‹ L'indépendance économique du Canada français [microforme]Chapitre 27 sur 33 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

OUS devons suspendre ici, pour un temps du moins, le cours des études dont la série occupe déjà une année entière. En nous séparant de ces pages nécessairement très incomplètes, mais dont la pensée dominante se dessine clairement dans notre esprit, il ne semble pas inutile de faire part au lecteur d’un incident qui, en partie, en a inspiré l’idée. On y trouvera une des preuves les plus concluantes que puisse fournir la philosophie de l’histoire à l’appui de la thèse que nous y avons soutenue.

Un soir de l’automne de 1904, plusieurs citoyens de la ville d'Ottawa s'étaient réunis pour féliciter un des leurs d'une distinction bien méritée qui lui avait été décernée. Parmi les discours prononcés en cette circonstance, celui d’un homme d'Etat très éminent nous a particulièrement frappé. Ilinvitait ses auditeurs à se livrer aux travaux de la pensée; il leur parlait de l’importance des lettres et des œuvres de l'esprit dans la vie des peuples; il constatait avec regret qu’onne s'occupe pas assez de ces choses au Canada. Au point de vue historique, surtout, il déplorait une lacune regrettable. Nos archives sont là qui attendent qu’on les dépouille, s’écria-t-il, et cependant il ne s’est encore trouvé personne pour continuer l’œuvre de Garneau.

Cette évocation souleva l'enthousiasme. Garneau! Voilà un nom qu’immortalise une grande œuvre, œuvre

connue non seulement des lettrés, mais de tout le monde, Cela tient à quelque chose de plus qu’à !a Perfection de la forme et à l'exactitude quant au fond. Il faut à chaque peuple son Homère, qui devient son véritable historien, Pour l'être, il ne suffit pas de connaître les événements, de Savoir les coordonner etles narrer agréablement, L

entière, Pé é parle et avec lequel il s’est identifié, s’attachant au sens intime des choses bien plus qu’à leu

Il fait d’un jugement sûr le procès des défaillances, pour mieux mettre en lumière la Pe” inspiratrice des grands mouvements Populaires et des actions héroïques. Ecrire avec passion n’est pas toujours un danger. Chez l’homme supérieur, cette Passion est une $arantie de sincérité, de droiture,de science et de la véritable impartialité à laquelle ne pourra jamais atteindre l'écrivain froid et indifférent, Celui-là seul qu'anime le Pur patriotisme saura comprendre son pays; lui seulpourra peindrelesgrandshommes qu’il exalte, expliquer les fautes qu’il réprouve, décrire les souffrances auxquelles ji] Participe, Lui seul, enfin, dominant les confusions humaines, Pourra d'autorité se dresser en prophète pour indiquer à ses compatriotes la voie où il leur faut s’avancer.

Voilà ce que furent quelques-uns de nos historiens, mais surtout Garneau. Grâce à eux, les fils de Champlain, dans leur marche vers l’avenir, peuvent s’appuyer sur les traditions de leur glorieux passé. Aussi se distinguent-ils eux-mêmes, trop volontiers peut-être, des peuples dont les aspirations leur semblent plus matérielles. Ils ont un idéal, et l’idéal chez un peuple sain est encore ce qu’il y a au monde de plus durable et de plus puissant.

N'insistons pourtant pas trop sur cet état d'esprit qui n’est pas sans danger. Constatons seulement que ces appuis manquent, juss1'à un certain point, aux autres nations américaines. Certes, elles ont aussi leurs pages glorieuses, leurs héros, leurs grands hommes devant lesquels l’univers s'incline avec respect. Mais chez elles la lutte fut moins âpre, la souffrance qui ennoblit moins intense, et elles s’en rendent compte. Aussi est-ce bien souvent parmi nous que viennent s'inspirer leurs poètes, leurs écrivains et leurs artistes, e: :core qu’ils nous refusent parfois l'entière justice qui nous est due. Pour enluminer leurs pages historiques, pour redire les traditions et les légendes, il leur manquerait ailleurs ce souffle qu’on ne retrouve, nous dit Platon, que dns ces pays où le cœur de l’homme s'est retrempé au contact des grands dévouements.

Nous avons notre âge héroïque, plus vrai, plus beau que celui.de la Grèce. On y trouve de grandes figures qui saisissent l'imagination populaire. Dollard et Iberville, Frontenac, Joliet, Marquette, et tant d’autres aux noms

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iramortels, nesont pas deshéros isolés; Evangéline n’est pas née spontanément de l'inspiration d'un grand poète. Ils incarnent le génie du peuple d'où ils sortent.

Nos ancêtres qui franchirent les mers n'étaient Pas des émigrants Erolétair sistance, ni de

me n’était pas le motif déterminant de leur exode. L'histoire reconnaît en eux les apôtres d’une civilisation, les porteurs d'une Parole, Aussi, missionnaires et Martyrs, explorateurs et pionniers,soldats et marins de la Nouvelle-France, vos noms sont entourés d’auréoles. De la Floride jusqu'aux glaces polaires, de

l'humble Acadie jusqu’à la Porte-d'or, vous êtes devenus Pour les populations des êtres à Part et pleins d’une mystique grandeur; car sur tous les points du vaste nouveau monde se retrouve la trace de votre passage et de vos travaux.

