NÉCESSITÉ D’UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE
Le moment est venu de nous emparer de notre
INDUSTRIE NATIONALE. — NOUS DEVONS LE FAIRE EN NOUS ATTACHANT SURTOUT AUX INDUSTRIES FORESTIERES. — POSSIBILITÉ DE LEUR DONNER UN GRAND DÉVELOPPEMENT ET MÊME UNE IMPORTANCE
mondiale. — Instruction industrielle populaire ET PROTECTION DES FORÊTS.
S\ I OUS avons essayé de démontrer que le peuple ^1 du Canada oriental, possesseur d’un vaste domaine industriel, ne peut normalement manquer de capitaux pour l’exploiter. Et si nous parlons ici du peuple en tant qu’être collectif, c’est à dessein, car la presque totalité de ce domaine, surtout dans la province de Québec, appartient encore au public, qui l’administre par l’intermédiaire de son gouvernement. Il est impossible d’imaginer une situation plus favorable à l’organisation d'un grand mouvement
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industriel, suivant une m éthode scientifique et éclairée. Les économistes, et particulièrement M. Paul Leroy- Beaulieu, nous disent que le peuple qui profiterait de ces circonstances, qui ne se présentent jamais qu’une fois en sa vie, “ pourrait éviter aux générations à venir toutes les difficultés financières et toutes les difficultés écon omiques contre lesquelles luttent les peuples contemporains.” (1)
Le moment de tenter ce grand effort, qui nous donnera la possession et la jouissance de notre industrie nationale, est maintenant arrivé pour nous. Si nous le laissons passer il ne reviendra plus. Il est donc urgent pour tous les groupes de population du Canada oriental d’agir sans retard. Pour le groupe français, la question est vitale. Pour lui, une action prompte et efficace est, sans aucune exagération, une question de vie ou de mort.
Or, nous l’avons vu, dans les conditions actuelles, cette population se gâte chaque jour davantage dans une inaction forcée ; non seulement cette partie qui devrait être industrielle, mais aussi la population rurale. La contagion se répand. Comment pourraitil en être autrement ? Avons-nous jamais réfléchi à l'infériorité vraiment effrayante où se trouve placé le
(1) Traité des finances, tome 1, p. 66.
groupe français par suite de i absence du développement industriel l. Cela dépasse de beaucoup les conséquences de 1 infériorité agricole que nous avons constatée précédemment.
M. Edmond Théry, directeur de L’économiste européen, fait observer que la puissance de travail annuel, en France, en supposant qu’il y ait 280 jours de travail par année, et en prenant pour base l’année 1898, se décompose comme suit :
Travail patronal . .
Travail ouvrier . . .
Travail animal. . . .
Travail vapeur. . . .
1,611 millions de journées 2,692 millions de journées 4,552 millions de journées 89,960 millions de journées
Total . 48,715 millions de journées
Par conséquent, en 1898, le travail de 38,000,000 de Français, en tenant compte des machines, équivalait au travail d’une population d’environ 175,000,000 qui ne se servirait pas de machines mues par la vapeur ou autres agents mécaniques. En 1907, ces chiffres seraient beaucoup plus élevés, car le nombre et la puissance des machines augmente sans cesse.
En appliquant le même calcul à la population actuelle des Etats-Unis, on trouve que 76,000,000 d’Américains pourvus de machines travaillent autant que 282,000,000 de personnes qui n’en auraient point.
D’après le même calcul, le groupe français du Canada, à peu près dépourvu de grands agents mécaniques, ne représente aujourd’hui que le travail de 1,600,000 hommes. L’établissement de la grande industrie, augmenterait de quatre et demi la puissance de travail, non seulement de la population actuelle, mais aussi celle que nous avons perdue et qui nous reviendrait rapidement. Le travail qu’accomplirait alors cette population équivaudrait àcelui de 12,000,- 000 de Canadiens-français travaillant dans les conditions actuelles. (1)
Ces calculs sont bien propres à faire compi’endre l’importance du développement industriel et l’infériorité qui résulte de son absence. Insistons pourtant sur ce point que si la plupart de nos moteurs naturels étaient utilisés comme ils devraient l’être, l’avantage nous apparaîtrait beaucoup plus considérable encore. Il est très probable que dans de telles conditions, la province de Québec contiendrait dans dix ans d’ici, dix millions d’hommes ayant la capacité productrice d’une population de 100,000,000 qui ne se serviraient pas de machines mues par la vapeur ou par l’électricité.
(1) Nous avons sans doute des machines dans la province de Québec, mais celles qui appartiennent à la population françaises sont peu importantes.
Les avantages d’un système régulier de développement industriel ne se borneraient pas là. Sans lui on pourra élaborer et promulguer de bonnes lois pour la protection des forêts, maison ne parviendra jamais à les mettre en vigueur, car le peuple, ne comprenant pas leur importance et ne voyant en elles que des tracasseries inutiles, les violera.
Avec le développement industriel, les entraves qu’une suite de circonstances malheureuses, encore plus que l’apathie des gouvernements, met à la colonisation, tomberaient d’elles-mêmes. Nous aurons occasion de revenir plus tard sur cette partie de la démonstration. Enfin, exploiter les ressources de son pays, c’est le seul moyen de le conserver. C’est pour ne l’avoir pas fait que les Boers ont perdu leur indépendance, que la Chine, le Maroc et tant d’autres pays sont en danger d’être conquis et morcelés.
