyau, on pourrait compter les cheveux sur chacune des lètes. La peinture s'en est conservée aussi fraîche et aussi nette qu'au premier jour.

— Gomme c'est joli, tout cela, s'exclamait Lucie, et comme c'est bien fait!

— Oui, disait son mari ; je ne crois pas qu'à aucune époque on ait peint des miniatures plus ravissantes, pas même au xvine siècle ni au commencement du xixe. Il y en a pourtant d'exquises. Ma mère t'a-t-elle fait voir, Chérie, sur une vieille bonbonnière d'or qu'elle possède, la délicieuse reproduction du portrait de la Duchesse de Trévise, par M"le de Mirbel ?

Autour de la châsse de Sainte-Ursule, ils jetèrent un coup d'œil sur les tableaux exposés : il y a là d'autres Metnlinc, de dimension moins exceptionnelle qui, aussi bien que les Van Eyck ou les Gérard David de L'Académie des Beaux- Arts, présentent, surtout pour les archéologues ou les collectionneurs professionnels, un haut intérêt historique. Mais les altitudes des personnages y demeurent si rigides, leur expression si monotone; la perspective est si embarrassée el conventionnelle que, pour les amateurs affinés par une étude consciencieuse de ce que contiennent de merveilles insurpassables souvenl les salons annuels de la Capitale des Arls, un

long effort de volonté serait nécessaire, s'ils voulaient se mettre au point, se plier à goûter ce qui parut admirable dans une ère de tâtonnement et d'essai.

— Sans doute, là, la peinture a pris naissance, mais comme toutes les choses humaines elle a évolué en passant par des séries de perfectionnements indiscutables. Aujourd'hui, je crois bien, elle touche à son apogée. Que peut-on imaginer de plus délicat ou de plus profond que l'art de nos Besnard ou de nos Dagnan-Bouveret ?

Bruxelles leur parut une ville agréable. Delaroque-Froubert y avait des relations dans les sphères administratives ; il ne manqua pas d'y présenter sa jeune femme. On les accueillit à merveille, mais ils estimaient que, pour de nouveaux époux, les dîners de cérémonie y sont un peu longs dans leur abondance magnifique : nulle part on ne mange autant, nulle part on ne boit des vins mieux choisis. On leur montra les curiosités de la ville : le boulevard Anspach, avec la Bourse, le grandiose palais de Justice : Paris ne possède rien qui s'y puisse comparer! le Bois de la Cambre qui, ma foi ! rivalise presque avec le Bois de Boulogne lui-même ; et, le soir, des amis les invitaient à déguster, de compa-

l'indkcis 95

gnie, une glace savoureuse sous les feuillages du Waux-Hall où se fait entendre l'orchestre du Théâtre royal de la Monnaie. Là, parfois, ils s'égaraient dans le fond d'ombre des grands arbres et ils y séjournaient à l'écart, un temps délicieux. Ils regrettèrent, quand il les fallut laisser, Bruxelles et l'hospitalité cordiale des Bruxellois.

A Anvers, l'animation du port les intéressa. On y assiste d'une longue et large terrasse au chargement et au déchargement des plus grands navires. Ils obtinrent de visiter un transatlantique ; le confort et la propreté intérieure, les dimensions du bâtiment les étonnèrent. Et que d'endroits propices : les cabines y forment un abri charmant aux amours, et, le jour, on s'accoude, deux à deux, sur le bastingage. Au Jardin Zoologique, le repas des serpents les surprit; ils en emportèrent la vision de celte réelle et étrange puissance fascinatrice qui précipite la victime tout à coup, la tête en avant, au fond des gueules ouvertes. Spectacle singulier, émouvant, ils se félicitaienl de s'être trouvés là an moment rare où il a lieu.

La Hollande leur déplut. Elle est monotone et trop assoupie. Toujours un site bas de prai-

ries coupées d'eaux lentes avec «les moulins dont les ailes tournent, des villes silencieuses, uniformes, jamais d'imprévu. Des musées où le bon goût exige qu'on stationne par déférence longtemps devant les Rembrandt : les Hollandais consacrent à leur idole un culte exclusif et chatouilleux. Les cités sont pleines de l'odeur de la vase ; de fastidieux canaux les parcourent, enchevêtrés ; tout s'y répète continuellement. La Haye ressemble à Rotterdam, à Delft, à Leyde et à Haarlem, et s'engourdit autour de son vivier. Amsterdam vise à plus d'originalité et, cependant, diffère bien peu. Il semble qu'on n'y ait pas subi l'influence régénératrice de Paris : on s'en croirait à des milliers de lieues, autant qu'en Chine, ma parole !

Ils remontèrent en plusieurs journées, le Rhin, depuis Cologne la Grande, orgueilleuse de la richesse de sa cathédrale, de la puissance d'un pont grandiose et de l'ordonnance neuve de ses boulevards, par Bonn, Rolandseck, Remagen et Andernach jusqu'à Coblentz aux promenades ravissantes, jusqu'à Saint-Goar, et à Bingen, et à Mayence. Ils gravirent, la main dans la main, les Siebengebirge, les monts où s'effritent les châteaux du Katz, de Drachenfels, de Rheineck et <le Slolzenfels. Leur goût pour

la solitude les égarait en des sentiers charmants durant des heures. Ils jouissaient paresseusement du déroulement romantique du vieux fleuve entre sa muraille double de rochers que couronnent des burgs en décombres, comme d'un spectacle sans pareil. Les bateaux commodément aménagés ne passent point trop vite, on a le loisir de s'emplir de toutes ces belles choses, de les fixer en sa mémoire. Pour rompre le parcours sans incident, on sert à bord des repas et des collations agréables. Les Allemands, il faut convenir de ce qui est la vérité, se montrent pleins de prévenance et de courtoisie. Parfois ils chantent, sur le pont, des chœurs impressionnante. Ils saluèrent d'accents sonores et souples le passage de Lurlei, la roche fantastique ; ils entonnèrent sous le Niederwald, les accords du Wacht am Rliein.

Delaroque-Froubert n'entendait pas la langue allemande et connaissait en musique peu de choses, ("dait heureux, car s'il eût compris la signification de ce chant, de quelle cruelle blessure n'eût pas saigné son cœur! Il comptait dans La phalange glorieuse de tes Français qui n'uni pas oublie, qui n'oublieront jamais. D'ailleurs, n'a-i-il pus, durant L'invasion, «'prouve la perte la plus cruelle? Ce souvenir ne le quitte pas. Son père, avaui même n'avoir pu remplir

L IXDKCIS

jusqu'au bout ses devoirs civiques, à Biarritz, où, au premier bruit de l'investissement de Paris, il avait tenu à assurer à sa jeune famille un abri, avait été brusquement emporté par les suites d'une pleurésie! Malgré le charme du voyage délicieux, malgré les attentions courtoises dont il se voit entouré par tout le monde, une gène insurmontable le domine ; il est contraint et mal à l'aise. Lucie l'observe et se modèle sur lui; tous deux gardent la froideur condescendante qu'il convient que des vaincus témoignent aux avances de leurs vainqueurs, mais cette attitude que leur dicte un ressouvenir d'ancienne et d'intime douleur n'est pas sans enlever beaucoup d'attrait au plaisir de parcourir de si charmantes contrées.

Cependant, à Heidelberg, ils oublièrent ce ressentiment patriotique :

— C'est trop beau ! se sont-ils écriés.

Ils y prolongent leur séjour. Rien n'égale en grandeur les vieilles ruines du Schloss, et la Tour Fendue, et cette terrasse d'où la vue est admirable sur toute la ville étroitement resserrée entre le clair Neckar et les sombres bois montagneux. Plusieurs fois ils les ont parcourus par des lacets doucement ombragés sous les pins vers la tour de Geisberg ou celle, sensiblement plus élevée, de la Konigstuhl d'où, par

le beau temps, par-dessus la masse des arbres, rien jusqu'aux horizons les plus lointains, n'arrête le regard. Que de contemplations et de songeries à se mirer les yeux dans les yeux, lorsque, amoureux exclusifs, sans penser à rien sinon à eux-mêmes, ils s'arrêtaient longuement, après la traversée de l'Alte Briïcke, à tous les tournants du Chemin des Philosophes ! O pierres moussues de Michels Kirche, Heiligenberg, vous les vîtes, doux et furtifs, oubliant les bienséances, s'embrasser éperduement sur les lèvres !

Ils parvinrent à s'arracher à de telles délices. C'était le paradis. Qui peut, sur terre, prétendre longtemps le posséder? La vie a des devoirs, la vie positive impose ses droits. Lucie ne voulait pas rentrer à Paris sans avoir découvert à son père qui l'attendait à Oursoulet, la plénitude de son bonheur. Le congé accordé au Directeur-Général approchait de son terme. Il fallut se hâter.

Prosper Béjarric avait, de nouveau, quitté Paris sans grand regret. Etienne, tenu par des fonctions très absorbantes au Ministère, ne voyait son père qu'à peine, au moment du dîner, et encore souvent y manquait-il. La sympatliie entre le père el le lils, qui peut-être

avait toujours été consentie par routine plutôt qu'elle n'était foncière et réelle, maintenant diminuait peu à peu avec tant de certitude que l'un et l'autre s'en apercevaient. Delaroque- Froubert seul eût pu partager les idées et les opinions de Prosper Béjarric. Sa règle de conduite était de tout accepter comme inévitable et, partant, comme bon; de ne s'opposer jamais à rien de ce qui, par la durée, a fait ses preuves ; de ne pas se rebiffer contre les apparentes injustices du sort, et de laisser se débattre à sa guise quiconque agit autrement. On vit, de la sorte, sinon heureux, du moins introublé. Il y aura toujours des déshérités, des mécontents. Le seul effort consiste à éviter d'être du nombre. Le reste vient à point à qui sait attendre.

Le scepticisme et l'indifférence de cette théorie blessaient Etienne Béjarric. Souvent il restait écœuré des basses besognes de complaisance auxquelles il était contraint de participer. Constamment il se révoltait; il dénonçait devant son père les turpitudes de paroles et de fait qu'il n'aurait pu empêcher et qui l'emplissaient de houle.

— La force morale lui manque, disait en luinl Béjarric | en quoi ces pratiques lui importent-elles ? Etienne n'en assumait aucune

responsabilité : faisait-il autre chose qu'exécuter des ordres? C'est pour cela qu'on le payait. Il faut bien vivre, que diable !

— Il faut vivre, il faut vivre! Toujours celte parole. Mais vivre, mais travailler pour vivre, est-ce, de toute nécessité, s'avilir ? Est-ce tremper forcément dans toutes ces saletés?

— Ne déclame donc point, Etienne, mon pauvre Etienne! Regarde autour de toi la vie. Ali ! si tu possédais les milliers de livres de rente indispensables, tu t'offrirais à ton aise le luxe d'être scrupuleux. Mais tu ne les as pas. Il te faut gagner de l'argent, et travailler. Le monde se divise entre deux classes : les forts, dont l'inflexible volonté que ne corrompt jamais l'haleine des vaines pitiés, dominent; les autres, inquiets, désorbités, on les gruge et on les bafoue. Sois des premiers jusqu'au jour au moins où la puissance et l'or que ton travail t'aura acquis te rendront indépendant et t'autoriseront à faire le philosophe. Ce n'est pas la philanthropie des livres qui te donnera du pain.

— Il y a des métiers honnêtes...

— Je ne sais. Qu'appelle-t-on honnêteté ? L'essentiel est d'assurer le bonheur et L'aisance aux siens et à soi-même. Tu es dans la voie «pii mène aux plus hautes charges de l'Étal ; ne !<■ détourne pas eu roule; atteins au hul. Après,

si tu ne trouves pas de meilleur passe-temps, occupe tes loisirs à déplorer tout haut la fange des chemins par où il faut qu'on passe. Mais porte, pour le présent, des œillères, mon ami, ou des verres de couleur.

Une meurtrissure secrète désolait l'esprit d'Etienne; il eût eu besoin de consolation, d'encouragement. Son père le raillait avec des paroles de sèche raison pratique. Etienne évita de souffler un mot de ses intimes douleurs. Encore si Gurneau se fût trouvé là pour relever et exciter son courage. Mais il avait disparu ; depuis des semaines Etienne ne l'avait pas rencontré.

Quand Prosper Béjarric se futaperçu qu'Etienne se détournait de lui, et ne lui confiait plus ses chagrins et ses doutes, il en prit son parti :

— Que les enfants sont ingrats ! Ah ! s'ils avaient notre expérience ! C'est en vain qu'on les éclaire : ma foi, tant pis.

Il prévint Etienne, un matin, de son départ; Etienne fut surpris, mais ne fit rien pour le retenir — aridité d'une âme filiale ! — et, dès la nuit même, Béjarric dormait dans le train en l'on lanl vers Oursoulet.

Le jardin négligé se parait, sous le ciel frais du matin, d'une exubérance de fleurs et de par-

fums violents. Les allées étaient envahies par le gazon et par la mousse. Les arbres fruitiers devaient être taillés s'il n'était déjà trop tard. Une abondance de sève extraordinaire avait multiplié, élargi les arbustes et les buissons. Il y fallait apporter quelque restriction et beaucoup d'ordre ; Béjarric s'y employa avec assiduité, dès son retour ; il coupa, il élagua, il arracha. Il régla les semis et les boutures ; il dirigea activement tous ces travaux fatigants ; il y prit la plus grande part; ils réussirent à souhait. Il se reposait heureux ; son gendre pouvait venir, tout était nettement rangé, il n'y aurait rien à redire; la maison et le jardin se trouvaient désormais en parfait état.

Lucie et son mari annonçaient leur arrivée. Cliomel les prit un soir à la gare dans sa carriole et les amena à pas lents aux Grottes.

Ils étaient harassés. De lleidelberg, ils étaient venus tout droit par Bàle, Besançon et Lyon, sans arrêt : sept changements de trains, trente heures de voyage. Les petites lignes transversales étaient bien mal desservies, une lenteur dans la marche des convois, d'interminables arrêts, des correspondances assurées imparfaitement, de vieux matériel usé cl dégoûtant; on

y esl plus brisé dune course de deux heures

que de dix heures dans un rapide ! — Delaroque-»

Froubert ne cessait de se lamenter, et Lucie suggérait des détails oubliés dont le pénible souvenir renforçait les plaintes de son mari.

Durant les trois premières journées, Béjarric essaya en vain de les distraire : son jardinage ne les intéressait pas. Ils gémissaient, et ils bâillaient. Dès le dîner fini , ils l'abandonnaient, prompts à se retrouver seuls et à s'aimer et à dormir. Le matin ils se levaient tard, ils descendaient à midi. On les voyait à peine.

Du moins s'ils avaient raconté leurs impressions recueillies à travers tant de pays parcourus !

Béjarric apprit que le Panier d'Or, à Bruges, est un hôtel confortable encore que modeste ; que les lits en Hollande sont souvent trop étroits pour deux; que les bords du Rhin sont installés de façon recommandable pour les lunes de miel. Il connut aussi des noms de restaurants et de menus variés qui le laissèrent indifférent.

Au bout d'une semaine, Delaroque-Froubert s'ennuya. Il voulut se distraire en péchant à la ligue. Lucie l'accompagnait dans une barque au milieu des rivières et disposait les hameçons. Us prirent en trois jours à peine huit petits goujons, pas même de quoi préparer une friture. Ils furent dégoûtés.

— Quel pays! que peut-on faire ici? Toujours

ces rochers monotones, pas une curiosité naturelle aux alentours ; rien à voir. On ne peut pas même se promener, les routes sont détestables et d'une monotonie!... Et la chasse n'est pas encore ouverte !

— Je vais vous montrer mon jardin, insinuait Béjarric.

— Je le connais, votre jardin. Des herbes, quoi? des arbres fruitiers, des fleurs comme partout. Lucie, allons dormir.

Lucie docile le suivait, et ils restaient des heures entières dans leur chambre, en plein jour, les rideaux tirés.

A la fin ils s'en allèrent. Béjarric respira. Il préférait à une si insipide société la pleine solitude, et il se remit avec ardeur à la culture de son jardin.

Si Etienne Béjarric avait vu, sans déplaisir, son père le quitter, il apprit le retour de sa sœur et de son beau-frère avec moins de joie que de curiosité. Les sentiments fraternels qu'à travers la vie il avait jusqu'à présent conservés se trouvaient fâcheusement ébranlés par les circonstances. La douceur d'âme de Lucie lui avait fait illusion, et les illusions se perdent avec l'âge ! Elle ne s'était point libérée à son exemple ; maintenant il en était trop sûr, elle était simplement une femme semblable à la plupart des femmes.

De la bonté, sans doute elle en avait! mais de la bonté passive, exiguë, bridée. Elle serait l'épouse parfaite du Delaroque-Froubert ! Vraiment, il eûtrêvé pour elle un autre sort. Qu'était-

l'indécis 1U7

il, celui-là ? Un oison sentencieux et vide, incapable de pensée comme de sensation ; un être tout soufflé de jactance et d'orgueil, un homme du monde accompli, toujours en représentation, en expectative, jamais spontané ni sincère.

Etienne Béjarric, éclairé désormais par la petite pratique qu'il commençait à se former de la vie, perdait de jour en jour les qualités de patience et de résignation dont sa bonne éducation bourgeoise l'avait affublé sans qu'il s'en pût douter. Sous la croûte uniforme où reluit la nullité prétentieuse des hommes adultes, Etienne, naguère, se fut laissé engourdir, comme tant d'autres, dans l'inconscience, si le hasard de ses rencontres avec Jules Gurneau n'eût ranimé, avant qu'elle s'étouffât en son esprit, la flamme qui y couvait, et dont la chaleur désormais s'échappait par des fissures, craquelant de toutes parts la surface disjointe.

Une honte exaspérait les révoltes d'Etienne. Pour vivre, pour se soustraire à la dépendance paternelle, il subissait une autre dépendance qui l'écœurait. Il était au Ministère! Ah! s'il y avait été dans les conditions communes, admis, à la suite d'un concours, en tant qu'expéditionnaire soumis à des écritures usuelles, sans initiative et sans responsabilité : les commis tiennenl la place des rouages d'une machine; il n'en esl

pas d'assez aveuglément imbéciles pour leur confier des besognes si nulles et automatiques. Ce qu'ils font n'a pas de sens et ils perçoivent, en fin de mois, une maigre aumône. Fort bien! Mais se trouver directement à la disposition du Ministre même ou de ses adjoints, être attaché, le titre le dit, à son Cabinet pour participer à je ne sais quelles besognes obscures et secrètes, se réduire à l'état de ferment activé selon le souffle des puissants dans le fumier gouvernemental, Etienne en éprouvait avec colère l'abjection, et il en sentait grandir dans son cœur sa rancune et sa rage à l'encontre de son beaufrère, dont la protection bienveillante lui avait valu cette situation de faveur !

Ah! pour celui-là, il était, maintenant, impitoyable. Le moindre de ses travers, dont chez tout autre il eût ri, prenait à ses yeux l'importance d'une mauvaise action. Il ne lui passait aucun ridicule, ne lui pardonnait pas une de ses manies vaniteuses. Il l'exécrait du fond de son cœur. Se dérober à lui, comment ? Etienne, à y songer, se lamentait en pure perte. S'il abandonnait le Ministère, quel serait son sort ? Est-on libre lorsqu'on ne possède rien ? A coup sûr, son père ne lui viendrait pas en aide. Où aller? que devenir? Il fallait bien qu'il patientât.

Et puis, Delaroque-Froubert ! à présent qu'il était devenu le mari de sa sœur, se séparer de

l'ixdégis 109

lui ne serait-ce pas se brouiller aussi avec elle ? A quoi bon ? Du moins, encore que Lucie parût avoir répudié toute idée analogue aux siennes dans la conduite de sa vie, n'était-elle point la seule personne qui lui fût chère depuis l'enfance ? n'était-elle pas son affection suprême, le souvenir de ses années, le songe de son bonheur? Tout subir, plutôt que de rejeter ce lien d'âme jadis si parfumé, cette dernière communion, tout subir !

Au reste, il était certain que Lucie tenait autant que lui-même à la continuation de leur accord ancien. De toutes les villes où elle passait, malgré la torpeur extatique où la maintenait sans doute la jouissance de sa neuve félicité, elle prenait soin d'adresser à Etienne une salutation cordiale, en quelques mots, sous l'image d'une carte postale. Il s'en était formé, jointe à des vues rapportées d'Algérie, une collection précieuse qui contenait, depuis le Manneken-Piss bruxellois (sa sœur le lui avait envoyé, par décence, sous enveloppe cachetée ; depuis la laitière belge, avec son châle à fleurs, debout à côté de son attelage traîné par des chiens, jusqu'aux paysages de Hollande coloriés à l'imitation des plats de vieux Delft et jusqu'aux sites grandioses des bords du Rhin sons un clair de lune fantastique. Partout, en-

HO l'indécis

core, elle avait pensé à son frère ; il en éprouvait un peu de réconfort. Mais pourquoi, diable, s'était-elle si aisément décidée à épouser un imbécile?

Ainsi Etienne tour à tour se désolait et rageait ou apaisait les élans de son âme. Il se sentait bien seul, dans Paris. Aucun de ses compagnons du Ministère ne l'intéressait ; il ne les fréquentait jamais en dehors des exigences du service. Qu'était devenu Gurneau ? Aucune trace ; il avait changé de domicile, on ne voulut rien dire de lui à l'agence du Comptoir d'Escompte où il avait travaillé, lorsqifEtienne s'y informa. Personne à voir, pas une sympathie. L'ennui !

Parfois, mais ce ne pouvait être que le dimanche, et ce fut, durant cet été, sa seule joie, Etienne s'en allait passer la journée chez les Delanouze, à la campagne. Le temps était-il incertain, il partait par le chemin de fer; dès qu'il faisait assez beau, il préférait, de grand matin, enfourcher sa bicyclette.

Vite, il filait au long de la rue de Rivoli déserte, où les arroseurs faisaient surgir des fentes du pavé de bois des marécages d'une boue gluante. Les Champs-Elysées se paraient d'un renouveau do lumière fraîche. Au Bois de

l'ixdécis 111

Boulogne, les rameaux des arbres, tout verts encore, se dépouillaient, avec un effort de saine mollesse, du duvet un peu moite des brumes matinales. Une haleine d'atmosphère pure tressaillait sans bouger parmi le clair éveil. L'espace s'emplissait de joie. Il faisait bon vivre et oublier. La vie quotidienne laissée, poudreuse, là-bas, dans le fracas humide de la ville, ah ! que tout est limpide, puissant, généreux ! Les énergies de la terre et du ciel que le soleil parfume, quelles délices si l'on s'y baigne, fûtce une heure seule, éperdu !

Etienne Béjarric glissait sans secousse d'allée en allée sous les frondaisons heureuses, et s'enivrait, sans y songer, de toute la beauté des choses. Il ne pensait plus à rien Portait-il en lui quelque espérance, ou des regrets ? Comme La rumeur imprécise s'en abolissait à présent; aucun souci; il était jeune et il vivait!

Après la montée longue de Suresnes à Sainl- Cloud, où la volupté le prenait d'exercer non sans quelque insistance sa vigueur musculaire, il se retrouvait, jusqu'à Versailles, parmi l'ombrage un peu assoupi de forêts profondes. Il admirait, en passant, L'ordonnance majestueuse de l'ample château royal, eourail au long d'une l'ont»1 nue, tOUte droite et plane sous le soleil,

rejoignait, selon des détours capricieux, une

vallée plus discrète, avec des villages dormant clans l'oubli de la ville encore prochaine, avec des jardins silencieux étages sur le double versant autour de la masse plus rose de la façade des villas.

Il lui semblait découvrir le monde ; la route était vide de bruit ; il allait parmi le silence des heures, en suivant le cours d'une rivière paisible. Aucun promeneur; à peine, une fois ou deux, le passage brusque d'un cycliste se hâtant en sens inverse. Quelques paysans, à la traversée d'un hameau, assis sur un banc de pierre devant l'église, ou jouant aux boules à la porte d'un cabaret.

Une accalmie descendait sur lui ; l'indulgence universelle le touchait à la simplicité de ces spectacles successifs ; il renaissait autre et meilleur, il lui paraissait recevoir un baptême angélique le lavant de toute pollution, et qu'il s'en échappait assez net, assez éclatant de jeunesse diaphane pour se mêler enfin à cet air de bonté souveraine et saine qu'exhalait, tout autour d'eux, la vieillesse bienveillante et attendrie de son grand-oncle et de sa grand'tante.

Quelles belles journées ! — Etienne s'extasiait, abondamment, sur l'aspect de santé des vieillards ; il s'arrêtait, à travers le jardin, où ils étaient joyeux de marcher en sa société, devant

la poussée généreuse d'une plante, l'éelosion d'une fleur.

Mme Delanouze n'avait pas tardé à pénétrer le désarroi sentimental et moral de son petitneveu ; elle s'en était entretenue, durant la semaine, avec son mari. Tous deux résolurent de le confesser, à sa visite prochaine, et de lui venir en aide, s'il leur était possible.

— Eh bien, oui, mon oncle. Je l'avoue. Je ne suis pas heureux. La vie ne se présente pas à moi comme je l'aurais souhaitée. J'en suis las et dégoûté.

— Malheureux enfant! s'écriait, apitoyée, Mmc Delanouze en joignant les mains, malheureux enfant ! que nous dis-tu là? Que te manque-t-il ? Mon Dieu, comment te secourir? Il faut chasser tes idées noires.

— Ma chère tante ! Ne vous désolez pas à cause de moi ; ne vous inquiétez pas. Je ne voulais rien vous dire pour ne pas vous consister. Pourquoi m'avoir interrogé ?

L'oncle Delanouze répartit sur le champ :

— Mais il faut que tu nous parles ! A qui te confierais-tu ? Tu es tout seul ; ton père est au loin; et, à moins que lu n'ailles le rejoindre... on s'explique insuffisamment dans des lettres...

— Mon père ?... lui découvrir un tourment moral ?

H4 l'indécis

— Enfin, c'est ton père ! — As-tu seulement à Paris un ami sur et de bon conseil ?

— Hélas !

— Parle-nous en toute confiance, mon enfant. Je t'assure, ta tante et moi, nous te chérissons vraiment. Nous vous voudrions toujours heureux, toi, ta sœur et ton père, heureux comme nous l'avons été toujours, n'est-ce pas , ma bonne Valentine ? Découvre-nous ton chagrin, va, aie confiance. Peut-être notre affection trouvera-t-elle le remède? essayons, du moins, c'est le seul moyen ; dis-nous sans réticence ce qui te fait souffrir ; ce serait notre consolation suprême, vois-tu, d'apporter un allégement à ta douleur intime. Parle.

— Ah ! mon oncle, votre bonté est incomparable! Comme je suis touché de votre affection. Je vous aime bien, allez, tous les deux, profondément je vous aime, et j'ai honte de vous avoir peines en vous laissant lire dans ma pensée. Mais puisque vous le voulez, il faut que je me soulage. Je vous dirai tout. Pardonnez-moi.

Et Etienne leur découvrit l'ingénuité chaleureuse de son âme. 11 se souvenait de ce qu'il fut à l'école, au régiment, à son retour au foyer; il décrivit ce qu'il avait surpris de transformations se lever en lui, lorsqu'il vint à Paris et connut Gurneaù ; tout ce qu'il devait à son

ami de courage moral, de discernement, de fermeté, de patience. Et maintenant, il en était réduit à être le larbin d'un ministre, dont, mieux qu'un autre, les bassesses et les petits calculs honteux qu'il fallait bien qu'il servît, lui inspiraient un pénible dégoût. Il eût aimé s'évader: mais quoi ? son père ne comprendrait rien à son écœurement. Il n'avait nul secours, pas une relation utile, pas un titre, pas un ami !

— Mais cet ami qui t'a aidé à te développer, n'est-il donc plus à Paris ?

— Hélas ! je ne sais. Je ne l'ai pas vu depuis des mois. J'ai perdu sa trace.

— Comment ? Mais tu vivais avec lui constamment...

— Sans doute. — lia disparu !

— - Que veux-tu dire? Cela est inexplicable.

— Inexplicable ! — Ah ! j'ai trop peur de me l'expliquer !

— Peur? — Pourquoi ?

— Ah! ma chère tante! Vous me disiez, une fois, que je ne paraissais pas gai, le jour où mon père nous amena ici cl vous lit pari des fiançailles de Lucie...

— En effet, je me souviens. Mais quel rapport ?

— Eh bien, j'étais inliinemrnl convaincu, je

116 l'indkcis

m'en rendais alors à peine compte, je suis encore convaincu, que Lucie eût accepté avec plus de joie pour époux mon pauvre Gurneau, et que, à coup sur, Gurneau adorait Lucie ! Il a disparu au moment précis où l'on annonça le mariage !

— Mais est-ce possible ? s'exclamait la tante.

— Et Lucie, interrogeait M. Delanouze, pourquoi alors..., qu'est-ce qui l'eût forcée d'épouser Delaroque-Froubert ?

