‹ L'indépendance de l'empire du BrésilChapitre 1 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

JciNFiNle roi de Portugal n a pas démenti son caractère. Il se montre juste et conséquent à regard du Brésil, dont l'indépendance a mis en mouvement tous les cabinets de l'Europe. Libre des factions , et se rappelant que le premier il a érigé le Brésil en royaume, que le premier il a décrété l'affranchissement de son commerce y Jean VI sanctionnant l'œuvre de sa politique , vient de nommer des plénipotentiaires chargés de traiter avec les négociateurs envoyés par son auguste fils don Pedro (i). Puissent -ils ajuster les différends qui se sont élevés entre les Portugais et les Brésiliens , nations que sépare la vaste éten-

(i) Delà part du Brésil , le général Brant et le chevalier de-Gaineiro j de la part du Portugal , le marquis de Villa-Réal 5 tous revêtus du titre de plénipotentiaires.

due des mers à la distance de deux mille lieues! Puisse un rapprochement sincère entre le père et le fils se terminer à Tavantage des peuples qu'ils régissent ! Nul doute que si Jean VI agit d après lui-même , la reconnaissance de Tempire^ qui déjà doit être faite dans sa conscience, ne soit le prompt résultat des conférences qui s'ouvrent à Londres. Nul doute qu'elles n'aient cette heureuse issue, si le conseil du roi^ connaissant les vrais intérêts de la royauté et du Portugal , s'oppose avec fermeté à ce que des haines particulières ne prévalent sur les intérêts de la famille de Bragance. Et pourquoi les Portugais s'obstineraient-ils à s'armer contre la prospérité de l'empire brésilien ? Veulentils que l'ancienne morgue l'emporte encore sur la raison? Veulent-ils encourir le reproche de n'avoir jamais regardé les Brésiliens comme leurs frères , mais comme leurs esclaves? Se croiraient-ils humiliés dans leur amourpropre, en cessant de dire nos colonies? Préféreraient -ils aux vrais intérêts de leur patrie et de la maison de Bragance , d'envoyer encore au Brésil des desenihargadores et des

gouverneurs ? Mais il ne s'agit là que du triomphe 4e l'orgueil et d'une fausse puissance. Les catégories de gouverneurs et de desembargadores ^ désormais sans vertus politiques^ passent et s'éclipsent. Que les Portugais se détrompent ; le Brésil est arrivé à sa virilité , il ne rétrogradera pas. Qu'ils se rappellent le reproche que leur adressait le célèbre Camoëns : « Portugais , vous affaiblissez le » royaume ! En retendant aussi loin , vous le » dépeuplez ; vous avez de puissans enne- » mis à vos portes , et vous cherchez des pé- » rils inconnus, comme si vous n'aviez en vue » que la fausse gloire d'être nommés : les sei- » gneurs de ï Inde y delà Perse y deïA- I) rOfhie et de ï Ethiopie / »

Quanta nous, qui prenons la plume pour traiter ces grandes questions d'état, nous nous proposons deux objets : d'abord, de présenter aux monarques de l'Europe Tindépendance du Brésil dans son véritable jour; ensuite de concourir, s'il est possible, parle pouvoir des faits et des exemples , et par l'ascendant de la vérité , à éclairer les négociateurs ; à mettre un terme à un différend de

famille qui tient en suspens le Brésil et le Portugal 5 FEurope et rAmérique.

Et qu'on ne vienne pas nous dire que de si grandes questions ne sont pas de la compétence d'un écrivain sans mission, et peutêtre sans titre! Comme publiciste et historien, comme écrivain indépendant y nous avons fait nos preuves \ aucune question d'Etat ne nous est étrangère. Libre d'en entamer la discussion publique , nous n'avons à répondre que devant la loi de la manifestation de notre pensée. Quant à notre titre pour discuter la question particulière de l'indépendance du Brésil^ qui pourrait nous le contester?

