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L’AVENIR INDUSTRIEL DU CANADA ORIENTAL

Causes de la faiblesse économique des Canadiensfrançais. — Ils pourraient s’emparer de leur

INDUSTRIE NATIONALE.. — TOUTES LES CIRCONSTAN¬ CES NATURELLES LEUR SONT FAVORABLES. — ÏLS NE MANQUENT NI D’APTITUDES NI DE CAPITAL, MAIS SEULEMENT D’INSTRUCTION ET D’HABITUDE DES AFFAIRES. — LES NOUVEAUX VENUS TENDENT À SE SUPERPOSER À EUX ET À LES RELÉGUER AU SECOND PLAN.

SI l’on considère de près, comme nous avons essayé de le faire, la population du Canada au point de vue de ses besoins sociaux et économiques les plus apparents, il faut reconnaître et qu’il existe chez elle du malaise et de l’inquiétude. Elle manque certainement de champs d’activité, son effort national reste comprimé au sein de l’abondance d’un des payLs les plus vastes et les plus riches de la terre. Quant

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au Canada français, il est de toute évidence <ju’il se congestionne et s’étiole derrière une muraille de Chine que seule la grande industrie, dirigée dans des voies naturelles, pourra renverser. 11 faut qu’il se délivre ; le peuple le sent et fera sans doute l’effort voulu. La question économique deviendra par conséquent plus que jamais une question nationale, elle restera, pour ainsi dire, la seule question jusqu’à ce qu’elle soit résolue.

Nous arrivons donc ici à la seconde partie de notre travail. Ce besoin économique étant constaté, est-il possible d’y satisfaire ? Pour beaucoup de Canadiens, la réponse semblera facilement affirmative. D’autres formuleront des objections que nous devons prévoir et discuter. Et ces objections surgiront probablement plus nombreuses parmi le groupe français, par suite de faits en apparence contradictoires, qu’il est utile de rappeler et de concilier ici, pour l’intelligence de ce qui va suivre, même au risque de paraître nous répéter.

La population française du Canada est probablement encore la plus saine et la plus vigoureuse de l’Amérique, au point de vue physique. Par l’intelligence, elle n’est certes pas inférieure à la population de la France, ni aux autres races qui habitent le Canada.

Si cette proposition avait besoin d’être appuyée,

Ion pourrait citer lea merveilleuses victoires constitutionnelles des Canadiens-Français, et le grand nombre d’hommes illustres qui sont sortis de leurs rangs. Parmi ceux-ci, les hommes d’Etat tiennent incontestablement la première place. Mais, sans parler de beaucoup d’éminents ecclésiastiques, les savants, les écrivains, les artistes et les soldats ne nous manquent point, bien que ces carrières soient chez nous bien ingrates. Si nous suivons les nôtres a 1 etranger, nous les trouverons en grand nombre occupant, dans la vie civile, des situations importantes, et dans la vie militaire, parfois, ces postes de suprême confiance dont dépendent l’honneur du drapeau, l’existence des armées, la politique fondamentale d’un empire. Les noms s’offrent ici en foule sous la plume de l’écrivain comme à l’esprit du lecteur. N’en mentionnons cepend ant aucun. Contentons-nous de rappeler ces faits qui, au sens de certaines personnes, semblent une garantie suffisante pour l’avenir.

Présentons-leur de nouveau le revers de la médaille.

Il nous montre, ne l’oublions pas, le groupe français du Canada, malgré ses qualités physiques et intellectuelles, tombé, économiquement, au dernier rang des groupes canadiens. En cherchant la cause de cette contradiction apparente, nous nous sommes

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trouvés en présence d’une agriculture ruinée par des méthodes de culture routinières ; la ruine agricole entraînant l’appauvrissement général, la perte effective de plus de la moi tié de la puissance numérique du groupe et une déperdition infiniment plus considérable encore en influence sociale et en puissance économique et financière. Il était impossible dans de telles ci rconstances, que les hautes études ne fussent pas en baisse et que l’enseignement primaire, dont letablissem ent était relativement tout récent dans la province de Québec, ne suivit pas de très près la décadence générale. Les choses en arrivèrent à ce point que le groupe français dut songer à se relever, à moins de se résigner à abdiquer. Il voulut se relever ; heureuseme nt, il n’était pas encore trop tard. L’industrie laitière se présenta à l’agriculteur canadien-français comme premier appoint à conquérir. Il le conquit, et aussitôt l’instruction primaire ressentit quelque peu le contre-coup bienfaisant de ce commencement de renaissance sociale.