Le vieux dicton tient toujours : une vigilance éternelle est le prix de la liberté.
Revenons maintenant plus directement à la question “qui nous occupe. Comment pourrait-on se procurer sans retard les ressources immédiatement nécessaires pour mettre en valeur l’immense domaine industriel du Canada ? Pour répondre à cette question il faut tout d’abord nous rappeler ce que nous disions au chapitre précédent et creuser un peu plus avant cette question du capital.
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Les doctrinaires économiques affirmaient autrefois que le capital industriel d’un peuple ne se forme que lentement, et par le moyen de l’épargne. Sans doute, il est vrai en principe que la richesse publique d’un pays dépend du travail de ses habitants. Cette richesse accumulée et appliquée à des tins industrielles peut à la rigueur s’appeler épargne, mais il est faux de dire que cette épargne soit toujours une richesse lentement accumulée. Les métaux, précieux font partie de la richesse publique. Dira-t-on que celui qui découvre une mine d’or et qui en extrait un million en quelques mois ne possède pas un capital ? Peut-on dire que ce capital soit le fruit de l'épargne? La vérité, c’est que le concept de ce qui constitue un capital doit varier à l’infini, suivant les conditions infiniment variées où peuvent se trouver les peuples et les individus ; et qu’il faut accepter les principes de la science économique comme on accepte ceux de toutes les sciences, en les adaptant toujours aux conditions particulières où l’on se trouve et en les modifiant à mesure que l’observation nous les fait mieux connaître.
En proclamant les avantages de l’épargne les économistes classiques ont certainement raison. Sans elle, un peuple ne jouira jamais du bien-être durable et de la vraie prospérité. L’épargne c’est une des formes de la sagesse. Le gaspillage est un vice et le vice porte
toujours sa punition avec lui. Il e<t encore vx-ai, mais en partie seulement, que le capital industriel de l’Europe s’est constitué lentement et par le moyen de l’épargne. Dans le vieux monde, la progression a été graduelle et l’épargne longuement accumulée a suffi en pai’tie à la capitalisation.
Aux Etats-Unis tout s’est passé autrement. Il était impossible de créer lentement le capital industrielle. Même le surplus du capital européen qui venait chercher des placements en Amérique ne comblait pas la lacune. On eut donc recoui's au système corporatif, à la concentration ; de là l’immense développement des syndicats, puis des trusts.
Ces grandes organisations industrielles, qu’il ne faut pas confondre avec les combines et les corners , dont notre public comprend suffisamment le sens, sont fort intéressantes à étudier, et, pour les fins de notre travail, il est nécessaire d’en dire quelques mots. Un ancien gouverneur du Massachusetts, Roswell P. Fiower, leur consacrait un article important dans le Gunters ’ Magazine d’octobi-e 1897.
“ L’universalité de ce mouvement, dit-il, établit qu’il est d’oi’dre natui’el ; la tendance en est, je ci’ois, de saine économie. On y trouve en somme le principe de la survivance du plus apte. Le capital n’a qu’une fonction: aider à la production. L’existence même d’un capital placé dans une industriequelconque
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dépend de sa capacité le produire la richesse à aussi bon marché pue ses concurrents. A l’encontre des autres formes de la richesse, le capital une fois placé n’est recouvrable pue sous forme de profits. S’il ne produit pas, il est perdu ; son existence dépend donc de son emploi profitable, c’est-à-dire de son efficacité relative par rapport à d’autres capitaux mis concurremment au service du corps social. ” Cet auteur croit fermement à l’efficacité du capital ainsi concentré par les industries réunies en syndicats, c’est-à-dire à l’efficacité de la concentration industrielle. Il cite à l’appui de son opinion certains chiffres intéressants. Les étoffes du coton se vendaient, en 1830, 17c la verge; aujourd’hui on peut en acheter de meilleures pour 4c. et 5c. Le prix des objets de fer ou d’acier a baissé successivement de 30, 60 et 80 pour cent et la qualité est supérieure. Enfin, la concentration du capital, depuis 1860, a augmenté le bien-être public de 24 pour cent pendant chaque décade.
La concentration industrielle est donc une phase dans l’évolution économique des peuples, c’est le dernier phénomène que les économistes ont enregistré et le résultat général prouve quelle indique en somme un progrès. C’est une application nouvelle des principes de l’organisation et delà division du travail, dont nous admirons partout les merveilleux résultats. Mais le principe de la concentration industrielle
adopté, — il 1 est aujourd’hui par tous les grands économistes et il est reconnu, en fait sinon en droit, par tous les gouvernements, — il faut s’entendre sur la manière de l’appliquer.
Dans sa forme bienfaisante elle n’est pas le trust américain. Celui-ci, en général, est un monopole industriel abusif et dangereux qui a surgi sous la pression de la nécessité ; il opère souvent par fraude, plus souvent encore par intimidation. C’est la première phase d’une révolution violente, d’où il peut sortir un principe vrai, mais informe et difficile à dégager.