Aucune histoire générale du Brésil n'avait encore paru, et la littérature historique en réclamait une complète , quand , en i8i5 , je publiai la mienne en trois volumes. Cet ouvrage, examiné et loué à cette époque par les critiques de tous les partis, fut une sorte de création mise en œuvre avec de nombreux matériaux dont j'indiquais la source. Il est connu au Brésil , répandu dans toute l'Europe, et j'en prépare aujourd'hui la seconde édition , corrigée et augmentée.

Comme historien du Brésil, pouvaîs-je rester insensible aux grands événemens qui Tagitent et le régénèrent^; pouvais-je rester silencieux lorsque les Deux -Mondes en parlent? Le premier n'aî-je pas annoncé au monde les brillantes destinées de Tempire du Brésil sous le sceptre de l'auguste maison de Bragance?Nai-je pas été le premier à le proclamer pour ainsi dire ? Voici mes propres paroles ; elles datent de dix ans (i) : « L'é- » migration de la famille de Bragance à >i Rio- Janeiro donne à Fempire brésilien les » plus brillantes espérances ; et cet empire » semble appelé maintenant à jouir des plus » hautes destinées. Qui pourrait calculer » d'avance où s'arrêtera l'énergie d'une na- » tion pour ainsi dire ressuscitée ? Le Brésil » ne manque ni de vaisseaux , ni de ports ^ M ni de marins ; ses nègres mêmes sont d'in- » trépides matelots. Cet empire , aussi puis- » saut que magnifique, balancera bientôt la » puissance croissante des États-Unis; il aura

(ï) Fayez tom. m, pag. 017.

5> sur lui Tavantage d'un climat plus doux , » d'un sol plus fertile en productions utiles » et précieuses , d'une position géographique » dominant le chemin des deux Indes , de 5> toutes les grandes mers du globe ^ et forn mant comtne le nœud des communications >) commerciales de toutes les parties du monde » civilisé. Qu'il est riche , fort et inattaqua- » ble , cet empire de l'hémisphère austral ! » Que sa destinée est noble et indépendante ! » Des flottes nombreuses ne sauraient l'in- » vestir ; des armées formidables le menace- » raient en vain ; tout lui garantit une pros- » périté croissante et une longue durée. Avec » de la prudence et de l'énergie , le souverain )) du Brésil peut s*affermir , lui et ses descen- » dans y sur un trône moins précaire et plus » brillant que celui de Lisbonne. »

Cette tirade prophétique s'est accomplie et devait s'accomplir.

Le système colonial de l'Europe pe pouvait se soutenir qu'en marchant dans un sens inverse à son but : celui de faire prospérer le pays soumis à un tel système ; et ce but on ne pouvait plus ^atteindre , qu'en faisant

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de grands pas vers rémancîpation , devenue plus ou moins inévitable à mesure que le monopole était plus ou moins dans un état de décadence.

C'est alors que le Brésil a été mis en face du Portugal , et dans cet état mixte qui remplace la vie du pouvoir quand elle s'éteint. L'habitude , force conservatrice , soutenait seule le système singulier qui assujettissait à un état presque nul , dans la balance politique de l'Europe , un empire presque indéfini dans ses élémens et dans son avenir.

En portant la cour à Rio Janeiro , le Portugal lui-même rompit l'esprit colonial , et créa la monarchie brésilienne , mettant ainsi d'accord le fait avec le droit. Cet événement fu t décisif pour le Brésil , le Portugal , l'Amérique et l'Europe.

Le Portugal eut à combattre en faveur d'im gouvernement qui , n'étant plus dans son sein, n'était que l'allié des Anglais dans la guerre. A la paix^ il se trouva colonie du Brésil. On vit alors deux peuples se disputer leur roi j ce qui mit à nu le défaut de la vieille position; car on ne pouvait pas faire en même

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temps deux colonies réciproques , d'un vieil État et d'un nouveau donnant asile à la monarchie dans sa détresse. La séparation devint naturellement la solution du problème. Il s'agit aujourd'hui de maintenir et de consolider la maison royale de Bragance au Brésil. Tout git dans cette grande mesure conservatrice.