Ici encore un certain nombre de personnes nous diront que puisque nous avons commencé à guérir les blessures de notre classe agricole, nous sommes dans la bonne voie et que nous n’avons qu’à continuer. Nous inspirant de la profonde sagesse du vieil apologue romain, nous pourrions leur répondre : à quoi servent de bons muscles lorsque le cœur et les

poumons sont malades ? Or, si dans l’espèce l’agriculteur représente les muscles de l’être collectif, 1 industrie peut représenter les poumons qui nous procureront une vie saine, vigoureuse et intense lorsque, sortant de la plaine, nous respirerons enfin 1 air pur, libre et vivifiant des sommets.

Nous avons prouvé que si notre corps social a perdu plus de la moitié de son effectif ce n’était pas uniquement ni principalement par suite de la décadence agricole. Cette perte, que disons-nous, la décadence agricole elle- même est causée par l’absence du développement industriel, par le défaut de largeur dans les conceptions économiques. Cela dépend naturellement des vices de la formation sociale ; mais la masse des Canadiens-français ne s’en préoccupe nullement. Ceux-ci, par habitude, tirent une certaine vague satisfaction de la statistique qui démontre leur augmentation numérique rapide et cela leur suffit.

Au chapitre “ La population française, ” nous avons laissé entendre qu’il y aurait à ce sujet de certaines réserves à faire. C’est ici le lieu de nous expliquer plus clairement.

Nous croyons pouvoir affirmer que, sans le développement industriel, l’augmentation numérique des Canadiens-français deviendra de moins en moins sensible. Ecoutons M. Tarde, l’un des plus grands penseurs du monde moderne : “ La tendance de la

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population à croître est encouragée ou endiguée, stimulée ou paralysée par l’état économique ou social, dû à un groupe d’inventious coordonnées .... C’est le groupe des inventions industrielles, ou politiques mêmes, connues à un moment donné, qui, à ce moment, nous le savons, détermine le maximum possible de production et de population. ”

Le baron Charles Mourre, appliquant ces principes à la France, en conclut que la faible natalité et la diminution relative de la population ont pour cause le défaut de puissance économique. Sir Horace Plunkett et tout une école dont il est le porte-parole, attribuent aux mêmes causes la dépopulation de l’Irlande. La triste situation de ce fertile pays et de l’intelligente population qui l’habite est bien de nature à nous faire réfléchir, car ceux qui attribuent la dépopulation de la France à l’irréligion ne peuvent raisonner de même pour l’Irlande dont la population est essentiellement religieuse et catholique. L argument de la persécution ne suffit pas non plus, car depuis cinquante ans au moins l’Irlande n’est plus persécutée et c’est précisément depuis ce temps que la population fond à vue d’oeil. Ce sont surtout des causes économiques, provoquées par une vicieuse formation sociale, qui dépeuplent l’Irlande. Ce sont des causes économiques et sociales qui dépeuplent la I rance. Ce sont des causes économiques et sociales

qui dépeuplent et qui dépeupleront la province de Québec.

Et remarquons-le, ce dépeuplement, chez nous, se produit non seulement par 1 émigration, mais aussi par une diminution véritable bien qu encore peu accentuée dans la natalité, laquelle n'est pas très sensiblement supérieure à celle des pays normaux de l’Europe. Elle est plus considérable seulement que celle de la population stationnaire des auti es rovinces du Canada, stationnaire, nous le répétons, par suite de causes économiques et sociales (1) ; plus considérable aussi que celle des familles fondatrices de la Nouvelle-Angleterre qui rapidement s éteignent. Mais la Nouvelle-Angleterre étant dévenue un foyer d’appel aux travailleurs, la population s’y recrute de l’extérieur et en partie à nos dépens. Elle augmente donc, tandis que l’Ontario n’augmente guère et que la province de Québec n’augmente pas autant que par le passé.

L’ancienne population de la Nouvelle-Angleterre,

(1) Le recensement indique que 143,000 personnes habitant d’autres provinces de la confédération sont Lées dans Ontario et que 85,000 habitant d’autres provinces sont nées dans Québec. Si l’on ajoute à chacun de ces chiffres celui de l’augmentation de la population dans chaque province, 67,000 et 160,000 respectivement, il faudra en rabattre quelque peu sur la croissance rapide des Canadiens-f rançaj s .

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tout eu accueillant l'immigration étrangère, se superpose à elle et conserve toute sa supériorité financière et sociale. Elle est et restera longtemps encore la grande force économique, partant la grande force intellectuelle. Elle forme une aristocratie, une élite.