— Quoi ? L'insistance de mon père, jointe à sa propre irrésolution et à la fatale timidité de Gurneau. Ah! si j'avais su, ou voulu comprendre !

— Mais enfin, ne crois-tu pas qu'elle soit heureuse ? Nous avons reçu d'elle des lettres excellentes, n'est-il pas vrai, Anselme ? Nous étions si contents.

— Lucie est heureuse ; ma tante, rassurezvous. Parfaitement heureuse, oui. Mais à quel prix? Elle s'est soumise et ravalée à n'être que la compagne, que l'ombre de ce sot !

— Ne parlons pas d'eux. Revenons à toi. Voyons. Tu souffres, parce que tu dépends de ton beau-frère. Eh bien, mais quitte le Ministère.

— Et que ferais-je ?

— Nous pouvons t'aider. Tu n'as pas d'am-

bition politique? L'argent dont nous pouvons disposer te soutiendrait dans tout ce que tu entreprendras de sérieux. Cherche, et cause avec nous dès que tu auras trouvé.

— Cher bon oncle ! Vous m'êtes plus que mon père !

— Etienne ! dirent, avec un accent de reproche, les deux vieillards.

— Autant, mon bon oncle, autant que mon père. Je serais, certes, navré de vous causer un chagrin.

L'intérêt attendri que lui manifestaient ses vieux parents soutint et réconforta Etienne. Il reprit son travail, la semaine suivante, avec une résignation un peu moins rechignée.

Le troisième jour, il fut appelé, dès le matin, dans le cabinet du Directeur-Général. Il avait été averti que Delaroque-Froubert et Lucie rentreraient à Paris dans la nuit précédente ; il ne fut donc pas très surpris.

Il entra. Son beau-frère achevait une conversation avec le fonctionnaire qui l'avait suppléé durant son absence. Il s'interrompit soudain.

— Ah ! c'est vous, Etienne. Bonjour. Vous aile/ bien ? Nous avons fait un voyage excellent. Lucie compte que vous viendrez (Huer avec nous ce soir. Nous causerons à loisir. .lai pour le

momenL trop de travail. Je suis seulement fâché d'avoir, dès mon retour, des reproches à vous adresser.

— A moi ! Quels reproches ?

— Voici M. de Smits qui se plaint de votre peu d'assiduité au bureau, et de votre peu d'ardeur au travail.

— Par exemple ! mais j'étais ici aux heures réglementaires, et j'exécutais à la lettre ce qu'on me commandait.

— Pardon, interrompit M. de Smits, pardon. Et il abaissait vers Etienne un regard terne

qu'il voulait rendre dédaigneux, après avoirpris une expression admirative dans la contemplation d'un portrait du Tsar fixé au mur devant lui.

— Pardon. Vous étiez exact, tout juste, et je vous ai, à plusieurs reprises, réprimandé de vos retards.

— Oh ! des retards de cinq ou de dix minutes. Et, ces jours-là, je quittais le Ministère un quart d'heure plus tard.

— Ce n'est point la même chose, Monsieur, sachez-le pour votre gouverne, d'arriver à dix heures ou de ne quitter qu'à quatre heures quinze. Le soir, sauf exception, je n'avais nul besoin (levons. Vous me manquiez le matin.

— J'étais le seul que vous appeliez. Jamais aucun de mes collègues...

— Soit. J'appelais qui je jugeais bon d'appeler. Vous n'avez pas la prétention de me faire la loi, j'imagine ?

Etienne ne répliqua pas. Il haussa les épaules et se disposa à sortir.

— Monsieur Béjarric, reprenait la voix aigre de M. de Smits, sachez qu'on ne m'en impose pas par des relations de famille avec mes chefs. M. le Directeur-Général est votre beau-frère, j'en suis fort aise pour vous, mais vous êtes employé, ici, au même titre que les autres, et je vous forcerai bien à être exact.

Etienne sortit. Il était furieux.

— Quel animal, ce rond de cuir ! s'exclamaitil en lui-même. Quelle brute! Que lui importe, pourvu (pie j'accomplisse le travail auquel je suis astreint, à quelle heure ce peut être ! Ne lui suffit-il pas de nous priver de notre liberté pour nous soumettre à des besognes puériles et vaines, quand elles ne sont pas nuisibles ? Tas d'imbéciles qui végètent ici ! il n'y en a pas un qui pense.

lise demanda, pendant une partie delà journée, s'il irait, le soir, dîner avec s;i sœur.

— Gecrétin de Delaroque-Froubert n'a même pas placé un mot en ma laveur. Il es1 aussi Lâche que les autres. Il n'a rien ose nie dire ouvertement, il a laissé parler son subordonné,

ce de Smits ! ah ! quelle tête ! Et si Ton n'était pas les esclaves de ces beaux messieurs-là !... En somme il se rendit compte qu'il y aurait injustice à faire retomber sur sa sœur le poids de sa rancune légitime. Il tenait à revoir Lucie. Delaroque-Froubert, chez lui, n'était plus son chef; il pourrait lui laisser connaître ce qu'il pensait sur la scène du matin, et puis, ajoutait Etienne avec désinvolture, il y a la mère Delaroque-Froubert. Cette grande dame, correcte et coquette, a le don de m'amuser chaque fois que je la rencontre. Tant pis, j'y vais.

Provisoirement le jeune ménage occupait la chambre de garçon et l'ancien cabinet de travail d'Emile. Le salon était utilisé ensemble par les deux dames. Etienne y fut introduit.

Il s'y trouva seul, tout d'abord, avec sa sœur. Ils s'étaient entretenus déjà de mille et mille choses les plus diverses, de souvenirs, de songes, et de leurs affections, quand le Directeur- Général rentra. Sa belle mère l'accompagnait, sourit à Etienne, en lui souhaitant la bienvenue et lui prit le bras.

On se mit à table. Le potage fut absorbé au milieu du silence le plus profond. Delaroque- Froubert le dissipa, soudain, en éclatant de rire :

— Ah ! Ah ! Ah ! Etienne ! la bonne figure que vous faisiez, ce matin, au Ministère. Ce de Smils est impayable. Je me suis bien amusé.

Les deux dames s'enquirent. L'incident leur fut raconté. Etienne en supportait malaisément le récit ; il eut même deux ou trois expressions blessantes pour la dignité de son beau-frère. Lucie lui en fit, amicalement, et un peu gênée, la remontrance. Mme Delaroque-Froubert mère s'entremit, s'efforça d'amollir toute amertume et toute colère. A force de soins, de paroles câlines, de regards doux, elle y parvint. La paix et la tranquillité se rétablirent.

Le soir, on joua aux jeux innocents. Etienne eut à accomplir quelques pénitences. Elles ne furent point trop dures; Mme Delaroque-Froubert, qu'il eut, à plusieurs reprises, à embrasser — une fois même, sur les lèvres — n'en parut mécontente ni gênée. On se sépara en se promettant de recommencer le plus souvent possible ces agréables parties, mais Etienne, discret, ne voulait point troubler de sa présence, trop souvent, la félicité encore jalouse de sa sœur.

— C'est égal, disait-il en s'en allant, si une scène pareille recommence au Ministère, Emile a beau en rire, je leur flanque ma démission!...

Au bout de quelques jours, Etienne, se conformant aux usages mondains les plus stricts, jugea à propos de présenter ses hommages et ses remerciements à la belle-mère de son Directeur-Général, qui l'avait accueilli à sa table. M"le Delaroque-Froubert ne recevait pas avant le mois de janvier. A tout hasard il se rendit chez elle; si elle n'y était pas, il cornerait une carte de visite. La concierge ne l'avait pas vue sortir. Il s'assura du pli de sa cravate, et se dirigea vers l'escalier. Un froufrou alerte et parfumé s'y faisait entendre, il s'arrêta pour laisser passer. De marche en marche, une descente posait, ainsi que des corolles successives, le bord d'une claire jupe en tulipe inversée d'où, à mesure et tour à tour, naissait le double pistil tendu des pieds les plus fins.

— Ah! monsieur Béjarric, d'une voix rieuse. M™8 Delaroqiie-Froubert s'exclamait aimablement. Montiez-vous à la maison ? Votre sœur est sortie avant moi.

— Madame, je me permettais de venir vous offrir mes respects et vous remercier de votre bienveillant accueil.

— Ah! que je suis désolée de sortir... Mais savez-vous ce que vous pourriez faire ? Si ce n'est pas abuser de votre temps et de votre galanterie, accompagnez-moi. Je vais retrouver une amie qui serait bien aise de vous revoir.

La charmeuse mit à son invitation une insistance si persuasive, qu'Etienne se décida à monter en voiture avec elle.

Etre en voiture avec Mme Delaroque-Froubert, il n'eût pu se douter jusque-là de l'étrange délectation qu'il allait y rencontrer!

C'était une personne originale cl captivante; sa causerie étourdissait, voletant parfumée, légère et insoucieuse, de sujets en sujets, et les délaissant à peine frôlés, sans jamais y poser. Sa voix frémissait comme des ailes à boire, ouvertes, la lumière des malins printaniers. Elle s'essorait d'un seul élan en syllabes plus radieuses qu'un jet d'eau claire au plein midi

d'avril, s'égrenait entre les éclats disperses d'un rire toujours neuf el d'or en fête, se ir

formait en le son lucide d'une phrase interrompue soudain encore et sans cesse renaissante. Son sourire non plus n'était point de commande ; nativement ses yeux en emplissaient les mille regards qu'en moins d'un instant elle variait, toujours pénétrants et vivaces. Il semblait que les mèches frêles et douces de sa chevelure, et la pointe de son nez aux narines palpitantes, et que le bord incarnat de ses belles lèvres profondes et ses dents d'une candeur de joie, et toute sa chair mollement duvetée, que tout en elle, à travers les étoffes même de sa robe et ses parures, fût son sourire, un sourire non plus son attribut comme d'une déesse irrésistible, mais tout fondu en elle, inséparable et exhalé ainsi que de l'astre suprême s'exhale la lumière. Etienne Béjarric l'admirait, mais, timide, il ne découvrait rien à lui dire. M'"e Delaroque-Frouberttout le temps lui parla. Il inclinait la tète, et ne répondait pas. Elle levait un bras, la paume retournée et cherchait à boutonner son gant. Soudain, ne venant pas à bout de cette œuvre de patience, elle lança un éclat de rire, et se tourna vers Etienne. Avec gaucherie d'abord il essaya, puis, s'enhardissant, il prit, pour raffermir, entre le pouce et deux doigts de sa main gauche, le poignet offert, tandis que de la droite il pressait les boutons. Un rêve lui déroba la

réalité de ce qui se passait ; il ne s'en rendit compte que plus tard. Etait-ce un oiseau qui, inquiet et moelleusement nerveux, palpitait d'être captif, n'osant, pour fuir, accomplir un effort véritable ? Etienne se sentait la tête lourde d'extase; cédant sans réfléchir, doucement, longuement, il appuya la bouche sur le creux savoureux de chair que laisse le gant à découvert.

Certes M,no Delaroque-Froubert tressaillit! Il n'osait plus la regarder, mais il eut la sensation de ses yeux dirigés sur lui, un peu langoureux et bienveillants ; un imperceptible mouvement allongea, sous le bord de la robe, ses pieds plus près des pieds de son compagnon. Elle se taisait. Alors, un peu inquiet, lent, il leva un regard. Leurs souilles se confondirent; ils s'embrassèrent sur les lèvres d'un même élan.

Pourtant vite ils s'étaient dégagés. Seules leurs mains encore s'étreignaient. Ils ne se voyaient plus; cl pas un mot n'était proféré. La voiture, silencieuse, roula durant quelques minutes; bientôt elle Au arrêtée. Ils sortirent, cl, lui derrière elle, ils pénétrèrenl dans un salon, tapis et tentures, coquettemenl aménagé, une boutique du boulevard llaussmann, où attendait, assise devant nue laide à thé, la jolie et jeune M Duin.

Tout le trouble d'une émotion soudaine s'était

en apparence dissipé. Mme Delaroque-Froubert avait revêtu, comme un manteau qu'on passe, le pli de ses attitudes coutumières. Elle causait, vive et familière, comme si rien de singulier ne s'était introduit au milieu de ses habitudes. M"10 Duin put d'autant moins se douter de quoi que ce fût, qu'elle tenait Etienne Béjarric pour un charmant jeune homme, un peu trop embarrassé en la société des femmes et taciturne trop volontiers. Il n'avait su que répondre quand elle se fut proclamée heureuse de le revoir, en lui serrant la main d'une étreinte franche et cordiale.

Au reste, les deux amies se souciaient peu de sa présence. Elles bavardaient à qui mieux mieux, dans une mêlée délicieusement riante de susurrements empressés, d'un mot déshabillant telle dame de ses fanfreluches à la mode, ou de la pudeur affectée de sa tenue ; écorchant au vif l'hypocrite contrainte et la courtoisie intéressée des hommes ; présageant aux dépens de leurs amis même les plus proches un avenir de révélations scandaleuses dont l'attente, complaisamment circonstanciée, réjouissait, par avance, leurs aines délicates, éprises de nouveauté. Si Etienne risquait une remarque, un oui, un non le refoulait distraitement dans sa situation de simple

comparse. Il y puisait d'ailleurs une délectation secrète, et il s'émerveillait de la simplicité naïve, malicieuse et gaie de ses charmantes compagnes. Elles se levèrent, prirent congé de lui. Il les salua à la portière de leur voiture et sollicita de .M1110 Delaroque-Froubert l'autorisation de lui porter chez elle ses profonds respects.

— Quand vous viendrez, cher Ami, vous me ferez toujours le plus grand plaisir.

Il les quitta, et, comme il apercevait l'étalage voisin d'une fleuriste, il songea à leur envoyer à chacune une gerbe choisie. Maison lui frappa sur l'épaule ; il se retourna surpris : c'était Médéric !

— Eh quoi, cher ami, d'où sortez-vous donc? Est-ce que vous buvez du thé?

— Mon Dieu, répartit en riant Etienne, parfois. Cela, ou autre chose...

— Oui, vous étiez en bonne fortune, j'ai vu: elles étaient charmantes.

Et comme, stupéfait, Etienne ne répliquait pas:

— Qui était-ce, je vous prie? Je les connais peut-être.

— .le ne crois pas, se hâtait <lc balbutier le jeune homme; je ne crois pas. Non, je ne crois pas.

— Ah ! le bon cachottier ! Mais celui qui trompera Médéric, le Médéric Delaroque-Frouberl

que je suis, si j'ose dire, celui-là, mon garçon, n'est pas près de naître encore. Je vais vous dire qui c'était, moi !..

— Mais je vous jure que vous ne connaissez pas ces dames, interrompit Etienne.

— Discrétion admirable ! âme candide, voilà de vos mensonges ! Je ne connais pas la blonde cluine, la maîtresse cumulative du jeune Préviel, poète mondain à la moustache provocante, et de la sémillante Vernoust de qui le divin Ronsard n'eût pas eu honte de proclamer la langue frétillarde ! Elle est bien bonne ! la cluine de ce daim de M. Duin, négociant honorable en bois et charbons !.. Ce que je la connais, vous savez !.. Ah ! mon cher, si c'est à elle que vous en avez, ne vous gênez pas. Le gué est fréquenté, et les canards l'ont bien passé.

Etienne, quoiqu'il se sentit horriblement mal à l'aise, ne pouvait se dépêtrer de son compagnon qui le tenait par le bras, et paraissait peu disposé à le laisser s'évader. Quand il rencontrait quelqu'un, c'était le diable de s'échapper. Que faire pour qu'il se tût ? flatter sa manie peutêtre, et de la sorte, dévier la conversation.

— Si, proposa Etienne, nous allions boire quelque chose ?

— J'allais vous soumettre, mon ami, de ma propre initiative, un ultimatum identique. Je sais

par ici un bouchon prodigieux ; vous m'en direz des nouvelles, si toutefois vous n'êtes pas intoxiqué encore par le fumet fadasse de votre breuvage d'Orient.

Il fit quelques pas, entraînant Etienne dans une rue à l'écart ; puis au moment de presser le bec de cane, à la porte d'un marchand devins, il s'arrêta, posa brusquement les deux mains sur les épaules d'Etienne qu'il regardait au fond des yeux et, tout à coup, l'interrogeant:

— Ma belle-mère, s'écria-t-il, n'est-ce pas qu'elle est une superbe femme? A son âge, quelle amoureuse, mon cher! Si je n'étais son fils, je vous envierais.

Il entra. Etienne avait d'abord hésité, tout décontenancé! Mais il se ressaisit et, bien qu'il se fût senti pâlir et glacer jusqu'au cœur, ilrejoignit Médéric, décidé à feindre, comme s'il n'avait pas saisi l'allusion.

— Savez-vous ce quej'ai commandé, mon bon ? Une bouteille, vous allez voir cela, une bouteille d'un vieux bourgogne qu'on tient ici en réserve à mon intention. Vous ne vous doutez pas d'une telle volupté !

Sa langue claquait, ses lèvres s'humectaienl de concupiscence ; une flamme double embrasai! ses regards ; il élevait le doigt dans une attitude de voyant (|iii avertit .

— C'est d'un vignoble, dit-il, qu'on n'a pas eu

à reconstituer; nulle calamité ne Ta jamais atteint. Aussi, très fondue et dulcifiée par le repos d'un bon nombre d'années, vous allez voir cette saveur. Velouteuse, enveloppante, tellurienne, une lumière de sève liquide, elle vivifie, elle épanouit, elle transfigure: toutes les délices des Mille et une Nuits tiennent au fond de mon verre.

Il but, les yeux agrandis et fixés sur le vin de pourpre un peu ambrée, en silence et lentement, et d'un doigt, tendu dans la direction du verre d'Etienne, lui prescrivant de le lever avec un rythme égal qu'il réglait sur le sien.

— Ah ! Ah ! — fit-il, les verres une fois posés et remplis à nouveau avec quel geste d'onctueuse précaution, — eh bien ! que dites-vous de ce... thé? Du thé! je vous le demande : mais cette boisson fade est, en outre, pernicieuse ; les Chinois ne boivent pas autre chose ; ils ont le teint jaune et les yeux bridés. Pouah ! buvons, oublions, recueillons-nous dans une extase séraphique !

Ils burent encore, et Médéric louait le vin. Il le préférait à toutes autres boissons, à la bière, aux alcools. Il rappelait à Etienne distrait les louanges des poètes ; il citait en grec Anacréon, Horace en latin, déclamait avec emphase des

vers de Ronsard, de Saint- Amand ou de Ponchon. Les bouteilles se succédèrent. Etienne sans y songer se laissait aller à boire : il se sentait le cœur en joie, l'esprit ravi et il se perdait exquisément aux sentiers embaumés de ses amoureuses rêveries. Jamais il n'avait connu pareille fête. Il n'écoutait pas les paroles prononcées auprès de lui, il en entendait de plus suaves égrener en lui une griserie persuasive. Que lui importait Médéric? c'était à MIlie Delaroque-Froubert (en son esprit désormais captivé il la nommait pensivement son Emma), que ses songes éperdus le liaient.

Quelle nuit s'écoula pour lui ! et que son sommeil, agité de spasmes voluptueux, lui parut, le lendemain, avoir été léger et rapide ! Il s'examinait, ne pouvant discerner en quoi, au physique, la journée précédente l'avait pu grandir. Il n'était plus le même que la veille; toutes les vétilles, dont le souci l'avait occupé, disparaissaient maintenant; il ne portait en lui qu'une préoccupation, qu'un désir fortuné, qu'un espoir : il aimait !

Aussitôt que l'heure le lui permit, il demanda chc/ elle M""' Delaroque-Froubert. Lllr ne recevait pas. Lucie était sortie. II s'en revint, attriste

Il aurait voulu, du moins, dîner avec sa sœur: impossible, elle lui fit savoir que sa soirée, et toutes les soirées de la semaine, étaient prises par des dîners, des spectacles, des réceptions. Etienne, les jours suivants, chercha encore à être introduit ; en vain ; il n'y réussit pas.

Il écrivit alors. Sa lettre resta sans réponse. Quelques jours plus tard, une seconde lettre lui fut retournée ; elle n'avait pas été décachetée. Il ne comprenait rien à la bizarrerie de cette attitude. Il s'énervait et se sentait encolérer. De nouvelles tentatives échouèrent. Même sa sœur ne le conviait plus chez elle ; quand ils dînaient maintenant ensemble, avec Delaroque- Froubert, ce fut au restaurant. La belle-mère restait invisible.

Enfin, au bout de six semaines d'efforts restés superflus, Etienne lui envoya une supplication brûlante, dont il s'était risqué, sous un prétexte imaginaire, à faire mettre l'adresse par un employé subalterne de son bureau, afin que l'écriture ne fût pas reconnue. Il reçut en brève réponse, par un petit bleu, ces mots dune main féminine, sans signature: — On priêE.B. demellrc fin à ses importunités.

C'était l'abîme ; il y plongea, hébété. Quoi ! jamais jusqu'alors il ne s'était livré à la femme;

simplement, selon l'occasion, il en avait joui indifférent, et maintenant que ses sens, que le désir, que la joie d'aimer en lui s'éveillaient, il était repoussé et meurtri ! Etait-ce là ces rencontres heureuses, ces violents entraînements réciproques dont les récits des livres sont pleins ? Est-ce là l'amour?

Et puis, cette Mme Delaroque-Froubert ! Dieux, elle, si belle, si radieuse et si gaie, que signifiait donc sa conduite ? En quoi avait-il pu lui déplaire tout à coup ? Car, enfin, il ne l'avait pas recherchée ; d'elle étaient venues toutes les avances ; elle l'avait, experte, tenté, attiré, capturé sans défiance, et, c'est lorsqu'il s'était livré, lorsqu'il s'était, joyeux, abîmé au fond du piège tendu, que brusquement elle le jugeait importun et gênant ! Etait-ce sa faute ? Il ne songeait pas, en suivant les routes de la vie, au jardin de délices dont il côtoyait, inattentif, les hautes grilles fermées d'un lierre touffu ; était-ce sa faule si un être de lumière et de beauté, les entr'ouvrant, l'avait pris par la main et l'avait guidé au seuil des chemins d'arômes ? Pourquoi l'avoir introduit, puisque ce n'était que pour un moment si court? Et maintenanl à jamais en lui il porterait le regret de les avoir entrevus et le deuil d'en être chasse

Il connut de pénibles journées ; son désespoir se comblait dans le désœuvrement de sa pensée. Qu'il fût au lit, la nuit, il rêvait plus qu'il ne reposait; à son bureau, toutes les heures occupées à des besognes machinales, et en courses au hasard des rues ; le soir, clans les cafés ou peureusement tapi chez lui, le même souvenir le harcelait. Plusieurs fois il rôda sous les fenêtres de Mme Delaroque-Froubert, il revint au thé du boulevard Haussmann ; il ne la revit pas. Il la savait assidue au Théâtre Français; il y alla un mardi, et l'aperçut dans sa loge si entourée, si indifféremment rieuse que sa souffrance en fut accrue et qu'il s'enfuit en sanglotant.

La semaine suivante il s'arma de courage, mais en vain, car, comme on jouait du classique, elle n'était point venue. Au bout d'un mois seulement, il eut amassé une assez grande résolution pour retourner derechef au théâtre. Tout d'abord ses places restèrent inoccupées et Etienne, désappointé, s'impatientait; mais la porte de la loge à grand fracas s'ouvrit: accompagnée de M. et de Mrae Vernoust, et d'un second habit noir qu'il ne connaissait pas, elle fit son entrée. Le soleil chanta dans la salle. Il ne la quittait plus des yeux. Les comédiens l'émerveillèrent, et, bien qu'il n'eût pu dire le

titre ni le sujet de la pièce qu'ils jouaient, il la trouva sublime.

Au premier entr'acte, il se précipita. Le cœur lui battait effroyablement ; il s'arrêta pour reprendre haleine, dans le couloir des loges, puis il se fit ouvrir. On ne manifesta de le voir ni mécontentement ni surprise ; à peine y eutil dans le regard un sourire f'urtif. L'accueil fut simple et impartial ; on ne le distinguait plus des autres ; il le sentit et en fut secrètement mortifié. Après une conversation décente, banale, quelconque, Etienne se retira, en même temps désabusé et de plus en plus le cœur ulcéré.

Pourtant l'aimait-il encore ? Il était sans colère et se croyait sans passion. Elle s'était jouée de lui, c'était sûr, mais dans quel but? quelle satisfaction avait-elle poursuivie ? il ne la devinait pas, et son inintelligence des mobiles qui la faisaient agir le préoccupait à tel point qu'il lui fut de longtemps impossible de l'oublier ou de lui pardonner. Une image déchirante vécut en lui; il ne pouvait s'en arracher. Il la haïssait trop pour ne pas l'adorer.

Quand il buvail avec Médéric, quand il dînait avec Emile et Lucie, il leur parlait d'elle, désespéré. Mais chacun d'eux ne poursuivait que sa propre satisfaction; il n'osait interroger au delà

des convenances, de peur qu'on ne pénétrât son secret. Médéric aimait le vin, le vantait et louait les poètes pour l'avoir chanté : hors de là, rien ne l'intéressait. Lucie et son mari s'affolaient de leurs câlineries réciproques; le soir, ils se plaisaient à courir Montmartre et se délectaient des turpitudes falotes qu'on y débite, dans les concerts.

Il les y suivit ; son dégoût s'en accrut. Le piment des allusions obscènes ou scatologiques n'agissait pas encore sur son tempérament; il avait foi en l'impondérable pureté des amours chastes, il croyait à la vertu, et sa sensualité était tenue en bride par l'innocence qu'il prêtait aux intentions de ses désirs. Puis, il n'eût pas crû qu'on s'offrît de la sorte pour allécher et pour laisser inassouvi. Dans la pleine vigueur de ses instincts quasi vierges, il se fût donné, comme il eût pris, sans réticence. Les blandices l'écœuraientau milieu des excitations malsaines; il étouffait dans une telle atmosphère, il n'y revint plus.

Mais Lucie le consternait, qui prenait à ces régals un plaisir très étrange. Le moindre geste indécent l'exaltait ; elle plongeait dans le tourbillon de luxures apparues avec tout l'appétit d'une âme famélique et avide. Delaroque-Froubert s'en montrait radieux. Des camarades, bons

vivants, insoucieux et frivoles les accompagnaient, accablant la jeune femme de leurs flatteries galantes, accommodant, à son usage, pour lui plaire, mille facéties poudreuses, toutes enflées de sous-entendus insidieux, rajeunies à peine sous le souffle apparent de leur convoitise très réelle.

Elle s'amusait de son succès et de se rendre de la sorte agréable. Même elle poussait loin l'audace. Un soir, laissant ses compagnons en arrière un instant, elle s'assit seule à une table. Ils n'entrèrent que quelques minutes après, et, feignant ne pas la connaître, se placèrent à la table voisine. On chantait d'ineptes couplets ; un bohème à cheveux longs les avait composés et les jetait en pâture non sans prétention. Un arrière-sens égrillard en poivrait la bêtise sensible. Lucie, regardant autour d'elle, bientôt fixa son attention sur un homme d'âge mûr qui donnait des signes certains d'impatience. Mais il leva les yeux, la regarda, elle était tout près de lui. Bientôt il lui sourit, elle répondit par un sourire, il la considéra dans les yeux, eut un mouvement, et enfin, la voix conquérante, lui demanda :

— Cette place est-elle libre à côté de vous, Madame? Voulez-vous me permettre de l'occuper ?

i38 l'indécis

D'un geste de la tête, en continuant de sourire, elle consentit.

— Puis-je vous offrir quelque chose?

Elle demanda un simple bock. Quand le garçon l'eût apporté, il rapprocha sa chaise, et, brusquement, lui saisissant la main qu'elle ne retira pas, se mit à parler avec volubilité, à critiquer le morne concert, qui n'était supportable, assurait-il, que lorsque d'adorables jeunes femmes condescendaient à en dissiper l'ennui par le charme de leur présence. Alors, on n'écoutait plus, on se ravisait, et jamais, jamais, comme précisément ce soir, le lieu ne s'était transfiguré : il avait, enfin, connu l'amour ! Qu'elle lui accordât de la mener en des lieux plus dignes d'elle, où le plaisir et la joie qu'il éprouvait seul serait par elle partagés.

Il devenait entreprenant et pathétique, et, bien qu'elle l'écoutât sans rien répondre, son désir le rendit soudain sipressant, qu'elle eût été sans doute fort embarrassée de se trouver sans défense. Mais elle partit d'un éclat de rire irrésistible qui arrêta court le développement delà harangue, et, indiquant d'un mouvement la table voisine :

— Ah ! mon pauvre Monsieur, s'écria-t-elle, je crois le moment venu de vous présenter mon mari !

l'indécis J:i9

Le monsieur réprima tout signe de déconvenue ; il sourit avec un peu d'affectation, et haussa les épaules en disant :

— Fantaisie de jolie femme ! Soit.

