‹ L'indépendance économique du Canada français [microforme]Chapitre 11 sur 33 · POPULATION CANADIENNE-FRANÇAISE · texte numérisé non relu

POPULATION CANADIENNE-FRANÇAISE

Classe agricole au Canada.

Professions et arts usuels au Canada 1,200,000

Emigrés aux E.-U. (puissance perdue)........... 1,000,000 1,450,000

Cette statistique dressée d’après les données imparfaites, n'est, il est vrai, qu’approximative. Elle est suffisante néanmoins pour établir bien clairement ceci: si près d’une moitié de la population française qui se réclame de la patrie canadienne, commence à sortir du marasme économique, l’autre moitié attend encore les réformes qui lui permettront de travailler utilement comme les autres citoyens à la richesse et à la grandeur de son pays.

Le Canada français perd la moitié de son effectif en population par suite des mauvaises conditions économiques qu'on y laisse subsister. Aussi longtemps qu’il en sera ainsi, la population française restera sous le

coup d’une langueur mortelle qui la paralysera, elle sera comme un malade dont le système nerveux est détraqué. Une rumeur sourde et constante fatiguera son oreille. Cette rumeur c’est la plainte d’un peuple dont l’essor national est comprimé.

Hélas! Cette plainte nous l’entendons comme ceux qui vivent dans le voisinage d’une cataracte entendent le bruit des eaux. Nous y sommes habitués et l’idée ne nous vient pas de tirer parti de cette force immense fournie par la nature. Nous constatons bien, puisque la chose est évidente, qu’une moitié de notre population est perdue pour le pays et nous en sommes attristés, mais songeonsnous à découvrir la racine du mal et à l’extirper?

Par suite du malheureux état de choses que nous venons de constater, le Canada perd une moitié de ses forces vives. Gardons-nous cependant de croire que la statistique puisse nous révéler toute l'étendue de notre perte. Il s’en faut de beaucoup que cette perte soit en population seulement. L'émigration c’est surtout la manifestation extérieure du mal. Tous les Canadiens ont au cœur une confiance inébranlable danses grandes destinées de leur pays. Mais . pour qu’il devienne grand il est essentiel qu’on puisse y retenir sa population native. Et cela non plus ne suffit pas, il faut encore qu’on en fasse un foyer d’appel aux travailleurs. On voit combien nous sommes loin de cet idéal, surtout dans la province de Québec.

L'exode des habitants d’un pays jeune, peu peuplé et riche en ressources naturelles, est la preuve certaine que

ce pays souffre de quelque maladie économique très sérieuse. Or, un vice économique radical, c’est pour un peuple la boîte de Pandore: tous les fléaux en sortent (1). L'émigration entraîne des conséquences déplorables, trop évidentes pour qu’il soit nécessaire de les démontrer. De l’apathie, de la paralysie morale et matérielle qu'apportent avec eux les malaises économiques, il résulte des choses plus tristes encore. Nous avons déjà touché du doigt une de ces conséquences: la richesse agricole de Québec tombée À moins de la moitié de celle d’Ontario.

Chaque unité de population qui émigre est un capital important perdu pour le pays. Mais chaque homme, chaque femme, chaque enfant qui reste inoccupé, qui végète dans quelque occupation qui lui ferme l'avenir, ou qui n’est pas préparé pour les luttes de la vie, constitue non seulement une perte, mais une cause de démoralisation.

La souffrance est la condition des existences humaines; elle est aussi inévitable que la mort. Mais toute souffrance ne conduit pas à la démoralisation publique. Il y a la souffrance normale et la souffrance anormale. Chaque fois que nous nous trouvons en présence de celle-ci, il faut la combattre et la faire disparaître, car elle n’est pas naturelle; elle est contre nature. Certes, l’état des ouvriers industriels dans tous les pays n’est pas idéal. Pour le grand nombre la vie est bien étroite, le chômage

(1) A consulter J. Van Kan.‘‘Causes économiques de la criminalité.”

terrible, l'espoir lointain. Mais cet espoir existe: c’est ce qui sauve l’ouvrier, c’est ce qui lui rend la vie supportable. Il coopère, bien humblement ilest vrai, à une œuvre utile à la grandeur de sa patrie; son pain estamer, mais c'est du pain gagné. La vie lui est donc possible puisqu'il souffre avec dignité. Il se réunira à ses confrères; ensemble ils chercheront à améliorer leur sort et une voix secrète leur dira à tous que cette amélioration est possible et qu'elle viendra à l’heure que marquera la Providence par le progrès, par l’évolution.