Pour nous, vous n'êtes pas d’indécises silhouettes. Votre sang coule dans nos veines, nos âmes s’inspirent de Vos pensées. En nous léguant un héritage de traditions. de droits,

es; elle suit les rives du fleuve pur en Sa Source qui des d’une grappe de mers, vaste corne d’abondance,

au-dessus du continent tout entier. Puisse son cours majestueux être l'image de nos destinées. Ses bords virent notre genèse; ils frémirent au bruit des grandes guerres de cette lutte séculaire où les régiments français succombent enfin sous lenombre, mais dans l'épuisement de la victoire, ainsi qu'il convient à des Francs. Et toute cette gloire recueillie est devenue l'épopée d’un continent.

Une civilisation nouvelle nous appartient, à nous les descendants, mais nous ne sommes pas seuls pour en jouir et pour la développer. Nous avons dû en faire une part à ceux qui survinrent en cet instant mémorable où nous refusions de rompre nos liens, de peur de perdre le dépôt sacré légué par nos pères.

Ces nouveaux venus étaient, eux aussi, une élite; ils portaient avec eux leur arce sainte, leur idéal; idéal différent du nôtre, dans ses manifestations extérieures surtout, mais que nous pouvions néanmoins respecter. Ils étaient dignes d’être nos émules et de devenir nos amis. L'amitié ne se noua pas du premier coup, les cicatrices mal guéries des haines séculaires se rouvrirent plus d’une fois. Des luttes ardentes, sanglantes quelquefois, signalèrent ces rencontres de deux marées humaines. De nos jours mêmeles malentendus surgissent parfois encore. Mais ensemble, malgré ces divergences, nous avons fondé une confédération immense par l'étendue du territoire, puissante par l'excellence des éléments humains qui la composent, et qui, si nul événement funest" ne vient arrêter son essor, semble appelée à de grandes destinées.

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Voilà ce que racontent jusqu'à présent nos historiens. S'ils furent grands, c'est qu'ils eurent à dire de grandes choses. Pour qu’ils aient des SuCCesseurs, i] faut que nous

sachioans être dignes de ceux dont ils Proclamer t les hauts faits.

Ceux donc qui s'intéressent à la jeunesse, qui désirent qu'elle soit sage, active, énergique et studicuse, ont raison de la pousser vers les œuvres de l'esprit; Surtout vers cette science qui est, par excellence, celle du siècle, la science appliquée aux utilités économiques ec qui occupe à Ja fois les intelligences et les bras, C’est à l'heure actuelle Ja bre de nos écrivains les mi'Ux connus et les plus sérieux. Pour ces penseurs, très inquiétantes; ils les

exp“iment sans cesse, et leurs paroles sont l'écho du senti-

ment intime de leurs Compatriotes, Età côté d’eux l’histoire se tait, on dirait qu’elle n'ose pas élever la voix. Cet ensemble de circonstances n'est-il notre part, nous y trouvons un a

En tout temps, sans doute, un écrivain rendre plus clairs certains Points d’his ment traités, C'est ce qu’on fait présent rare talent, preuve manifes manquent pas. Mais quel entreprendre de fixer la psych

Peut reprendre et toire imparfaite-

avant que cette époque soit terminée? Comment pourrait-il le faire avec intelligence? Si on voulait lui :mposer une pareille tâche, la plume lui tomberait des mains. Son œuvre ne pourrait être que fade et obscure, un drame sans dénouement et sans moralité: elle pourrait même devenir dangereuse, si en entretenant nos jeunes gens d’un glorieux passé elle leur faisait oublier les dangers et les devoirs de l'heure présente.

Or c’est là la pierre de touche de la situation, l'épreuve infaillible et décisive de l’état où se trouve, à un moment donné, un peuple ou une nation. Alors, dès qu’il veut écrire, certaines questions se posent inexorablement devant l'historien: Convient-il de raconter quand l'ennemi s’avance au pas de charge? Est-ce dans la fumée du combat qu'on doit penser à en décrire les péripéties et en expliquer les résultats? En ces heures de pénible incertitude tous les citoyens doivent être soldats: Est-il juste de les détourner du devoir du moment qui est de combattre? Et s' nous nous appliquons à les distraire, à faire d'eux de mauvais soldats qui, pour prix de leur insouciance, recueilleront l'ineffaçable déshonneur, sans pour cela échapper à la mort, quelle responsabilité sera la nôtre? C'est pour cela que notre histoire écrite ne se continue pas, et, répétons-le, l'indice est des plus graves.

