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LE CANADA PARMI LES PEUPLES AMERICAINS

SITUATION DU CANADA DANS L’EMPIRE. — CARACTÈRE DES INSTITUTIONS BRITANNIQUES MODERNES. — RELATIONS DU CANADA AVEC LES ETATS - UNIS. — AVENIR DES DEUX RACES CANADIENNES,

LA confédération canadienne forme partie du plus

vaste empire de la terre. Elle n’est aujourd’hui ni une colonie, ni une dépendance de la métropole, mais une associée, jouissant tant en droit qu’en fait d’une autonomie réelle et presque absolue. Cette autonomie a pour base l’idée fondamentale de l'empire britannique moderne—un groupement de nations distinctes, chacune travaillant séparément, mais sous un même monarque et dans un accord parfait, au grand œuvre de la civilisation,

Impossible de rien concevoir de plus grand qu’une telle idée aussi heureusement et pleinement réalisée. Jamais auparavant le monde n'avait été témoin d’un pareil spectacle. Est-il surprenant que de jeunes nations, s’épanouissant grâce à un système qui marque un progrès si grand dans l’histoire sociale de l'humanité, en conçoivent

L'INDÉPENDANCE ÉCONCMIQUE

un légitime orgueil! Le Canada surtout, qui en a scellé de son sang le principe, ne reculera devant aucun sacrifice pour en assurer la permanence. Aussi les Canadiens vénèrent-ils la mémoire de la grande souveraine dont l'influence a rendu cette œuvre possible. Ces mots gravés au pied de son monument jubilaire élevé au sein de leur capitale: Hoc monumentum erexerunt liberi et grati Canadenses, marquent une étape de leur histoire tout aussi éloquemment que l'inscription qui se lit sur le socle de celui de Montcalm et de Wolfe à Québec.

A l’auguste successeur de cette grande reine, les Canadiens ont voué un attachement personnel d’autant plus sincère et plus profond qu’ils savent que ce prince main-

tient de toutes ses forces les institutions politiques qu'ils se sont choisies et par lesquelles ils se gouvernent.

Lorsqu'on examine de près nos institutions impériales, il est impossible de ne pas être frappé de la puissance qui résulte de leur adaptabilité à toutes les conditions des sociétés qu'elles régissent. Il est évident qu'au sein de l'empire, tout comme en dehors, l’évolution des peuples se poursuit et se poursuivra inexorablement. Les nations autonomes qui le composent se développeront et leurs besoins grandiront avec elles. Les nécessités économiques travailleront toujours dans un champ d'action de plus en plus étendu pour chacune desunités; et, grâce au principe de l'autonomie, cette évolution s’accomplira presque insensiblement.

Il en a été ainsi depuis l'institution du gouvernement responsable: il en sera toujours ainsi, d’après des lois

sociales très clairement établies. Mais jusqu’à présent les événements ont prouvé que cette évolution, loin d’affaiblir le lien, le fortifie au contraire. Quese passe-t-il, en effet, dans les empires anciens ou même modernes dont nous connaissons quelque peu l’histoire? Il vient un temps où le lien colonial se rompt, s’il n’est pas suffisamment élastique, et alors la colonie affirme sa virilité; elle quitte, pour ainsi dire, la maison paternelle, comme le ferait un fils adulte que les Parents refuseraient de libérer des entraves de l’enfance. Si jusqu'ici l’histoire offre le spectacle invariable de colonies se détachant de la métropole dès qu’elles ont atteint un certain degré de développement, ce n’est point à cause de l’antipathie naturelle que celle-ci leur inspire; c’est Par suite des nécessités sociales et économiques de la colonie que la métropole n’a pas su comprendre. Les antipathies et les haines ne viennent que plus tard. Elles sont la conséquence des résistances qu’on oppose à des aspirations naturelles et à des nécessités incontrôlables. (1) Grâce à l'élasticité du systèmeimpérial moderne, les nations qui composent l’empire britannique peuvent espérer d'évoluer sans heurt. Chaque nouveau problème politique, économiqueou social, se discute librement. La solution peut quelquefois se faire attendre, mais on finit toujours par la trouver, car de part et d’autre on la cherche de bonne foi. Aussi constatons-nous que toutes les nations formant l'empire

(1) L'histoire de 1a Révolution Américaine prouve abondamment ce fait. Voir surtout le fameux discours de Patrick Henry prononcé au premier Congrès.

tiennent de plus en plus à cette association d’idées, de principes et d’intérêts, et qu’elles se soumettent de bon gré aux devoirs qu’elle entraîne.