En sera-t-il ainsi pour les Canadiens-français lorsque les atteindra l’immigration étrangère ? Non. Cette immigration se superposera à eux ; elle sera plus instruite, plus audacieuse, plus forte, et bientôt plus riche. Pour la seconde fois nos compatriotes auront été conquis et cette fois peut-être la chaîne sera rivée à tout jamais.

Il est donc évident pour nous que si le Canadafrançais veut vivre, il doit se développer par l’industrie comme par l’agriculture. Pour que son cœur battre avec force, il lui faut remplir d’air ses poumons. Et ce cœur, au Canada-français du moins, n’est-ce pas le corps législatif et gouvernant, la seule législature française de toute l’Amérique, dont les pulsations doivent alimenter les artères d’un sang abondant, pur et généreux ? N’est-il pas évident que ce cœur bat trop faiblement ? Ne devons-nous pas craindre de le voir un jour s’arrêter, si la maladie se prolonge? Il faut donc au corps social malade l’aliment vivifiant qui lui rendra la force, la santé et l’énergie.

Lorsqu’on parle de l’établissement de la grande

industrie parmi la population de langue française du Canada, nos émules des autres groupes, et même un bon nombre des nôtres, malheureusement, se montrent sceptiques. On concède assez volontiers à nos compatriotes d origine française de grandes qualités intellectuelles ; on ne conteste pas leur génie artistique, ni même leur goût pour les arts industriels. Mais on nie qu ils possèdent le sens pratique et la persévérance qui s’acharnent et qui produisent à la longue la puissance et la supériorité économiques. Ceux-ci doivent donc prouver que ce jugement est injuste en s’emparant de l’industrie nationale, et ils le feront puisque leur survivance est à ce prix. C’est là que doit tendre leur effort, c’est vers ce point que doivent les diriger ceux qui exercent sur eux quelque influence.

Dans un ouvrage antérieur (1), nous avons essayé de démontrer qu’un des moyens d’atteindre ce but serait la généralisation de l’instruction industrielle. Il serait facile, en effet, en nous servant de notre organisation scolaire actuelle, de préparer la jeunesse aux carrières pratiques. Nous reviendrons là-dessus. Mais n’oublions pas que par suite d’habitudes nationales qui ont créé certains commencements d’atavisme.

(1) “ L’évolution éeonomique dans la province de Québec.”

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par suite surtout de la situation particulière où nous nous trouvons et qui rend la réussite un peu plus difficile pour nous que pour les autres groupes, l’instruction industrielle généralisée pourrait devenir pour les nôtres un don de douteuse valeur. Quel malheur si l’on se trouvait plus tard dans l’impossibilité de leur ouvrir les carrières où leurs goûts auraient été dirigés par cette instruction.

Il est vrai, sans doute, comme le dit M Carroll D. Wright, commissaire du travail des Etats-Unis, que “ l’industrie marche toujours de pair avec la diffusion de l’instruction ; un peuple donne d’abord satisfaction aux besoins les plus essentiels, afin de se procurer quelque bien-être ; mais l’instruction générale et l’évolution de l’industrie doivent marcher la main dans la main.” C’est là un principe prouvé qu’il faut tenir bien en vue. Mais il est également vrai que les principes sociaux ne sont utiles que lorsqu’on sait les adapter aux conditions diverses des peuples et que ces conditions sont dissemblables dans les deux pays dont il s'agit. Il est vrai surtout que l’instruction la plus parfaite ne réussira pas à implanter l'industrie, la grande industrie plus particulièrement, dans un pays qui ne s’y prête pas.

Examinons donc la situation du Canada et spécialement celle de la région orientale sous ce rapport.

Disons encore que s’il fallait s’en tenir, pour les

fias de la démonstration, à la comparaison de l’état industriel actuel des Etats-Unis avec celui du Canada, la conclusion ne serait pas encourageante. Mais rien ne serait plus injuste et plus décevant qu’une telle manière de procéder. C’est pourtant celle qu’adoptent une foule de personnes. Dès 1776. les Etats-Unis avaient obtenu la chose la plus essentielle à un peuple, la liberté sociale et constitutionnelle. Us purent dès cette époque travailler à leur avancement matériel ; ils ont donc sur nous dans leur évolution une avance de plus d’un demi-siècle ; et nous ne sommes ici guère plus formés économiquement que les Etats-Unis ne l’étaient avant la guerre de sécession.