Après quoi, très poliment il salua, et sortit.

D'autres soirs , les aventures s'achevaient moins bien ; il y eut des outrages , des menaces, des échanges de cartes. Mais on y remédiait aisément, et les jeunes époux se divertissaient fort de telles scènes avec leurs amis.

Etienne avait repris l'habitude de passer, malgré le froid de l'hiver, chez son grand-oncle et sa grand'tante la journée des dimanches. Il ne se trouvait vraiment bien que chez eux. Ce qu'il faisait et ce qu'il pensait les intéressait; ils l'aimaient, et, à sonder sa douleur indistincte et constante, qu'il ne parvenaient pas à consoler, ils gagnèrent de lui une haute estime et, presque, l'admiraient.

— Il faut, lui dit un jour M. Delanouze, à toutes forces, que tu quittes ce Ministère puisqu'il te déplaît à ce point. Tu es certes capable de trouver une autre occupation. Nous t'aiderons.

— Hélas! mon oncle, et quoi donc? Je n'ai titre ni expérience. Que pourrais-je entreprendre ?

— Tout d'abord sois courageux, choisis ta voie, et, avec de la persévérance et de la volonté > il n'est pas possible que tu échoues. Si tu ne sais pas vers quel but te diriger, la tante Valentine et moi nous y avons paré pour toi. Nous avons quelque chose à te proposer.

Comme son petit-neveu le regardait avec un ravissement étonné, après un sourire satisfait, il reprit :

— Que penses-tu, Etienne, de la profession de photographe?

— Mon Dieu, mon cher oncle, je ne sais. Elle est honorable, certes, mais je n'ai ni aptitude ni préparation. Je ne puis répondre, et, si c'est à elle que vous vous êtes arrêtés pour moi, je ne saurais m'y engager. Il me manque à la fois les dispositions et la pratique ; des capitaux sans doute sont indispensables. Je ne veux pas courir à des déboires et à la ruine.

— Tu parles, mon enfant, avec sagesse. Mais nous n'avons pas reculé devant de telles difficultés. Voici, pour y obvier, les moyens que je te propose. Au début, tu n'auras pas besoin de capitaux ; il faut avec patience que tu consentes à un temps assez long d'apprentissage. On le fait en se jouant ; songe combien d'amateurs réussissent. Mais je désire que tu deviennes un photographe accompli, qui n'ignore rien des

l'indécis lfi

ressources de son art. Tu l'étudierais donc à fond, avec les sciences qui s'y rattachent, la chimie, n'est-ce pas ? les procédés divers de la gravure, que sais-je ?Nous pourvoirons aux dépenses nécessaires ; nous tiendrons en réserve la somme indispensable à ton établissement futur, et la ferons fructifier en attendant. Ce projet te convient-il ?

Très ému du souci bienveillant que prenait M. Delanouze à son égard, Etienne ne savait trop que répondre. Si la carrière administrative le rebutait, s'il ne possédait aucun titre qui lui permit d'aborderles professions libérales, jamais, en dépit des éloges qu'il entendait fréquemment faire de la photographie, il ne Favait envisagée comme un métier duquel il put attendre sa subsistance. Bien plus, il n'avait pas même été curieux de la pratiquer en amateur. Le goût universel de l'instantané ne Favait pas louché. Il soupçonnait, où la manie bénévole de son grand-oncle divinisait l'artiste et l'inventeur, un simple commerçant, un boutiquier. Sans doute il était dur de percer là comme ailleurs ; une concurrence redoutable barre partout la montée aux nouveaux venus. Comment s'introduire où l'on n'est pousse par ses antécédents, par l'exemple et l'encouragement de parents

ou de patrons, ou du moins par une irrésistible vocation ? il se taisait, mais les Delanouze observaient sur son visage le passage de ces réflexions hésitantes. Ils en comprenaient le motif, dont ils approuvaient d'ailleurs le scrupule.

— Au reste, dit la tante, tu sais, Etienne, nous ne voulons pas que tu te détermines précipitamment. Nous ne te mettons pas le couteau sur la gorge. Réfléchis. Consulte ton père, tes amis. Prends ton temps. Tu vas, dis-tu, partir en congé ; tu pourrais te décider à ton retour.

— Oh! ajoutait l'oncle. Quand tu voudras; aujourd'hui, dans un mois, dans deux ans. — L'offre que nous t'avons faite, nous ne la reprendrons pas. Fais-en ton profit à ta guise.

Etienne les remerciait, ravi par leur bonté. Mais il désirait s'habituer à cette idée nouvelle, l'envisager sous toutes ses faces ; il avait peur de l'incertain ; il ne voulait pas aventurer les capitaux qui lui seraient avancés dans une entreprise périlleuse.

— Non, non, tu réussiras. Nous n'avons aucune crainte. Tu es trop sérieux, trop sage

L INBECIS

pour que nous n'ayons pas en toi la plus vive confiance.

Et M. Delanouze, s'appuyant sur le bras de son petit-neveu, passa avec lui dans une pièce voisine où il conservait la précieuse collection des œuvres les plus parfaites obtenues par l'art qu'il affectionnait.

— Que de chemin parcouru ! Vois, Etienne : ceci est le daguerréotype de ta tante Valentine que M. Daguerre lui-même m'a donné lors de nos fiançailles. Il n'est pas aussi pâle, aussi effacé que le sont trop souvent ces plaques de cuivre argenté, quand le mercure qui a servi à développer l'image, s'est volatilisé. Hélas, dans peu d'années, il n'en restera peut-être plus une seule. On n'avait pas trouvé alors de fixatif suffisant... Te souviens-tu? il y a quelques années tu te riais, sans méchanceté, de ma passion singulière ? Au grand scandale de ta pauvre mère, qui te trouvait irrespectueux, tu m'appelais le Chevalier de l'Hyposulfite !... Ah! si on avait pu donner ce nom aux héliographes de ce temps-là ! On éliminait bien déjà au mo}ren de l'hyposulfite de soude l'iodure d'argent que la lumière n'impressionnait pas ; mais il fallait attendre que M. Fi/eau (que j'ai connu aussi) y mêlât sa dissolution de chlorure d'or. Enfin, on se contentait de ce que la prodigieuse dé-

couverte d'alors pouvait donner : une faible silhouette pour vos yeux de raffinés, n'est-ce pas, où tout juste lin contour se devine ? — Mais voici les premières épreuves transportées sur papier, elles disparaissent presque aussi, et le papier, mauvais, est tout rongé ! Peu à peu les procédés s'améliorent, s'affirment, se précisent. Les clichés négatifs sur verre permettent de multiplier les épreuves. Elles sont plus sures. Les traits s'y multiplient, suivant les lieux, se creusent ou s'atténuent ; les ombres se veloutent. Mais c'est récemment, bien récemment, que l'on acquiert le modelé, en tous les arts l'essentiel, le modelé qui seul reproduit l'apparence vivante de l'original. — Regarde ces images des nuages ; elles ont été obtenues par des astronomes. Et ceci : ce sont les épreuves d'un amateur, d'un restaurateur de Paris, M. Druet, d'après des sculptures et d'après des tableaux. Ton le lumière y est enclose ; elle boit les contours, elle chante dans les blancs, elle évolue, se cache, au gré des ombres, renaît câline ou fanfarante ; ici elle fulgure, là elle se tapit. C'est prodigieux, cela ! et c'est à persuader les peintres de l'inanité de leur art suranné vis-à-vis de nos objectifs !

Songe aux chemins à courir encore ! La pré-

l'indécis li')

cision mathématique des procédés rapides a permis, depuis les travaux de Maybridge et de M. Marey, d'analyser les mouvements en apparence les plus insaisissables. On abolira la trépidation actuelle de nos cinématographes ; on obtiendra plus prompt et plus complet. Et la radiographie, les expériences du docteur Rœntgen ! Et la photographie des couleurs ! Comme on tâtonne, comme on bredouille ! — Ah ! si je pouvais vivre assez longtemps pour assister aux merveilles futures : jeunes gens, jeunes gens, vous ne vous doutez pas de tout ce que l'avenir vous réserve. Les prodiges de l'Orient antique que sont-ils en comparaison de celui-ci: capter le soleil, l'asservir à nos caprices quotidiens !

Et l'excellent M. Delanouze, abîmé dans la contemplation des miracles futurs, prédisait à Etienne Béjarric de qui, à sa voix, s'échauffail l'enthousiasme, les conséquences entrevues d'une combinaison ordonnée des divers arts mécaniques ; il célébrait la fusion prochaine de la photographie avec le phonographe, avec le téléphone, et présageail ce que modifierait dans la pratique du métier l'intervention «les forces électriques.

Le programme arrêté par Etienne Béjarric pour Femploi de son temps durant les quinze jours de vacances qu'on lui accorda au Ministère, pour simple qu'il lui eût paru, ne fut pas à la lettre exécuté. La course des saisons s'était monotonement poursuivie. Depuis près de huit mois qu'il vivait à Paris, il n'en avait jamais franchi la muraille fortifiée plus de vingtquatre heures. Son existence se consumait en recherches, en soucis fiévreux, en déboires. Il résolut de s'oublier, de puiser, à quelque source limpide, avec le calme et l'espérance, des forces neuves pour lui permettre de s'engager délibérément dans les chemins de sa destinée future.

Le printemps s'apprêtait à reparaître. Déjà

les fraîcheurs souples ranimaient d'un pli la pureté profonde de l'air. Il semblait que les objets ne se tinssent plus, dans l'isolement, tassés et rentrés en eux-mêmes, sommeillant, engourdis ; d'une naissante poussée ils cherchaient à se rapprocher, à se confondre. Une brise mêlait au matin des parfums éclos. Au bout des rameaux tendus, des bourgeons grossissaient. Les pierres absorbaient avides le sourire réchauffant du soleil. Les eaux luisaient en cou rant. Des frémissements traversaient l'atmosphère, exaltaient chez les bêtes et chez les hommes la fierté de leurs instincts, ruisselaient parmi les branches et les herbes et pénétraient la terre attentive, qui, heureuse, secouait tout son deuil hivernal.

Le moment était choisi. Assister au renouveau de la nature, qui le pourrait sans trouble ? Et Etienne se proposait de le faire participer à sa rédemption propre, en y guettant, pour l'imiter, le réveil prodigieux des sèves qui montaient. Salutaire exemple, enseignement éternel, l'homme n'est-il point fait à l'image des grandes choses qu'il contemple ? Le même solle nourrit, le même vent le vivifie, il respire comme ellesn w- m es, comme elles il est né et il mourra coin me elles. Si son esprit est plus conscient, seul, les yeux ouverts, il assiste aux phases de ses trans-»

formations successives, mais il ne lui appartient ni d'y échapper ni de les contraindre. Il y aide parfois selon son vouloir, il en tire un profit calculé, il se grandit d'intelligence.

Etienne prévint son père de son arrivée prochaine à Oursoulet. Il fut reçu sans joie, froidement. Prosper Béjarric s'habituait de plus en plus à la solitude de la campagne; il aimait peu qu'on la troublât, ou, du moins, il n'acceptait que des compagnies à son gré, dont la présence n'éveillât en son âme assoupie aucun frisson de regret, aucun désir nouveau.

Il s'était rendu compte de la distance qui séparait de lui son fils. Que subsistait-il de commun entre eux, hormis le nom ? Pas une habitude, pas un élan, pas une pensée.

Sans doute, il n'aurait trouvé en l'indifférence apprêtée de son âme ni un suffisant motif ni même une résolution assez franche pour rompre le lien vieilli de ses affections familiales. Sa vie ancienne, avant son veuvage !... il lui paraissait que d'un amas de songes désormais répudiés il se fût, sans effort, affranchi pour se soumettre à la torpeur préférée dune existence enfin normale, pacifique, abritée des passions malsaines, des dépits et des douleurs.

Que n'avait-il fait, au reste, pour ses enfants?

l'indécis I in

Quels soins leur éducation lui avait coûtés ! Comme en lui ces souvenirs se réveillaient : il avait dû s'arracher même à sa retraite élue pour secourir la détresse d'Etienne, pour assurer le sort de Lucie. Maintenant l'un poursuivait sa sa carrière, l'autre était mariée. Que lui demandaient-ils encore ? Ne lui permettaient-ils pas enfin de vieillir, selon sa guise, solitaire et apaisé ?

Sa fille n'avait pas craint, et d'elle il avait désiré la venue ! de molester, avec une affectation méprisable d'impatience et d'ennui, — secondée par Delaroque-Froubert, qu'il eût pourtant aimé, mieux qu'un camarade ancien, autant qu'un frère, — la tranquillité farouche de ses rêves. Il avait subi, dans la résignation, un désenchantement sans doute, mais depuis des mois délivré allait-il, de la part de son fils, supporter une épreuve de plus ? Ah ! s'il avait pu l'éviter ! Sa tolérance était à bout. Comment maîtriser, cette fois encore, son intime colère? Non ! si les froissements de la première visite se renouvelaient, il crierait tout haut son indignation, sans souci des conséquences ; il fallait, coule que coûte, en finir.

Sinon pourquoi ne pas vivre aussi bien avec eux, dans le tumulte égoïste et dans le bruit, à Paris ?

En descendant a la gare de Saint-Eminien, Etienne fut surpris de n'y pas trouver de voiture qui l'attendit. Il crut d'abord à un retard, et patienta. Mais, au bout d'une demi-heure, inquiet déjà, il remit sa valise à un employé en lui recommandant de la charger sur la diligence qui monte vers le soir, et il se mit en route à pied. Le long du chemin, il se disait que, probablement, sa lettre s'était égarée, que son père n'était pas prévenu. Il marchait sans hâte, d'un pas régulier, s'efforçant de s'intéresser aux charmes du paysage, mais, en dépit qu'il en eût, une anxiété l'étreignait, il voulait savoir, il était impatient d'arriver.

Quand il aperçut, à un détour de la montagne, à travers le feuillage des arbres, les toits d'Oursoulet, son cœur battait, il pressa le pas. Aux Grottes, la maison close, son père n'y était pas. Il interrogea des habitants du village : on l'avait bien vu sortir, s'éloigner vers la passerelle du moulin, mais il n'avait parlé à personne, on ne savait où il était allé ni quand il reviendrait.

— Il y a tout de même bien deux heures qu'il est parti, ajoutait une vieille femme, et je ne pense pas qu'il eût diné.

Après un temps assez long, fatigué, Etienne

s'installa chez l'aubergiste, où, comme une heure de l'après-midi venait de sonner, de fort grand appétit il mangea. On lui servit, sur une table noire, au milieu d'une salle basse et sombre, la soupe aux choux fumante, une petite truite fraîche, un plat de viande bouillie avec des pommes de terre, puis de la salade et des biscuits un peu moisis ; le tout arrosé d'un gros vin bleu du pays. Il avait faim, il fit honneur au repas, et, même se délecta de la simplicité épaisse des mets locaux dont la pesanteur abondante contrastait agréablement, trouvait-il, avec le faux apprêt délicat des restaurants parisiens.

Est-ce donc que son père avait choisi la bonne part ? Valait-il mieux vivre selon la nature, oublier le factice des existences urbaines, s'éloigner du tourbillon malsain? Etienne, réconforté, se sentait disposé à l'admettre. Il alluma une cigarette, il reprit une bouteille du même vin, et il se laissa négligemment saisir par l'afflux indistinct de ses songeries.

— Mais, conclut-il bientôt, on n'apprécie les bienfaits' de la campagne que si on les compare. Ce vin, en lui-même, n'est point bon ; ce <[ue j'ai mangé est fori médiocre : je suis si las de Paris, j'éprouve à ce point le besoin de changer au loin et de me retremper que tout

ce qui ne s'y peut rencontrer va, par ce seul motif, m'apparaitre admirable ! Ah ! c'est bon vraiment, de végéter un peu !

Soudain, Prosper Béjarric entra dans la salle, et, sans un mot, il serra la main à son fils. Elienne, debout, le regardait étonné. Avait-il changé ? en quoi ? pas môme, et il ne le retrouvait pas.

— Père ! soudain, avec un effort, il rompit le silence, — ne m'attendiez-vous pas ?

— J'ai reçu ta lettre, Etienne, sois sans crainte, et je n'avais pas oublié. Mais j'ai des occupations, tu comprends; et puis, parlons franchement : s'il me fait plaisir de te recevoir à mon foyer, j'entends que mes habitudes ne soient en rien modifiées pour toi ; vis à ta guise ; ne soyons pas un embarras l'un pour l'autre. Conservons chacun notre bonne indépendance.

Le rêve d'Etienne, une fois encore, s'écroulait. Il se ressouvenait du passé. Quand, au retour de l'armée, se sentant transformé et grandi, il voulait se purifier par l'intimité au milieu des siens, il n'avait trouvé qu'une sœur attendrie et simple, et la froideur de son père l'avait rebuté. Du moins, avec Lucie, il vivait, il s'effor-

l'indécis i 53

çait de cultiver cette âme naïve et sincère, il goûtait le charme d'être purement aimé. Brusquement son père, sous le prétexte qu'il était temps qu'il se fît aussitôt une position, l'exila, seul, à Paris. Il n'y avait rencontré qu'une amitié ardente, inattendue, c'est vrai, mais que l'intervention obstinée de son père avait encore su rompre ! Son père ! quelle influence avait-il eue sur sa vie, qui n'eût été néfaste? Quand, où, comment son père s'était-il donné le souci de l'étudier assez pour pouvoir l'éclairer sur la voie où il pourrait s'engager? — Constamment livré à soi, seul! — Etienne sentait qu'une intime et lourde rancune contre son père s'accumulait dans son cœur. Si une éducation négligée faisait de lui un homme médiocre à jamais, à qui en revenait la faute ? même ses études, quelconques, ni brillantes ni plus mauvaises que la plupart, n'avaient pas abouti à lui assurer les titres que d'autres acquièrent aisément. Pourquoi n'avoir pas songé à les obtenir? Lui avait été négligent, soit ! mais qui donc eût dû fixer son attention sur les conséquences, hélas, trop sûres d'une telle faute? 11 avait; été environné de compagnonnages futiles et méprisables, et lui seul, lorsque le hasard l'en sépara duranl les trois années passées au régiment, avait réfléchi qu'il eût corrompu d'avance au milieu

d'eux son avenir et, seul, amassa en lui-même le courage et la force de s'en séparer ! L'homme en lui s'était découvert. Gurneau se chargea de le mûrir, de l'exalter. Il avait pris conscience de ce qu'il était, de ce qu'il pouvait être. Tout à coup, à cause de son père encore, à cause de l'influence dont il usa pour détourner le goût naissant de Lucie, plus rien ! la réconfortante amitié s'était évanouie, il ne savait ce que Gurneau était devenu, il se retrouvait, bien déchu, et son père ne l'accueillait pas et sa sœur s'était détournée !

Un dernier essai, il l'eût tenté avec joie ! Libre, quelques jours, il était accouru : son père le regardait en intrus qui lui apportait une gêne ! tout de suite, à son abord, il prenait une attitude de défiance et de combat !

Il le suivit à l'intérieur de sa maison. Rien, tout d'abord, ne lui parut changé. Les pièces gardaient un air de médiocre aisance, avec leur mobilier usé, leur papier historié et défraîchi. M. Béjarric ne connaissait pas le souci du confortable ; ce qu'il avait lui suffisait. Ses soins se confinaient au jardin, mais comme, là même, son goût hétéroclite s'inspirait des plus incertaines idées touchant une horticulture rationnelle, le résultat auquel il aboutissait, et qui ne

l'indécis 1o$

correspondait pas toujours à sa recherche, avait peu de chance de plaire à autrui.

Il est vrai que M. Béjarric poursuivait de plus nobles ambitions. Quand les connaisseurs professionnels lui prédisaient, vu l'état de ses terres ou leur exposition, un échec à ses tentatives, il éprouvait une indicible joie, s'il avait passé outre cà ces objections, de voir lever parfois un germe dont leur sagesse routinière avait condamné la semaille ; il tirait de l'orgueil de mille tentatives, et ses plates-bandes de terre épaisse et sombre se hérissaient par endroits de toutes sortes de tigelles débiles dont sa sollicitude la plus émue parvenait bien juste à prolonger de rien la pauvre existence.

Etienne n'appréciait pas de tels efforts menus. Son père ne sut pas l'y intéresser, haussait les épaules à le voir s'arrêter plus volontiers devant des corbeilles faciles de jacinthes ou d'anémones en fleurs dont l'éclosion presque spontanée ne lui avait pas coûté le même labeur attentif.

Il y avait, devant le perron, un vaste espace carré qu'on avait jadis ensablé, lorsque, sur le désir de feu Mme Béjarric, dès l'installation définitive à Oursoulet, la maison de ferme, dont c'était l'aire, avait été démolie. Trois larges platanes, un tilleul profond avec des racines vigoureuses, qui rampaient sous le sol, par places

bossue de leurs torsions rugueuses, y étendaient, au gré des instants, des ombres vigilantes et apaisées.

C'était, vers le village, dont elle dominait les masures sales, serrées sous leurs toits de tuiles rouges et lourdes, une terrasse ménagée dans l'escarpement de la montagne, où Etienne laissait rêvasser, sans qu'il y songeât, les heures calmes des matinées. Au loin, là haut, les brumes se soulevaient dans les bois bleus des pins dont la masse immobile tassée arrondissait avec mollesse les cimes. La terre abrupte des rochers dénudés supportait d'étages en étages d'ingrates cultures. La vallée, au fond, serpentante, incurvait la montée de ses prairies encore pâles jusqu'aux lignes dispersées des châtaigniers trapus dont l'effort stable déjouait tous les assauts ; la lumière légère y respirait dans les branchages contournés; elle éclatait sans violence, mauve et rose vers le nord, et allumait à quelque crête de pierre un frisson scintillant. Rien ne troublait le silence, à peine le passage bref d'un charroi sur la route, ou, devant une porte éloignée, la voix criarde d'une paysanne rappelant ses enfants d'un ton aigre.

Etienne se fût satisfait de journées écoulées dans une telle paix, mais, au moment des repas,

l'indécis 1d7

elle disparaissait. Dès le premier jour, il s'était, en levant les yeux, arrêté, confus, de manger, pour n'avoir plus retrouvé devant lui qu'un mur vide où, naguère, était placé le portrait aimé de sa mère. Prosper Béjarric avait surpris le regard de son fils, mais, tout juste poussant un grondement obscur, il s'était renfrogné au fond de son assiette. Ils se taisaient tous deux, ils sentaient obscurément qu'ils ne pouvaient plus se comprendre. Des demandes banales, sur le mode coutumier : leurs santés étaient bonnes, ils avaient de l'appétit; l'intimité de leurs pensées ne se confondait pas au delà.

Chaque repas renouvelaitleur gène réciproque.

A la fin, Etienne se risqua :

— Puisque, père, vous l'avez été d'ici, le portrait, si vous ne le gardez pas, voudriez-vous me le donner ?

— Etienne, tu y attaches une valeur de souvenir trop grande. Etait-il même ressemblant? Je ne puis me rappeler. Le passe'1 pour moi n'est plus.

— Que voulez-vous dire .

— Oui. Je vis aujourd'hui. C'est le bonheur. Crois-moi. Tu es jeune; ne t'alourdis pas de ce qui a été. Vis.

— Père ! est-ce vous qui parlez ainsi ? Dois-je oublier ma mère ?

— Tais-toi! Tune peux me comprendre. Tant pis; taisons-nous. J'ai jeté au feu les souvenirs encombrants.

— Le portrait de ma mère?...

— Il n'existe plus.

— C'est bien. C'était votre droit. N'en parlons plus.

Etienne s'était levé ; il sortit de la salle à manger. D'un pas nerveux il parcourut le jardin et la terrasse. Il allumait des cigarettes et les laissait s'éteindre. Il en déchiquetait le papier des doigts et des dents ; il en arrachait le tabac, plus qu'il ne le fumait.

Il descendit sur la route, interpella les gens du village, s'informa de leurs travaux. Longtemps, adossé au chambranle d'une porte ouverte, il demeura les yeux fixes, à contempler les mouvements d'un forgeron. Tout ce qu'il avait vu autrefois dans la vie, toutes ses sensations reprenaient forme dans l'ondoiement successif des flammes. Il revécut tous les âges, il sourit aux sourires de sa mère, il initia à des jeux sa jeune sœur, il grandit et réfléchit, il se mêla à toute l'existence, et partout et en toutes circonstances il se reconnaissait sensible, curieux, impressionnable en proportion des aptitudes qu'il tenait de sa mère.

Le forgeron, s'arrêtant de battre l'enclume, s'était tourné vers lui :

— Est -il vrai, Monsieur Etienne, lui demandait-il, que vous venez habiter au village, avec M. Béjarric ?

— Qui t'a parlé de cela, mon brave Eloi ? Non, en vérité, je dois bientôt rentrer à Paris.

— Vous serez bien ici encore dimanche prochain, pour la fête ?

— Je ne sais.

Etienne, en soupirant, lui serra la main, et il s'éloigna. La fête ! Il songeait bien à la fête, maintenant! Autrefois, quand, aux vacances de Pâques, avant de s'établir à Oursoulet, leurs parents les emmenaient, Lucie et lui, quelques semaines dans la montagne, oui, la fête, il y avait pris part! Il avait disputé à tous les gars du pays, à ces hommes d'à présent dont la vie était faite, et qu'il voyait tous, sans retour, engagés dans des voies nettement tracées, il leur avait disputé le prix de la course; il avait jouté avec eux sur la rivière, il avait couru la bague. Il se souvenait aussi d'épreuves ridicules et comiques auxquelles il s'était soumis joyeusement: comme il avait titubé, les jambes encloses dans un sac, avant d'atteindre le but lixé ; comme il s'était, aux rires des commères,

renversé sur lui toute l'eau des baquets quand il s'agissait d'y passer une longue perche de bois à travers un trou approprié, sans toucher: au moindre choc le baquet faisait bascule ! — Et, vers le soir, les chopes bues dans les cabarets du village ; les danses : ah ! tout cela, que c'était loin et bon! Il y songeait avec quels retours d'ivresse! — La dernière fois, l'année même où il tira au sort, ce bal dans la prairie:... il revoyait obstinément un indolent visage blond, une jeune taille abandonnée et ce corsage qui, à son étreinte, palpitait! Il connut alors des délectations incomparables ! — Mais qu'était-il advenu de la petite Lydie ? il ne l'avait pas rencontrée encore : s'il retournait interroger son frère, Eloi, le forgeron, de qui l'indiscrète question avait justement ravivé ces souvenirs ensevelis ?

Mais le bruit du travail avait repris, l'enclume retentissait sous le choc répété des marteaux ; le soufflet pailletait d'étincelles volantes la fumée pesante de la forge. Etienne se détourna. Lentement il traversa tout le village, depuis le cimetière jusqu'à la maison d'école, tout au long de la grand'route. Il descendit à la rivière, entra au moulin, revint jusqu'aux pentes creuses aboutissant aux abreuvoirs des fermes. Il vit des filles qui travaillaient aux

l'indécis loi

champs, d'autres qui gardaient les bètes ou qui puisaient de l'eau au bord des citernes et quelques-unes qui, groupées au seuil de la boutique de mercerie, tricotaient des bas roses.

Nulle ne portait l'effigie de ses regrets. Il s'approcha, il prit part aux causeries, qu'il ramena vers le temps passé ; ainsi retrouva-t-il maintes compagnes de ses jeux anciens qu'il n'aurait pas reconnues ; elles se nommaient en riant et s'étonnaient d'avoir changé. Mais Lydie ne fut pas mentionnée. Etienne s'impatientait. — En hâte il énuméra, sans presque interroger, les hommes dont il se souvenait. Les réponses se croisèrent, s'amplifiant, se contredisant, avec des moqueries et des insinuations qu'elles eussent rendues volontiers persiflantes.

— Ceux qui étaient au régiment, on savait la vie qu'ils y mènent! — Demandez plutôt à Lisa : Benoît Forain est parti cette année; elle en a reçu, par ses parents qui l'ont rencontré à Marseille, des nouvelles si rassurantes qu'elle en pleure encore tous les jours. Tenez, voyez si ses yeux sont rouges...

Et Lisa eut beau se détourner, les méchantes prirent plaisir à se taire pour que plus sûrement on l'entendit fondre en sanglots.

— Et tel, et tel, celui-ci qui a méprisé Raymonde épouse une vieille veuve de Saint- Vallier ; celui-

162 l'ixdécis

là, garçon de ferme aux Pandraux, on sait ce qu'il a fait à la fermière, un beau petit dernier, son septième! bien que le fermier depuis deux ans, soit malade à la mort î — Tous, on dirait, vraiment, qu'ils ont peur des filles du village, comme si elles n'étaient délurées, avenantes, faciles à vivre, et mieux, sans prétention, que toutes celles des alentours ! Qu'on demande auxjeunes gens de partout; il y a des fêtes où on se rencontre ; elles s'en vont l'une après l'autre, à la ville bien souvent, et vous y ont une tournure qui ne fait pas honte à leurs maris.