Ce lien moral serait à lui seul assez fort pour se maintenir sans le secours de considérations extérieures, car, nous le répétons, il marque un pas réel dans le progrès social de l’humanité. Mais il est vrai aussi que de telles considérations existent pour la plupart des nations autonomes de l’empire. Sans l’unité impériale, l’Australie aurait peine à se défendre contre l’agression étrangère. Les Canadiens, d’autre part, vivent sous le coup d’une alternative qui ne leur plaît guère. L’annexion du Canada par les Etats-Unis, république qui se dit américaine par excellence et qui prétend bientôt prendre officiellement ce titre, n’est pas précisément probable, mais elle est possible. Personne au Canada ne la croit désirable. Au contraire, on la redoute. Les annexionnistes nous disent bien que les deux peuples réunis formeraient l’organisation politique la plus puissante de la terre. Mais cet argument, d’ailleurs contestable, est le seul dont ils puissent étayer lur projet. Encore faudrait-il, pour que la chose se réalisât, compter sur l’aveuglement de l’Europe tout entière. Cette possibilité constitue en effet pour les grandes puissances un péril bien autrement réel et présent que le péril jaune, qui, pourtant, n’est pas un simple épouvantail.

Comment croire que ces puissances, dont la prépondérance mondiale tient en une si grande mesure à leur expansion commerciale et industrielle, qui, sans cela, ne

pourraient même pas, pour la plupart, fournir du pain à leurs citoyens, consentiraient à se laisser réduire à l’im- Puissance et à la famine? Comment supposer que l’Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie, malgré leurs divisions, fussent politiquement assez imbéciles, le mot n'est pas outré, pour permettre l'union de l'Amérique sous un même $ouvernement? Un pareil Etat deviendrait en effet le maître du monde; il dominerait sur les deux océans, ruinerait bientôt la vie industrielle des autres peuples, tarirait la source de leur richesse et de leur puissance. ‘ Les Etats-Unis sont déjà aujourd’hui, au point de vue agricole, la contrée qui produit la plus grande somme de denrées alimentaires et de matières premières; au point de vue minier, la plus riche en combustible et en métaux précieux et usuels; au point de vue industriel,la manufacture la plus vaste et la mieux outillée: au point de vue commercial, le foyer d'activité incessant et mobile d’une des nations les plus entreprenantes.”’ C’est ainsi que s'exprime M. E. Levasseur. Et M. Carnegie nous parle dans ses discours d’un futur assez approché où sa pcpulation dépassera 209,000,000 d'âmes. Que serait-ce donc si on lui permettait de double: son territoire et ses resources en annexant le Canada?

L'intérêt et le devoir manifeste de l’Europe est de favoriser le développement en Amérique d’une puissance qui deviendra le contrepoids des Etats-Unis. Le moment arrive et rapidement où il faudra s’occuper de fonder l'équilibre américain. Ce fut là un des arguments les plus remarquables que firent valoir à l'appui de

leur œuvre les pères de la confédération canadienne: la justesse de leur raisonnement est plus apparente aujourd’hui qu’en 1867, elle le deviendra chaque jour davantage.

Ce contrepoids, dont le monde a besoin en Amérique, ne saurait se constituer au Mexique, trop faible, ni dans l’Amérique méridionale, trop divisée. L'Amérique espagnole et l'Amérique portugaise sont sans doute appelées à jouer plus tard un rôle important dans l'équilibre américain, mais si l’on en excepte l'Argentine et le Chili, qui sont bien loin du foyer de notre vie continentale, la condition politique et économique de ces pays ne nous permet guère d'espérer qu'ils entreront en lice avant longtemps. Le Canada seul, si rien ne vient arrêter son essor, semble devoir fournir ies éléments d’une grande puissance continentale. Ayant devant nos yeux la perspective d’une pareille destinée, il n’est pas étonnant que la seule idée de la vct: s’évanouir inspire aux Canadiens une véritable crainte. :

Ce sentiment n'exclut pas l'admiration que nous éprouvons pour la grande république limitrophe où bouilionne un peuple cosmopolite. Sa qualité saillante est l'énergie, et on l’accuse de trop d’âpreté dans la poursuite de la richesse matérielle. Mais il est aussi faux de dire que l’Américain adore uniquement le dollar que de prétendre que les Anglais sont une nation de boutiquiers. Le peuple qui a donné naissance à l’auteur d'Evangeline, qui possède déjà une littérature plus brillante et plus variée que la nôtre, de grands hommes

d'Etat, des savants, des penseurs, une population universitaire de plus de 50,000 étudiants, ne manque pas de vie intellectuelle, Un peuple où des foules immenses entourent les grands orateurs et où la presse a pris un développement jusqu'ici inconnu, n'est pas dépourvu d’esprit public. C’est un grand et noble peuple que celui des Etats-Unis, un peuple éminemment civilisateur et chez

tion sociale a déjà sur plusieurs points trouvé de très intéressantes solutions. Nous devons admirer ses vertus et rechercher son amitié. Mais jamais nous ne pourrons nous fondre en lui parce que nous sommes différents, que notre âme n’est Pas son âme, et qu” la Providence nous réserve évidemment une mission autre et non moins noble que la sienne.