D’autres causes ont contribué à accélérer le développement industriel des Etats-Unis et à retarder celui du Canada. La découverte de la houille et du fer sur leur territoire a donné aux manufacturiers américains un avantage immense. La croissance énorme de population, dont nous avons expliqué la cause, leur a fourni, dès le début, un marché indigène et a permis au système de la protection douanière de produire son plein effet ; effet heureux tout d’abord, mais dont on éprouve aujourd’hui les inconvénients. Une preuve de la justesse de toutes ces considérations, c’est qu’au Canada, malgré la commandite anglaise, la grande industrie n’est pas beaucoup plus avancée

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parmi le groupe anglo-saxon que parmi le groupe français. Les mêmes causes économiques ont produit chez les deux groupes les mêmes effets ; la race et la langue n’y sont pour presque rien. Laissons donc de côté les comparaisons extérieures, presque toujours trompeuses, et abordons franchement cette question : Le Canada, plus particulièrement dans sa région orientale et française, peut-il aspirer à la grande industrie ? peut-il espérer devenir un grand exportateur de produits manufacturés ?

Nous n’apprendrons rien au lecteur en lui disant que le développement industriel d’un pays tient surtout de la nature, du travail et du capital. Cependant, comme il est quelquefois utile de se ressouvenir des principes, essayons de résumer brièvement ce que nous disent les économistes sur ces trois points, en nous laissant guider par le traité d’économie politique de M. Paul Leroy-Beaulieu, certainement un des plus clairs et des plus complets qui existent.

La nature dans ses rapports avec la production, peut se diviser en trois sous-facteurs : 1. Le climat et la constitution géographique ; 2. La constitution géologique, le sol et le sous-sol ; 3. Les forces des divers agents naturels, par exemple, la force motrice des vents et des cours d’eau, la force expansive des gaz, l’électricité, et toutes les applications sans cesse renouvelées et étendues qui résultent des progrès de

la physique, de la chimie, de la mécanique, et des autres sciences ayant la nature pour objet.

La civilisation, au point de vue matériel, consiste dans une connaissance et une utilisation croissante des forces naturelles, et la plupart des savants sont d’opinion que notre civilisation n'en est sous ce rapport qu a ses débuts S’il en est ainsi dans les pays de grande industrie, que dira-t-on des pays où la grande industrie existe à peine '(

Etudions maintenant la région orientale du Canada aux points de vue climatérique, géographique et géologique.

Le climat du Canada oriental est aujourd’hui trop bien connu pour qu’il soit nécessaire d’en parler longuement. Nous savons maintenant que, contrairement à ce que pensaient nos ancêtres, la zone cultivable s’étend au nord jusqu’à la latitude de là baie James, et que ces régions septentrionales aussi bien que la vallée du Saint-Laurent, en dépit des hivers rigoureux, comme les provinces maritimes malgré les vents et les brumes de l’Atlantique, sont des pays aussi sains et aussi fertiles que l’Ontario. On y cultive toutes les céréales, tous les légumes, de très beaux fruits ; les troupeaux s’y multiplient sans être sujets à une foule de maladies qui les déciment dans les pays d’un ciel plus clément.

Un climat favorable à l’agriculture doit l’être

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également aux entreprises industrielles. Bien plus, si l’on suppose de bonnes conditions de logement et de nourriture, le travail humain est nécessairement plus facile et plus intense dans les pays froids que dans les pays chauds, et la vigueur physique et morale des individus y est plus considérable. Le climat du Canada oriental n’est donc pas défavorable à la grande industrie. C’est du reste un point qui n’est pas contesté.

Passons maintenant à la situation et à la conficu-

ration géographique de la région. Nous constatons tout d abord que c’est le point du continent américain le plus rapproché des grands marchés de l’Europe, et qu’il possède de nombreux et d’excellents ports ouverts en toute saison au commerce du monde ; ces ports sont relies entre eux et avec les centres de 1 intérieur par de nombreuses voies ferrées. Pendant sept mois de 1 année les plus grands vaisseaux océaniques remontent l’estuaire du Saint-Laurent et pénètrent jusqu’à Montréal, à environ six cents milles à l intérieur des terres. Le moment n’est pas éloigné ou un système de grands canaux leur permettra d atteindre les extrémités des mers intérieures, où l’on verra les chargements de blé passer sans transbordement de la tête du lac Supérieur jusqu’en Europe. Nous pouvons aussi dès maintenant prévoir l’époque où les ports du Saint-Laurent deviendront accessibles

en hiver, comme le sont aujourd’hui plusieurs ports russes, d’un climat plus rigoureux.