— Et Lydie est-elle ainsi partie, à la ville ? enfin Etienne osa le demander.

— Ah celle-là ! Voilà longtemps qu'on ne l'a vue. On n'a même pas entendu parler d'elle. Quand on prononce son nom devant Eloi , il devient rouge, et il se fâche.

— Qu'est-elle devenue ?

— On ne sait pas. Elle s'est sauvée un jour, voilà bien quinze mois. On dit qu'elle a mal tourné.

Etienne n'en sut pas plus long.

Il se sentait le cœur gros, comme si on l'eût averti de la perte d'une personne chère. Une heure auparavant, il ne se souvenait plus d'elle, et maintenant c'était une déception amère de ne l'avoir pas retrouvée, de la perdre peut-être

à jamais. Il eut beau se raisonner, le regret ne s'effaçait pas. Il voulut lire, il ne put pas. Quand il fumait, les volutes de la fumée se contournaient suivant les courbes du visage qu'il revoyait. Des yeux le regardaient, des cheveux clairs se parfumaient de soleil léger, des lèvres fraîches souriaient sur la pureté puérile des dents. Rien ne le détournait de sa vision, et son chagrin fut profond.

Le rêve paisible d'Oursoulet n'était pas plus possible que la soumission mouvementée à quoi Paris l'avait assujetti. Ah ! du moins, par de la fatigue contraindre sa mémoire à s'effondrer! Son père, il l'ennuyait, et il était trop seul ici. En voyageant, son esprit serait absorbé, ses membres rompus, il ne pourrait se souvenir ni endurer ses rêves obstinés. Il partirait.

Et quatre jours plus tard, il prenait congé de son père. Au caprice des routes de la France centrale, ardue et toute bosselée du chaos massif des monts de la Margeride et du Livradois, à bicyclette, par longues journées haletantes, il se dirigeait au loin, vers Paris.

Etienne Béjarric, rentré à Paris, avait repris le pli de ses habitudes quotidiennes. Comme il se levait, en général, assez tôt, il flânait à s'habiller, s'arrètant de longues minutes, le front contre la fenêtre de sa chambre, à regarder la Seine poisser ses remous, indolente.

La concierge de la maison lui préparait une tasse de chocolat ; il l'avalait rêveusement en parcourant des yeux le journal qu'elle lui avait monté. Souvent, pour se rendre au Ministère, il longeait les quais embaumés de soleil et des fleurs qu'on y vend. Les boutiquiers disposaient, à la hâte, les pièces de choix à leurs devantures ; les marchand» de vin frottaient les vitres ou lavaient à grande eau leurs seuils ; sur la chaussée, les balayeurs chassaient la poussière

et les décombres ; des ruisseaux au long des trottoirs emportaient tous les débris aux trous où ils se dégorgeaient par cascades. La ville activait de toutes parts son rajeunissement de chaque jour, et Etienne pensif la traversait, et il lui semblait que quelque chose de lustral passait en lui, qu'il se dépouillait des souillures amassées et qu'il en jaillissait lui-même plus net, plus sain et plus viril sous la clarté fraîche éclose du ciel.

Rien alors ne l'arrêtait, toute velléité d'action en son esprit se transformait, réalisée. Il se souvenait d'entreprises qu'il eût, au plus, rêvées ; il n'avait plus égard à l'obstacle dérisoire des vaines évidences. Tout ce qu'il songeait était; le monde s'en élargissait; il l'emplissait de son exemple sans orgueil: car il croyait les hommes pareils à lui, enthousiastes, candides, généreux !

Mais, d'un coup, ses illusions s'effondraient. Machinalement, il était arrivé au bureau; le portier l'avait salue; les préoccupations vraies le ressaisissaient, il était l'employé soumis aux règlements administratifs; la pensée s'abolissait en 1(3 rouage, redevenu conscient, d'une machine compliquée cl stérile. A peine dix heures axaient sonné, presque chaque jour, un huissier appelait Etienne pour qu'il se rendit

auprès de sou chef immédiat, M- de Smits.

Celui-ci, jetant un regard sur sa montre, d'un bref mouvement haussait les épaules, puis, compulsant un vague dossier, s'étonnait qu'une pièce y manquât, se confondait en reproches impersonnels et sentencieux, ordonnait enfin qu'on le laissât seul.

Et Etienne retournait s'asseoir, désormais amusé de cette scène souvent réitérée, devant une table surchargée de poussiéreuses paperasses. Il en prenait une au hasard, s'engourdissait à en déchiffrer l'écriture niaise et pesante, la replaçait, ou bien il composait, à l'usage de ses chefs, les éléments d'un discours, ou réunissait pour quelque député ami du gouvernement des notes statistiques accommodées aux exigences électorales.

De tels labeurs peuvent appesantir, énerver les âmes délicates, ils ne sauraient assez puissamment s'emparer de toute l'attention d'un homme, s'il n'est point sot, pour que son esprit distrait ne songe, en dehors, à des objets plus captivants.

Etienne Béjarric, que ses compagnons de geôle regardaient comme un ours, passait, au Ministère, le meilleur de son temps à se souvenir. Il revoyait, presque jour par jour, son passé ; môme il avait tenté de le retracer, en composant ses mémoires. Bientôt, cette be-

sogne lui répugna ; il se jugeait si inintéressant, si veule ; il se surprit à se dégoûter de lui-même et à vouloir se détourner. Il apporta des livres, mais, fut-ce l'atmosphère assoupissante ? ils l'ennuyèrent, il les rejeta.

Surtout le souci de l'avenir aiguisait ses anxiétés. Qu'il demeurât au Ministère, qu'adviendrait-il de lui ? Après des années de méthodique abêtissement, il se verrait nommé souschef, puis chef de bureau, directeur un jour peut-être, et décoré. Une retraite honorable couronnerait sa carrière. Quel sort! vieillir, avant d'avoir pu songer à se grandir, à se libérer, à se rendre utile ! Rien : être ce qu'est un fétu dans l'espace, porté par le vent et soudain disparu ; entrer dans le néant, à la fois, et dans la vie : n'y a-t-il que cela à faire ! point d'autre ressource ?

Sans doute — il le savait — la société est de la sorte organisée. Toute soumission est de rigueur à qui ne possède le génie qui lutte, la force qui impose, l'or qui dompte. Sinon créer dans la souffrance et dans la foi, sinon par la terreur subjuguer, sinon jouir avec la richesse, n'est-ii pas une autre existence? Mais le laboureur qui produit son pain, mais l'artisan qui façonne a son caprice l'anse d'un vase ou enfle de courbes neuves le balustre d'une clé, n'éprou-

ve-t-il, à l'égal des plus puissants, toute la joie essentielle ? — Hélas ! quelles tyrannies l'oppriment: outre les incertitudes de la recherche ardue, voici que l'accablent la malveillance impitoyable du fisc, le mépris exigeant du capila-' liste et du propriétaire ! Ah ! un travail libre, il est bien, désormais, question d'un travail libre ! La femme s'épuise à de trop rudes besognes, les enfants amaigris crient qu'ils ont faim. Un travail libre et inventif! il faut pourvoir, pas même à leurs besoins, ce serait trop prétendre ! à l'atténuation seulement des privations les plus urgentes ! Ce travail sans rêve et sans idées, intimé sous la pression élémentaire du besoin, à quoi peut-il aboutir? Et Etienne songeait que, soumis à des peines moins aiguës, il était pourtant réduit au même servage, étouffé et meurtri. Quelle révolte possible ? Aucune à tenter. La plupart des hommes ont accepté l'ignominie. S'il s'en allait, d'autres se hâteraient de disputer la place vacante ; lui, sans fortune et sans talent, se consumerait dans l'indigence et pourrait à l'écart périr de faim sans que rien en fût changé !

Que faire ? Une issue s'offrait bien a lui, et il eût dû s'en réjouir. Son grand-oncle lui proposait de tenter à ses risques un métier. Mais il se sentait si incapable, si ignorant : un bref appren-

tissage suffirait-il? Il avait peur, et reculait. Ne pas réussir n'était pas ce qui l'effrayait; sa condition après l'échec deviendrait-elle pire qu'à présent? Non, sans doute: mais compromettre, dans une aventure hasardée, peut-être la fortune de ses vieux et bons parents, il ne pouvait, même en dépit d'eux, y consentir. Leur espérance et leur confiance étaient excessives et aveugles, nées de la tendresse qu'ils lui conservaient ; il aurait eu honte d'en abuser.

A quatre heures, il devenait son maître. Il semblait qu'avec les dossiers de son bureau il eût rangé au fond des cartons verts ses inquiètes pensées. Sorti, il jouissait, quoique en somme fatigué, du tourbillon des choses mouvantes. Il marchait, ou, parfois, sa bicyclette le promenait aux allées les moins mondaines du Bois de Boulogne.

11 visitait sa sœur. Elle habitait un somptueux appartement dans une des avenues riches et tranquilles qui aboutissent à l'Arc de Triomphe de l'Etoile. On y accédait par un corridor aux murs blancs plaqués de marbre poli ; ;iu bas de l'escalier large étendant ses degrés tapisses de flamme velouteuse, attendait la jolie boîte vitrée d'un ascenseur. On sonnait. Un laquais stylé wnaii ouvrir, aidait à retirer les

manteaux, introduisait, en annonçant, dans le salon. Même Etienne était soumis à ce cérémonial d'élégance.

Parmi des bibelots de bon goût, des bronzes, des verdures, des soieries en tentures et les grands fauteuils cramoisis , Lucie le recevait avec affectation ; plus jamais elle ne se montrait la simple bonne fille qu'elle avait si longtemps été auprès de lui, qu'il avait vue grandir négligemment et qui se confiait avec tant de candeur ! Maintenant elle était consciente d'un rôle à jouer, d'une situation à sauvegarder, de sa respectabilité. Trop d'intime laisser-aller eût compromis les convenances nécessaires ; et elle aurait tant désiré conseiller son frère si, dès les premiers mots, celui-ci n'avait eu la hardiesse de railler en ricanant les incontestables principes dont elle s'était plu à placer en relief la nécessité morale.

C'était aussi par trop surprenant! . . . Delaroque- Froubert avait tout tenté pour son beau-frère ; il n'en manifestait aucune gratitude ! Bien plus, il semblait lui en garder de la rancune. Que dans les années d'autrefois, à l'aube de son adolescence, il se fût laissé entraîner à vivre et à penser en bohème, Lucie, avec des regrets encore, en admettait la triste tentation : on est jeune, dépourvu des maximes salutaires qui ins-

pirent la force, de résister aux séductions du mal ; on est environné d'excitations pernicieuses. Mais, au bord même de l'abîme, les yeux s'ouvrent, on est souvent aidé, et Etienne avait rencontré bien des chances. De malsaines influences avaient d'elles-mêmes disparu ; au Ministère, des jeunes gens d'un caractère aimable et correct lui faisaient une société accomplie : que n'en profitait-il, au lieu de les fuir, pour se modeler sur eux, pour atteindre enfin à la perfection de leurs manières ?

Lucie se désolait en vain, Etienne n'admettait pas d'être exhorté vers le bien ! Dès lors, de quoi parler? Il ne voyait personne, il n'allait au théâtre ni dans le monde, il se confinait dans sa misanthropie, il y était indécrottable. De vagues minutes passaient, il se levait, prenait congé; on ne s'était rien dit.

Deux fois, Etienne se présenta chez Mme Delaroque-Froubert mère, à son jour de réception. Elle était environnée de quantité de jeunes femmes et de quelques messieurs devisant à à tue-tête des objets les plus oiseux. Il laissa écouler un temps raisonnable, accepta du thé, et se retira.

Il rendit visite aussi à Mme Duin. Enjouée et

aimable elle le retint plus longtemps. Elle comprenait si bien sa mélancolie, elle eût voulu en dissiper le malaise : c'était de trop vivre solitaire à remuer tant de pensées que M. Etienne souffrait. Que ne venait-il la voir plus souvent? elle lui enseignerait un peu de joie.

Il y retourna. Elle l'accueillit d'un sourire de ses lèvres et d'une poignée de mains fraternelle ; elle le fit asseoir sur un siège bas à côté du divan où elle se trouvait, quand il entra, à demi-étendue. Il la surprenait, usant d'une permission donnée, ce jour là, sans qu'elle l'attendit, elle n'y était que pour ses intimes. Etienne s'étonnait de la juger, sans apprêts, d'autant plus ravissante.

— Je vous reçois en ami. Je ne suis pas même habillée. Me le pardonnerez-vous ?

Il eût été bien difficile ! Elle se lovait, en sa grâce blonde, et le contour de ses formes enflait par places arrondies le léger tissu de sa robe lâche. Au bord, ses pieds, dans des babouches, nus, tendaient, en sejouant, leurspointesvivaces. Elle n'était que vêtue à l'abandon, point serrée, et sa sveltesse jeune en exhalait une fraîcheur plus franche. Le cou très bas dégagé, une ligne fine du menton à la naissance des seins et aux épaules en incurvait la délicate souplesse, et son visage, de lumière prodigieuse, épanouissait

un sourire qui courait épars delà flamme de ses dents sur les joues, les yeux clairs ouverts et les boucles à peine tenues de sa chevelure.

Comme il la préférait ainsi, en négligé! Elle n'affectait, à travers son rire ingénu, nulles belles mines persuasives ; elle ne neutralisait pas la diaphanéité sensible de sa peau sous la couche même impondérable d'une poudre et n'altérait pas, avec du rouge, la moiteur rose de ses lèvres. Il lui aurait dit son extase, volontiers, s'il eût osé, ne se doutant pas qu'en la ferveur de ses regards, satisfaite, elle avait lu.

— Eh bien, monsieur Etienne, venez-vous prendre leçon de patience et de facile humeur? Causons comme frère et sœur. Confiez-moi vos ennuis.

Etienne ne sut résister.

M"10 Duin, de phrase en phrase, l'encourageait, parfois aussi elle interrompait:

— Pauvre ami, vous avez dû souffrir. Mais poursuivez, je suis fière dèlre votre confidente.

Ah ! s'il n'avait pas pensé ce qu'il disait, Etienne pour rendre fière Mme Duin l'eût certes inventé: fière d'être sa confidente, ah oui ! et quels sourires significatifs, affolants lui étaient, pour sa peine, en récompense trop glorieuse, décernés d'instants en instants '

De fait, Mm0 Duin s'était apitoyée ; elle n'avait

guère parlé pourtant, et Etienne la quitta l'esprit singulièrement allégé. Chaque fois, dorénavant, qu'il se découvrait un chagrin, et il mettait une hâte certaine à s'en découvrir, bien vite il s'affligeait auprès d'elle, et ses afflictions peu à peu se transformaient en les motifs assurés de sa pleine félicité.

Un matin, Mme Duin s'en vint relancer Etienne Béjarric au Ministère. A la demande des femmes élégantes les portes officielles cèdent aisément. Elle fut aussitôt introduite.

— Eh quoi, madame! Vous vous êtes donné la peine?... Si vous aviez à réclamer les soins de votre trop heureux serviteur, ne pouvais-je m'informer chez vous ? Il ne fallait pas vous déranger.

— Monsieur Etienne, vous êtes en mesure de me rendre un service très important : puis-je compter sur votre bonne volonté ?

— En doutez-vous, madame ? Ce serait me faire injure. Vous savez bien que tout ce qui dépend de moi, ce à quoi mes efforts les plus persévérants peuvent tendre vous est d'avance acquis, vous appartient. Disposez de moi entièrement.

— Je n'attendais pas moins, je l'avoue, de votre sincère attachement. Voici ce qui m'amène.

Et Mrae Duin, des larmes dans la voix, — ce qui ne l'empêchait pas de sourire, — lui révéla la situation difficile où, par suite des mauvaises affaires entreprises par son mari, elle se trouvait elle-même engagée. Un seul moyen de sortir d'embarras; que M. Duin reçût une importante fourniture de bois à brûler, que le Ministère mettait en adjudication huit jours plus tard.

Elle débita sa requête d'une seule haleine, sans détour, sans hésitation, ainsi qu'une leçon qu'elle aurait apprise. Etienne était ému; sans même songer à son acte, à ses paroles, il lui pressa la main, la baisa, dégantée, respectueusement, et dit:

— ■ Comptez sur moi. Vous pouvez être tranquille.

Ils s'entretinrent quelques instants de choses diverses et banales. Elle lui fit promettre sa visite prochaine ; elle sortit.

Resté seul, il réfléchit à l'engagement qu'il avait pris. Comment pourrait-il servir la cause de M. Duin ou plutôt, le négociant ne lui inspirait aucun intérêt, de sa femme? Une adjudication, en quoi peut-on l'influencer ? Les meilleures conditions offertes en restant dans les limites d'un cahier des charges établi avec soin, assurenl seules un privilège. On ne fausse pas la justice

des concurrences publiques ; en quoi son intervention serait-elle utile?

— Et puis, ajoutait-il, Delaroque-Froubert est justement absent. Il est vrai que, sinon-, c'est lui que Mme Duin aurait sollicité. Elle est l'amie de sa mère, il n'a rien à lui refuser, et il est autrement puissant que moi ! Pourvu que ce ne soit pas encore le de Smits que concernent ces affaires-là. Je cours m'informer.

C'était M. de Smits !.. Etienne fut pris d'un courage héroïque : le Ministre, en plusieurs occasions, lui avait manifesté quelque bienveillance. Il demanda audience au Ministre. Sur le champ il fut reçu, par bonheur, car, si la chose eût été différée, probablement la belle ferveur d'audace qui l'animait aurait eu le temps de s'éteindre.

Le Ministre ne connaissait rien aux affaires intérieures de son département. Il se consacrait tout entier aux questions élevées, profondes et ardues dont il avait charge de soutenir la solution gouvernementale devant l'une et l'autre Chambres. Ses subordonnés lui préparaient jusqu'à la minutie les arguments à l'aide desquels elle triompherait, il se réservait de la parer de toute la pourpre et des joyaux d'une éloquence enflammée. Les jeux souples où se complaisent à étinceler les ressources de l'orateur véhément

ne lui gardaient aucun secret ; il évoluait à merveille parmi les chemins du pathétique, éclatait en saillies déconcertantes lorsque tentait de lui faire obstacle l'assaut acharné des interrupteurs. Il disposait a son gré de la dialeclique la plus élégante, de la force chaleureuse et de la méprisante ironie. Mais le fond des choses ne l'intéressait aucunement.

Il ne comprit pas tout d'abord de quoi Etienne l'entretenait, bien qu'il l'écoutàt avec bonhomie. — Des principes, objectait-il, s'opposaient à ce qu'il fit dévier en faveur d'un fournisseur le hasard des adjudications. — Qui, d'ailleurs poussait Béjarric à s'y intéresser?

Mais dés qu'Etienne commença le récit circonstancié de la démarche tentée, le matin même, auprès de lui :

— Qui est cette Mme Duin? demanda-t-il. Une description empressée la lui fit entrevoir

élégante, jolie, volontiers évaporée et imprudente ; il sourit, et, frappant sur l'épaule de son attaché de cabinet, il s'écria, avec le gros accent jovial du Midi :

— Bagasse, farceur! Voilà de jolies mœurs; je soupçonne votre manigance: vous favorise/ le mari pour être favorise de la belle ! Cela me va. J'aime les jeunes gens entreprenants. Voyons ce que nous pourrions faire.

178 l'ixdecis

Et il fut convenu, puisque Etienne se méfiait de ce pauvre M. de Smits, que le Ministre luimême s'emploirait. Il donna ordre que le dossier de l'adjudication lui fût remis, et il convoqua en son cabinet M. Duin, afin de s'entendre avec lui sur diverses particularités à introduire dans le cahier des charges, de façon à le mettre en état de satisfaire à toutes les exigences.

Le Ministre riait de bon cœur, Etienne se confondait en remerciements ; et, comme l'affaire avait été, grâce à son initiative, aisée à conduire, il se réjouissait d'en porter, dès le soir même, la nouvelle à Mme Duin rassurée.

Chez lui, il trouva un mot ; elle souhaitait le voir, et, pour plus de sûreté, l'attendrait ce jour même, dans sa loge, à l'Opéra. Dès qu'il eut, en hâte, dîné, il passa son habit et s'empressa.

Le spectacle commençait. La vaste salle somptueuse, les lumières baissées, tressaillait à peine de pierreries étincelant par éclairs dans l'ombre ; il se tissait au fond du silence tout juste la suprême guipure des chuchottements qui défaillent. Déjà, devant la toile, s'imposait, en une rumeur de tempête, l'éclat redoublé des cuivres sous les rafales, et un pas chancelant, épuisé, tandis que s'écarte le rideau, jetait un homme fugitif à terre, sous le frêne, éperdu : le fils de Welse,

dépossédé et maudit. La Walkyrie ! Etienne s'intéressait au drame ; l'orchestre touffu qui fait parler toutes les voix de la passion et des espaces dès les notes premières l'avait saisi. L'ardeur latente de cet amour qui se développe sans qu'on s'en doute, épanouit sa fleur triomphale, se purifie au souffle naissant, impétueux, d'un printemps enchanteur et se transfigure en un hymne d'héroïsme et de fervente volonté, tout cela, — et ces ruissellements d'harmonie où se détache comme d'unetrame mobile et nécessaire le dessin grandissant de l'action, — il s'en sentait submerger, emporté de tourbillons en tourbillons, hors de la banalité de la vie, loin de ses soins quotidiens! Ah! les petits soucis et les plaisirs futiles, les espoirs dérisoires, les déceptions, et les amours ! et les tristes amours ! — le inonde à ses yeux s'évanouissait, il s'en était arraché ! Il jouissait de la jeunesse merveilleuse, de l'ingénue beauté de toute la création ; comme, au loin, tout était terne, comme tout ici resplendissait! Où donc était la vérité ? et que serait l'homme sur terre s'il n'était enthousiaste et passionné? Etienne frémissait, Etienne rayonnait et exultait; la musique et le poème le haussaient au-dessus de lui-même, et il jouissait d'être encore seul • laiis la loge, tout palpitant et confondu!

Mais, au plus beau de son délire, tandis que

ISO l'indécis

le héros, invoquant la protection du dieu, d'une main impétueuse retire de l'arbre Tanne invincible, un bruit, derrière lui, le ramena dans le courant banal des réalités; M™6 Duin, froufroutant, et souriant, opérait, éblouissante, son entrée, suivie fidèlement de son mari et du jeune Gaétan Préviel, guindé et musqué, que la méchanceté du monde lui accordait pour amant.

Elle tendit, potelé et ferme, vers Etienne, son bras nu, dans un mouvement de grâce empressée ; elle se dit, en flatteuses paroles, contente de le voir et confuse de l'avoir fait attendre. Elle le regardait aussi, et toujours aux yeux et sur les lèvres l'ineffable clarté de son sourire chatoyait; elle le regardait tout en parlant, évaporée, et s'étonnait qu'il ne parût ni plus charmé devant elle ni à lui complaire plus zélé ! Mais l'extase d'un coup brisée prolongeait son emprise. Etienne ne renaissait pas indifférent et mondain; s'il avait osé, il eût prétexté un malaise pour sortir. La soirée s'assombrit à ses yeux. Il s'ennuyait, il fut morose.

Dès l'entr'acte, il mit au courant de ses démarches M. et Mme Duin. Celui-ci le remercia négligemment; elle avec plus de ferveur, et ses cils longs par deux fois battirent sur de brûlants l'esra]

On parla d'autres choses, et du public, et du spectacle.

— Celte musique de Wagner, dit-elle, n'est-ce pas ? parle au cœur par instants. Que de jolies mélodies elle contient, quand elle s'en donne la peine ! Monsieur Etienne, L'aimez-vous aussi ?

— Je n'en avais jamais entendu avant ce soir; elle me transporte... Je ne sais comment exprimer ce que je sens. Jamais la musique ne m'a procuré une telle émotion.

— Oh ! oh ! vous êtes artiste, je vois ! Vous vous entendrez avec notre ami M. Préviel. N'est-ce pas, Gaétan?

— Bah, vous savez, moi, je le trouve surfait, votre Wagner. Toujours dans les grands sentiments ; c'est bien facile l'héroïsme. Comme disait monsieur; — se tournant, hautain, vers Béjarric, Gaétan Préviel détachait sentencieusement les syllabes ; — cela transporte ! mais à L'examen, vous savez, cela ne résiste guère.

— Moi, avouait M. Duin, je ne comprends pas. C'est peut-être beau, mais c'est trop fort pour moi. Et puis, l'opéra sans ballet, ça me déroute.

— Ah! le ballet a du bon, certes ! Pourtant, ajoutait Préviel, il peut n'être pas indispensable. A condition, ricanait-il, quN e lasse pas

du théâtre embêtant, et qu'on ne remplace pas.

comme votre Teuton, le ballet par le raisonnement. Quand on songe qu'il n'y a pas, dans cette lourde partition, un geste, une syllabe, un accord qui ne soit motivé, prétendument, par quelque subtilité du sens : comme si la musique, je vous demande un peu, portait à réfléchir ! Que nous importe? qu'elle nous égaie ou nous attriste, à la bonne heure ! mais c'est un casse-tête chinois, ma parole ! toute votre musique allemande.

— Tu entends, bobonne. (M. Duin s'exaltait !) Tu entends : Gaétan, lui qui est un poète, pense comme moi..., et tu m'appelles Philistin ! C'est rasant toutes ces machines, je suis bien heureux que vous le lui disiez.

Etienne Béjarric, hébété, ne prenait nulle part à ce qui se passait autour de lui. Il se surprenait à maudire la sottise de ces hommes-là, qui gâtaient en se jouant le plus vif plaisir d'art qu'il eût jusqu'alors éprouvé. Il eût été bien incapable de discerner les motifs de son intime jouissance ; elle le ravissait, voilà tout, il ne tenait pas à en savoir plus long. Il s'efforçait d'être inattentif aux exclamations de M. Duin comme aux sentences de Gaétan Préviel. Mais ce jeune fat, haut et maigre, très correct, dédaigneux, et toujours occupé à assurer devant son œil gauche le monocle qu'il portait sans

cordon ou à lisser sa longue moustache fauve, ne lui inspirait qu'un mépris instinctif; à deux ou trois reprises il ne put s'empêcher de hausser les épaules. Il ne fut pas vu, heureusement. Mrae Duin ne voulait pas se laisser vaincre par les arguments mis en avant, ni, surtout, céder devant son mari :

— Cependant, insinua-t-elle, l'opinion du inonde...

— Je, vous accorde, interrompit Gaétan, je vous accorde que ces partitions sont pleines de motifs ingénieux et ravissants. Il y a, dans la Walkyrie, n'est-ce pas au second acte, celui que nous allons entendre ? un chant du printemps qui ne manque pas de délicatesse...

— Malheureusement, fit Etienne énervé, si vous aviez assisté au début du drame, vous en auriez déjà joui ; il vient au premier acte.

— Au premier acte, au premier acte, ah! vraiment, monsieur, vous croyez ? Après tout, je n'ai pas la prétention... Si vous savez mieux que moi... Il est vrai qu'à l'Opéra on a de telles habitudes! N'a-t-on pas obligé un musicien (c'esl même Wagner, autrefois, je crois), à transposer l'ordre des actes de je ne sais lequel de se:, ouvrages, de Tannhauser, peut-être ? Auraiton, pour la Walkyrie, agi de même, après sa mort?

Visiblement, le poète était vexé d'avoir été pris en défaut par un ignorant. Il lui aurait volontiers décoché, s'il l'avait trouvée, quelque sanglante épigramme. Mais il ne le connaissait pas ; où donc fréquentait ce monsieur ? Il fallait être osé pour prendre ainsi le pas sur lui, et devant la petite Mn,e Duin encore, qui était de ses succès mondains le meilleur héraut et le plus ferme répondant !

Et ce M. Béjarric ne se doutait même pas de son attentat audacieux ! 11 restait muet et immobile comme si rien de ce qui se disait ne le concernait plus, presque aussi étranger à la conversation que M. Duin, quoiqu'il n'eût pas, comme lui, l'occupation soutenue d'une salle à lorgner et d'habitués à saluer.

Gaétan Préviel se leva donc, pressa, en arrondissant le coude, l'extrémité des doigts à Mme Duin, profondément s'inclina :

— Chère amie, dit-il.

Et il sortit.

Le reste du spectacle s'écoula sans incident ; mais Etienne ne put, à cause du caquet et des interruptions ravies de sa compagne, rejoindre sa joie initiale perdue ; il demeura morne et silencieux, tandis que, brusquement, dans le silence, elle étouffait un frisson de rire qui lui moulait aux lèvres.