Les coalitions de capitaux existent également dans les pays d’Europe, mais là action leur est plus douce, plus sage et plus bienfaisante. Le cartell et le syndicat ne sont point des instruments de domination, mais des ligues de producteurs travaillant dans leur intérêt commun à tous, ou aucun des membres ne perd son individualité, où chaque allié conserve une grande part de sa liberté d’action. On trouve dans toutes ces organisations des caractères communs, mais très distinctement modifiés par le génie national et l’organisation politique de chaque peuple. (1) La
(1) Grâce à l’initiative récente des Allemands, l’industrie métallurgique européenne ne forme plus qu’un vaste cartell ; les établissements métallurgiques de chaque pays s’engageant à limiter leur production afin d’éviter la surproduction.
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concentration industrielle est donc au fond et elle tendra de plus en plus à devenir en fait, une forte organisation appliquée au travail industriel, de façon à lui faire produire les meilleurs résultats avec la moindre dépense de forces. Elle peut prendre une infinité de formes, mais la plus parfaite et la définitive sera sans doute une impulsion et une direction régulières et calculées, imprimées au développement de tout une région, ou même de tout un Etat lorsque les circonstances le permettront. Cette méthode paraît surtout convenir aux pays neufs ou le législateur avise attire à lui l’industriel et où tous les deux conviennent ensemble des conditions du travail.
Ces nouvelles manifestations économiques sont de l’essence même de l’évolution moderne, cela est de toute evidence. Non seulement ont-elles augmenté rapidement la richesse industrielle des pays où elles fleurissent, mais par la nature même de leur organisation, les industries soumises à ces lois cherchent à étendre au loin le champ de leurs opérations. Elles ont en effet, pour résultats la production scientifique et la surproduction.
Que les trusts américains qui sont, nous l’avons vu, l’ébauche lamoins recommandablede cette idée, tendent a envahir le Canada et qu ils ont même déjà commencé, cela est constant. Or, cette invasion peut constituer un grave danger pour la nationalité canadienne. Notre
domaine industriel est tellement riche et avantageux à exploiter, que le livrer sans condition à des étrangers ce serait leur livrer notre pays.
Il faut donc que nous opposions à la nouvelle méthode industrielle qui nous arrive sous la forme du trust, une méthode mieux conçue, moins dangereuse et qui nous fournira en aussi grande abondance ce capital médiat dont nous avons besoin. Si nous pouvons faire cela, le trust se trouvera désarmé.
Les princes industriels de l’Amérique raisonnent à peu prés comme suit : Le monde est une mine qu’exploite l’industrie. Nous avons trouvé une manière d’exploiter cette mine plus avantageusement que nos prédécesseurs, et tout en faisant nos affaires, nous trouvons moyen d’augmenter le bien-être général partout ou nous nous implantons. Faites-nous donc place, nous sommes des civilisateurs. Nous devons pouvoir leur répondre dans un langage non moins fier : Il est très vrai que vous êtes de grands industriels et dans un sens des civilisateurs. Mais nous non plus nous n’avons pas complètement ignoré le progrès. Vous avez eu, dès vos débuts, une nombreuse population indigène à desservir, vous avez pu vous protéger en dedaus au moyen de tarifs douaniers prohibitifs qui vous ont permis, sans trop de sacrifices, d’édifier un vaste commerce étranger. L’industrie canadienne a dû faire face à des conditions bien différentes. Elle
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ne possède pas de marché domestique ou elle puisse se refaire des pertes que pourraient lui causer ses ventes à sacrifice sur les marchés étrangers. Elle doit, pendant de longues années encore, fabriquer presque exclusivement pour l’exportation. Elle a donc dû faire une application plus parfaite que vous du principe de l’organisation industrielle. Vous verrez ici une pensée supérieure dirigeant l'action du capital sans lui commander ni le contraindre, diriu-eant aussi 1 exploitation sans lui imposer d’entraves ; une pensée qui s’occupe spécialement de la question des débouchés et de l’écoulement des produits manufacturés. Nous avons enfin, ce que vous n’avez pas, une politique industrielle , c’est-à-dire une organisatian complète des ressources de la nation, de façon à lui permettre de faire face aux nouveaux problèmes qui se présentent. Nous reconnaissons que la science est nécessaire à 1 industrie et nous l’y appliquons ; mais nous savons aussi que notre politique serait sans valeur si elle ne s’occupait pas également du côté social de l’industrialisme, et surtout de la permanance des ressources qui l’alimentent.