Remarquez combien la région orientale du Canada contrôle le mouvement commercial du pays tout entier : réfléchissez à l’importance de ce contrôle, destiné, par la force des choses, à s’accentuer et même à s’étendre graduellement sur toute la partie septentrionale du continent. Pénétrez-vous bien de cette vérité que plus un pays offre d’avantages, plus le peuple qui 1 habite doit etre fort et industrieux pour s y maintenir, et vous aurez quelque idée de l’importance qu’il y a pour le groupe français du Canada d’être, économiquement et socialement, non pas seulement l’égal de ses voisins, mais supérieur à eux. Il ne peut espérer en arriver là qu’au prix des efforts les plus grands et les plus persévérants. Mais ici l’importance de l’enjeu impose la persistance de l’effort.

Voilà ce qu’est le Canada oriental aux points de vue de la situation géographique.

Examinons maintenant ce pays aux points de vue topographique et géologique ; explorons le sol et le sous-sol. Peu de pays au monde, nous le savons, sont plus riches en minéraux d’une valeur commerciale. Si nous voulions entrer dans les détails, nous n’aurions qu’à transcrire certaines pages des archives de la commission géologique du Canada, des compterendus officiels des ingénieurs de mines des provinces,

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sans parler des ouvrages spéciaux. Les renseignements ne manquent pas. On les trouve dans une foule de livres dont un bon nombre, sont ouverts devant nous ; tous peuvent y avoir accès. Mais nous voulons rester à dessein dans les généralités ; elles sont plus utiles à notre démonstration puisqu’elles permettent un coup d’œil d’ensemble. Nous devons donc renvoyer le lecteur désireux d’approfondir ce sujet aux ouvrages statistiques et techniques.

La houille et le fer de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick et du Cap-Breton sont déjà en exploitation. Elles soutiennent assez bien la comparaison, proportion gardée, avec les industries du même genre plus anciennes, plus riches et plus considérables qui existent dans plusieurs pays. Les autres richesses minières de la région sont peu exploitées ; elles le seront bientôt davantage. Mais tout cela, bien que très important, n’est que l’affirmation d’une concurrence possible dans l’avenir, avec les industries du même genre établies ailleurs.

Ce qu’il importe surtout de constater c’est qu’une ère nouvelle luira bientôt sur les bords du Saint- Laurent. C’est là que l’industrialisme électrique, si nous pouvons nous exprimer ainsi, s’implantera et s’épanouira, car nul pays au monde n’offre sous ce rapport d’aussi grands avantages.

Qu’on songe que ce fleuve immense, bientôt

navigable pour les navires océaniques jusqu’à sa source même, est bordé au nord et au sud par de longues chaînes de montagnes partout facilement accessibles et pourtant suffisamment élevées pour donner naissance à de grandes rivières et à d’innombrables cours d’eau nourris par les neiges, régularisés par les vastes forêts à travers desquelles ils coulent. Ces fleuves, ces rivières se répandent sur les deux versants des monts en cataractes, chutes et cascades d'une foi’ce en chevaux vapeur pratiquement illimitée. Autour de ces génératrices inépuisables de puissance électrique on trouve la matière première d’industries très multiples. La forêt en fournit la plus grande partie, mais la métallurgie électrique, dont l’inventeur est un homme de race française, trouvera dans les sables mêmes des rivages laurentiens, le minerai de fer qui permettra de ressusciter sur les bords du Saint- Laurent et sous une forme nouvelle, l’industrie autrefois si prospère de la construction des navires.

Que le lecteur en soit bien convaincu, la description que nous faisons ici des avantages industriels de cette région n’est pas chargée. Bien au contraire, nous restons en deçà de la vérité. Nous pouvons répéter, sans crainte d’être contredit par les hommes de science et les spécialistes, que peu de régions au monde offrent d’aussi grands avantages industriels.

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Noua voilà donc en présence de l’atelier largement ouvert. Et quel atelier !

Jetons maintenant un regard sur les travailleurs, sur ceux du moins qui seraient les travailleurs si nous ne persistions pas à leur lier les bras et à leur infliger le supplice de 1 inactivité et de la faim au sein du mouvement et de l’abondance.

Dans la production, ainsi que nous l’avons vu, le travail humain est le second facteur. C’est lui qui manie et qui guide, c’est son effort qui arrache à la nature ses richesses. Nous l’avons constaté précédemment, ces travailleurs sont en grand nombre dans le Canada français. Ils comprennent plus de la moitié de la force numérique du groupe, et la plupart, faute de travail dans leur pays, sont contraints de s’exiler. A côté d’eux se trouvent leurs compatriotes d’autres origines, moins nombreux dans cette section du pays, mais qui accourront en foule dès qu’ils verront de loin se dresser les usines. Il ne manque donc pas de travailleurs Mais de quelle qualité sont-ils ?