Au moment précis où, se détournant de sa fille dépouillée, le dieu, encore frémissant du châtiment qu'il lui inflige, gravit la roche pour y contraindre les puissances souterraines à la protéger d'un rideau de feu infranchissable aux lâches, M. Duin, satisfait, à son tour prit congé de sa femme, serra la main à Béjarric, et sortit de la loge. Il se rendait au cercle ; il n'y manquait aucune nuit, abandonnant à des amis, chaque fois qu'il s'en trouvait en leur compagnie au théâtre ou au bal, le soin de reconduire chez elle sa femme. En homme d'une éducation parfaite, il sollicitai! de chacun, au préalable, la licence d'agir à sa guise el l'assurance que, sans se gêner, on consentirait à le remplacer. L'affaire avait été traitée, cavalièrement, durant le

dernier entr'àcte; Etienne se sentit donc plus embarrassé que surpris par ce brusque départ.

Le spectacle fini, il seconda de son mieux Mmc Duin. Il lui plaça sur les épaules son manteau ; il lui tint sa lorgnette et son éventail ; il lui offrit le bras, fit appeler une voiture et s'y installa à côté d'elle. La conversation, durant le trajet, resta discrète et hésitante. Cependant, la jeune femme invita son compagnon h prendre chez elle une tasse de thé; il accepta. Ils arrivèrent ; ils avaient sonné, et, déjà, Mrae Duin était entrée dans le corridor de sa maison, quand Etienne, ayant réglé le cocher, et s'apprêtant à la suivre, la porte fut tout à coup violemment fermée, et il demeura, stupéfait, au bord du trottoir. C'était une de ces hautes portes, d'un goût récent, dont l'opaque verre dépoli qui les forme est défendu par une armature extérieure de barreaux ouvragés.

Au travers, la lueur réveillée des lampes électriques montrait, confusément, deux ombres qui se mouvaient. Soudain, un cri d'effroi fut jeté ; Etienne, ému, se précipita sur le bouton de la porte ; elle s'ouvrit ; un homme le bouscula et s'enfuit dans la rue ; il ne put entrevoir son visage. Mais, à le voir courir au ioin, sa silhouette lui rappela, aussitôt, Gaétan Préviel.

Il n'entreprit pas de le poursuivre, le plus pressé était de secourir Mme Duin.

Décontenancée, pâle, immobile, elle s'appuyait du coude à la muraille. Péniblement, avec l'aide d'Etienne, elle marcha, s'affala sur la banquette de l'ascenseur, le remerciant des yeux à peine plus que des lèvres ; enfin par sa femme de chambre portée, presque étendue, sur le divan de son salon, d'une voix expirante :

— Servez-nous vite le thé, dit-elle, et qu'il soit chaud.

Après un soupir profond, elle secoua la tète, se passa à plusieurs reprises la main sur le front, se débarrassa de son manteau, de ses gants, et, se tournant vers Etienne :

— Ah ! mon ami, quelle aventure ! soupirat-elle. J'en suis toute bouleversée.

Elle but, jusqu'au fond, renversant un peu la tête et soulevant de ses seins tendus le bord largement échancré de son corsage, par petites gorgées trois tasses pleines du breuvage fumant, puis, vers Etienne amusé qui la regardait, elle sourit, ranimée :

— Ah! comme cela me fail du bien !

Elle se leva, vint doucement vers lui, cl, les deux mains posées sur son épaule, le regardant avec tendresse au fond des yeux :

il*

— Vous êtes, ajouta-t-elle , mon sauveur. Je ne L'oublierai jamais.

Puis elle approcha de lui un siège et s'y assit.

— Il faut que je vous parle un peu de moi. Vous ne me connaissez pas encore.

Et, comme Etienne d'un geste protestait :

— Non, vous ne me connaissez pas, j'ai tant abusé de votre confiance. Rien de vous n» m'est étranger ; vous m'avez tout dit. Mais moi, vous ne me connaissez pas encore, mon ami.

— Oh, oh ! dit en riant Etienne, vous vous jugez donc bien mystérieuse. N'ètes-vous pas la plus douce, la plus affectueuse, la plus séduisante des femmes ? Vous voyez bien que je vous connais.

— Tenez, Etienne, il me déplaît que vous ayez de moi une idée inexacte ou incomplète. Etes-vous pressé de me quitter ? Non ? Eh bien, tant pis pour vous. Vous allez subir un supplice bien long ; je vais vous faire, à mon tour, mes confidences.

Etienne se déclara flatté de la confiance qu'elle lui témoignait; elle sourit encore, tout en commençant, sur un ton presque plaintif:

— Non, mon ami, non. Je ne suis point telle que vous me soupçonnez, Je désire que vous

preniez de moi meilleure opinion. Je veux que nous devenions désormais de francs, de purs amis. Il faut pour cela que vous sachiez à qui vous avez affaire, que je me découvre à vous toute entière.

N'est-ce pas ? je vous fais l'effet d'une femme futile, légère, insouciante, même un peu perfide ! Je ne suis rien moins, mon ami, que tout cela. Peut-être un peu aventureuse, admettez-le, mais rien de plus, je vous assure. Ah! je n'ignore rien de ce qui circule sur mon compte dans les salons. Je dédaigne les racontars et les bêtises malintentionnées. C'est vrai, je ne me lamente pas, je n'implore pas la commisération du monde. Je n'en ai pas moins souffert de douloureuses tortures, j'ai supporté des peines atroces. Oui ! vous avez vu à mon égard l'indifférence de M. Duin. 11 ne m'a jamais aimée, il me délaisse et il a perdu au jeu tout l'argent de ma dot. Me suis-jc jamais plainte ? je ne cherche la pitié de personne.

Le deuxième mois de mon mariage, déjà, alors que j'étais toute emplie de visions <l<> bonheur el d'amour! savez-vous ce qui m'esl advenu? Un matin, je m'éveillai an lit, surprise d'y être seule. M. Duinavait,me dit-il, quandje le revis, le soir, dû se lever «le bonne heure à cause de ses affaires. Le ton glacial qu'il prit

ne me fit pas illusion ; je ne crus pas à sa parole. Trois jours de suite le même fait se renouvela. Je résolus de le tirer au clair. Je feignis, la nuit suivante, de dormir, et je vis, à peine couché auprès de moi, M. Duin, s'étant assuré de mon sommeil qu'il jugea profond, lentement se lever, s'habiller et sortir. Depuis lors nous restons unis, en apparence, devant la société, pour échapper au scandale ; mais entre nous il n'y a rien de commun. Voilà mon bonheur conjugal.

Je sais bien qu'on me prête des amants et des amants, parbleu ! presque aussi nombreux que les astres d'une nuit d'été ! Ah ! mon ami, comme, au début, les insidieuses calomnies, à peine masquées d'une flatterie dérisoire, m'ont ulcérée, je vous le laisse à penser! Je me suis endurcie à la longue et nul ne pénètre ce que je puis éprouver. Ah ! mes nuits désormais sans sommeil — je m'endors parfois vers l'aurore, pour bien peu d'heures, hélas ! — mes nuits m'épouvantent, mes nuits m'énervent et m'excèdent, seule, rongée d'angoisses et de désirs. Oui ! on ne voit de moi que l'apparence en fête, personne ne me soupçonne, car c'est ma volonté, sinon quelques amis de choix à qui j'ai livré mon secret, et au nombre desquels je voudrais vous situer.

L'amour ! on m'en prétend friande : je ne l'ai pas même connu ; et depuis qu'il m'a désappointée, je ne l'ai jamais plus recherché. Mais à quoi tous mes efforts ont tendu, à quoi, de tout mon être, j'aspire et je tiens, c'est à l'amitié, à une amitié fervente, désintéressée, complète, à toute une vraie amitié ! Mes tentatives se sont heurtées à des incompréhensions, à des duperies, à des mensonges parfois. J'ai fait à ce petit Préviel l'honneur de le croire capahle de partager mes sentiments : ah ! comme il m'a jouée, le misérable ! comme il avait projeté de me trahir dans sa lâcheté. Ce soir même, sans votre présence et votre sang-froid, ah ! mon ami, quelle horreur ! . . .

Mme Duin étreignait la main d'Etienne ; ses yeux approfondis de crainte et de douleur accueillaient les regards inquiets du jeune homme.

— Comptez sur mon dévouement, balbutiait-il.

— J'y compte, cher Etienne, vous êtes mon ami. Le serez-vous entièrement? sans arrière pensée, sans calcul ?j'y compte, je l'avoue. Les médisances vous environneront ; serez-vous prêt à supporter bien des épigrammes ? Me trompé-je si je me le figure ? N'esl-ce pas. je n'ai point tort?

D'un élan assuré elle se tournait vers lui et ses yeux anxieux l'interrogeaient avidement :

— N'est-ce pas ? n'est-ce pas ?

— Je vous suis tout acquis. Disposez de moi à votre gré. Je vous appartiens.

— Ce Gaétan Préviel ! reprenait-elle encore. Quand il arriva du fond de l'Anjou à Paris, naïf, inhabile, inconnu, ses parents, que M. Duin avait, je ne sais où, rencontrés un jour, nous l'avaient recommandé. Nous primes soin de lui, nous finies son éducation, il y ajouta tout ce que la plus étrange fatuité lui put assurer de succès faciles et d'applaudissements intéressés. Son ambition égoïste s'est ouvert le chemin de la réputation, et, s'il m'a voulue et, j'en rougis, presque possédée malgré moi, ce n'est pas qu'il m'aimât en réalité, c'est qu'il m'estimait utile à la réussite de ses desseins. D'abord je l'avais cru simple et bon, j'en avais fait un ami. Comme d'autres, avec Mme Delaroque-Froubert, avec les Yernoust, il avait consenti à me tenir parlois compagnie la nuit, pour m1 aider à dissiper les maladives terreurs qui m'assaillent, quand je suis seule. Je ne sais trop comment il s'y est pris. Au bout d'un temps, les autres ne vinrent plus, rebutés, je l'ai compris trop laid, par ses prétentions et par sa jactance insolente. Presque chaque nuit, nous nous trouvions en tète à

l'indécis I9:î

tête ; il résolut d'en abuser, si bien que hier je me décidai enfin à lui signifier son congé. Il sortit sans me rien dire. Mais, le soir, son audace me poursuivit à l'Opéra ; votre répartie inattendue sut l'en chasser, et alors, sournois, dans ma propre maison il a couru se cacher, épiant mon retour ! Quelle inspiration m'est venue de solliciter votre société pour cette nuit, cher ami ! et de quel affreux péril votre sangfroid m'a retirée, à temps! Il m'eût violentée, je crois, sans remords, si, comme il s'y attendait sans doute, j'étais rentrée toute seule !

Cinq heures sonnaient lorsque Etienne Béjarrie, ravi de sa nuit blanche et inoccupée, sortit de chez M"" Duin. Il se sentait plus dispos qu'en y entrant. Nul subreptice espoir n'entrctenail dans son imagination une fièvre d'amour: comme il s'était mépris ! comme, à présent, il gardail à son amie, pour l'avoir si noblement détrompé, une ferveur d'estime qu'il ne portait à aucune autre personne au monde !

Ainsi, de telles femmes existe!! I : pas une amertume que la vie leur ait épargnée; de tout leur cœur attentif et généreux, elles saignent, mais elles demeurent muettes el on ne lit pas de douleur dans le sourire de leurs visages ! Déçues par l'amour à qui toutes entières elles

19't l'indécis

se sont offertes et qui les a méprisées et torturées, leur désir se console et s'épure au milieu de tendresses plus délicates si elles sont moins éperdues, moins totales. Elles renoncent ; leurs corps merveilleux se ferment et se refusent; corolles, on ne les peut cueillir, ni les effeuiller; seulement un parfum, peut-être plus immatériel, en émane, comme d'un ciel d'été clair éclôt, au matin, la fraîcheur.

Ah ! maintenant, l'indifférence universelle qu'elle l'environne, et la haine de tous ! quels chagrins qui l'assaillent, ne seraient compensés, ne seraient dissipés par la satisfaction d'être choisi en tant que confident, en tant qu'ami, par la plus infortunée, par la plus fière, par la plus exquise et la plus droite des créatures humaines ! Elle, elle ! mieux que les seins offerts aux caresses, que les lèvres pressées, que l'haleine bue et l'épuisement enchanté de tous les sens, elle l'avait envahi, transfiguré, divinisé à sa taille presque, par le don sans secret de sa personne morale !

Etienne marchait, au-devant de lui, ignorant des chemins. Il n'éprouvait pas de fatigue, il ne sentait la soif ni la faim. Il erra à l'aventure pendant deux heures. Un instant il songea à son passé , à son père égoïste qui l'oubliait, et il ricanait ; à sa sœur dont l'âme

se desséchait, et il ricanait ; à Mrae Delaroque-Froubert qui l'avait joué, et il ricanait de tous ces souvenirs.

Bien vite il les chassa pour rentrer dans le présent, savourer sa félicité, s'enorgueillir librement. Quels hommes ont connu des moments comparables aux siens, actuels ? Il prit en pitié l'humanité. Et si je songe, se disait-il, que la plupart de ceux qui l'approchent, de ceux que la beauté plus que divine d'Elizabeth surprend et captive, n'entrevoient rien de ce qu'elle est, et que pas une autre femme ne lui ressemble, ah ! vraiment, je les plains, peuventils se douter du bonheur?

Sur un banc où il s'était assis quelqu'un à son côté s'arrêta. Etienne, inconscient, hochait la tête vers l'inconnu ; ses lèvres s'agitaient et ses yeux étincelaient ; mais il ne disait rien et il ne regardait pas.

Soudain, joyeuse, une voix l'interpella :

— Etienne Béjarric !

Il fut secoué: un temps, comme s'il lui cùl fallu d'espaces supraterrestres redescendre à , l'existence, il se trouva en des régions confuses ; ce n'était plus le songe et pas encore la réalité.

— Etienne ! répéta avec plus de certitude h voix.

Ses prunelles avaient reconquis le pouvoir de voir, sa voix articulait :

— Est-ce toi ? s'écria-t-il. Est-ce toi, mon vieux Gurneau ? Ah ! dans quel moment tu m'arrives : c'est le paradis.

Il se jetèrent au cou l'un de l'autre ; ils s'embrassèrent à plusieurs reprises sur les deux joues; puis, les mains unies ils s'écartaient de toute la longueur de leurs bras, pour mieux fixement se contempler.

Soudain Jules Gurneau commença :

— Etienne, Etienne, comme tu m'as manqué longtemps ! Malgré la joie étrange où je te retrouve plongé (et je participe, sans le connaître, dès à présent, à ton bonheur,) tu es le même tout entier, je te revois comme si hier je t'avais vu !

— Et toi, mon cher Jules! Que t'est-il donc arrivé ? pourquoi as-tu disparu ? Je t'ai beaucoup cherché. Qu'étais-tu devenu ?

— Ah, moi!... — Marchons, veux-tu? Je te raconterai tout cela !

Et Jules Gurneau, doucement, de sa voix la plus simple, commença son récit :

Une lourde déception, survenue brusquement — malgré les prières de son ami, il ne consentit pas à en dévoiler la nature, — l'avait, du jour

au lendemain, déterminé, sans qu'il prît l'avis de personne, à quitter Paris. Il avait obtenu, au Comptoir d'Escompte, un congé ; bientôt il fit parvenir sa démission. Il était résolu à ne revenir jamais, à ne plus donner de ses nouvelles. Il s'enfuit, au hasard, la nuit, par la gare la plus proche; à l'aube, le train dans lequel il était monté le déposait au bord de la Maine, non loin de Château-Thierry. Toute la journée il marcha, ne s'arrètant affamé et recru qu'à la tombée du crépuscule. Déjà la fatigue, obscurément, lui enlevait un peu de sa lièvre douloureuse et irritée. Il entrevit qu'en persévérant de la même sorte quelques jours, elle ne tarderait pas, sinon à succomber, à se tasser dans le recoin engourdi de son âme où dort tout levain du passé. Il marcha, il marcha, deux jours, huit jours, douze jours pleins depuis L'aurore jusqu'au soir survenu. Mais le temps (;tail déplorable: pluies, bourrasques, une boue gluante; et sa bourse s'épuisait. 11 s'enquit d'un emploi, l'n gros fermier l'avait, en attendant mieux, hébergé, satisfail de lui voir prendre soin di' ses enfants en bas âge : il les instruisait, les amusait, les promenait. 11 séjourna auprès île lui plusieurs mois; il lit venir des livres, et se remit ;i travailler. Quand, enfin, une place de secrétaire dans la rédaction d'un journal quoti-

dien lui eut été offerte à Nancy, le fermier avec ses enfants s'opposa à son départ. Il tint bon, mais promit de revenir. La besogne ardue à laquelle il fut assujetti ne lui laissait que peu d'heures de loisir, chaque jour: il les avait employées à préparer l'examen de la licence ès-lettres. Trois mois plus tard, le grade obtenu, il s'interrogeait avec une attention sévère. Tout chagrin, tout regret étaient assoupis. L'existence qu'il s'était tracée n'était point rompue. Il avait tourné l'obstacle dont la persistance eût pu lui faire échec. Il rentrerait à Paris, sans crainte, et il pourrait y vivre désormais dans le calme du labeur repris. Quelques leçons pour assurer sa subsistance, le reste des journées dans les Bibliothèques : il se proclamait entièrement satisfait.

— Et ton fermier, interrogea Etienne, l'as-tu revu ?

— C'est ce dont-il me reste à te faire part. J'avais définitivement établi mon plan de vie. Deux conditions me manquaient encore pour le réaliser : je contenterais mon goût pourles sentiments d'amitié en te cherchant, en te retrouvant; cela n'était point malaisé. Mais un autre besoin, moins simple pour les pauvres ou ceux qu'on peut, comme moi, appeler les déclassés intellectuels, incapables de faire œuvre de leurs dix doigts ou

de se soumettre longtemps à une discipline administrative, un autre besoin me tourmentait. Si j'aime la vie paisible, je ne l'admets qu'ordonnée, régulière et tendre. Des soubresauts passionnels ne doivent pas la traverser. Elle se compléterait d'une affection solide, pure, absolue; mais à qui eussé-je proposé de partager mon intérieur et ma destinée, sans ridicule ou sans vanité ? Ah ! mon ami, quelle audace il m'a fallu ! A côté du fermier, dont je t'ai raconté l'indulgence, vivait une jeune fille, sa sœur, qui s'intéressait à mes maux et à mes labeurs. Elle avait été mon amie ; après bien des hésitations c'est à elle que je songeai. J'osai écrire, je ne fus pas rebuté. Nous sommes mariés depuis huit jours.

Etienne se réjouit du bonheur de Jules Gurneau ;puis ce fut son tour de lui confier son secret; il fut si éperdùment lyrique dans la description de Mmc Duin et de ses rapports avec elle, épurés, discrets, enthousiastes, qu'il dut paraître à son ami un peu déséquilibré ou, du moins, trop irréfléchi.

— Je me félicite, Etienne, de t'avoir rencontré en ce moment précis. Ton exaltation m'épouvante. Il sera bon que quelqu'un de plus mûr que toi i«' conseille cl le soutienne dans la crise où tu entres.

— Que veux-tu dire ?

— J'admets que M",e Elizabeth Duin mérite, sans conteste, les éloges que tu lui adresses. Il est trop sûr que tu ne vivras pas continue? ment dans le paroxysme où je te vois. Tu nous rejoindras parmi les apparences réelles, songesy bien. Pour amortir la chute, le mieux est de L'y préparer.

— Ah ! excellent Jules ! tu n'as donc pas cessé d'être le philosophe morose qui voit la vie avec tant de sagacité et tant de quiétude? Homme sans passion, d'humeur toujours égale, je t'admire et ne t'envie pas.

— Mon cher, je professe à l'égard des exaltations de la douleur et de la joie une crainte pareillement respectueuse. La jouissance en est merveilleuse et surhumaine, mais elle n'a qu'un temps, et, dès qu'on rentre, forcément, dans la vie quotidienne, le choc est trop rude ; il me serait insoutenable. Je n'oblige personne à sentir comme moi. J'assiste à trop de délires pour ne pas éviter d'y être à mon tour entraîné. Je domine mes aspirations, je règne sur mes faiblesses, et je les régis à mon gré. Quand ceux que j'aime sont pris de vertige et tombent du faite auxquels ils rêvaient follement d'atteindre, je me trouve là, les bras ouverts, je les reçois et je les réconforte.

— Et moi, je n'aurai pas recours à ton assistance, va! Ah! il faut que tu connaisses Elisabeth! tu ne te doutes pas...

— Bien entendu. Mais il se fait tard, je te quitte, nies élèves m'attendent. Si tu n'as rien de mieux à faire ce soir, ma femme et moi nous t'attendrons après dîner. Est-ce dit ?

Etienne, ayant promis, se dirigea en flânant vers le Ministère. Les cartons verts enfermaient moins d'ennui; les paperasses émettaient en les remuant une poussière ensoleillée ; les mois y transformaient leur signification apparente jusqu'à se presser, émus, par guirlandes d'hommage autour du front jeune partout apparaissanl de l'adorée Elizabeth. Etienne rêvassait, rêvassait, Les coudes sur son bureau, et, si, malencontreusement, on l'eût, ce jour-là, chargé d'une besogne délicate et minutieuse, il L'eût, tant il était absorbé, entremêlée sans doute par places, inconscient, des Louanges de son amie.

La rencontre de Gurneau que, pendant deux années, il s'était promise, l'occupait beaucoup moins. 11 L'avait jugé, passé les premiers motnent d'expansion, si froid, si réservé, que les

souvenirs anciens de son affection en apparaissaient eux-mêmes décolorés, prêts a se flétrir,

a se défeuiller l'un après Tant re.

La soirée néanmoins s'écoula au milieu de la plus sûre cordialité. Mme Louise Marie Gurneau accueillit l'ami ancien de son mari avec une simplicité charmante. L'atmosphère était douce, cordiale, chaude. Etienne s'y complut, et se promit de souvent revenir. Le jeune professeur parlait, ainsi qu'il avait autrefois parlé ; son âme ni son esprit ne s'étaient, que par un penchant à plus de tendresse, modifiés. Ses dissertations bues par sa femme, qui poursuivait des travaux d'aiguille, débouchait une canette de bonne bière mousseuse, ou passait les cigarettes tout en l'écoutant, assouplies dans l'énoncé moins brutal de ses paradoxes favoris, s'achevaient volontiers à présent avec un sourire, et il la regardait amoureusement dans les yeux et il y puisait avec certitude une approbation de toutes ses idées.

Souvent, dès lors, Etienne Béjarric prit l'habitude, après son diner, de passer quelques heures à ce foyer tranquille, avant de se rendre, émerveillé, le cœur en joie, auprès de son Elizabeth chez qui, le plus souvent, il demeurait jusqu'au matin.

Pas une fois, M. Duin ne s'y montra. Plus jamais elle ne lui parla de lui. Il avait obtenu, au Ministère, la faveur sollicitée. Ses affaires s'en

trouvaient améliorées. Il en avait exprimé à Etienne sa satisfaction et sa gratitude, correctement, sur une carte de visite. Il jouait, au Cercle.

Souvent Mrae Vernoust, que son mari aussi certains soirs accompagnait, partageait avec Béjarric le plaisir de faire oublier à Mme Duin ses chagrins. C'était une femme fort jolie, ainsi que sa grande amie, simple et franche dès qu'elle ne figurait pas, pour le monde. D'un esprit relativement cultivé, sans affectation de pédanterie, très gaie et insouciante, elle cachait sous des dehors légers une profonde et sûre bonté. Vite elle acquit l'estime et la considération d'Etienne ; bientôt il la respecta. De son côté, elle s'aperçut aisément de la tendresse qu'Etienne portait à Elizabclh, et ses efforts, et ses discours et ses gestes l'approuvaient, l'encourageaient.

Quant à M. Orner Vernoust, fabricant de verbis réputé justement, c'était un brave garçon jovial, rond d'esprit et d'attitude, insignifiant, que sa femme à son gré dirigeait en se jouant, pour son bien.

I i'-s nuits s'écoulaienl sans ennui. Autour de la table à thé, c'étaienl des causeries fines, sincères, émues, des jeux tranquilles et des rires. Parfois M. Vernoust, dune voix de ténor trem-

•20 i l'indécis

blant, détaillait quelque romance de Gounod ou de Massenet ; Mmc Duin exécutait sur le piano une valse brillante, qu'Etienne dansait avec M"ie Vernoust,

Les deux amies entreprirent de lui communiquer le secret de leur langage convenu. Elles s'impatientaient à ses hésitations, à ses bévues; elles lui serinaient des exemples, l'embrouillaient en des lacis de syllabes compliquées, s'amusaient en l'amusant. Mais il ne fut pas long à pénétrer le mystère, et bientôt tous les trois ensemble ne s'entretinrent plus autrement. M. Vernoust s'étonnait des progrès rapides du jeune homme, car sa femme avait bien eu soin de ne consentir à feindre de lui enseigner son jargon, sur sa demande réitérée, qu'après s'être suffisamment assurée de son incapacité à jamais le comprendre : au bout d'une semaine d'assiduité, il y avait renoncé.

Etienne décida M'"e Duin à connaître les Gurneau. Ils lui plurent, elle les admit dans son intimité. Elle dîna chez eux, ils vinrent chez elle librement, s'y rencontrèrent avecMme Vernoust.

Gaétan Préviel courtisait ailleurs le succès, si bien qu'il fut loisible à la médisance publique de renouveler bientôtà l'égard deM"'eDuin ses insinualions perfides.

L'été survint de bonne heure, une chaleur égale et paisible, sans grand vent et sans orages. Avant même que fussent courus à Longchamp le Grand Prix de Paris, le prix du Jockey Club à Chantilly et le Grand Steeple d'Auteuil, beaucoup de personnes de la meilleure compagnie s'étaient hâtées vers les villégiatures, qui sur les lacs de Suisse, qui aux plages de la mer, quelques-uns abord de leurs yachts le long des côtes de la Manche ou de l'Océan,

M. et M'" Vernoust possédaient, vers l'extrémité de Dinard, devant l'anse de Saint-Enogat, un fastueux chalet que jamais encore, bien qu'il fût bâti el aménagé depuis longtemps, ils n'avaient eux-mêmes habiles ; ils le louaient d'ordinaire pour la saison à une famille

anglaise. Ils s'y installèrent dans les premiers jours de juin, et ils invitèrent quelques amis à y partager leur solitude.

M. Duin ne tarda pas à arriver avec sa femme. — Par malheur, les circonstances, racontait-il, l'obligeaient à ne pas s'éloigner, cette année, de ses affaires. 'Elles exigeaient sa présence continuelle, des soins incessants. Il le regrettait: le séjour était délicieux, à Dinard, l'air sain et réconfortant, le spectacle delà mer admirable, la société qu'on y fréquentait vraiment charmante ; mais ce serait une folie dejouir de tous ces bienfaits qu'il avait la satisfaction de voir assurés à son Elizabeth. Quant à lui, à son corps défendant, il fallait bien qu'il s'en privât: ce serait s'exposer de gaîté de cœur à de trop grands risques !

Et, après être demeuré trois jours, il partit.

Que son départ, en dépit des protestations de chacun, fût, en réalité, pénible, les deux amies n'en restèrent pas longtemps inconsolables. Elles l'eurent bientôt oublié, et, si MmeDuin encore parlait de lui parfois, elle n'hésitait pas à s'avouer plutôt soulagée par son éloignement.

D'heure en heure, on eût cru que l'incompatibilité s'épaississait entre les deux époux, plus lourde et plus insupportable.

M"' Yernoust se délectait de symptômes évi-

dents dont la fréquence encourageait les desseins secrets qu'elle avait commencé à former, mais elle se gardait encore, par prudence, d'y faire la moindre allusion.

Quant à M. Vernoust, que tel ou tel lui tint compagnie a la pêche ou au tir aux pigeons, pourvu qu'on ne le laissât point seul, il se souciait peu que ce fût l'un ou l'autre. En particulier, pour M. Duin, Mme Vernoust ne lui avait pas caché le peu d'estime dont elle le jugeait digne; il s'en était docilement désaffectionné et il se passait de lui sans regrets.

Pendant plus de quinze jours, les deux amies toutes seules coururent les grèves et les rochers. Des après-midi lassantes, elles les passèrent assises à l'ombre dans quelque anfractuosité au fond des grèves, tandis que devant elles sur le sable des groupes se divertissaient au jeu du croquet ou se bousculaient et criaient à se relancer le foot-ball. De la pointe qui fait face, au delà de la Rance et de la rade, aux majestueux remparts derrière lesquels se pressent les toits de Sain L- Malo, étages, comme pour laisser place, tant l'espace y est restreint, au clair essor de la flèche de son église, elles parcoururenl lout le pays, les avenues bordées par les jardins des villas où poussent, sous un climal tranquille, figuiers, myrtes et alors, les phi ni es des régions chaudes,

jusqu'à la pointe de la Vicomte vers le fond de l'estuaire d'où on le voit s'ouvrir sur la mer et sur les îles, et, d'autre part, jusqu'au Décollé si étrangement hasardé parmi les flots et même jusqu'au promontoire plus haut de la Garde Guérin dont la base frémit sous l'assaut des lames qu'elle disjoint écumeuses ou éparpille en poussières d'embrun.