En vous observant, nous avons compris ce qu’est la tyrannie industrielle. Vous avez déclaré la guerre aux entreprises petites et moyennes qui tombent les unes après les autres sous vos coups. Votre concentration tend à former un peuple d’ilotes sous le joug
DU canada français
de quelques capitaines d’industrie dont la richesse est, incalculable. Entre ces maîtres et ces esclaves, il n’y aura bientôt plus aucune place pour les classes moyennes. Vous vous acheminez rapidement vers le cataclysme qui prédit le socialiste allemand Karl Maix, car si vous avez su produire la richesse, vous n avez pas su la repartir, ni voulu respecter les droits des citoyens. C est en vain que les hommes publics de votre pays, prévoyant les résultats funestes d’un état de choses auquel il n’est plus en leur pouvoir de remédier, voudraient diriger l’opinion vers un néoimpérialisme, qui, dans leur pensée, pourrait retarder la catastrophe. Ces expédients blâmables, les fantômes de la gloire et de la conquête ne courberont pas un peuple libre sous l’oppression. Et pour ce qui est du peuple canadien, il n’entend pas sacrifier la permanence de ses richesses nationales à une activité éphémère qui le laisserait plus pauvre qu’auparavant. Nous vous accueillons volontiers, individuellement, avec votie science, votre expérience et vos millions, parce que l’entrée de notre pays est libre et non pas parce que nous désirons votre venue. Mais vous devrez laisser l’oligarchie à la porte ; il n’y a point de place pour elle chez nous, car nous travaillons, nous, pour l’avenir comme pour le présent, et si vous êtes des civilisateurs nous le sommes aussi et à meilleur titre.
Qu’est-ce donc que cette politique industrielle que
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nous voudrions opposer au régime des trusts ? A-t-elle pour but de placer entre les mains du gouvernement le contrôle absolu ou même partiel des entreprises industrielles ? Demandons-nous l’établissement au Canada du paternalism dont les économistes nous signalent les dangers ? Voulons-nous nous rapprocher du socialisme d’état, en formant un trust gigantesque dont le gouvernement serait le centre ?
Non pas, car ce serait là un état de choses point du tout désirable.
Ecoutons encore M. Paul Leroy-Beaulieu, que nous avons déjà cité, relativement au rôle légitime d’un gouvernement dans l’établissement d’une politique industrielle. Cet économiste, nous le savons, est tout à fait hostile à l’ingérence de l’Etat dans les affaires des particuliers. Il a écrit tout un livre, l’Etat moderne et ses fonctions, pour démontrer l’importance économique pour les peuples contemporains de restreindre le champ d’action des gouvernants.
“ La mission de l’Etat, dit-il, dans cet ouvrage, c’est de contribuer suivant sa nature et ses forces, sans empiéter aucunement sur les autres forces ni en gêner l’action, au perfectionnement de la vie nationale, à ce développement de richesse ou de bien-être, de moralité ou d’intellectualité que les modernes appellent le progrès.”
Passant en revue les différentes fonctions des gouvernements modernes, il s’attache à démontrer les abus de pouvoir et les empiètements qu’ils commettent. Puis il enumere les cas ou 1 Etat doit intervenir. Comme représentant de la perpétuité sociale, l’Etat doit veiller à la conservation des conditions générales d existence de la nation, Il doit s’occuper de la conservation du climat, du territoire cultivable, des forces hydrauliques, des forêts, des mines, de toutes les richesses naturelles qui ne se reproduisent pas. Dans cette tache 1 Etat doit etre appuyé par les particuliers ou les associations, mais il ne doit pas s abstenir. Et l’auteur ajoute que tout cela est surtout vrai pour l'Etat démocratique.
IsTe dirait-on pas que celui qui a écrit les pages que nous venons ainsi de résumer en quelques phrases, connaissait intimement les conditions existant au Canada ? Ses conclusions ne sont pourtant que le résultat d une observation générale de la question, et nous devons admirer la profonde science sociale de cet homme qui, guide par la pure raison, a su ainsi nous indiquer avec précision où et comment diriger notre effort gouvernemental.
Notre politique industrielle doit viser à la conservation de la propriété sociale, d’abord en interdisant les dénudations qui transformeraient notre pays en un désert, puis en assurant l’existence perpétuelle de
nos ressources forestières et hydrauliques et autant que possible de nos ressources minières. Ce sont là, en effet, avec l’agriculture, les conditions mêmes de l’existence de la nation. Mais ainsi que nous l’avons déjà dit et que nous le répéterons plusieurs fois encore au cours de ce travail, nos gouvernements ne peuvent espérer conserver les conditions générales d’existence de la nation, surtout la forêt et les forces hydrauliques, seulement en édictant des lois. Nous savons que ces lois resteront toujours impuissantes et inefficaces, si elles ne sont pas soutenues par la seule sanction réelle de la loi, par l’opinion publique. Le public ne comprendra l’importance de ces choses que lorsqu’on lui en aura fait voir la démonstration pratique. Et cette démonstration ne pourra jamais se faire efficacement que par le développement industriel, particulièrement le développement industriel forestier.
Il faut donc inaugurer une politique industrielle par laquelle, le gouvernement, sans empiéter aucunement sur l’initiative individuelle ni en gêner l’action, puisse perfectionner la vie nationale et assurer sa permanence, en développant l’intellectualité,la richesse et le bien-être du corps social tout entier. Ces principes ont-ils jamais été appliqués au Canada et particulièrement dans la province de Québec ? Nous répondi’ons à cette question un peu plus loin. En
attendant, n est-il pas évident qu’une telle politique devrait commencer par l’instruction industrielle générale du peuple à tous les degrés ; qu’elle devrait se continuer en décrétant la permanence absolue de la forêt, des forces hydrauliques et des autres sources de la richesse nationale ; qu’enfin cette permanence de nos ressources devrait être rendue réelle et efficace par leur développement systématique et scientifique au moyen de l’industrie pratique. Et pour atteindre ce but, il faut évidemment un système quelconque d encouragement, de propulsion, qui permettrait à une pensée maîtresse d’assurer en même temps la prospérité agricole et industrielle d’une vaste région et l’avenir économique et national du peuple qui l’habite.