Dans la nouvelle ere industrielle, l’ouvrier ne sera plus le manœuvre grossier et malheureux qu’on a tant plaint dans l’ancienne. De même que, dans les armées modernes, le soldat n’est plus un automate aveugle se mouvant sans savoir pourquoi, mais une entite intelligente dans un concours immense

de volontés mues par un même ressort, de même aussi 1 ouvrier de demain ne sera plus un simple rouage. Il devra, lui aussi, être une intelligence. A cette question de la qualité des travailleurs, la réponse est donc encore toute prête.

Nous avons vu, dans une étude précédente, combien les Canadiens-français ont d’aptitude et de goût pour les arts industriels. On ne saurait douter qu ils deviennent, convenablement "instruits et préparés, d excellents ouvriers industriels. Bien plus, beaucoup d entre eux se révéleront artistes dans ce milieu favorable. Nous avons prouvé en effet combien ces ouvriers de race et de mentalité françaises ont une tendance à faire en beauté les moindres choses. Or, les produits les plus beaux sont toujours les plus recherchés ; ils se vendent mieux que les autres, bien que le prix de revient n’en soit guère plus élevé, dans bien des cas. Ce sentiment artistique qui anime notre population ne s’émoussera pas dans l’atmosphère déprimante des grandes villes.

Par leur nature même, les industries forestières devront s exercer au sein des montagnes et des forêts. L’ouvrier sera incessamment en contact avec la grande nature. C’est là que prit toujours naissance l’art vrai, cet art qui est une prière inspirée par la contemplation des œuvres de Dieu. L’art pur, cette aspiration sublime qui rapproche l’homme du

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ciel, sei'a toujours infiniment au-dessus des combinaisons commerciales et industrielles des hommes. L’art industriel en sera toujours séparé par un abîme, c’est tout au plus s’il peut espérer en saisir quelque pâle reflet. Mais pour les masses ce reflet est si précieux que dans tous les pays, nous dit Ruskin, la grande fabrication s’occupe spécialement, vigoureusement et de plus en plus du côté artistique, afin d’orner la chaumière aussi bien que le palais.

On comprend qu’une telle population ne peut manquer de fournir un grand nombre d’ouvriers habiles, des contre-maîtres compétents, et, en nombre suffisant, des directeurs d’usines, des ingénieurs et des savants. Rien plus, cette population ouvrière française, au contact de ses camarades d’autres origines, acquerra graduellement des qualités nouvelles sans perdre celles qui lui sont particulières. Ce sera entre ces groupes ouvriers un échange de génie national, résultat de l’émulation amicale qui régnera chez eux. Et alors ne pouvons-nous pas espérer un jour voir surgir ici, comme autrefois en Flandre, toute une pléiade d’artistes, qui, à notre richesse industrielle, ajouteront la gloire de leur immortel génie ?

Caressons ces beaux rêves, ne craignons pas de laisser germer en nous ces ambitions et ces désirs, mais ne nous contentons pas de rêver, agissons énergiquement, car c’est le seul moyen d’en faire des

réalités. En attendant, ici encore, une conclusion s impose, c est que si la grande industrie ne s’implante pas au Canada, ce ne sera pas sans faute d’ouvriers nombreux et intelligents. (1).

Qu en est-il du troisième agent de la production industrielle, le capital ? Est-il vrai que le Canada, et pai ticulierement le Canada français manque de cet agent essentiel ? Il est évident tout d’abord, que le

( 1 ) Des spécialistes belges nous ont fait remarquer, au sujet de la main-d œuvre au Canada, que les salaires élevés qui se paient dans notre pays sont un sérieux obstacle à l’établissement de la grande industrie, surtout de celle de la métallurgie. On a prétendu même que c est le prix de la main-d’œuvre qui oblige le gouvernement des Etats-Unis à maintenir un tarif si élevé. Tout en reconnaissant i importance et peirt-être le bien fondé de cette observation, nous croyons que la difficulté qu’on signale n’est que temporaire, frans aborder ici la question ouvrière, ce qui nous entrainerait trop loin, nous dirons seulement qu’il est possible que la métallurgie électrique, en diminuant les dépenses de production dans les pays où l’énergie électrique peut être employée, fasse bientôt tomber cet obstacle. C est la question de l’influence de la science sur les prix. Pour ce qui est des industries forestières, l’objection fondée sur le chiffre des salaires ne nous paraît pas sérieuse, d’abord parce que ces industries auraient pour leurs produits un véritable monopole sur les marchés du monde, ce qui permettrait jusqu’à un certain point à nos industriels de fixer les prix, et ensuite à cause de 1 organisation spéciale qu’il nous semble possible de leur donner. Dans tous les pays, la tendance des salaires est à la hausse et l’on peut prévoir l’époque où ils ne seront guère plus bas en Europe qu’en Amérique. Du reste, la hausse actuelle en Amérique est quelque peu factice.