Parfois elles traversèrent. Des embarcations à voiles blanches tendues passaient auprès d'elles ; un matin la nuée noire de sept ou huit torpilleurs s'échappa sous leurs regards. La Manche était riante et, au loin, silencieuse, elle chatoyait dans le soleil. On abordait sous la tour sourcilleuse de Solidor, à Saint-Servan ; on se hâtait au long des bassins vers le Sillon, ou on les coupait par le Pont Roulant. Elles préféraient ce passage un peu plus long à celui qui aboutit, tout de suite, dans Saint-Malo même, à Tentrée du port. Elles parcouraient les remparts célèbres, s'arrètant tour à tour à la vue du fleuve, de la mer et de la ville, aux fonds délicieux de végétations qui bordent les rives, aux récifs et aux îlots de qui l'éclat scintillant pare les ilôts qui les entourent, aux maisons vieilles et pittoresques, carrées, massives, qui furent aux temps passés tout l'orgueil des armateurs. Elles descendaient à la grève, elles montaient

sur le Grand Bé où des touristes défilaient autour de la tombe de Chateaubriand, s'engageaient, à marée basse, jusqu'au fort du Petit Bé, et, s'en revenant vers les tours de la Générale et de Quiquengrogne selon le lacis des rues escarpées, entraient un instant à la cathédrale ou chez quelque commerçant installé dans une boutique sombre au rez-de-chaussée des demeures historiques.

L'existence libre parut aux deux amies toute neuve. Elles se dégageaient du monde qui les avait jusque-là enserrées d'obligations et de plaisirs contraints. Elles évitèrent le Casino et les fêtes. Elles se suffisaient à elles-mêmes. C'était, au reste, entre elles une expansion continue de leurs sentiments les plus intimes; elles se pénétraient, elles vivaient l'une toute mêlée à l'autre, sans défiance et sans apprêt. Cependant, quand Mmn Vernoust cherchait les confidences de M'"e Duin au sujet d'Etienne Béjarric, le silence succédait vite à des soupirs mal étouffés. Soit qu'elle ne se rendît pas, de L'espèce d'affection qu'elle lui portait, un compte suffisamment certain, soit qu'elle tentât dans son cœur d'en entraver les progrès, la rieuse, volontiers babillarde, devenu il soudain taciturne, chagrine, impénétrable, el son amie n'était plus sûre de la comprendre.

MmeVernoust décida à séjourner quinze jours, auprès d'elle, Jules et Louise-Marie Gurneau. Elle confia au jeune professeur les doutes qu'elle concevait. Il promit en souriant de les dissiper bientôt.

Des excursions furent organisées. M. Yernoust qui poursuivait au Tir aux Pigeons des succès quotidiens, s'excusa. M,ne Duin fut enchantée. Mme Gurneau jamais n'avait rien vu d'aussi beau, et, dès qu'elle était auprès de son mari, sur son visage ravonnait un bonheur confiant. Celui-ci était satisfait d'exercer, disaitil, à l'air salin, la souplesse de ses poumons dont la ville avait encrassé les rouages ; et M"10 Vernoust enfin s'enthousiasmait toujours de tout déplacement.

Ils remontèrent par une matinée magnifique le cours changeant de la Rance jusque sous le viaduc de Dinan. Ils passèrent une journée dans le bois de Pontual et à Pleurtuit. Des embarcations légères les portèrent à Cézembre, aux Hébihens, àSaint-Jacut-de-la-Mer et à Saint-Cast ; ils projetèrent une promenade au fort de la Latte, au cap Fréhel dont chaque soir le phare étendaitjusqu'à eux l'éclair intermittent de ses puissants rayons ; ils songèrent aux îles Normandes, un paquebot accomplit, chaque semaine, trois traversées régulières de Saint-Malo à Saint-Hélier ;

on peut en revenir par Granville et cela forme un petit voyage délicieux.

Le temps manqua. Les Gurneau étaient partis avant qu'on eût trouvé le loisir de s'embarquer.

De toutes les promenades un peu lointaines et qui imposent d'être absents plus d'un jour, une seule s'organisa et, encore, par hasard. Comme tous montaient à bicyclette, de grand matin ils pédalaient entre Saint-Malo et Paramé et Rothéneuf, s'arrêtant «à peine de plage en plage et repartant tout aussitôt. A Cancale ils déjeunèrent, puis résolurent de pousser plus loin. La journée n'était point trop chaude, une brise douce soufflait de la mer. Ils gagnèrent Saint-Mêloir-des-Ondes d'où devant eux ils virent s'étendre, séduisante aux cyclistes, la plaine que dominent seule au loin les hautes tours carrées de la vaste église Saint-Samson sur le Mont-Dol-en-Bretagne. Ils y parvinrent, harassés, à la tombée du soir et ils y passèrent la nuit. Le lendemain, si une pluie fine ne s'en fût venue avec persistance contrarier leurs plans nouveaux, ils se seraient dirigés vers le Mont-Saint-Michel, mais, de peur d'être maltraités par la bourrasque, ils prirent le train et ils rentrèrent à Dinard.

Gurneau se souvenail assez d'avoir acquis la

confiance de Mme Duin pour ne pas la compromettre en s'en venant de lui-même au-devant de ses préoccupations secrètes. Il lui parlait de mille choses étrangères, de tout ce dont ils vivaient environnés, des paysages, des fleurs et de la mer. Il lui narrait les prouesses des plus illustres navigateurs malouins, il lui fit lire les tomes, emplis d'une pétulance sentimentale si rêveuse, par quoi débutent les Mémoires cV Outre- Tombe. Elle voulait connaître le château de Combourg, avec son étang et la lande des pierres druidiques, mais il ne put l'y conduire ; elle n'y alla que plus tard.

Bientôt, vis-à-vis de lui seul, sa volonté se détendit. Elle s'informa d'Etienne Béjarric. Il errait, languissant, à Paris, de sa demeure au Ministère. Il avait compté la rejoindre à Dinard durant une semaine ou deux. Elle se récria et lui écrivit pour le lui défendre. Une correspondance entre eux s'établit, d'un ton extrêmement tendre, encore qu'elle affectât chez lui beaucoup de réserve et chez elle de la sévérité.

Gurneau assistait, satisfait, à la résistance énervée de M"10 Duin. Peu à peu, en se gardant de jamais l'exhorter, il lui raconta des cas de divorces qu'il connaissait: les époux séparés avaient trouvé chacun le bonheur en des voies différentes, et la rumeur publique, à peine un

moment soulevée, s'était promptement tue à leur égard. Elle avait peur ; elle hésitait; mais elle ne disait plus non.

Au fond, le mobile de son incertitude, que Gurneau ne parvint pas à découvrir, provenait d'une très scrupuleuse délicatesse : M. Duin, après l'avoir laissée, avait joué et perdu sa dot; n'aurait-il pas, devant le tribunal, à rendre compte de son emploi? Il ne lui demeurait pour son mari aucune autre compassion, elle se serait méprisée de devenir l'occasion et l'agent de son déshonneur total.

A la veille de rentrer à Paris, Gurneau informa M'"° Vernoust de l'état d'esprit où il avait amené son amie et il ne lui cacha pas qu'un point obscur persistait que sa clairvoyance n'avait pu pénétrer. M'"e Vernoust poursuivit l'œuvre commencée. Elle soupçonna bientôt l'obstacle, car, depuis des années, M"10 Duin lui avait confessé la perte de sa fortune. Tous ses soins portèrent dès lors sur cette difficulté et elle entrevit l'instant d'en triompher.

Un soir, M""' Duin ne pu l plus se maîtriser; elle éclata en sanglots et, penchée sur l'épaule de son amie :

— Oui, balbuliail-cllo. oui, je l'aime ! .!<> le sens bien, j'ai beau Lutter contre toi, contre ce

bon Gurneau. J'aime Etienne. C'est plus fort que moi. Que faut-il donc que je fasse ?

Au front, dévotieusement, Mme Vernoust lui posa un long baiser.

— Remets-t'en, de toutes craintes, sur mon amitié. Nous viendrons à bout de ta propre opposition. Crois-tu, si ton mari avait contre toi les mêmes griefs que tu peux lui reprocher, qu'il eût attendu, lui, aussi patiemment? Notre voisin d'ici, M. Perchenne-Dubois, l'avocat illustre, que j'ai consulté, m'a donné tous apaisements. Nous Tirons visiter ensemble dès demain, et, dans un an, au plus tard, nous te saluerons Béjarric.

Mtne Duin sourit à travers ses larmes, serra la main à son amie, et ne répondit rien. Le lendemain, conseillée par l'avocat, elle adressa à son mari une lettre qui l'avertissait de sa décision. M. Duin n'objecta rien. Les procédures furent engagées.

Etienne Béjarric ne quitta pas Paris, cet été. Mme Duin lui avait interdit de la rejoindre à Dinard. Pour quelle raison ? jamais aucune des lettres qu'elle lui écrivait chaque semaine ne daignait répondre à cette question. Celait de courts billets le rassurant sur l'état de sa santé, lui affirmant qu'elle conservait des heures

l'indécis 21b

écoulées auprès de lui un souvenir inoubliable et se terminant toujours par la même formule : « Au nom de notre sainte et pure amitié, je vous en conjure, cher Etienne, ne venez pas à Dinard ! »

Il lui répondait par quatre, six et parfois huit pages d'une prose serrée, pathétique, éperdue. Il déplorait d'être tenu à l'écart ; il se faisait humble et suppliant ; il lui criait son affection fervente et que, loin d'elle, il ne pourrait longtemps supporter l'existence ; il ne vivait plus que pour elle, sans doute respectueux et déférent, puisqu'elle l'exigeait, et sans espoir ! mais que, du moins, elle l'autorisât à s'enivrer de sa vue, du son de sa voix, du parfum de sa présence. Elle restait inflexible et n'expliquait pas sa rigueur.

Etienne se désolait. Les soupçons le longeaient, quoique lui-même les sentît injustes. Elle ne voyait personne à Dinard, elle ne se rapprochait pas de son mari puisque, à peine installé chez les Vernoust, il en était reparti. M. Vernoust, en vérité, n'était guère séduisant, elle le raillait si volontiers avec son amie, et même en sa présence !

Gurneau, a sou retour, lui avail décrit la vie Qu'elle menait là-bas: des promenades, une rêverie sur la terrasse du chalet, des catise-

ries, mais pas la moindre prétention coquette, pas un souci mondain. Et Gurneau se riait des terreurs, des doutes d'Etienne ; il haussait les épaules, il lui disait : — Espère ! Des amis travaillent pour toi. Je ne puis, pour le moment, te révéler davantage. — Comment concilier cette déclaration réitérée avec la froideur chaque fois plus certaine dont les lettres de M me Duin témoignaient ?

S'il eût osé, il se serait évadé, il aurait épié en cachette la contenance, les gestes, les attitudes d'Elizabeth ; mais si elle l'avait découvert, n'était-ce se perdre à jamais, se ruiner dans sa confiance, dans son affection? Gurneau l'exhortait, l'air entendu, à la patience ; la prudence ordonnait d'attendre; octobre n'était pas si loin, et Mme Duin lui serait rendue.

Un jour, il dînait chez sa sœur. Souvent il passait avec elle les soirées afin de ne pas créer, par trop d'assiduité, une gêne au jeune ménage de Gurneau. Delaroque-Froubert, incidemment, comme d'un bruit de notoriété publique, soudain, distrait, parla :

— Ce brave Duin ! tout le monde autour de lui s'entretient de son prochain divorce. On croirait qu'il ne s'en doute pas. 11 reste plus impassible qu'un bloc de marbre.

Etienne se sentit pris d'un étourdissement. Il se leva, prétexta une indisposition subile, et sortit. L'air qu'il respira envahit joyeux ses poumons. Du café le. plus proche il écrivit un hymne d'orgueil et d'amour, un chant triomphal qu'il glissa aussitôt à la poste. Deux jours après Mme Duin lui répondait. Elle confessait la vérité ; elle se trouvait contrainte de se séparer légalement d'un mari qu'elle ne pouvait plus longtemps supporter; mais il lui fallait être prudente, éviter tout ce qui éveillerait le moindre soupçon contre elle ; ne fréquenter sagement que des femmes ou de vieux amis de sa famille. M. Duin, elle le connaissait, saisirait le moindre pi (texte pour retarder, embarrasser, compliquer des formalités qui, d'elles-mêmes, ne se présentent que déjà trop délicates et trop lentes. Leur intérêt à tous deux leur dictait, en vue d'atteindre au succès qu'elle poursuivait, une résignation complète, qui servirait leurs espérances.

Etienne se soumit. Il alla trouver Gurneau, jui déjà savait tout. Cependant il n'avait condescendu à l'avertir plus tôt, de crainte que VI"10 Duin n'cùi pas arrêté sa résolution assez larme, ou (|u'elle se ravisai. Maintenant il se •«jouissait de voir réussir un dessein qu'il s'étail Bgénié à déterminer en elle, des qu'il la vil la

218 l'indkcis

première fois ; il n'avait en vue que le bonheur de son ami qu'elle était faite pour assurer, que, bientôt, elle assurerait en dépit des délais considérables imposés par la procédure à l'aboutissement des divorces, même lorsqu'aucune difficulté n'a surgi, — et puis, il faut toujours compter dix mois à dater du divorce prononcé pour que la'loi permette à la femme de contracter un nouveau mariage.

Des alternatives de joie et de désespoir, une impatience soudaine à quoi succédaient de longues lassitudes, un effroi de désobliger Mme Duin et l'épouvante de ne plus la voir avant longtemps, par mesure de précaution, possédaient presque à la fois lame d'Etienne Béjarric. Il rechercha les distractions ; il fréquentait, le soir, les musichalls où ses éclats de gaîté bruyante inquiétaient, par des disparates insaisissables, la veulerie facile des femmes à qui il payait à boire. Il fut empressé, jovial, serviable auprès de Mrae Gurneau, de qui la docilité conjugale lui avait, jusque-là, fort déplu.

Il dînait chez sa sœur plusieurs fois par semaine, et il y demeurait jusqu'après minuit. Même il lui arriva d'assister à des soirées conviées, qu'auparavant il évitait avec grand soin.

On y faisait de la musique. Une vieille amie

Mme d'Esterneuil, consentait à tenir le piano et à régler les chœurs. Ils se composaient de voix de jeunes filles, suraiguës, aigres, hasardeuses, que soutenaient le contralto de Lucie et la basse profonde d'Emile Delaroque-Froubert.

Etienne Béjarric s'essaya volontiers à tenir sa partie dans le concert. La pureté de son organe de baryton atteignant des notes élevées émerveilla l'assistance. Il cultiva le chant, il prit des leçons ; de semaine en semaine, son talent se développa, il se rendit indispensable, fut choyé par toutes les dames présentes, et il connut, de la sorte, des heures qu'il estima bienheureuses.

Après les chœurs, plusieurs des jeunes filles se plaisaient à montrer avec grâce leurs talents spéciaux.

lue belge, dont la diction soigneuse, en insistant, neutralisait la pâteuse rocaille de son accent national, Bertha Van Beveren, déclamait avec régularité les imprécations de Camille et le songe d'Atlialie. Elle se destinait aux classes du Conservatoire. Déjà ses succès dans les salons lui garantissaient un avenir glorieux; plus d'une <lc ses compatriotes a triomphé sur les grandes scènes parisiennes el jusqu'à la Comédie Française. Seule l'exceptionnelle exiguïté de sa taille «mi i pu faire redouter pour elle un échec,

220 l'ixdécis

Aline Ouenost, sous sa chevelure rousse massée à la diable, se trémoussait à faire étinceler, au piano, le dessin émouvant des valses de Chopin.

Une mince fille d'Albion, d'une peau dont elle aimait découvrir, à ses épaules nues, la blancheur souriante et nacrée, miss Deborah Eggerton, levait, sentimentale, de bleus regards sous ses longs cils, tandis qu'elle égrenait, s'accompagnant sur la harpe, les plaintives paroles des Mélodies Irlandaises de Thomas Moore, mises en musique par Sir John Stevenson. Elle appartenait à une famille de riches propriétaires dans le comté de Durham, dont plusieurs membres s'étaient jadis illustrés aux conseils des Rois ou au Parlement. Orpheline elle était venue passer quelques années, seule, sur le Continent afin de s'y perfectionner dans la pratique des arts, musique, peinture, sculpture, qu'elle cultivait tous avec un charme égal. Son étrangeté intéressait Etienne ; il causait avec elle, bien souvent, de l'Italie qu'elle adorait pour l'avoir longuement parcourue, de la Grèce et de l'Asie Mineure où elle eût voulu vivre, de l'Angleterre dont son patriotisme ingénu vantait, d'un élan enthousiaste, la supériorité morale, industrielle et politique ainsi que l'agrément familial,

Les autres jeunes filles là réunies, plus simples de paroles et de costume, dissimulaient, sournoises, une plus insidieuse coquetterie. Etienne s'en apercevait bien, et il flattait d'éloges à peine contenus, en souriant, leurs prétentions qui l'amusaient.

Mais toujours et partout c'était à M"lc Duin qu'il songeait. Aucune ne lui était comparable, elle ne désertait nulle part sa mémoire. Il tenait enfermé sous les paupières le feu de ses prunelles vives ; sa voix chantait, et il l'adorait. Quand elle fut revenue de Bretagne, la vue réelle de son idole ne l'emplit pas de plus de joie extasiée. Au surplus elle exigea que restassent rares les rencontres. Elle ne souffrit pas qu'il vînt la visiter, sinon à ses jours de réception, quand elle avait du inonde ; aux dîners où elle le conviait, les Vernoust, les Gurneau étaient présents et elle lui imposait de s'en aller, le soir, en même temps qu'eux. Elle redoutait un espionnage, qu'elle avait résolu de déjouer. D'ailleurs l'affaire suivait son cours. La tentative de conciliation, tentée aux ((Mines de la loi, avait échoué : M. Duin subissait la venue des événements; la libération s'annonçait aussi prochaine que possible.

Déjà, si M Duin songeait à L'avenir, Etienne

de son coté en désespérait. 1! a'ignorail pas

que Mme Duin n'apporterait au ménage que des ressources insignifiantes ; ce qu'il gagnait au Ministère restait encore dérisoire. Delaroque- Froubert lui laissait espérer une augmentation certaine, mais quand même elle serait acquise, ses appointements ne suffiraient pas, joints aux maigres revenus de sa femme, pour assurer leur train de maison. A quoi se résoudre? Etienne avait fait à son père l'aveu de ce réciproque amour ; il lui prôna la grandeur des sacrifices à quoi Mme Duin consentait en sa faveur ; il exalta son bonheur futur, la tranquillité bienveillante et désormais assurée où ses jours s'écouleraient, la joie absolue de son âme.

Il ne reçut pas de réponse. Béjarric l'entretenait des difficultés de son jardinage et de la solitude studieuse de sa vieillesse ; jamais il n'effleurait d'autres considérations.

Etienne se fit pressant, exposa la détresse où se débattraient les premiers ans de son ménage : elle ne devait être que momentanée ; parla patience il obtiendrait bientôt des emplois rémunérateurs. Si son père accourait à son aide, ainsi qu'il en nourrissait le sûr espoir, si son père lui avançait avec toutes les garanties légitimes une somme qui lui serait en peu de temps restituée, il ne demandait pas davantage, sa

félicité serait complète; Elizabeth et lui, Etienne, lui en garderaient une gratitude éternelle.

Béjarric affecta de ne pas avoir reçu cette supplique de son fils ; jamais il n'y fit allusion.

N'importe ! Etienne était déterminé, cette fois, sans faiblesse. Il chercherait des occupations en dehors des heures de son bureau ; peut-être rencontrerait-il un hasard bienfaisant ? Maintenant il se sentait rompu à la pratique des affaires, il serait fort de l'appui que la plupart de ses chefs ne pourraient lui refuser; il se débattrait, et il vaincrait.

Enfin — suprême espoir — bien qu'il eût rougi d'apparaître indélicat, il ferait appel, s'il était nécessaire, à la bienveillance de son grandoncle et de sa grand'tante, M. et Mme Delanouze. Ceux-ci ne se doutaient pas de l'état réel de ses affaires, sans quoi d'eux-mêmes ils fussent venus à son secours. Mais, justement, ils se montraient à son égard si généreux dans les occasions difficiles, qu'il lui répugnait de les implorer, étant trop assuré de les fléchir.

Et puis, comment les satisfaire, à préseul ? S'improviser photographe professionnel, coin me il l'eussent tant aimé, la tentative était-elle, possible? Un tel métier conviendrait-il aux scrupules ei aux habitudes mondaines d'Elizabeth ? ne trouverait-elle, à l'envisager, une

■22 i- L'INDÉCIS

déchéance qu'il désirait lui épargner? enfin, la nécessité d'un temps infini d'études et d'apprentissage, à défaut d'objections plus puissantes, suffisait à le décourager d'aborder cette carrière.

Encore qu'elle eût réglé, selon les plus strictes convenances, les relations à entretenir, durant le cours de son procès, avec Etienne Béjarrie, parfois, en cachette de son avocat, Elizabeth Duin se laissait aller à son penchant naturel ; elle se permit des escapades. Des billets dune écriture trop mal contrefaite pour qu'il put concevoir le moindre doute sur leur provenance, convièrent Etienne successivement à passer la journée « avec une amie qui l'attendait » dans le Grand Parc d'Ermenonville, au bord de l'étang de Pierrefonds, à Dampierre, ou sous la forteresse en ruines de( lhâteau-Gaillard,au Petit- Andely. Les dimanches d'octobre s'écoulèrenl ainsi, discrets et doux, sous les frondaisons rousses qu'agile le vent, auprès des eaux alan-

guies par la montée vaporeuse des brumes, s'étirant lentes vers le ciel lucide.

La promenade se prolongeait sous les allées sylvestres ; des feuilles tourbillonnaient au loin devant eux ; ils en foulaient sous leurs pas l'entassement épais et bruissant ; et leurs yeux anxieux de fiancés prudents suivaient, vers les fonds, se dissoudre, aux approches de l'hiver, la trame jadis verdoyante des buissons touffus. Bras à bras ils se serraient ; par intervalles, s'arrêtant, ils se tournaient l'un vers l'autre, et s'embrassaient éperdûment. comme pour contenir, de toute la force de leurs lèvres et de leurs poitrines unies, la chaleur de leurs rêves couvée par le printemps.

A mesure que s'écourtait la durée des jours et que la fraîcheur de la saison pénétrait davantage, leurs rendez-vous dont, en présence des plus intimes, ils s'étaient, jusque là, gardés de souffler mot, par le relâchement qu'une habitude sans trouble crée forcément, perdirent en précaution ce qu'ils conquirent de fréquence et de facilité. Ils se succédèrent dans la plus proche banlieue, sur la terrasse de Saint-Germain, dans les bois de Bellevue, aux bords de la Marne, à Nogent, ou au Parc de Saint-Maur. Etienne y accourait, d'une ardeur jamais lasse, et son amour s'épanchait en un flux brûlant de

i. ixni'Cis

paroles, en une abondance empressée de caresses et de soins auxquels Elizabeth, toute émue et enchantée qu'elle s'en trouvât, opposait une sérénité tendre et un inflexible sang- froid. Leur tête-à-tête frémissant et radieux ne s'autorisait, dans la solitude, aucune entreprise au delà des plus menues faveurs des regards et des mains qui s'enlaçaient ; une chasteté constante dominait leurs rapports.

Un jour, une voiture automobile sur la route s'incurvant, selon la rive du lac, de Saint-Gratien à Enghien passant en éclair bruyant, les frôla presque. Mme Duin, dans une lueur, crut reconnaître, malgré les lunettes spéciales et un masque au visage, celui qui se prévalait encore d'être son mari. Une épouvante la gagna : s'il allait se servir de telles apparences pour prolonger le procès, en retarder, en fausser l'issue? Etienne tenta de la rassurer : que c'eût été M. Duin, il n'aurait pu les voir, la nuit était lombée, il avait passé vite, et puis, comment se serait-elle assurée qu'en effet ce fût lui? Sous le déguisement fantasque des chauffeurs, tous les (rails de la figure disparaissent, les formes sont dissimulées, les expressions mortes. Sa peur, sans motif, naissait d'une suggestion involontaire de son esprit, il n'y avait pas lien de s'inquiéter.

Bien que, en effet, par la suite, cette rencontre sans doute imaginaire ne produisît aucune conséquence, Mme Duin, saisie d'angoisse, se refusa à recommencer à l'avenir de si périlleuses promenades ; elle rétablit impérieusement dans leurs relations une discipline de prudence. Elle n'admit plus Etienne à la voir sinon à des jours publics et dans des circonstances mondaines.

La mélancolie qu'un instant avaient dissipée ces petites félicités clandestines, s'abattit sur lui plus pesante et plus morne. Chez lui il s'ennuyait; il s'ennuyait au Ministère ; il s'ennuyait chez ses amis et chez sa sœur, sauf par les courtes soirées où le distrayaient les moments ingénus d'une musique innocente ou de paisibles flirts.

Un matin, il s'apprêtait à sortir. On heurta à la porte; il ouvrit, et sa surprise fut étrange de se trouver en face de son père.

— Vous ici ? s'écria-t-il, et sans avoir prévenu ? J'ai vu hier Lucie, elle ne savait pas...

— Non, je nie suis décidé au dernier moment. Je descends du train.

— Vous logez chez moi ? Nous nous arrangerons.

— Non, non. J'ai retenu une chambre à

l'hôtel ; j'y ai déposé mon bagage. Et je me suis hâté pour te rencontrer avant ton Ministère. Tu te portes bien ? — Lucie? — Ah ! tant mieux. Pour moi, ma santé n'a jamais été plus satisfaisante, l'appétit m'est revenu avec la bonne humeur.

— Père, j'en suis ravi. Et nous allons nous voir un peu, pendant votre séjour à Paris, causer, nous retremper dans une familiarité affectueuse, n'est-ce pas ? Vous devez le désirer, comme je le désire ?

— Eh, sans doute.

Il se faisait tard ; mais Béjarric ne pouvait accompagner son fils vers son bureau. Il se disposa donc; à le quitter. On se reverrait bientôt.

— Vous allez chez Lucie ? Y dinons-nous ensemble, ce soir ?

— Chez Lucie!... Vois-tu, je ne sais pas, je ne suis pas bien sur d'y aller. Il faut tout te dire : nous ne sommes pas très bien ensemble, depuis quelque temps.

— Vrai i lient ? Elle ne m'en a rien fait entendre. Nous parlons de vous souvent.

— Oui. Ta sieur a conservé de son éducation, elle n même acquis dans les milieux qu'elle fréquente, certains préjuges que je ne voudrais pas, sans doutej offusquer, mais que je prétends

incompatibles avec le genre d'existence que j'ai résolu d'adopter et de suivre dorénavant.

— Je ne vous comprends pas. Elle a toujours été si dévouée, si déférente à toutes vos volontés. Quelles que soient les modifications qui puissent s'être introduites nouvellement dans vos idées, je suis certain qu'elle se conformera à tout ce que vous pourrez exiger, elle acceptera respectueusement vos habitudes et se pliera à vos goûts.

— Non, vois-tu, non. Nous avons échangé, ces derniers temps, une correspondance fort pénible qui ne me laisse aucun doute sur ses intentions, au cas où j'irais la visiter. Certes elle n'en est pas responsable. L'influence de Delaroque-Froubert la détermine. Je ne prétends pas introduire la dissension à mon sujet dans leur ménage.

Etienne, hébété, regardait son père et ne s'expliquait pas ce discours. De tout temps, il avait manifesté envers sa fille une incontestable préférence. Et voilà, maintenant, qu'un désaccord secret entre eux s'était éveillé, et que Béjarric, venu à Paris, se proposait d'éviter avec elle tout rapport. A propos de quoi ?

— Que se passe-t-il donc entre vous ? hasarda le jeune homme.

— Mon Dieu, pas grand chose, dans le fond.

Les femmes ont l'épidémie délicat à l'excès, bien souvent. C'est, je le souhaite, une fâcherie qui n'aura pas de suite. Entre hommes, on se trouve plue de plain pied ; il y a des événements plus faciles à expliquer, à justifier, à admettre...

— Quels événements ?

— Eh bien, voilà. J'avais cru inutile de t'en prévenir. Ta sœur, tout en m'exprimant son mécontement, — injustifié, je t'assure, — s'engageait, sur mon désir, à ne te rien révéler de ce que je lui avais avoué. Je craignais quelque susceptibilité de ta part, quelque froissement...

— De ma part !... à quel sujet ?

— Oui, on ne sait pas. Il y a des moments où nous ne parlons pas la même langue. Tu t'es montré souvent si froid à mon égard. Sans reproches, mon ami, sans reproches. Je t'explique mon silence, je ne te blâme de rien, et cela n'a pas d'autre importance. Et puis, écrire ! on se laisse dévoyer, on sort de son sujet, on l'expose mal. Face à l'ace, les aveux nets se font avec plus d'aisance. Je voulais te voir, te parler. Voilà, mon cher Etienne: ily a six semaines je me suis marié.