De plus, en élaborant un tel système ne semble-til pas que l’on doive tenir compte du phénomène si important de la concentration industrielle, toujours en écartant ses inconvénients et sans toucher en quoi que ce soit à 1 initiative individuelle ni à la liberté légitime de chacun ? Tout cela a besoin d’explications et de développements. Avant d’aller plus loin, cependant, il est important de ne pas oublier que la mise en œuvre d'une telle idée n’appartient pas au gouvernement central, bien que celui-ci puisse y participer et y aider indirectement mais puissamment. Chaque province doit- prendre l’initiative, en veillant à la conservation et au développement de ses ressour-
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ces, parceque ces ressources variant dans chacune, les mesures à prendre peuvent être différentes.
Voyons maintenant ce que doit être cette politique industrielle dont nous avons essayé de démontrer l’urgente nécessité. Pour cela, il est bon de déterminer tout d’abord ce quelle ne doit pas être.
Tout mouvement qui tend à dépeupler les campagnes et à entasser la population dans les villes est un mouvement anti-social qu’il faut enrayer.
La crainte légitime du dépeuplement des campagnes, que l’état social de la classe agricole d’il y a quelques années ne justifiait que trop, a retardé considérablement le mouvement industriel, dans le Canada français plus particulièrement. Un grand nombre de personnes bien intentionnées se sont élevées contre l’industrialisme, puisque l’industrie, dans leur opinion, devait pousser la population vers les villes. M. Gigault, sous-ministre de l’agriculture de la province de Québec, est un partisan de ces idées que nous partageons en ce qui touche au principe énoncé ci-dessus. Il vaudrait bien mieux renoncer à la grande industrie que de dépeupler les campagnes.
IS oublions pas, s’écriait M. Gigault, dans un discours prononcé à l’une des dernières réunions de la société d’industrie laitière, à Saint-Hyacinthe, n’oublions pas que nous devons avant tout travailler à la diffusion des connaissances agricoles ; nous devons
avant tout faire aimer la vie rurale. N’allons pas détourner notre population de l'agriculture pour 1 attirer vers les villes. Nous commettrions une faute dont nous regretterions les déplorables conséquences. Il sévit actuellement en Allemagne une ci ise financière des plus dangereuse. Dans ce pays, les écoles techniques ont été multipliées ; on y a formé un grand nombre d’ouvriers d’une orande habileté ; comme résultat, l’industrie manufacturière a pris un grand développement, encombrant le marché et provoquant la crise dont ce pays est aujourd hui la victime. Aussi un économiste allemand, écrivant sur ce sujet, reproche aux autorités d avoir encouragé l’industrie aux dépens de l’agriculture et d’être les auteurs du lamentable état commercial de l'Allemagne. Si nous jouissons d’une prospérité vraiment enviable, (1) c’est parce que nous avons évité l’erreur dans laquelle est tombée l’Allemagne ; c’est parce que nous avons avant tout encouragé le développement de nos ressources agricoles. ”
Ce que dit M. Gigault de l’importance primordiale du développement agricole est absolument vrai. Dans
(1) La prospérité dont parle M. Gigault est réelle, pour ce qui est de l’agriculture, au moment actuel ; mais elle ne nous garantira pas dans l’avenir contre l’absorption économique par les Américains, ce danger que le révérend Père Lalande signale avec tant d’éloquence et de vérité.
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tous les pays où l’on a souci de la prospérité publique présente et à venir, l’industrie agricole doit conserver la première place. C’est parce que nous en avons la conviction profonde que nous répétons ici cet autre principe déjà énoncé au cours de ces études :
La conservation du sol et la prospérité des classes agricoles dans le Canada f rançais sont intimement liées au développement, d’après mie méthode vraiment nationale, des industries dont la région fournit les matières premières et particulièrement, des industries forestières.
C’est pour cela que nous affirmons la nécessité d’une politique industrielle. C’est cette politique précisément qui empêchera le peuple d’abandonner la campagne pour la ville, car l’un de ses premiers effets sera de coloniser rapidement les terres publiques. Prétendrait-on, par hasard, qu’il est préférable d’attendre et de subir l’industrialisme étrana-er.sui’tout l’industrialisme américain ? C’est bien alors que nous aurions vraiment à craindre le dépeuplement des campagnes qui est toujours la conséquence d’un état social vicieux. Mais ne nous attardons pas à des arguments déjà plusieurs fois répétés au cours de ce travail. Passons aux autres points, qui sont intimement liés à celui-ci.
Le but d’une politique industrielle devrait être de développer non pas les industries exotiques ni même
toutes les fabrications dont on trouve la matière première dans les pays, mais surtout celles ou le Canada peut entrer avantageusement en concurrence avec les autres pays du monde.