La souffrance démoralisatrice et i#gradante est celle qui échappe à l'évolution et qui exclut presque l'espérance. Ceux qui la subissent sont les vrais misérables. Ils sont

les Ilotes de Sparte, les sombres soldats de Spartacus, Sisyphe roulant éternellement son rocher;—travaillant toujours, n’accomplissant rien, sachant qu'ils ne sont rien. Cerveaux pauvrement meublés, esprits qui s’étiolent toujours davantage en subissant,sans espoir et bientôt sans lutte, les coups inexorables du destin. Les fables courbent à jamais la tête, ils demandent à l'alcool l’insensibilité d'où ils se réveillent ensanglantés par quelque crime brutal et stupide. Leurs enfants porteront les stigmates . dont parle Lombroso. Les plus forts combattent. Ils se feront sous une forme ou sous une autre les ennemis actifs de la société. Déjà ils sont en guerre contre la société canadienne.

Il est officiellement constaté qu’il a surgi sur les terres publiques, dans les forêts de la province de Québec, une

classe de personnes qui sont devenues un vrai danger pour la société. Ta, dis que d’une part le commerçant de bois, par son mode d'exploitation, appauvrit la forêt et nous enlève une certaine partie du capital national, le colon d’autre part reste Pauvre, ignorant et souvent miséreux, par l’action combinée du “ommerçant et des autorités, et le pays en général souffre comme lui de son infériorité économique. Entre je commerçant et le colon apparaissent les personnes dont nous parlons, c'les se recrutent parmi les déclassés; la commission de colonisation les appelle spéculateurs et ‘‘squatters”. Parfois même, oubliant le décorum du style officiel, elle les qualifie d’‘‘engeance”. Il vaudrait mieux leur donner tout de suite leur vrai nom. Ce sont des bandits, comme ceux

qui parurent soudain en France à l’époque de la Révolution, et qui existent parles mêmes causes. Ils dévastent le domaine public, brûlent les forêts, pillent le pays au détriment du trésor, du commerçant et du colon.

Ainsi, tandis que de la mauvaise organisation de l’exploitation forestière et de la colonisation résultent des pertes matérielles immenses en Capitaux et en revenus tant publics que privés, le mal économique, encore plus sérieux, répand une démoralisation générale affectant plusieurs des parties vitales de notre économie. Les illégalités se multiplient et restent impunies, le gouvernement ne peut plus faire exécuter la loi. Ne sait-on pas, en effet, que les délinquants trouvent des encouragements et des complices jusque dans la classe dite dirigeante. Il ne faut pas s’en étonner. Aucune classe ne reste longtemps saine lorsqu'une

partie notable du corps social est malade, et la gangrène pénètre de jour en jour plus profondément dans les chairs.

Les pays qui négligent de cautériser leurs plaies tombent dans l'impuissance, dans la décadence et dans la honte; l'esprit public disparaît, la loi devient une lettre morte. Bientôt l’on pourra adresser à leurs classes dirigeantes l’apostrophe terrible de Ruy Blas aux grands d'Espagne:

Ah, j'ai honte pour vous! ... Au dedans, routiers, reîtres, Vont battant le pays et brûlant la moisson.

L'escopette est braquée au coin de tout buisson. Comme si c'était peu de la guerre des princes, Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, Tous voulant dévorer leur voisin éperdu.

Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu:

Notre église en ruine est pleine de couleuvres : L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'œuvres. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté. L'Espagne est un égout où vient l'impureté De toutes nations......................:......... La moitié de Madrid pille l’autre moitié, Tous les juges vendus, pas un soldat payé.

Si le groupe français du Canada veut conserver 8a part légitime d'influence dans la chose publique, il ne doit pas se contenter de vivre dans la contemplation deses gloires passées. S'il reste dans l’infériorité économique, ses aïeux feront sa honte,par la comparaison qu’on fera entre eux et les générations vivantes. ‘‘Les grands noms abaissent, au lieu d'élever ceux qui ne les savent pas souteni , C'est

NS ' DS de à 5

Page 1