En revenant à Lisbonne , le roi régnant a rendu plus facile la restauration de son pouvoir européen. Le grand but que se proposait la masse des Portugais a été obtenu , puisque leur pays a cessé d'êlre une colonie.

Le Brésil se détachant , il a fallu sauver la monarchie et les possessions de la maison de Bragance. Ces deux buts ont été atteints par la déclaration de l'empire , et don Pedro a marché constamment dans le double esprit de l'intérêt de sa nouvelle patrie et de la doctrine monarchique que les puissances européennes professent.

Il eût été impossible au Brésil de se dérober à l'émancipation , étant placé au centre du grand mouvement qui agite le continent américain , et agité lui-même par les mêmes

causes. Maïs n a-t-il pas résisté aux principes destructeurs qui ont enfanté la tourmente anti-sociale , quand toute TAmérique autour de lui en a été bouleversée? Là, il n'y a pas eu de révolution dans toute Facception de ce mot , c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu de changement dans l'état social ; il n'y a eu que des transitions. Les Brésiliens ont eu l'excellent esprit de sentir que la constitution physique et morale de leur pays exigeait l'unité de direction et d'hérédité monarchique. La grande propriété domine au Brésil. Or , les fortunes territoriales étant les moins mobiles , s'accommodent mieux de la stabilité héréditaire que de l'incertitude républicaine.

D'un autre côté , le Brésil , formé de dixneuf provinces, en compte quatorze de maritimes 5 et il prend un grand essor de navigation. Ce mouvement est de sa nature ennemi delà contrainte et du pouvoir arbitraire. Or 5 il est clair que la destinée du Brésil appelle des modifications dans sa législation et dans sa politique , sans toutefois qu'elles altèrent l'essence et les fondemens de son ordre social.

Tel est le grand problème qu'ambitionne de résoudre Tempereur don Pedro. Les solides et brillantes qualités que la nature a départies à ce prince , et la légitimité de ses droits y lui donnent à-la-fois la volonté et les moyens d assurer la prospérité et Tindépendance du magnifique empire qu'il est appelé à régir. Ennemi de lanarcliîe , mais ami de la liberté, il se montre assez sage pour concevoir que les gouvernemens doivent se coordonner à l'état actuel de la société ; que s'ils en sont les mobiles , ils en sont aussi l'expression , et souvent même les résultats ; qu'en outre, l'intérêt de leur conservation exige qu'il n'y ait aucun principe de désharmonie entre le pouvoir et les besoins de la civilisation.

Il fallait à cet empire un gouvernement central et légitime ; mais il lui faut aussi l'indépendance politique et la liberté légale. Ce qui prouve mieux que tous les raisonnemens, les salutaires dispositions et l'excellent esprit des peuples du Brésil , c'est que les tentatives qui y ont été faites dans un esprit républicain , ont toutes échoué ; que le parti même qui poussait à la république contre le Portu-

gai 5 comme moyen dSndépendance , a été le premier à embrasser avec transport la liberté sous la monarchie que lui présentait Tem^ pereur don Pedro P^.

Sous ce point de vue général , lavènement de don Pedro au trône impérial, est un avan^ tage pour toutes les monarchies européennes; Fexemple n'en sera pas perdu. Qu'on se rap^ pelle que les États-Unis d'Amérique , en fondant leur indépendance , nous inoculèrent la fièvre de la démocratie , maladroitement importée en Europe. Il en sera le contraire dtt Brésil 5 conservateur du régime monarchique et du principe de l'hérédité. Quels avantages immenses pour une face antique ! l'exemple du Brésil sera d'un grand poids au-delà de l'Atlantique 5 et parmi nous peut-être. Puisse s'y développer le système le plus compatible avec la vraie liberté quand on n'essaie pas d'en corrompre les sources ! Puissent les fruits du Brésil ^ greffés sur l'arbre de la monarchie européenne, être recherchés et savourés dans les deux Mondes !