Sans parler des mœurs publiques et privées qui ne sont pas les mêmes, ni du système de gouvernement qui semble bien supérieur dans notre Pays; sans invoquer les différences d’origine très réelles, ni évoquer les luttes d'autrefois où les Canadiens eurent maintes fois à combattre ce formidable ennemi, nous découvro: dans la formation américaine des deux peuples, et Lans les conditions géographiques et économiques où ils se trouvent respectivement placés, des raisons suffisantes pour étayer cette opinion.

Peut-on concevoir une différence plus absolue que celle qui existe entre le développement des Etats-Unis et le nôtre? Nés d'hier, les Etats-Unis sont déjà une des organisations politiques les plus puissantes du monde. À peine le drapeau étoilé fut-il arboré sur son sol, qu’on

vit y accourir, comme autrefois à Rome, les déshérités du monde entier. Ils se jetèrent d'abord sur cette riche terre comme sur une proie, et c’est ce qui a donné cours au dicton que ce drapeau arboré au début grâce à l'assistance du peuple le plus intellectuel de l’Europe, abrite sous ses plis la population la plus matérialiste de l'Amérique. L’antithèse n'est pas vraie. Les descendants des émigrants d'Europe se sont ennoblis par l’amour de la patrie Ce sentiment est peut-être encore plus vif là-bas qu'ici, par suite de causes que la science sociale peut facilement déterminer.

Nous sommes aujourd’hui, au Canada, quant au chiffre de la population, ce que seraient les Etats-Unis s’ils n'avaient pas reçu cet immense appoint étranger. Nous

avons crû lentement, par la multiplication normale de nos éléments primitifs. Nous devons tout d’abord connaître à fond ces éléments et nous rendre bien compte de l’évolution des races sur la terre canadienne, si nous désirons nous faire une idée juste de l’état de notre pays et déterminer la direction qu’il convient d'imprimer à notre effort social et national.

La nature applique ses :mmuables lois de façon à créer sur la terre une incessante variété. Nos sociétés humaines n'échappent pas à la règle commune. Les peuples se succèdent, issus les uns des autres,mais chaque essaim qui se détache de la ruche mère devient un peuple nouveau. Tout être vivant finit par s’adapter au milieu où le créateur l’a placé. Les peuples se diversifient suivant les conditions matérielles et morales dans lesquelles its vivent.

tourmenté comme son pays, comme ses grandes steppes, conquêtes.

ont jeté au loin leur

‘endroit où elle est tombée, le fruit

» il n'est pas exact de dire qu’on

retrouve l'Espagne au Mexique, une Angleterre r'ajeunie

aux Etats-Unis, une France nouvelle sur les bords du

Saint-Laurent. Que ces Peuples parlent l'espagnol,

l'anglais, le français, qu’ils conservent beaucoup de choses

e,cela ne les empêche pas d’être despeuples

Le Mexicain se modifie, à son détriment, par

Un certain mélange de sang indigène; l'Américain, issu de

toutes les races de la terre et des individus les plus

aventureux de ces races, est remuant et insatiable comme ses ancêtres directs.

le Canada nous semblera en meilleur= posture que ses voisins. Notre Pays nous offre jusqu'à présent le spectacle

de deux races grandissant lentement côte à côte, et sans infusion très notable de sang étranger; et cela est particulièrement vrai pour les Canadiens d'origine française. Ces deux races représentent les deux grandes civilisations mères du monde moderne, dont l’une incarne la pensée et l’autre l'action. Non pas que l’une reste inactive n que l’autre ne pense guère; nous ne parlons, bien entendu, que €u caractère dominant de chacune. Assurément, le contraste entre le mode de notre développement et de celui des Etats-Unis est bien frappant Est-il possible que dans des conditions si dissemblables, le caractère des deux peuples ne soit pas très différent