— Marié! sans m'en rien dire! Pourquoi? Etienne surpris se mil à rire.

— Et au fait, avec qui ? et où ? comment per-

sonne n'en a-t-il rien su? — Mais si cela assure votre bonheur, en quoi en serais-je mécontent? ( )u'avez-vous craint? Vous avez fort bien fait, parbleu !

— N'est-ce pas? Je me le répète sans cesse, et Delaroque-Froubert est un sot.

— Que reproche-t-il donc à votre mariage ? Sont-ce des questions d'intérêt?

— Oh! peut-être, un peu. Cependant il est plus riche que moi. Ce que je vous laisserai après ma mort ne saurait être considérable; je me satisfais de si peu de chose. Non. Ses espérances visent, bien plutôt, l'héritage à peu près assuré, dans un avenir prochain, de votre oncle Delanouze. Moi, je reste quantité négligeable, ou presque. Et je ne suis pas beaucoup plus vieux que lui. Non, ce n'est pas cela qui les a irrités. Ils conservent des préjugés d'un autre âge, voilà tout.

— Quels préjugés?

— Mon Dieu, oui. Voici : celle dont j'ai fait ma femme, eh bien, voilà, elle n'appartient pas à leur inonde, au monde. Non. J'ai choisi selon mes inclinations, sans égard à la richesse, au rang, au milieu. J'ai épousé, mon Dieu! tu la connais, une fille du village.

— Je n'y vois pas grand mal. Son éducation nécessaire s'achèvera proinptement si elle est

intelligente, pour peu que vous vous donniez la peine de la diriger. Et puis, si elle est bonne ménagère, à Oursoulet, les manières rafïinées des sociétés parisiennes ne m'apparaissent pas d'une nécessité absolue.

— C'est aussi ce que je me tue à leur objecter. Mais ils n'entendent rien. Tout cela, parce que ma femme n'est pas..., n'est plus..., enfin, on a calomnié sa conduite passée.

— Ah ?

— Oui. Je l'ai rencontrée, un soir, à la terrasse d'un glacier, à Marseille. J'y étais allé pour des affaires. Je prenais le frais, tu sais, au coin de la Cannebière et du Cours Saint-Louis. Une jeune personne, en riant, s'en vint auprès de moi. Je ne la reconnus pas tout d'abord. Rien ne défigure comme les vêtements de vachère dont elle était couverte, autrefois, au pays. Elle était très élégante et très gaie. Elle accepta de prendre des glaces avec moi. Je l'ai trouvée charmante, je ne lui déplaisais pas. Elle ma tenu compagnie tout le temps (pie je séjournai à la ville. Elle m'a rejoint aux Grottes, et nous sommes mariés. Voilà. Tu la verras, n'est-ce pas ? Nous dînerons ensemble ce soir ?

— Sans doute. Mais que c'esl étrange. Est ce que je la connais ?

— Comment ! Je ne t'ai pas dit... Eh oui, ta la connais. Peut-être te souviens-tu ? A Oursoulet, le forgeron, Eloi, avait une jeune sœur. Tu causais et jouais volontiers avec elle autrefois...

— Lydie ?

— C'est elle. Elle s'est développée, mon cher. C'est une femme accomplie, maintenant. Tu verras, je n'aurais pas pu choisir mieux. Je suis heureux, nous sommes heureux !

Etienne toute la journée rumina silencieux l'aventure paternelle. La sèche admonestation dont M. de Smits gratifia son retard au Ministère le laissa indifférent. Il se souvint à peine de n'être point attendu par Elizabeth ; il ne songea aux Gurneau ni à sa sœur Lucie. La double image de son père et de Lydie s'installait en sa pensée, il ne la quittait pas des yeux, et, par moments, il était saisi d'un fou rire dont ses collègues, levant vers lui la tète, restaient confondus, croyant qu'il se moquait. Ainsi cette sagesse par la solitude mûrie aboutissait à la niaiserie parfaite. Vrai, il s'enorgueillissait à présent de n'avoir gardé à son père qu'une sympathie de convention et une médiocre estime. L'exemple de sa vie composait un monument formidable d'égoïsme chû, par la sénilité, dans

l'indécis 23o

la fange définitive. — Quoi? Béjarrie jouissait d'une aisance honnête ; il avait épousé une première femme dont l'intelligence et la bonté d'âme radieuse l'enveloppaient de son atmosphère de splendeur, à tel point que, longtemps encore après qu'elle fut morte, il s'attardait sur lui un reflet d'admiration unanime qui n'était dûment décernée qu'à elle. Il avait perdu cet appui merveilleux; il s'en montra plus décontenancé que vraiment attristé. Il apparut dépouillé, veule, laid, tel enfin que son âme était. Il supportait sa fille ; d'une gaîté jeune elle lui parfumait ses instants ; il ne l'aimait pas plus qu'il n'avait aimé son fils; ses enfants ne l'intéressaient ni ne l'occupaient. Il ne poursuivait que des satisfactions personnelles ; il vécut oublieux, chagrin, dans sa solitude d'Oursoulet d'où, sans répit, il lançait sarcasmes et dédains aux meilleurs efforts d'Etienne, au lieu d'y aider ou de les diriger. Sur le premier venu, d'un esprit borné et plat, sur un Delaroque-Froubert, il s'était déchargé du devoir de soutenir Lucie, de pousser Etienne, et il s'aigrissait, heureux, à vieillir, obscurément maussade et avare, dans l'abdication de ses devoirs élémentaires, de ses soucis paternels et de toute affection.

Ah! sans doute, Etienne, lui seul, avait souffert de cet abandon! Lucie s'en était-elle aper-

eue? A coup sûr, il n'y parut jamais, et, du moins, très vite elle avait été choyée dans un refuge conforme à ses goûts propres. L'hymen avait apaisé les aspirations premières d'un esprit naguères enhardi de rêveries. La torpeur d'âme infatuée des bourgeoisies appesanties l'engourdissait de convictions assises et de tenaces préjugés ; elle s'était assimilée au milieu où elle végétait. Mais lui ? lui ! que le délire d'agir en héros d'un destin supérieur avait, si longtemps, devant l'épaisseur habituelle des sujétions quotidiennes, tenu dans l'indécision, lui, épuré, affranchi par la fréquentation de Gurneau, transporté par le bienfait d'un amour magnanime et réciproque, lorsque môme il s'était humilié sous la tâche servile, de bien haut il regardait ce monde imbécile se mouvoir à ses pieds, et nuls scrupules ne le détournaient de rire: en conscience, c'était drôle: ah! il se trouvait vengé !

Ainsi, ce qu'on lui racontait à Oursoulet, de l'aveu même de son père, se trouvait vérifié. La petite Lydie avait mal tourné, et, à présent qu'elle s'était lassée du vice, elle avait jeté son dévolu sur ce vieillard ombrageux et intolérant, qui condamnait sans réplique les plus excusables peccadilles et se réclamait de la plus haute moralité! Empaumé, bridé, asservi, ah ! quel gi-

hier pour le rire rapace, quelle proie à pressurer pour des griffes expertes ! Ah ! Lydie, petite blonde livrée naguères aux innocentes tentatives de ses émois, jamais en souvenir, jamais réelle tu n'apparus à Etienne aussi adorable qu'à cette heure oit il entrevit que grâce à toi ses souffrances allaient être payées, que son père rendrait gorgeet qu'il serait enfoui partes soins aux profondeurs de la honte et de l'anxiété ! Petit agent de la ruine future, il était pénétré pour toi de vénération.

Et quand il la rejoignit, enfin, vers sept heures, accoudée, boudeuse, auprès de Prosper Béjarric, au Café de la Paix, un regard lui suffit: elle se rassura, lui adressa un sourire de triomphe, elle le sentaitde connivence. Elle portait un vêtement sobre, selon la coupe des tailleurs anglosaxons, et sous un chapeau discret de plumes neutres et de rubans, à travers sa voilette, ses cheveux clairs éparpillés et la fraîcheur apprêtée |de son jeune visage s'égayaient. Si elle abaissait les yeux, l'expression fixe de son dédain dominateur imposait à son compagnon un tremble-*pnenl dans la voix, ou bien il s'interrompait, gêné, et il courbait le front. Elle, alors, d'un bref mouvemenl haussail les sourcils; puis, tournée vers Etienne, recouvrai! vite sa sérénité. 'Elle s'entretint avec lui en camarade de leurs

rencontres adolescentes, de ses années vagabondes, de la faveur enfin où, prise par compassion et, ajoutait-elle effrontément, en mémoire des attentions anciennes du fils, elle avait accueilli les avances du père.

Ils s'en furent dîner dans un restaurant voisin. Le menu, laborieusement proposé par Prosper Béjarric, Lydie le bouscula de fond en comble, en jetant d'acerbes critiques aux fautes de goût qu'elle y prétendait découvrir. Son désir se fixa en quêtant l'assentiment d'Etienne sur les plats dont, la plupart, il se souvint que, jadis, son père avait horreur. En mangeant, tout le temps elle parla, flattant le jeune homme, l'assurant de son amitié, lui souriant sans cesse. Le mari voulut intervenir :

— Taisez-vous donc, fit-elle d'une voix brève.

Et il se tut, dégustant, béat, l'immonde jouissance où il se vautrait sous son regard impérieux.

Tout à coup, elle s'interrompit.

— Il me faut, je vous l'ai dit, mon vieux, la douzaine de mouchoirs fins que nous avons remarquée en venant, dans l'Avenue de l'Opéra. Vous savez ? près de la place du Théâtre Français, c'est à la deuxième ou à la troisième maison. Allez donc me l'acheter, je vous prie.

Il se leva, docile et sortit. Etienne redoutait

déjà que la vengeance rêvée n'allât trop loin ; il eut presque pitié.

— Comme tu le mènes, s'écria-t-il. Prends garde. Il va se rebeller.

— Non, mon petit. Je pourrais être bonne fille, tout comme une autre, mais il adore que je le maltraite... Pourquoi me regardes-tu étonné ?... Oui, de toutes les façons. Je lui prends son argent, qu'il aime tant, dans sa poche, je le berne et le gruge. Je lui commande comme à un esclave. Je lui flanque des coups, je le griffe, il est enchanté, et je le tiens bien, sois tranquille !

— Mais ne l'aimes-tu pas un peu, au moins ? Enfin, il t'a faite riche, il t'a tirée de la misère et du vagabondage. Ne nourris-tu pas à son endroit quelque reconnaissance?

— Ah ouiche, j'y songe bien! Il se déroberait connue un cerf. Quand il sera vidé, on verra. Quant à moi, mon petit Etienne, j'emplis mon escarcelle ; tant pis pour lui et les siens, tant pis pour toi, il ne fallait pas me le laisser prendre. Mais essaie ce que tu voudras, ce n'est pas la peine, va, contre moi rien ne prévaudra.

— Oh! — ricanait Etienne — je m'en moque, par exemple! Travaille à la guise. Jamais il n'a rien l'ail pour moi, il ne m'intéresse pas. Et j'ai toujours supposé que. à sa mort, il ne me Laisserait, ni a ma sœur, le moindre bien, le plus petit sou.

Il nous hait, c'est clair, et je le lui rends de tout cœur.

— Voilà qui est parfait. Avec de telles dispositions nous pouvons nous entendre. — Dis donc, avant qu'il ne rentre, quand viendras-tu me voir ? Je l'enverrai en courses. Nous profiterons du moment. Fixe ton heure.

Etienne sut se dérober à ce qui dans l'invita* tion lui paraissait par trop indélicat. Il n'avait aucun loisir. A ne rien celer, ses soins étaient ailleurs occupés : il n'implorait de sa jeune belle-mère que son amitié et sa confiance.

— Comme tu voudras. Mais tu as tort. On se serait bien amusé.

Le père Béjarric rapporta les mouchoirs.

— C'est bon, dit Lydie. Montrez-les à Etienne. Tu les trouves jolis ? Je suis bien contente. Replacez-les dans la boite, Prosper ; vous vous êtes bien acquitté de votre mission. Je vous permets de me baiser la main.

Il la lui baisa, et, humblement, leva sur elle des yeux humides de plaisir.

— Partons ! ordonna-t-elle.

11 régla l'addition. Lydie longuement s'apprêta ; elle prit le bras d'Etienne, et ils sortirent.

— Tu vois, dit le père, tu vois, mon fils, comme le monde est méchant. Nous sommes tout à fait heureux.

Etienne ne rencontra plus son père et. Lydie que deux ou trois fois à peine avant qu'ils partissent, un mois plus tard. Il ne les recherchait guère. Au fond, il lui eût répugné d'accorder sa protection ou seulement sa compagnie à la drôlesse dont son père s'entichait; quant à lui, qu'il se débrouille ! il n'éprouvait nulle envie de se salir au bourbier d'où il eût fallu le retirer. Sans doute, sa conduite manquaitde générosité, mais son père lavait abreuvé de tourments; du reste, il consultait Gurneau, qui ne l'encou rageait à intervenir qu'avec grand calme et par manière d'acquit.

Un souci plus pressant vint le détourner de toute autre velléité. Il avait reçu, l'appelant au plus vite auprès de son grand-oncle, un télégramme signé Firmin, du nom d'un vieux domestique, éprouvé et attentif.

Etienne se hâta d'obtenir deuxjours de congé ii son bureau. Il prévint d'un mot Mme Duin c\ Gurneau de son absence. Il partit.

Dès qu'il eut pénétré dans le jardin, Firmin, qui guettait son arrivée, accourut avec toute la promptitude de ses pieds goutteux et de son pauvre corps délabré.

— Ah! monsieur! quel malheur! dit il tout haletant.

— Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ? quel malheur ?

— Ah ! monsieur, c'est hier après déjeuner. J'ai prévenu monsieur aussitôt. Monsieur faisait son tour habituel dans le jardin. Le temps était chaud. Il n'y avait pas de vent. Il disait que l'air était délicieux. Madame un instant s'était éloignée. On l'appelait à la cuisine. Tout à coup, j'étais sur le perron par hasard, brusquement, je l'ai vu tomber. Je poussai un cri, je me hâtai...

— Il est mort?

Etienne, l'âme étreinte d'angoisse, des lèvres et des paupières maîtrisait ses larmes.

— Non, monsieur. C'est peut-être pire. Il restait là immobile, les yeux fixes. Je voulus le relever. Je n'avais pas la force. J'appelai: Madame, éplorée, était revenue. Elle s'était jetée sur lui, elle lui criait : Anselme ! Anselme ! je t'en supplie ! c'est moi. Regarde ! c'est moi ! Anselme ! — Il ne bougeait pas. Je demandai à Madame de m'aider, elle ne m'entendait pas. Elle était à genoux ; elle l'embrassait, pleurait ; elle appelait en vain. J'allai chercher du secours. Le jardinier m'accompagna. Nous avions pris avec nous un matelas. Nous l'y étendîmes. Iln'avait pas la notion de ce qui se passait autour de lui. Et Madame, qui ne nous laissait pas faire, Madame dont les bras l'entouraient, criait toujours: — Anselme, regarde-moi ! Nous dûmes

l'éloigner tout d'abord, user de force, la ramener dans la maison, l'y enfermer sous la surveillance de sa femme de chambre. Alors seulement, il nous fut possible de soulever Monsieur, de le porter dans son lit ! Ah ! monsieur! monsieur! je n'oublierai jamais ce que j'ai vu.

— Et maintenant, dans quel état se trouve-til?

— Dans un bien triste état, allez, monsieur ! Ce bon Monsieur! il me disait, il n'y pas quatre jours : Nous ne sommes plus jeunes, mon brave Firmin — il m'aimait bien, monsieur, allez ! et ce n'est pas d'hier qu'il me connaissait! — Oui, il m'avait dit si gentiment : nous ne sommes plus jeunes, Firmin. 11 faut se préparer à faire une fin. C'est égal, ajoutait-il, j'ai peut-être sept ou huit ans de plus que toi, mais je suis le moins douillet, le moins pleurnichard, et, si tu y vas de ce train, tu partiras avant moi ! — Et il riait! Et moi, j'ai vu ça, monsieur, comme je vous vois. Et le voilà étendu sans connaissance et sans mouvement. Si ce n'est pas malheureux !

— Le médecin l'a vu? qu'est-ce qu'il a dit ?

— Vous pensez : nous l'avons appelé aussitôt. Il l'aexaminé de tous côtés bien longtemps, il a hoché la tête, il a dit : c'est l'âge. El puis il ;i écrit, il priait un doclcurdc Paris de l'assister.

Je suis allé au télégraphe. Je vous ai prévenu en même temps.

— Vous avez bien fait, Firmin. Je vous remercie, interrompit Etienne en serrant la main au brave vieux.

— Et ce docteur vient de partir. Vous l'avez rencontré sûrement en venant de la gare.

— Ah! Si je m'étais douté... Il est tard pour le rejoindre, le train est parti. Qu'est-ce qu'il a dit?"

— Par rapport à Monsieur pas grand'chose, allez. Il a fait la moue, il a conseillé d'attendre, de le veiller soigneusement, d'appeler le médecin du pays à la moindre alerte. C'est tout !

— Hélas!

— Oui, mon pauvre monsieur: lui si bon! — Mais c'est Madame qui l'a le plus inquiété, a-t-il dit.

— Comment ! Elle aussi ! Madame ?

— Oui monsieur. Elle est comme folle depuis l'événement. Elle crie. Elle crie. Elle appelle: Et Anselme ? Et encore ! et ceci ! et cela ! si bien que le docteur de Paris disait que si elle continue il faudrait comment est-ce qu'il disait ça ?

enfin qu'elle ferait du mal à Monsieur, qu'il faudrait l'emmener.

— Pauvre tante ! — où est-elle ? Je vais la voir.

— C'est ça, monsieur. Votre vue la calmera

l'indécis 24'j

peut-être. C'estbien triste, ici, depuis hier, mon pauvre monsieur !

La minute durant laquelle il traversa devant le perron la pelouse étendue, ralluma d'un éclair le charme de tant d'heures écoulées, maintenant à jamais. Il se revit couché dans l'herbe auprès des deux vieillards assis, dont ne tarissait pas la voix si douce à vanter la grandeur du paysage! Au creux des collines boisées la Seine émue de frissons se délasse avec mollesse ; les brumes sous le bruit monotone montent et se dispersent vers le ciel ; la lumière accroche un reflet au lointain de quelque vitre ou au bord d'une pierre nue ; le vent vivifiant circule et murmure en se jouant.

— Ah! qu'ils étaient joyeux, ici, d'avoir fui les agitations futiles et d'avoir trouvé la paix. Qu'ils étaient bons aussi quand ils s'inquiétaient de mon avenir et consolaient mes chagrins ! Et maintenant, plus jamais !.. Ah! pourquoi fautil que l'infirmité et la mort frappent en aveugles, et n'épargnent pas les plus dignes, les mieux aimés? — Pauvres vieux!

Soudain, de la maison close, un grand cri aigu it travers les vitres perça :

— Anselme ! Anselme !

Etienne se hâta. Une bonne, le visage en pleurs, lui ouvrit, lui répéta la terrible histoire,

Elle le conduisit au deuxième étage, ouvrit à la clé une porte, et l'introduisit.

Mme Delanouze portait des vêtements que ses ongles avaient déchirés ; ils étaient en lambeaux. Sa chevelure grise lui tombait par mèches sur les épaules, dans le cou, devant les yeux, au hasard. Son visage effaré, extraordinairement pâle, luisait comme de la cire blanche; ses yeux étaient hagards.

Elle leva la tête dès que la porte s'ouvrit; elle ne vit pas Etienne.

— Anselme, cria-t-elle de nouveau. Anselme ! Anselme !

Et elle baissa le front, en balbutiant des syllabes dépourvues de sens.

Elle se tenait accroupie par terre, les mains sur les genoux.

— Ma tante, lui dit Etienne aussi tendrement qu'il put, en dépit des larmes qui lui coupaient la voix, ma tante ! me reconnaissez-vous ? Regardez-moi, je vous prie !

— Anselme ! cria-t-elle sans répondre.

— Ma tante ' je suis Etienne. Votre Etienne Réjarric. Nous guérirons mon oncle. Levez-vous.

— Anselme ! Anselme !

Elle s'égosillait, son cri s'étranglait, hoquetait, puis montait suraigû. Elle ne s'arrêtait plus d'appeler.

— Voyez, Monsieur Etienne, lui dit la bonne. On n'en peut pas venir à bout. On ne peut rien lui expliquer. Elle ne nous entend pas. Elle ne vous a pas vus. Laissons-la ; elle se calme souvent quand elle est seule.

Etienne descendit. On avait placé le lit de M. Delanouze dans la salle à manger pour qu'il ne fût pas réveillé par les cris de sa femme et parce que, aussi, il avait été plus facile de l'y transporter du jardin.

Il ne bougeait pas. Son visage blême, les pommettes saillantes, les narines tirées, semblait ne plus respirer. Cependant ses lèvres immobiles n'étaient point sèches et, depuis un peu plus d'une heure, lui murmura à voix basse l'infirmier qui le gardait, ses yeux vitreux recouvraient quelque éclat. Il n'avait point fait un mouvement depuis la veille.

Tout à coup, comme si les portes se fussent ouvertes, en dépit de la distance, la maison Immobile retentit entière de la vocifération exaspérée et lamentable :

— Anselme !

On eût dit que la folle se fût rapprochée. Etienne su précipita. Elle était toujours, làhaut, enfermée sous bonne garde, aussi loin que possible. La voix avail redouble d'acuité,

— Anselme! répéta-t-elle encore

Le malade sur son lit tressauta. Les traits de son visage prirent une expression d'angoisse. Il eût voulu se dresser. Il retomba, et d'un souffle, las, épuisé, presque éteint, ceux qui s'étaient approchés, l'infirmier, Etienne, entendirent distinctement ces mots :

— Qu'on me chasse celte horreur !

Ses yeux se fermèrent, ses bras s'étendirent. Il y eut un moment d'épouvante. Mais il répétait encore, bien bas, bien bas :

— Qu'on me chasse cette horreur !

Des yeux les hommes cherchèrent ce nui, à proximité du lit, l'inquiétait, le tourmentait.

— Anselme ! cria la voix, encore, de là-haut, et de plus en plus aiguë. Anselme !

— Cette horreur ! dit-il et ses lèvres remuaient , mais on n'entendit plus rien au delà.

Firmin avait envoyé prévenir le médecin du village, il était accouru. D'un coup d'œil il comprit la scène, et l'infirmier confirmait vivement ce qu'il en avait deviné.

— Mon cher Monsieur! dit-il à Etienne. Résignez-vous. Si nous conservons auprès de M. Delanouze sa femme, je ne réponds de rien. Il faut les séparer. M. Delanouze peut être sauvé, mais nous avons besoin pour y parvenir d'une tranquillité plus qu'absolue, d'un excep-

ionnel silence. Votre tante n'est pas incurable, 'espère. Son esprit a été bouleversé parla soulaineté terrible de l'accident. Pour l'instant, ïlle est en état de démence. Autorisez-moi à 'emmener où les soins ne lui seront pas épargnés, où ses cris ne troubleront personne, ne ompromettront pas la guérison de votre oncle.

— Où donc, Monsieur?

— Hélas ! pour un temps du moins, à l'hos- >ice. Il le faut.

Etienne fondit en larmes. Un hourvari agita a maison. Le médecin enlevait la démente. On ntendit des cris, — toujours le même réitéré. I. Delanouze dormait heureusement sans troule, un silence s'approfondit, immense comme i nuit, troublé seulement à intervalles par les

unis sanglots du jeune homme.

L'état des Delanouze s'améliorait bien peu Les médecins n'avaient pas dissimulé à Etienne Béjarric qu'ils n'espéraient pas avant longtemps un progrès plus sensible. Cependant le vieillard recouvrait peu à peu le sentiment, déjà il passait, chaque journée, quelques heures dans un fauteuil devant la fenêtre où il semblait qu'il regardât, sans rien dire et sans bouger, le paysage à travers les vitres. Chez la malheureuse femme, les crises s'apaisaient, diminuaient de fréquence. Leur petit-neveu les visitait régulièrement, tachant, mais en vain, de réveillei quelque étincelle dans leur esprit; depuis deuî mois ils ne l'avaient entendu ni connu.

Et Etienne, chaque fois, s'en revenait vers Paris, l'âme plus endolorie. Tout d'abord, i

ivait cherché à communiquer son angoisse et

a tristesse à Lucie, mais, si elle abondait en

oroles compatissantes à l'égard de ses vieux

•arents, elle s'absorbait avec trop de sollici-

nde dans les occupations qu'exigeait d'elle

entretien de sa maison, pour disposer d'un

împs précieux en faveur des absents ou des

îalades, quelque chers qu'ils lui fussent.

Elle organisait, d'une compétence que le monde

accordait à louer, de fastueuses réceptions dont

réussite et l'agrément porteraient Delaroque-

roubert aux honneurs publics les plus enviés.

éjà, on se jchuchotait sans trop de mystère

ne le gouvernement lui ménageait son appui

1 vue de la vacance escomptée prochaine d'un

ège sénatorial; en même temps, l'estime uni-

îrselle lui destinait, à courte échéance, labril-

nte situation de conseiller à la Cour des

omptes ou de membre du Conseil d'Etat. Il

ipirait à un grade supérieur dans la Légion

Honneur et cette ambition n'était pas jugée

:cessive.

Lucie, donc, de qui l'âme délicate se fût, toute autre conjoncture, douloureuseent affectée pour la détresse de son pauvre and-oncle el de celle grand'tante qui l'avait at choyée el qu'elle adorait, reconnaissante jirttendrie, manquail <le loisirs pour fixer sur

eux l'élan naturel de ses inquiétudes et de son amour. Ils habitaient si loin, c'en était ridicule, et, bien qu'elle poussât le dévouement jusqu'il former le ferme projet de les aller voir un jour, le tourbillon des fêtes et des dîners auxquels par force, elle était soumise, prit si totalement possession de tous ses instants qu'elle dut, à h fin, contre son gré, renoncer à leur porter h secours de sa présence et le bon office de se.< ; consolations affligées. Elle en avait le cœui navré, mais y avait-il là de sa faute ? Il fallai bien quelle se résignât.

En ce moment même la préparation d'umi soirée décisive, jointe à tant de visites qui lti| dévoraient les heures de ses journées, la préojjj cupait exclusivement. V

Plusieurs ministres, sans compter les memio bres du Parlement, des banquiers célèbres, deh diplomates étrangers, avaient promis d'y veniife accompagnés de leurs femmes.

Il lui fallait tout organiser et que toiiv réussit, le spectacle, dans tel coin les jeuîk ailleurs un asile réservé aux flirts discrets, m musique, le bal et le buffet. Des artistes debt théâtres subventionnés fournissaient leur coiL cours, ainsi que certaine diseuse illustre d'un café-concert, et plusieurs jolies ballerines.

Mais les chœurs formés de jeunes iilles dti

l'ixdiîcis 233

monde la tourmentaient ; une assiduité de chaque soir n'avait pas encore triomphé des incer- :itudes et de quelques émois timides dont 'éveil intempestif jetait le désarroi dans l'exécution des morceaux les mieux sus. M""; d'Es- .erneuil déployait au piano une patience admiable : le maestro, prix de Rome, qui assumait a direction de la partie chorale répondait du uccès; mais son autorité même n'ôtait pas à ucie Delaroque-Froubert toute anxiété.

Ah! que vînt le grand jour, comme elle resterait alors et se sentirait soulagée ! Qui souponne les difficultés de pareils préparatifs ? l'anoisse dont s'enfièvrent les heures, les nuits gitées, tout le tumulte de l'esprit ! Et il importe n même temps de se conserver riante, affable, olie, en prodiguant de toutes parts les conseils ^fléchis, en méditant un programme varié, 'un intérêt à la fois soutenu et progressif, en gemant la décoration de ses salons, en se vrant aux essayages indispensables, sans cesse épétés, de la toilette! Que de tourments! Quelle responsabilité ' tout repose sur la mai- •esse de maison ; tout dépend d'elle, et l'aveir «le la famille esl en jeu !

Quelques bonnes volontés, il est vrai, la échargeaienl de détails. Avec la maison l'olel Chabol l'entente esl aisée; le jeune corn-

254 l'jndÉcîs

positeur apportait une fougue exemplaire à des répétitions fatigantes, et les choristes lui savaient gré de son dévouement convaincu Etienne aussi aidait, de tous ses movens ; il accourait au premier moment de liberté, et ne laissait pas fuir l'occasion d'adresser aux jeunes filles des compliments hardis qu'elles rece vaient en rougissant, mais qui les encoura geaient. Les conversations enthousiastes de miss Deborah Eggerton plusieurs fois le retinrent. Elle avait obtenu de chanter quelques unes des plus caractéristiques Mélodies Irlandaises dont, s'accompagnant de la harpe, elle mettait si bien en valeur l'inspiration roman tique. Et Lucie au fond était ravie ; décidémenl tout s'annonçait pour le mieux ; elle aurait voulu maîtriser ses impatiences, mais on ne peu commander à sa nature !