Il nous a toujours paru que sur ce point nous avions fait fausse route, et le mouvement industriel que prétendent nous révéler nos statisticiens ne nous a jamais semblé bien sérieux. Osons dire toute notre pensée, nous croyons souvent y découvrir un gaspillage inutile de forces. Il ne nous est pas facile, par exemple, de croire à la réussite prochaine dans notre pays de la grande industrie textile. Nous entendons le vrai succès industriel, non pas l’existence plus ou moins chanceuse de quelques fabriques isolées. Il est tentant sans doute pour des Canadiens d’essayer d’implanter chez eux ces industries. Nous sommes en relations commerciales intimes avec l’Angleterre et les Etats-Unis, les pays du monde ou l’on fabrique le plus de tissus de laine et de coton. Les capitaux anglais surtout se prodiguent volontiers pour des industries de ce genre ; il est facile de trouver en Angleterre des ouvriers assez instruits qui ne demandent pas mieux que d’améliorer leur sort en émigrant. Mais ces avantages du début sont illusoires. Non pas précisément à cause de la matière première qu’il faut importer, car l’exemple de l’Angleterre prouve qu’on peut surmonter ce désavantage dans certaines
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circonstances. Cependant les conditions qui favorisèrent les débuts industriels de l’Angleterre dans le tissage du coton, par exemple, n’existent pas du tout en Canada.
Cela est de notoriété historique. Passons donc à ce qui nous paraît devoir être, pour nous, pendant longtemps encore, une cause inévitable d’insuccès dans ces branches d’industrie.
Cette cause c’est la concurrence étrangère contre laquelle, faute de marché indigène, il nous est impossible de protéger ces industries au moyen de tarifs douaniers. Se fait-on une idée de l’importance de cette concurrence '? Prenons, par exemple, les lainages. Voilà une industrie pour laquelle nous trouvons dans notre pays une excellente matière première. La laine de nos moutons est de première qualité, les étoffes que produit notre industrie ménagère en font foi, et il serait facile de multiplier les troupeaux. Mais on trouve des moutons partout, et dans presque tous les grands pays on tisse la laine, non seulement pour la consommation sur place, mais aussi pour 1 exportation. Ces industries, longuement établies, y ont poussé des racines dont on ne soupçonne pas la profondeur. Ici il est fort douteux que nous puissions obtenir la machinerie nécessaire, même en la payant. L aurions-nous que nous ne saurions pas nous en servir, ni traiter la laine et la filure. Il
nous faudrait passer par une période de longs tâtonnements. Là-bas on sait tout ce qu’il faut faire et on le fait dans la perfection. Le travail se subdivise entre de vastes établissements spécialisés ; l’on n 'épargne ni le temps ni l’argent pour obtenir une fois pour toutes le résultat voulu. Ouvriers et ingénieurs sont instruits dans d’excellentes écoles technique pour lesquelles on dépense chaque année, en Angleterre seulement, plus de six millions de dollars; ils se perfectionnent par une pratique incessante. Dans les centres de l’industrie des lainages, districts de Leeds et de Bradford, on trouve d’immenses usines ou 1 on ne produit qu une seule espèce, qu’une seule qualité de marchandises. Depuis des siècles les secrets se transmettent, 1 expérience s’accumule de génération en génération. Dans l’une on ne fabrique depuis cent ans que des couvertures blanches ; une autre n a jamais fait qu’une seule espèce de tricot, et tout cela en quantités immenses dont les chitfres eci its ne nous donnent aucune idée. Le Yorkshire à lui seul possède cent mille métiers à laine et plus de 2,250,000 fuseaux.
Comment soutenir la concurrence dans de telles conditions ? Quand pourrons-nous espérer d’atteindre le chiffre d’affaires de la moindre des importantes villes industrielles d’Angleterre ?
Tout ce que nous disons des lainages s’applique
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avec infiniment plus de force à la fabrication des cotonnades. (1) Plus tard la compétition pourra devenir possible, aujourd’hui elle ne nous semble pas l’être. Pourquoi donc nous soumettre à cette concurrence ruineuse lorsqu’il est possible de nous enrichir et de développer notre pays par des industries ou nous ne rencontrerons pas de rivaux sérieux ? Cultivons d’abord dans notre jardin national celles de nos plantes indigènes que les autres pays ne possèdent point en quantités exploitables. Commençons par les industries forestières. Nous n’entendrons plus alors, à New-York, les propriétaires des journaux à grand tirage prédire qu’ils seront obligés de faire la conquête du Canada pour s’approvisionner de papier. Cette prédiction n’est pas une vaine menace. “ Le papier, dit le vicomte G. d’Avenel, est avec le fer la marchandise dont l’usage en notre siècle a le plus augmenté. A eux deux ces objets l’un si fragile, l’autre si solide, ont été, dans l’ordre moral et matériel, les principaux agents du progrès.”
(1) U est bien entendu que ces remarques ne s’appliquent qu’à la grande industrie d’exportation. Quant aux industries ménagères qui sont d’une si grande importance dans l’économie d’un peuple, elles entrent dans une toute autre catégorie. Dans la province de Québec elles évoluent et nous pourrions signaler plusieurs fabriques de lainages qui sont certainement les noyaux d’une grande industrie bui se développera dans l’avenir.
Admettons nous 1 utilité et a plus forte raison la nécessité et 1 urgence d une bonne politique industrielle? Nous conviendrons alors, qu’il est essentiel tout d aboi d quelle repose sur autre chose que sur des discussions academiques ou sur des combinaisons douanières. Tout cela, nous l’avons vu, n’est pas le point capital chez nous, et de tels débats dégénèrent trop souvent en un mot d’ordre de parti. Cette politique doit reposer sur des principes d’une justesse et d’un effet pratique démontrés.