Quant à l'étendue et à la puissance de ce nouvel empire^ ce sont deux faits hors de tou-

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tes discussions. Placé entre les deux grands fleuves de la Plata et de TAmazone , le Brésil ne saurait être resserré davantage sans menacer de déborder. D'ailleurs il veut être grand etpuissant.Une sage diplomatie devrait nïême favoriser le rapide développement de sa force pour peu qu'on songe à la balance politique de l'Amérique , dont les poids ne servent plus à équilibrer les grands pouvoirs de l'Europe.

Qu'on y prête attention : les États-Unis dominent à-la-fois les lacs de Saint -Laurent et la mer du Sud , les côtes de l'Atlantique et celles du golfe mexicain. De même que la Russie , la fédération américaine du Nord semble imiter , dans son extension gigantesque, cette puissance colossale, et vouloir envelopper la grande moitié du Continent de l'Amérique.

Qu'on y réfléchisse , le Brésil peut et doit être la sauve-garde monarchique du nouvel hémisphère et de la vieille Europe.

Cette émancipation d'un empire jeune encore , et déjà puissant , est un décret de la divine Providence. Son indépendance est un

événement qui se rattache aux révolution^ contemporaines dont nous avons été les témoins et dont les causes pressent l'Univers.

Le Brésil est et restera indépendant. N'étant point dans la sphère diplomatique de l'Europe , il doit être considéré par les peuples navigateurs uniquement comme une échelle de commerce , comme la grande voie ouverte au centre de l'Amérique méridionale pour l'écoulement des produits de l'industrie européenne.

Le Brésil qui , pendant trois siècles , n'a été que la colonie d'une des plus petites monarchies de l'Europe, égale aujourd'hui, par son étendue et par la richesse de son sol , les plus grands empires du monde ; nul doute que sa population vigoureuse et active n'y prenne aussi le plus grand accroissement.

Enfin le Brésil existe j il existe en un seul corps 5 ses dix-neuf provinces reconnaissent l'autorité de l'empereur don Pedro ; Bahia et son immense Reconcas^e , reconnaissent la suprématie de Rio-Janeiro, siège du gouvernement et métropole du Brésil. Que ceux qui

douteraient encore des hautes destinées de cet empire , aillent admirer le site et l'aspect de sa capitale représentée au sein de Paris avec tant de vérité et avec une illusion si parfaite ; qu'ils y aillent au milieu de cette affluence de personnes curieuses qui ne quittent: point cet admirable spectacle sans s'écrier : voilà un site digne de la métropole de rUnivers ! En effet, on voit une ville assise au milieu d'une chaîne circulaire de montagnes qui ne s'entrouvrent que pour laisser passage à l'Océan et pour former un des ports les plus vastes et les plus sûrs qui existent. Tableau formé de mille tableaux embrassant le cercle entier de l'horizon, n'étonnant pas moins par la vérité des couleurs que par la vérité des perspectives ; tableau où l'artiste a su peindre même le climat^ où l'on reconnaît le tropique , où Ton croit respirer un air embaumé qui nous transporte dans un autre hémisphère. Et cette ville qui se développe à nos yeux , c'est Rio-Janeiro , c'est la capitale de ces contrées naguère agitées , théâtre d'événemens du plus haut intérêt et de souvepirs dignes de l'histoire. Aucun port

au inonde n*est mieux situé pour le commerce. D'une entrée sûre et d'une sortie facile, aucun n'est mieux situé pour communiquer avec l'Europe , TAmérique , l'Afrique , les Indes et les îles de la mer du Sud. Rio enfin semble être destiné à former le chaînon qui lie par le commerce les différentes parties du globe ; il commande toutes les ressources d'un pays immense et fertile.

Nous venons de révéler le but et l'objet de cet écrit. Entrons en matière , invoquons des souvenirs contemporains, assignons les causes qui ont amené l'indépendance brésilienne et la révolution impériale , rassurons les cabinets de la vieille Europe à cet égard , en leur présentant le récit des faits dans tout leur jour et dans tout leur développement. Nous examinerons ensuite s'il est possible de rétablir la dépendance du Brésil; nous verrons quels effets doit produire sur le Portugal sa séparation ; nous parlerons en outre de ses rapports avec l'Europe , et nous ferons aussi connaître son état actuel.

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