Qu'on n’aille pas crri-: qu’un sentiment d’étroit pessimisme a dicté ce qui précède. Nous pensons avoir suffisamment prouvé, au cours de ces études, que cette faiblesse nous est étrangère. Mais une trop grande confiance serait tout aussi dangereuse, peut-être plus

sécurité, L'argent abonde dans nos Campagnes, les cultivateurs s'enrichissent, de ‘ouvell:s Paroisses se fondent, la population rurale sembie de nouveau se porter en masse à la conquête du soi. Même sur nos côtes maritunes la nombreuse Population qui vivait de pêche et qui restait très pauvre Parce que, existant au jour le jour, elle se trouvait sous la coupe des Patrons,commence à s'éman-

ciper en se livrant à l’exploitation agricole. Déjà, dans la

Gaspésie, en arrière des Concessions morcelé

mœurs et d’allures. Partout, naturellement, Je Commerce local est Prospère, l’industrie laitière prend des Proportions de plus en plus ‘onsidérables, d’autres industries non Sans importance c Mmmencent à Poindre. Tout cela n'est pas d’un Peuple moribond,

et tout cela confirme ce que nous avons vssayé de démontrer.

Même les étrangers t intellectuelle, du

qualités les plus développées.

nôtres des gens qui prétendent que faute de Capital, mais surtout f;, ite d’aptitudes, nous sommes d’avance voués à Ja défaite, dans la lutte industrielle qui

nous attend et que nous ne pc'vons Pas éviter. Quelle ineffabilité!

Et que penser de ceux qui, sans aller aussi loin que les premiers, nous soutiennent que par la victoire économique que nous remporterons certainement, si nous le désirons, nous risquons de perdre notre génie national, notre idéal, nos grandes traditions; que notre flambeau s’y éteindra dans les boues du matérialisme! En vérité, ceux-ci nous semblent encore plus aveugles que ceux-là. Ils n'ont pas compris que la philosophie, l'art, la littérature doivent dominer la vie humaine et non pas l'absorber: qu'elles sont la flamme de l'existence sociale, plus ou moins ardente et lumineuse suivant que l'huile qui l’alimente est plus ou moins riche et pure.

Qu'ils nous disent depuis quand la victoire et la puissance ont détruit chez les peuples les glorieuses traditions? Depuis quand la défaite et la servitude développent-elles chez eux les qualités nobles et viriles ? Sont-ce les faibles qui dirigent les forts, les esclaves qui commandent aux maîtres? Qu'adviendrait-il, si par malheur nous avions à subir la loi du vainqueur économique, le plus terrible de tous; si, abdiquant virtuellement notre influence et nos droits, nos ouvriers devenaient des ilotes, nos agriculteurs es paysans ruinés, nos classes instruites, ou prétendues telles,des prolétaires—comme le sont déjà les trois quarts de nos médecins, avocats et fonctionnaires, ainsi que la presque totalité de nos instituteurs?

Est-ce quand tout cela serait consommé que nous pourrions prétendre prêcher sur ce continent, comme le firent nos pères, la sainte croisade de la vérité, de la justice et de la liberté? Pourrions-nous espérer qu’en de telles

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conditions notre Population s'accroitrait et que nous fonderions des familles saines et nombreuses ? Verrait-on fleurir dans un pareil milieu l'agriculture, les lettres, les sciences, les arts, sans parle de la morale et de la religion; Or ce sont 1à des Possibilités qui deviendront d'affreuses réalités si nous n'y prenons pas garde. L'apathie serait ici criminelle, et sit est défendu de désespérer limais de son Pays, au moin: Joit-on admettre que l'incertitude de l'avenir Plane sur nous comme une nuée de mauvais présage.

Ah! ne nous Y trompons pas Nous n'accomplirons nos destinées qu'à Ja condition d' re de toutes manières les forts de notre siècle. Nous n Arriverons jamais en nous trainant à la remorque de nos Compatriotes de langue anglaise; mais Par un effort qui nous Piacer? à la tête du Progrès économique du Continent; par la rés ution inébranlable de mettre en honneur et en Pratiq: : parmi les nôtres cette science ‘qui Constate (et qui applique) les lois générales déterminant l’activité et l'efficacité des

n’accorde pas spontanément et gratuitement à l'homme.’ Faisons cela; le reste nous sera accordé par surcroît.

L'effort ainsi Compris nous donnera tout: la puissance économique d’abord qui est ja base nécessaire de toute Œuvre nationale, sociale et civilisatrice: Puis,conséquences qui naturellement en découlent, l'autorité et l'influence de toutes nos classes, et plus particulièrement de nos hommes publics qui ont tant besoin pour être écoutés d’un Puissant

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appui populaire. C’est alors que la confiance, qui provient de la force consciente et éprouvée, nous confirmera dans la possession de ces biens immatériels qui sont notre héritage le plus précieux, que nous tiendrons enfin la baguette magique qui révèle les trésors de l’âme et fait éclore toutes les fleurs de l'esprit.

Puis, à l’heure qui suivra notre victoire, en un de ces moments si rares où le peuple, sûr désormais de l’avenir, jouira en paix du présent, du sein de la florzison des lettres, des sciences et des arts, surgira l'historien attendu pour immortaliser cette nouvelle étape de notre vie nationale.

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