N'est-il pas évident, Pour quiconque a suivi dans l'histoire le développement des nationalités et des races, que le peuple de croissance lente, dont les traditions sont nécessairement plus stables et pius profondes, dont le Caractère se forme graduellement, dans un climat où se retrempent constamment par l'effort les énergies humaines, n'est-il pas évident, disons-nous qu'un tel peuple, pourvu qu’il lui soit permis de suivre son évolution naturelle, deviendra avec le temps, et plus tôt qu'on ne pourrait le croire, un instrument de civilisation destiné à faire faire à l'humanité un Pas en avant? Telle est du moins notre pensée, que si les Etats-Unis sont l'empire romain, le Canada est la Gaule que Rome peut conquérir, mais qu'elle ne pourra jamais complètement romaniser ; elle se relèvera toujours elle-même, quand la tempête sera apaisée. ;

La conquête ne Pourrait que retarder notre évolution et c'est pour cela que notre instinct national nous porte à la craindre. C'est du reste la liberté nationale seule qui nous préoccupe réellement, car la liberté individuelle est Partout aujourd'hui assurée sur le continent d'Amérique. Pour éviter ce malheur, nous ne devons pas négliger les appoints extérieurs, mais nous ne les obtiendrons que si nous savons nous aider nous-mêmes en développant au plus haut point les facultés intellectueiles des Canadiens et les ressources matérielles du Canada. En un mot, il nous faut avan. tout être Patriotes.

Nous verrons plus tard ce qu’il faut entendre, selon nous, Par ces mots: patrie, patriotisme, Const:tons seulement ici que l'esprit »atriotique, dans son sens large, n'est pas encore suffisamment répandu parmi nous. Cela tient sans doute, en Partie, à ce que notre population se compose de deux races par'ant des langues différences, Cette circonstance peut devenir une source de force ou une cause de faiblesse, suivant que ces deux races vivront ensemble en bonne ou en mauvaise intelligence. L'harmonie qui doit

Puissamment au résultat désiré, mais le Principal, le vrai facteur, c’est la condition économique de chacune.

La gêne engendre la discorde, la jalousie et les querelles dans les sociétés politiques comme dans les ménages; et nous n'entendrions pas si souvent parler de guerres et de désordres dans l'Amérique méridionale si les peuples de ces contréés vivaient dans de bonnes conditions économiques.

Un jour v.endra duns la suite des temps, où les deux races qui composent la population canadienne, et qui, ainsi que nous le constaterons, ont déjà tant fait en commun malgré la différence d’origine, finiront par se fusionner. Toutesles deux laisseront sur leur pays une empreinte indélébile, Chacune imposera à l’autre quelque chose de son caractère, de ses institutions, de ses mœurs, de sa langue. Mais si l’une l'emporte sur l’autre, ce ne sera pas nécessair-ment la plus nombreuse. Non, ce sera celle dont les racines sont les plus profondes, dont l'idéal est le plus pur et le plus noble, la moralité la plus élevée, la langue la plus parfaite, la littérature la plus riche et la plus forte. C'est à la race dont la fortune publique sera la plus solidement assise sur de bonnes bases économiques, à celle où l’on trouvera chez ler gouvernants l'intégrité, chez les classes dirigeantes une science éclairée, chez les masses populaires une éducation saine et chez tous les individus une inébranlable énergie, qu'est réservée cette consécration suprême, la gloire de collaborer nommément aux grandes conceptions humanitaires de l'avenir. Car, dit de Lanessan, ‘‘le résultat de toutes ces luttes est, en principe, la résistance des plus forts et des plus intelligents, en ur mot, des mieux armés et des mieux dotés.” :lens:ra ainsi. Nous ne pourrons jamais faire qu’il en soit autrement et nous ne devons même pas le

souhaiter. En effet l'histoire nous enseigne que l'émulation de deux races amies réunies sur un même territoire—chose qui se présente assez rarement, il est vrai—est une des plus puissantes conditions du Progrès qui puisse exister,

Ce qui contribuera considérablement à rapprocher les deux races qui habitent le Canada, c’est le sentiment de leur solidarité en face de notre grande voisine. Nous commençons à Comprendre combien il est nécessaire de nous entendre pour développer nos ressources, toutes nos ressources naturelles et nationales,

Au vingtième siècle, en effet, nous ne verrons plus sur la terre de Champs sans maître. Celui qui n'exploitera pas

bientôt dépossédé. Celui

emparé des vieilles Civilisations, C:, Comme il faut Combattre avec les armes de son siècle, c'est aussi par l'expansion industrielle, tant manufacturière qu’agricole, que !es peuples situés comme nous le sommes, qui possèdent de vastes territoires qu'ils Peuvent difficilement dé. fendre par les armes, échapperont peut-être à la conquête,

Il reste donc Acquis que si nous voulons accomplir nos destinées, il nous faut chercher, pour les appliquer à notre pays, les meilleures solutions industriel Pour cela il est tout d’abord essentiel de savoir où en est aujourd'hui la duestion sociale, C’est ce que examinerons brièvement dans la prochaine étude,

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