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groupe français ne manque pas entièrement de capital Il possède un capital agricole important et un certain capital industriel. L’épargne même ne lui fait pas complètement défaut. Si les rapports des banques ne nous en fournissaient pas la preuve, nous la trouverions dans cette multitude d’entreprises d’une nature fort peu recommandable que les tribunaux ont récemment dénoncé, à Montréal, et où sont allées s’engouffrer des économies considérables : nouvelle preuve des conséquences déplorables des mauvaises formations économiques et de l’ignorance populaire. Le capital national, fruit de l’épargne, existe donc. Il s’accumulera rapidement si on lui fournit l’outillage nécessaire. Les syndicats coopératifs de crédit sont un des grands moyens de recueillir l’épargne. La caisse populaire de Lévis, dont M. Alphonse Desjardins est le fondateur, fut ouverte il y a cinq ans avec un capital de moins de $1000. Aujourd’hui son capital est de $40,000 et son mouvement d’affaires de $140,000. Mais ce n’est pas précisément de l’épargne lente, bien que celleci soit incontestablement la meilleure et la plus sure lorsqu’on peut s’en contenter, qu’il est question ici. Voici comment la question se pose : Le Canada français possède-t-il un capital qui lui permette de se livrer systématiquement et sans retard à la grande industrie ? A la lumière de la

science économique moderne et avec la connaissance que nous avons de la richesse et des avantages naturels du pays, il est difficile de croire qu’on puisse repondre autrement que par une affirmation énergique. Pourtant on dit habituellement tout le contraire. La grande majorité des intéressés sera bien étonnée que nous répondions oui. A-t-on assez répété que le Canada français manque de capital ! Cette plainte est devenue un cliché commode pour excuser toutes les défaillances sociales, toutes les infériorités économiques. Eh ! bien, cette plainte est fausse et nous allons essayer de le prouver.

Qu’est-ce qu’un capital ?

Ecartons les expressions trop spéciales et les raisonnements trop compliqués qui ne sont pas toujours les plus profonds. Les capitaux, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, sont des produits intermédiaires qui servent à acquérir plus facilement des produits définitifs. Cette définition, prise seule, ne nous dit pas grand chose. Elle a besoin d’explications, ce qui prouve quelle n’est ni complète ni définitive. Décomposons le terme.- capital. On distingue plusieurs genres de capitaux. Il y a d’abord le capital au point de vue privé et le capital au point de vue national. Une hypothèque est un capital pour son détenteur ; ce n’en est pas un pour une nation, car la richesse générale n’en est pas augmentée. Le capital

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d’une nation est l’ensemble des richesses qu’elles possède et qui peuvent servir à fournir des produits définitifs ; c'est la somme de ses richesses exploitables. (1)

(1) Le concept de la vraie nature du capital national d’un peuple est depuis longtemps assez clairement tracée dans l’esprit de l’auteur. Mais les économistes qu’il consultait ne lui fournissaient point une définition claire et complète, à l’appui pour son opinion. Ce qui précède était écrit et il désespérait de trouver ce qu’il cherchait, lorsque le hasard est venu placer entre ses mains le livre de Cari Rodbertus-Jagetzow, “ Le Capital.” Cet ouvrage a été traduit en français en 1904. Rodbertus est certainement un des économistes les plus étonnants du siècle. Grand seigneur philosophe, il n'a rien fait pour répandre ses écrits, et cependant ils se répandent de plus en plus en Europe et font aujourd’hui autorité. Or, cet auteur confirme notre manière de voir. “ Il n’est pas vrai, ditil que le capital consiste dans une “ provision, ” dans une certaine “ quantité ” d’objets. . . . Les économistes ont répété les uns après les autres depuis Adam Smith et ont affirmé comme une vérité universelle et absolue que “ le capital ne se forme que par l’épargne et par l’accumulation. Dans l’état d’isolement économique (et dans tous les états économiques, ainsi que l’auteur l’explique dans le cours de son ouvrage) cela est certainement inexact. Il faut comprendre sous le nom de capital social l’ensemble des MATIÈRES ET DES INSTRUMENTS (p. 212.)