Les seules personnes qui témoignassent d'unt sincère sollicitude aux tristesses d'Etienn< Béjarric, M'Ue Duin d'abord, et, comme toujours Jules Gurneau, il les voyait fort peu. Unealert<11 avait troublé la quiétude de l'une : son mar l'avait menacée de faire sur sa conduite de révélations outrageantes pour son honneur h encore qu'elle n'eût à s'adresser aucun reproche ^ elle jugea prudent de séjourner un temps

auprès de sa mère, à Bourges. Quant à Gurneau, outre ses leçons qui, de plus en plus (nombreuses, l'occupaient fort, il avait dû conduire sa jeune femme dans la maison de son prère où, mieux que dans un étroit logement de [Paris, séparée pendant la majeure partie du kemps de son mari forcément affairé, elle pût, banni le calme de la campagne et les soins [attentifs de vieilles cousines dévouées, se disposer pour ses couches prochaines.

Après dix jours d'un repos bien gagné, Gurpeau prévint Etienne de son retour. Ils se promirent de diner ensemble le lendemain. Médéric Delaroque-Froubert, qui parfois fréquentait les deux amis et qui les amusait, les rencontra par hasard ; il se joignit à la partie. Mais Etienne restait morose, silencieux. Il pngeait aux Delanouze. Il rêvait d'Elizabeth. )e toute sa jeune existence, froissée par les goïstes inattentions de ceux en qui il situait sa bi, ceux-là seuls qui ne l'avaient pas trahie, les irconslances les écartaient de son chemin. 5ans doule l'une lui écrivait chaque jour; il l'ignorait rien d'elle, il l'attendait, et elle vien- Irail en lin ! Maïs les deux vieillards merveilleux, îéhis ! n'étaient-ils entres dans la nuit finale ? ui serait-il donné de les retrouver, une lois.

valides, bons et confiants, tels qu'ils avaient été?

La conversation confinée tout d'abord entre Gurneau et Médéric tendait à s'animer. Le vin heureux rougeoyait dans les verres ; les lumières y plongeaient leurs éclats chatoyants. Médéric s'éveillait à l'enthousiasme. C'était le moment sacré,

— Ce vin-là, s'écria-t-il, savez-vous ce que c'est? Je vais vous le dire ; Béjarric, écoutez-moi ! c'est le tombeau des soucis, c'est mieux : la félicité paradisiaque, l'oubli divin, une transfiguration liquide !

Le jeune homme soupirait.

— Parce que vos vieux parents languissent dans la douleur, eh quoi, mon cher ! oubliez leur âge terrestre, ne sommes-nous pas tous mortels ? Buvez. Vous les retrouverez aussi jeunes qu'il vous plaira. Ils sont tout entiers là-dedans ; buvez l'extase volontaire ; vous les entendrez parler, ils vous souriront.

Etienne, incrédule encore, hochait plaintivement la tête, avait presque les larmes aux yeux.

— Vous ne me croyez pas ? clamait maintenant Médéric. Vous avez tort. — Je bois. — Allons, Gurneau, allons, emplissez votre verre, rayons. Et à la santé d'Etienne Béjarric !

Il ne bronchait toujours pas.

— A la santé de ses amours !

— A la santé de tes amours, Etienne, répéta 3n clignant les yeux, Gurneau.

Il sourit alors. Les verres Curent choqués et Ridés. Médéric commanda une bouteille « du Tiême », et les remplit.

— Ah ! Ah ! qu'en dites-vous ? C'est irrésistible.— Eh bien, à quand les noces? Oui. je sais. die n'est pas libre. Elle le sera, et je bois à sa ielicité future! — A la vôtre à tous deux! — Hela vaut mieux.

Et, ayant fait claquer sa langue, l'œil ravi en Ixtase, il déclama :

« Le vin tombe toujours dans ma bouche comme m torrent dans un lac.

Mon gosier est pareil au lii d'un fleuve qui louleraii entre deux montagnes, et mon ventre ■si V océan où se jette le fleuve.

Te bois le vin coin me les poissons respirent feau '.jamais les poissons n'ont trop d'eau, et •non grand esprit ria jamais trop de vin. »

Ainsi, ou à peu près, chante le poète de Chine, et, ma foi, je l'en glorifie.

— Comment ! Vous glorifiez les Chinois, à présent !

Etienne ne pouvait s'empêcher d'en rire.

— Et tout le mal que vous en disiez, et les maladies que vous leur attribuiez, parce qu'ils boivent du thé ?

— Eh, sans doute ! Je ne m'en dédis pas. Si plusieurs de leurs poètes ont aimé honorablement le vin, ils ont mêlé à leurs louanges bien des sottises, et ils n'en restent pas moins absurdes. Ils le font tiédir et le servent dans des tasses de porcelaine. C'est idiot ! Pour intéressantes que soient les tasses de porcelaine, écoutez ce qu'en dit Ronsard :

Mais contemplons de combien tu surpasses, Verre gentil, ces monstrueuses tasses, Et fust-ce celle horrible masse d'or Que le vieillard Gerynean Nestor Boivoit d'un trait, et que nul de la bande N'eust sçeu lever, tant sa masse estoil grande.

Ah Ronsard ! que ne dit-il encore du verre ? Oui, Béjarric, oyez ceci :

Toy qui garis la tristesse espineuse, Toy de Bacchus et des Grâces le soin... Toy...

Je ne sais plus. — Ah, si, pourtant :

Toy qui l'amy ne laisses au besoin,

Toy qui dans l'œil nous fait couler le somme.

Les litanies du verre, quoi !

Toy qui fait naistre à la teste de l'homme Un front cornu, toy qui nous changes, toy Qui fais au soir d'un crocheteur un roy !

Et notez-le ! Le verre, le cristal mirifique font chanter l'âme du vin. Imaginez-vous cet excellent Meursault que nous tenons devant nous, versé dans des tasses, merveilles de la Chine, fines, translucides, légères, d'une courbe précieuse et de tons délicats. Qu'y apercevrez-vous ? une niasse confuse, noirâtre, d'un liquide quelconque, et non cette fluidité d'ambre qui étincelle, ce parfum d'arômes et de rêve qui tressaille, tout parsemé d'étoiles et dont la fleur liquide à travers le prisme héroïque du verre se boit déjà des prunelles avant que nous en enrichissions le frémissant orgueil de notre palais !

Ah ! Ah ! je me ris des mauvais buveurs qui outragent le vin. Ils se vantent d'être impunis, qui suii peut-être? fêtes ! Le vin se venge, soyezen sûrs. Il se dépouille et toute la joie de son

bouquet est flétrie lorsqu'on ne prend pas soin de la robe où on tient un instant captive la beauté qui éveille le désir. Ah certes, la plus merveilleuse femme du inonde, offerte, nue, tout de suite, assoupira notre passion, mais elle peut passer inaperçue si elle se vêt de haillons fangeux et s'en va, négligée, sale, dépeignée !

Pour goûter le suprême bonheur, couvronsla d'abord de la magnificence ruisselante des parures ! Alors, la blancheur de sa peau chatoiera, la forme de ses épaules palpitera plus éclatante, et ses yeux, plus purs que des étoiles, scintilleront. D'une main attentive et qui s'attarde, nous la dévêtirons selon de subtiles sciences acquises, nous respirerons Tune après l'autre les promesses voluptueuses de sa chevelure, de son visage et de son corps ; c'est à la fin seulement qu'éperdus de convoitises et grisés de blandices, nous plongerons tout entiers au fond des flots tumultueux, aux totales délices de l'amour !

— Que de lyrisme, Delaroque ! interrompit Gurneau, nous sentons bien un peu comme vous, mais...

— Bah ! Depuis Rabelais, l'art d'aimer le vin et de boire a été perdu. On se gorge de mixtures sans nom. Je hais vos chocolats, vos thés et

cette immondice boueuse, le lait de vache, d'ànesse et de chèvre, ces saletés ont empoisonné le goût public. Si l'on cherchait sincèrement le secret de la tuberculose! — il faut bien que les médecins vivent, que diable ! mais je ne serai pas de leurs dupes. — Voilà maintenant que, solennels, au nom de principes dont l'incertitude chancelante est présentée au peuple à la manière de dogmes religieux, d'autant plus profonds et impénétrables qu'ils sont dépourvus de fondement, même divin ! ils condamnent, par des affiches officielles, l'emploi de l'alcool ! L'alcool — mais à la façon des langues dont parle le vieil Esope, l'alcool est la chose la meilleure et, à la fois, la plus mauvaise qui soit ! Qu'il tue les prédestinés, vous en ferez des martyrs. Le monde se partage entre ceux que l'alcool abat et ceux que l'alcool exalte. Si mon voisin meurt d'avoir absorbé un kummel, m'en priverai-je, moi, pris de terreur, alors qu'il m'égaie cl me transporte? L'abus de l'alcool n'est même nuisible, croyez-m'en, qu'à ceux (|iii ne s'en sont pas fait une habitude. — D'ailleurs, j'en prends peu, c'esl si inférieurau bon vin! — Je n'en prends que dans les débits hollandais, où on le sert dans des verres appropriés (|iii affectent des formes do fleurs! — Garçon, avez-vous encore une bouteille d<> ce

parfait Clos de Bèze ancien dont j'ai goûté autrefois ici ? C'est le plus profond Chambertin que je connaisse.

— Mais, se récria Etienne Béjarric, n'avonsnous point assez bu ?

— Ta, ta, des histoires ! Il n'est bon que de bien boire. Quand vous aurez épousé, votre femme vous gardera. Les femmes même qui prétendent aimer le vin n'y entendent rien. J'en ai vu à qui on eût offert une piquette d'Argenteuil ou de Suresnes (jeune d'ailleurs, ce n'est pas à dédaigner, par un jour chaud-, pour se ravigoter un brin) — mais on lui eût offert une piquette de Suresnes pour le plus glorieux Château-Laffitte ou le Moulin-à-Vent le plus onctueux ! Leur éducation est à faire, mon bon Béjarric : vous y emploierez-vous ?

— Dans la mesure de mes moyens, je ne demande pas mieux, mais je crains que cela n'aille pas bien loin, répondit, en souriant, Etienne.

— Et puis, dit à son tour Gurneau, je suppose qu'Etienne adoptera les goûts de sa femme avant de lui inculquer les siens.

— Oh! quant à cela...

— Et tu auras raison, mon vieux ! Je ne te blâme pas, tu feras bien, si elle te rend heureux, comme je l'espère.

— Sois-en sûr. C'est la femme la plus adorable...

— Toutes les femmes, reprit de sa voix éclatante Médéric, toutes les femmes sont, un jour ou l'autre, pour quelqu'un la plus adorable ! Tenez, je suis sur, Gurneau, que la vôtre...

— La mienne! La mienne, elle est charmante, sans doute! La plus adorable !... Je n'ai jamais dit cela. Je ne m'emballe pas, comme Etienne. Elle m'aime, je l'aime et je m'y tiens.

— Gomme vous avez raison ! mais vous êtes déjà un vieux ménage, il est vrai. Vous voilà presque père de famille. Vous n'avez plus la parole. Regardez donc cette fougue de célibataire qui renonce, regardez Béjarric, voilà l'amour, ou je n'y entends plus rien. Dès qu'on a couché avec une femme trente fois de suite, on devient incapable de ce beau sentiment. Il y a encore des boutades, des reprises, des foucades, comme il vous plaira les nommer, mais on ne passe plus toute la soirée avec de vieux amis qui causent et qui boivent, sans dire un mot, sans cesser un instant d'avoir devant les yeux l'image adorée de sa blonde Elizabeth !

— Oh Delaroque ! interrompit Gurneau, vous abusez ; notre ami...

— Non, laisse donc. — (Test vrai, répondil Etienne doucement, je n'ai pas cessé de songer

à elle pendant tout le dîner. Vous me le pardonnerez, mes amis, n'est-ce pas ? Voilà un mois, un mois qu'elle est partie, et je ne sais encore quand elle reviendra.

— Et les noces, interrogea Médéric, y seronsnous bientôt conviés ?

— Ah ! si je pouvais en prévoir la date ! Son divorce n'est pas même acquis. C'est lent, un tribunal! et je m'impatiente, vrai!

— Mais, dit Gurneau, le Duin ne fait pas d'opposition. Qu'est-ce qui retarde l'affaire ?

— Il ne fait pas d'opposition, mais il menace d'en faire. Il faut ruser sans cesse, revenir sur des points qu'on a crus terminés. Ah! il s'y entend, en chicane, le monsieur! — Et lorsque tout sera fini, nous devrons attendre encore dix mois pour nous marier !

— Dame ! les règles de la paternité exigent ce délai, formula Delaroque-Froubert.

— Pourquoi? — Si, durant le temps de la procédure, il y avait eu des rapports entre les époux, elle ne pourrait obtenir le divorce. Donc, s'il lui est accordé, pourquoi ne pourraitelle se marier aussitôt ?

— Enfant, vous discutez la loi ! Sommes-nous à la Chambre? Buvez de bon vin, croyez-moi, et non de l'eau sucrée, vous n'êtes pas à la tribune,

— Je me tais donc.

— Et tu fais bien, Etienne, conclut en lui tapant sur L'épaule Jules Gurneau : méprise qui t'excite ou qui te raille. Satisfais-toi en songeant, tout ton saoul, à Elle !

— C'est bien ce que je fais.

Il y songeait sans cesse. On aurait dit que l'éloignemennt de sa bien-aimée l'affolât. Il la savait chez sa vieille mère, retirée avec l'aînée de ses trois sœurs, la seule qui ne se fût pas mariée, dans un quartier écarté de Bourges, loin du monde, loin de toute société. Elle lui écrivait chaque jour, lui racontait ses plus menues actions, la moindre de ses pensées; elle évoquait déjà les moments de bonheur qu'elle goûterait auprès d'Etienne, dès que la liberté lui serait rendue de disposer d'elle-même à son gré, légalement ; — ce n'était pas suffisant. Il portait un esprit ravagé de doute et d'incertitudes; toutes ses réflexions se transformaient en de pénibles hypothèses: si elle allait ne plus m' aimer ? si M. Duin allait la reprendre ? si elle allait rencontrer un homme qui me ferait oublier ? si... si... — etil se créait à lui-même une épouvante, un cruel et persistant émoi.

Une angoisse durable au reste l'étreignait

quand il comparait l'aisance élégante dont Elizabeth avait joui jusqu'alors, à la gène inévitable où elle se trouverait, avec lui.

Déjà la pauvreté lui faisait peur; ils posséderaient tous deux ensemble de quoi pourvoir à des besoins plus que modestes. Se débattre dans la misère c'est approfondir comme à plaisir des souffrances. Il faudrait guetter la chance, tenter le hasard. Vivre comme Gurneau, se priver du moindre plaisir, n'acheter même une chose utile qu'après en avoir délibéré en soupesant la finance, de gaîté de cœur rechercher de telles tortures, non ! Pour admirables qu'il estimât le gouffre et ceux qui, imperturbables, s'y engloutissent, il ne leur portait pas d'envie, et volontiers s'évaderait. Comment faire ? attendre l'occasion ; peut-être, hélas ! la vie est telle ! le décès de son grand-oncle et de sa grand'tante, leur héritage ! Alors ! Alors ! mais seulement alors, il serait mis à flot ! Seulement, quel tourment, il aimait tant les pauvres vieux, il ne pouvait descendre jusqu'à souhaiter leur mort!

Un dimanche était la veille delà soirée préparée chez les Delaroque-Froubert. A la demande de sa sœur, Etienne se hâta. Dès le matin il fut chez elle. On devait, après le déjeuner, régler les dispositions dernières. Les chœurs répéteraient.

— Ma chère Lucie ! s'exclama-t-il dès son entrée. Que je t'embrasse ! Emile va bien ?

— Il ne rentrera qu'à midi. Tu le verras. Il va très bien.

— Je suis si heureux ! Elizabeth m'a écrit une lettre délicieuse. Veux-tu la voir ?

Il la sortit de son portefeuille, en baisa la signature, et en souriant, se tourna un peu honteux, vers sa sœur. Elle ne la prit pas, il la garda à la main.

— Je suis heureux ! Le divorce sera prononcé dans trois jours ; son avocat l'en prévient; c'est sur. Elle rentre à Paris ce jour-là, nous allons nous revoir ! Je ne doute plus de rien !

— J'en suis bien aise, crois-le, Etienne. Mais le ton de froideur sur lequel elle dit ces

mots le stupéfia.

— Quoi ? qu'as-tu ?

— Moi ? Rien. Je suis aise que ce mariage te plaise toujours. Ah ! tu ne pousses pas loin le désir de la fortune, toi ; tu es désintéressé.

— Que veux-tu dire?

— Mon Dieu ! Rien de plus que ce que je dis. — Aide-moi, veux-tu, à transporter cette jardinière à sa place, dans le salon. — C'est cela, merci. — Les domestiques sont si occupés ; je crains que tout ne soit pas terminé à temps. Enfin ! — Oui, je songe parfois, mon pauvre'

268 I.'lNDÉCIS

frère, à la misère que tu vas connaître. Elle sera effroyable. M"ie Du in — pardonne-moi de rappeler encore de ce nom odieux — ta fiancée, si tu préfères, ton Elizabeth, ne possède pas un sou vaillant.

— Son mari a dilapidé sa fortune ; il est ruiné, il ne peut rien restituer pour le moment.

— C'est un malhonnête homme, bien sûr; mais elle s'est montrée trop faible, elle a été coupable. On se défend, on résiste. Et une fois appauvrie, elle n'a pas honte de contracter un second mariage, de plonger dans un avenir d'infortune un jeune homme dont la carrière commence...

— Ne parle pas ainsi d'Elizabeth, je te prie, Lucie. Nous nous aimons. Son caractère est irréprochable ; son âme est loyale, son désintéressement absolu.

— Est-ce de tout cela qu'on se nourrit? Tu manqueras toujours de sens pratique, je le vois bien. D'abord elle est plus âgée que toi...

— Oh! j'ai vingt-six ans; elle vingt-sept.

— A ce qu'elle avoue. Mais tu m'étonnes.

— J'ai vu son acte de naissance.

— Qu'est-ce que cela prouve ? On a l'âge qu'on parait. Elle porte plus de trente ans.

— Voyons, Lucie, sois bonne sœur. Ne te monte pas contre elle. Je serai si heureux. Fais-

l'indiïcis 269

moi plaisir, si mon projet de mariage te déplaît, n'en parlons plus. Mais je n'en démordrai jamais.

— Soit. Il sera fait à la guise, mais, je liens à ce que tu le saches d'avance, tu excites ma pitié.

Jamais encore Lucie n'avait étalé contre la pauvre Elizabeth une telle animosité. Etienne était surpris. Il l'eût jugée indifférente à son sort plus qu'une étrangère, et il était ému de la preuve d'affection, sans doute dévoyée mais sincère, dont sa colère témoignait. Il la secourut de son mieux dans les divers rangements qu'elle entreprit. Il suggérait telle innovation, tel amendement. On essayait. Parfois on revenait à la disposition première. L'heure passait. Delaroque- Froubert entra.

— Commenl, déjà? s'écria Lucie.

— Mais, chère amie, il est midi vingt.

— Je n'aurais pas cru.

— Mettons-nous à table. Je meurs de faim. Etienne est là ?

Le jeune homme, qui s'étail un instant éloigné, lui serra la main cordialement, les yeux pleins de joie toujours et de félicité.

— Nous n'attendons plus personne, n'est-ce pas.1 demanda encore Delaroque-Froubert.

— Personne, Miss Deborah m'avait donné

l'espoir..., mais elle serait venue avant onze heures et demie.

— A table donc. A table.

Les serviettes à peine déployées et la première bouchée avalée, Delaroque-Froubert s'écria :

— Voilà une charmante personne, cette petite anglaise ! Si je possédais un frère avouable, je tâcherais de la lui faire épouser. Elle est jolie comme un démon, et plus gentille qu'un archange.

— Ah oui, voilà la vraie jeune fille, douce, spirituelle, aimable...

— Moi, si je n'étais marié, c'est la femme que je rêverais. Mais vous la connaissez, qu'en pensez-vous, Etienne ?

— Tout ce que vous en dites ne me semble pas exagéré. Elle est exquise.

— Oui, et, avec cela, reprit Lucie, elle est très riche. Elle n'a plus de parents. Elle n'a qu'un frère qui vient d'être nommé attaché à l'ambassade anglaise de Paris. Elle m'en a fait le plus grand éloge. Je ne le connais pas ; elle me le présentera demain soir.

— De jeunes Anglais bien élevés, opina Delaroque-Froubert, que peut-on rêver de mieux ? Leur tenue est correcte, ni trop empressée, ni, comme trop souvent chez nous, fantaisiste. Leur

tact est incomparable, leur discrétion parfaite, et leur conversation courtoise et simple. Ils tiennent en tout la note juste. C'est la crème de l'humanité policée.

— Et les jeunes Anglaises ! surenchérit Lucie. En plus du charme très délicat, très frais, de leur claire beauté, comme elles savent se tenir décemment, parler avec douceur, marquer de modestie leurs plus légers propos, et pourtant elles cultivent les arts d'agrément, elles ont reçu l'éducation la plus accomplie.

— Ah miss Déborah est une vraie perle !

— Tu sais, Etienne, elle m'a confessé que tu lui plaisais beaucoup...

— Ah ! s'étonna le jeune homme.

— Oui, et si ton cœur n'avait pas été occupé ! . . . Est-ce assez malheureux? C'eût été pour nous la plus grande fête!... Tu n'ignores pas qu'elle est à la tête de domaines considérables, dans le comté de Durham. Elle dirige tout elle-même, ses intendants lui rendent des comptes exacts. Ses revenus montent, m'a-t-clle prouvé un jour touten riant, à plus de dix mille livres sterling. . .

— Deux cent cinquante mille francs! traduisit Delaroque-Froubert, non sans emphase.

— Oui. Plus de dix mille livres sterling assurées chaque année, et qui ne sont grevées d'aucune charge. Et son frère en a autant.

Malgré lui Etienne se sentit attentif. Ah ! s'il tenait d'une pareille somme la vingtième partie seulement pour rendre Elizabeth satisfaite et pour vivre tous deux bien apaisés !

— Ce n'est qu'en Angleterre — ou en Amérique — recommença le beau-frère, qu'on rencontre de ces fortunes là bien assises. C'est une chance inespérée qu'un Français en profite. Moi, à votre place, Etienne, j'en rêverais !

— Elle te trouve tout à fait aimable, miss Deborah, ajouta Lucie. Si tu te décidais... Mais non, tu en es à l'âge où on fait des sottises. Pourvu que tu n'aies pas, un jour, à t'en repentir. Car enfin, en plus de sa fortune, rien ne lui manque. Je ne connais pas déjeune fille plus parfaite !...

On passait dans le salon. Des ouvriers déplaçaient les meubles ; Lucie s'agitait, allait et venait, lançait des ordres à voix haute. Son mari s'occupait à la seconder. Etienne, rêveur, restait accoudé au bord d'une fenêtre ouverte.

Un vent aigu pénétrait. Les arbres dépouillés se roidissaient dans l'enfilade des avenues et se renfrognaient aux souffles de l'hiver. Le sol durci sonnait sous les pas des passants hâtifs. Les voitures roulaient, des tramways filaient en rampant avec un bruit sourd. Etienne longuement rêvassait, serré aux tempes par le froid.

Il se disait que si la vie l'eût permis et si les instincts l'avaient emporté sur les convenances établies, il se fût endormi sans remords d'être indécis, contre le sein réchauffant de celle dont il aimait tant la maturité blonde, un peu grasse, mais, durant son sommeil, une fée d'or, aux cheveux bruns et aux yeux bleus, plus fine et plus légère, du Nord, impérieuse, serait apparue et l'aurait soustrait à son insu aux caresses de la femme, pour l'emporter soudain où il eût goûté avec elle les plus hautes voluptés, parmi les enchantements d'un céleste Eldorado !

Un bruissement le tira de sa rêverie. Dans la pièce où il était resté seul, miss Deborah Eggerton était entrée. Elle vint à lui simplement, et, à son ordinaire, offrit une main longue et tendre à la pression de sa main. Elle lui apparut transformée, grandie. Il découvrit à ses yeux de saphir vibrants et profonds une signification qu'il avait ignorée; il s'étonna de l'effet qu'ils produisaient à étinceler, un peu voilés d'eau, sous la palpitation des mèches brunes, qui se recourbaient, gracieuses, au bord d'un front laiteux. Sou nez, mince, s'arrêtait court, s'ouvrait frémissant aux haleines heureuses ; ses lèvres ;isse/. crasses, sensibles,

découvraient des dents superbes; le dessin de

son menton s'incurvait, moelleux et fin ; sa taille élancée n'était point trop haute ; et ses pieds fins, vivaces s'agitaient.

Il balbutia de confuses paroles. Elle le regarda, très surprise et rougissant un peu.

Lucie revint, poussa un cri de satisfaction, baisa sur le front la jeune fille vers elle inclinée. Elle la prit à l'écart, causa avec elle à voix basse. Etienne, immobile, ne les quittait pas des yeux, mais il ne voyait rien que l'incertain de son rêve.

Soudain, il se rappela un regard de Mme Duin. Tout le souvenir béni illumina la ténèbre de ses paupières closes. Il la revit avec ses mouvements de grâce ; elle souriait, et sa voix douce, un peu lente, lui parlait; elle était gaie et se promettait un avenir heureux. Lui se sentit confus. Il s'écouta prononcer des serments tendres auxquels elle répondait d'un geste ou d'un mot. Il sentit sur sa bouche la pression de son baiser, il la vit défaillir de plaisir entre ses bras, et elle murmurait en se pâmant : « Etienne ! ah ! Etienne !» — Il ne vit alors, pendant un temps prolongé, plus rien. Il savourait le délice.

Il en fut tiré par le chant de miss Deborah.

Assise, les doigts posés aux cordes de la harpe, elle pleurait tour à tour l'infortune d'Erin, ou en exaltait l'antique gloire. Des sons d'argent fliquide tintaient, prolongeant les cadences. La koix jeune, bien posée, mûre, s'emplissait de jfureurs harmonieuses ou de tendresses câlines. ;t,a jeune fille, ainsi occupée, était ravissante. JElle tournait le dos à Etienne ; ses coudes «s'abaissaient ou montaient suivant le caprice Smusical ; on distinguait le jeu souple de ses «(doigts écartés. Des boucles échappées remuaient h. chacun de ses mouvements sur sa nuque découverte; des frissons la parcouraient de la croupe jusqu'à la tête, la redressaient ou la ployaient ; elle était l'âme fière des mélodies bu'elle chantait !

Et Etienne Béjarric l'admirait. Et il se dit jue bienheureux celui à qui un tel trésor humain serait livré un jour ! Quelle femme adorable, et quelle vie de joie mener à deux, avec sa richesse, sa beauté et tout l'amour que sa peauté promet ! Pas un instant de tristesse pe serait possible auprès d'elle, pas d'ennui, fie lassitude, de misère. Quelle vie, en vérité ! Celui qui pourrait tenir en sa main le double [triomphe, être aimé, être riche, ne craindrait jamais l'haleine des assauts funestes : ah ! qu'il

pourrait se rire de ce qui bien vite aux autres se change en malédictions; qu'importent les déboires, ils ne peuvent effleurer le sommet où il se tient. Nul vent néfaste ne l'y atteint. Ah! qu'il y: eût été transporté durant ses années d'épreuves, et quel mal lui auraient pu causer l'égoïsme de son père, de Lucie, l'indifférence, le mépris des autres ? Il se serait écarté d'eux, avec orgueil, aurait foulé aux pieds les efforts de leurs dédains lâches et faciles !

Miss Deborah Eggerton s'était tue. Il se précipita vers elle, loua, d'une étrange ardeur, en mots qui se pressaient, chargés d'émotion et de tendresse, son talent net et puissant. Il s'enhardit à vanter le charme de sa personne, la grâce de ses attitudes, le plaisir qu'il éprouvait à la voir, à l'entendre, et ses paroles venaient, si sincères, si pures, pénétrer les plus secrètes pensées de la jeune fille que longtemps elle demeura la tète doucement baissée, oppressée et savourant son bonheur, jusqu'à ce que, d'un trait, L'œil radieux tout à coup ouvert sous les cils bien droits, toute rouge, et d'une voix ferme :

— Votre sœur vous a parlé ? demanda-t-elle au jeune homme.

Leurs regards se rencontrèrent. Leurs mains s'étreignirent.

Oui, Deborah ! murmura Etienne. Je vous aime.

Et alors, soudain, pâlissant, il comprit que sa destinée s'accomplissait.

Page 1