Pour ce qui est de la participation légitime de 1 Etat, nous croyons avoir trouvé ces principes énoncés par M. Paul Leroy-Beaulieu. Quant à la part que doit y prendre l’initiative individuelle, nous trouverons certainement des indications utiles en étudiant l’organisation de l’industrie laitière telle quelle existe dans la province de Québec.
L industrie laitière commença à s’implanter en Canada vers l’année 1870. A cette époque, elle était nulle dans la province de Québec.
C’est dans le comté de Rouville, que s’ouvrit la première beurrerie, vers 1870. Quelques années plus tard nous importions nos premières machines centrifuges. L’une des premières sinon la première de toutes dans la province fut installée à Sainte- Marie de Beauce par feu le colonel Henri Duchesnay, plus tard député de Dorchester. Il sacrifia à cette
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fin des sommes considérables, à une époque où le succès était bien incertain. M. Barré, qui avait été envoyé par le gouvernement provincial, pour étudier l’industrie laitière en Danemark, était le directeur de cette fabrique. Tout n’était alors que difficultés. Les cultivateurs étaient défiants, le capital se dérobait. Les progrès étaient bien lents. Mais en 1882 les choses changèrent de face parce que à cette époque l’on adopta une politique industrielle laitière. Le gouvernement de l’époque mérite les plus grands éloges pour le bienfait ainsi conféré. Son mérite cependant se borne à avoir compris le rôle et l’utilité de la société d’industrie laitière, que la législature de Québec constitua en corporation. Voici les clauses fondamentales de l’acte constitutif :
“ La société d’industrie laitière, dans le ut d’obtenir une diffusion plus prompte et plus complète des meilleures méthodes à suivre pour la pioduction du lait, la fabrication des produits laitiers et en général l’avancement de l’industrie laitier î, peut subdiviser la province en divisions régionales, dans lesquelles des syndicats, composés de propriétaires de fabriques de beurre et de fromage et autres établissements laitiers, peuvent être établis.
“ La formation et le fonctionnement de ces syndicats sont régis par les règlements adoptés par la société et approuvés par le lieutenant-gouverneur en
conseil, et tels syndicats sont sous la direction et la surveillance de la société.
“ A ces syndicats, le lieutenant-gouverneur en conseil peut accorder, à même le fonds consolidé du revenu, une subvention égale à la moitié des dépenses encourues pour le service d inspection et d’enseignement organisé dans le syndicat, y compris le traitement d inspecteurs, leurs frais de voyage et autres dépenses en relation directe avec tel service, mais ne devant pas excéder $300 pour chaque syndicat. ”
La société d’industrie laitière ainsi créée prit l’initiative de tout le mouvement, avec l’appui du gouvernement. Ses membres furent infatigables dans leurs études et leur surveillance. Ils établirent à Saint- Hyacinthe une magnifique école de laiterie ou le nombre des élèves augmente d’année en année. Nous savons tous les admirables, les incroyables résultats obtenus. Ils sont dus à l’initiative éclairée de la société d’industrie laitière. Mais celle-ci n’aurait pas obtenu ces résultats sans l’appui et l’aide du gouvernement provincial, qui adopta une politique laitière et aida pécuniairement à l’organisation. Un concours encore plus indispensable vint des hommes à l’esprit vraiment patriotique, qui créèrent un mouvement d’opinion publique favorable et aidèrent à répandre les idées qu’émettait la société.
Nous trouvons dans la société d’industrie laitière,
l’indépendance économique
dans l’influence qu’elle exerce, dans ses ramifications par toute la province, un exemple des effets bienfaisants de l’organisation et jusqu’à un certain point de la concentration économique, dont les trusts représentent l’usage abusif. Nous trouvons dans cette organisation, en tenant compte toutefois des différences dans le genre du travail, ainsi que des conditions sociales et du caractère national, quelque chose de celle des cartells allemands. Elle s’en rapprochera plus encore lorsque la société s’occupera davantage, soit directement, soit indirectement, en usant de son influence auprès des autorités ou sur les acheteurs, de la question des débouchés et de celle des prix. Dans le cartell, en effet, d’après M. Philippovitch, un économiste allemand, “ chaque industriel conserve la direction de l’organisation intérieure de son exploitation, mais il se lie avec les producteurs de la même branche pour régulariser et éventuellement, supprimer la concurrence et se partager entre eux les débouchés.”
Nous constatons donc en examinant le mouvement qui a donné lieu à l’organisation de l’industrie laitière dans la province de Québec, premièrement la manifestation d’un besoin social urgent ; le cultivateur en était rendu au point qu’il ne pouvait plus vivre sous les conditions existantes. Nous voyons, en second lieu un certain nombre de citoyens adoptant une idée et s’engageant à en faire une réalité pratique.