Nous pouvons donc affirmer en nous appuyant sur l’autorité de Rodbertus aussi bien que sur nos propres raisonnements, que le capital réel d’un peuple n’est pas le produit de l’épargne seul. Il comprend aussi l’ensemble des richesses naturelles que ce peuple possède et qu’il peut exploiter par le travail. Mais entre ces richesses naturelles et le travail qui doit les rendre productives, il faut qu’il intervienne un “ trvail préparatoire ou médiat, ” ainsi

Il semble que nous commençons déjà à y voir un peu plus clair, mais n’anticipons pas. Les formes de ce capital national ainsi défini sont variées. Néo-ligeons la plupart des distinctions que font les économistes pour n’en citer que trois.

lo. Les approvisionnements et les matières premières ;

2o. Les outils ou instruments et les installations;

3o. Les capitaux fixes et les capitaux circulants.

Les approvisionnements, au sens économique, sont les ressources qui font vivre le producteur pendant la durée de la fabrication ; les matières premières sont les choses qu il transforme par son travail et par le travail de ses ouvriers.

Les outils, les instruments et les machines sont des expressions que tout le monde comprend. La question des installations est un peu plus compliquée. On entend pas là non seulement l’usine et ce qu’elle contient, mais aussi tout ce qui peut servir de force motrice nécessaire à la fabrication. Celui qui

appelé parcequ’il n’a pas pour objet immédiat la production qu’il importe à l’homme d’obtenir, mais de préparer les voies à cette production. Le producteur semble prendre un moyen détourné mais qui mène plus vite au but. Or c’est précisément l’absence de l’expérience industrielle et du travail médiat, qui entrave le développement économique du Canada français, C’est donc de cela qu’il faut nous occoper. C’est ce que nous nous proposons de faire.

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possède une houillière ou une tourbière en rapport, possède une installation, au sens de l’économiste. Celui qui possède une chute d’eau génératrice d électricité possède une installation.

Le capital fixe est celui qui ne s’use pas par l’emploi qu’on en fait, par exemple, un marteaupilon ; le capital circulant est celui qu’il faut constamment remplacer, par exemple, les couleurs dont un industriel se servirait pour imprimer du papiertapisserie.

Donc, si un industriel possède une installation et des instruments, la matière première et des approvisionnements, il est muni d’un capital industriel et il peut fabriquer. Il en est de même, naturellement, s’il possède une somme d’argent suffisante pour acquérir toutes ces choses. A la condition toutefois qu’il soit secondé par des ouvriers suffisamment intelligents et habiles, et qu’il soit lui-même un véritable entrepreneur d’industrie, savant et expérimenté, car le talent est un capital, la science aussi.

Qui possède la région orientale du Canada en installations, c’est-à-dire en générateurs du pouvoir nécessaire aux exploitations industrielles ? Dans la province de Québec, les forces hydrauliques les plus belles et les plus accessibles du monde ; dans les provinces maritimes, de la houille en quantité suffisante ; partout des tourbières inépuisables. Que trou-

BU CANADA FRANÇAIS

vons-nous sur son sol en fait de matière première ? La foi et et la mine, le bois d œuvre et le fer en quantités presque infinies, sans parler du reste. Nous évitons a dessein dans ce travail les longues énuméi ations. La population possède-t-elle le talent et la science industrielle ? Elle possède le talent, ainsi que nous 1 avons constate précédemment ; nulle population au monde n indique plus d’aptitude pour l’industiie. Elle est ignorante, mais très facile à instruire. Cette population, surtout dans le groupe français, fournit-elle des entrepreneurs industriels, toujours au sens économique ? Oui, en assez grand nombre. Malgré l’absence de la grande industrie dans le Canada français, on y rencontre cependant des industriels isolés et même des groupes d’industriels importants qui ont remporté de brillants succès. Citons les fabricants de chaussures de Québec, presque sans exception des Canadiens-français.

Donc, le groupe français du Canada habite un pays exceptionnellement favorable à l’établissement de la grande industrie. Il a pour lui le climat et la situation géographique, l’abondance du pouvoir générateur et de la matière première, le nombre et le talent chez les travailleurs. Que lui manque-t-il donc ?

L’instruction industrielle qu’il est facile de lui donner, et les ressources immédiatement disponibles

que produit le travail médiat pour mettre en valeur son immense capital industriel. Est-on bien sûr encore que ces ressources lui manquent ? Quant à nous, nous ne le croyons pas et nous prétendons établir au cours de ce travail que ce qui lui fait défaut ce ne sont pas des ressources immédiatement disponibles. Ce serait même, croyons-nous, presque une absurdité que de le prétendre. Il peut trouver ces ressources à l’extérieur ; il peut même, ce qui vaut mieux, les trouver chez lui, ainsi que nous le démontrerons. Mais il lui manque autre chose, une organisation, une politique industrielle. C’est là le point capital que nous allons essayer de développer.

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