Plusieurs de ces hommes étaient désintéressés, si ce n est a titre de patriotes ; d autres avaient un intérêt financier direct a la réussite du projet. Et ceux-ci n avaient pas moins de mérite réel que ceux-là, car la plupart du temps c’est parmi les gens directement intéressés à une réforme qu’on trouve le moins de clairvoyance et de courage. En troisième lieu nous avons le gouvernement qui consent à intervenir pour seconder et appuyer de la sanction légale et administrative la société d’industrie laitière. Cette société a donc accompli ce travail préparatoire ou médiat si essentiel, dont nous parle Rodbertus, cité au chapitre précédent.
Est-il possible d’appliquer les principes de la politique laitière à l’établissement d’une politique industrielle ? Pour notre part, nous ne croyons pas que cela soit impossible. Il est même très important que dans une réforme de ce genre le peuple se trouve en présence d’une idée qu’il connait déjà et dont il a constaté les bons résultats. Mais il ne faut pas oublier qu’ici l’œuvre à accomplir est beaucoup plus considérable et plus compliquée. Et cette remarque reste vraie même si l’on s’en tient tout d’abord à un seul genre d’industrie, à l’industrie forestière, par exemple, qui produit principalement le bois d’œuvre travaillé de diverses manières, la pâte et le papier.
Nous croyons donc que le premier pas à faire dans
l’indépendance économique
le sens d’une politique industrielle serait la formation, sous les auspices du gouvernement provincial, d’une association qui prendrait le nom de La Société des industries forestières. Son rôle serait la recherche, l’instruction pratiquera propagande, l’inspection et la surveillance. Pour nous rapprocher des termes du statut qui a donné l’existence légale à la société d’industrie laitière : dans le but d’obtenir une diffusion plus prompte et plus complète des meilleures méthodes à suivre pour assurer la protection et la permanence de la forêt, des chutes d’eau, de la production forestière et de la fabrication scientifique des produits forestiers, la société des industries forestières pourrait établir, avec le concours du gouvernement provincial, un bureau de recherches industrielles et une école d’industrie forestière; elle pourrait subdiviser la province en divisions régionales pour les fins de propagande et pour l’établissement de syndicats composés de propriétaires d’industries forestières, lesquels syndicats seraient soumis, dans l’intérêt commun, à l’inspection, etc., etc.
Le bureau des recherches industrielles serait chargé, comme son nom l’indique, de recueillir toutes les données scientifiques pouvant se rapporter aux industries forestières et d 'en rechercher les applications pratiques. On pourrait rendre publiques ces
informations au moyen de bulletins périodiques et surtout de conférences.
L instruction se donnerait dans une ou plusieurs écoles d industrie forestière qu on établirait dans des endroits accessibles, mais dans la forêt, afin de permettre aux élèves de mettre en pratique ce qu’on leur enseignerait, et aussi afin de diminuer et même peut-être de couvrir complètement les frais d’entretien par la vente des produits de ces écoles-fabriques qui deviendraient autant de centres de développement industriel scientifique.
La société se chargerait aussi, toujours avec 1 approbation et le concours du gouvernement, de subdiviser la province en divisions régionales, ou l’on s’occuperait de la création d’industries forestières de toutes espèces, et de syndicats, surtout de syndicats de colons chargés de fournir à une foule de fabriques le bois d’œuvre, le bois à pâte et d’autres matières premières plus ou moins préparées.
L’inspection des fabriques servirait à assurer jusqu’à un certain point l’uniformité et contribuerait certainement à hausser la qualité des produits définitifs. Ce serait une application bienfaisante du système nécessaire dans l’économie moderne de l’organisation et de la centralisation industrielles, suivant les principes déjà appliqués à l’industrie laitière. Et chose importante, ces principes de
concentration seraient conformes à l’esprit de notre peuple, si l’on tient compte des conditions sociales ou il est appelé à débuter dans la carrière industrielle.
On comprend que dans l’état actuel de la loi et de la coutume, surtout de l’esprit qu’on apporte à l’interprétation et à l’application de la loi, l’action d’une société d’industries forestières, telle que nous l’avons esquissée, serait bien difficile pour ne pas dire impossible. Il faudrait, pour que son action fut utile, que l’orientation même de la politique forestière fut changée. Le gouvernement devrait s’occuper, indépendamment de la société, de l’instruction industrielle générale de la population, et avec son aide, de la protection et de la permanence de la forêt. Il devrait ensuite, toujours aidé de l’association, créer un fonds de prêts industriels.
Tous ces points sont trop importants pour que nous puissions les traiter dans les limites de la présente étude. Nous nous occuperons de chacun d’eux séparément, après quoi nous pourrons entrer plus en détail dans le véritable rôle d’une société des industries forestières et voir plus clairement quels seraient les résultats d’une telle politique.
Arrêtons-nous donc ici pour aujourd’hui. Que le lecteur surtout ne se décourage pas à la lecture de ces pages trop arides. Qu’il médite seulement sur l'importance et la grandeur de l’œuvre à accomplir,
et dont l’accomplissement paraît si urgent. Elle sera sienne comme elle sera nôtre, comme elle sera celle de tous les citoyens soucieux du bonheur de leur pays. Pour qu’elle s’accomplisse il n’est pas essentiel que chacun partage notre manière de voir; nous n’indiquons pas la voie, nous la cherchons. Mais il faut que tous s’y intéressent et qu’il y ait sur ce point unanimité des cœurs et des volontés.