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LA TERRE CANADIENNE ET SES HABITANTS

Etendue territoriale de la confédération. — Comparaison avec d’autres pays. — -Population

ET RESSOURCES DES RÉGIONS DE L’OUEST, DU CEN¬ TRE et de l’est. — Avantages agricoles et industriels. — Importance primordiale de la forêt.

NOUS nous sommes attachés jusqu’ici à fixer brièvement certaines des conditions fondamentales, politiques et sociales qui existent au Canada. Jetons maintenant un coup d’œil général sur notre territoire et sur la population qui l’habite. Profitons des volumineuses statistiques que met à notre disposition le dernier recensement pour faire un peu de géographie seciale. Nous en userons du reste sobrement et en les condensant autant que possible.

Chacun sait que le Canada est, par l’étendue, un des plus grands pays de la terre. Le czar de Russie

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règne sur 8,660,000 milles carrés du globe ; les Etats- Unis d’Amérique, avec leurs colonies, en réclament 3 786,000 ; le Canada vient en troisième lieu avec 3,745,000 milles carrés de territoire. Toutes les autres unités politiques du globe sont de proportions moins vastes, sans en excepter la Chine et l’Australie.

C’est en présence de ces chiffres que l’on comprend la position unique dans les annales du monde de ce souverain qui règne, par de- là les mers, nonseulement sur le Canada, mais sur des pays comprenant onze millions de milles carrés et nourrissant plus de trois cents millions d’habitants. Et si l’on réfléchit que, sauf en Asie, cet empire n’est point maintenu par la force des armes, mais par un lien unique de devoir et de loyauté, l’on devra convenir que c’est là un exemple frappant de la sagesse dont sont capables les société humaines lorsqu’elles ont le sentiment qu’elles sont libres et responsables de leurs actes publics.

Nous savons d’autre part que notre territoire immense compte à peine deux habitants par mille carré, et qu’il avoisine, sur une longueur d’environ 4,000 milles la populeuse république des Etats-Unis. C’est ce qui a fait dire à beaucoup de Canadiens — cenombre, heureusement, diminue tous les jours — que notre existance nationale n’est qu’une illusion et que notre autonomie dépend du bon plaisir de nos voisins. S’il

en était vraiment ainsi, ces études n’auraient pas leur raison d être, car à quoi servirait-il de favoriser l’épanouissement d un sentiment national chez un peuple ainsi réduit a 1 impuissance ? Mais la majorité des Canadiens est bien loin de partager cette triste opinion. Elle croit, au contraire, que le Canada pendant de longs siècles tiendra fièrement sa place parmi les nations du nouveau monde. L’Amérique de l’avenir verra, marchant de pair, deux grandes puissances dont 1 une est déjà adulte, l’autre encore adolescente. Et c’est ainsi que se formera graduellement sur ce continent un système de contrepoids utiles comme celui qu on appelle dans l’ancien monde le concert européen.

La confiance que nous pouvons avoir en notre avenir national ne doit cependant pas nous aveugler sur nos points faibles. Ils sont surtout, nous l’avons dit, la longueur et le tracé arbitraire de notre frontière et le chiffre peu élevé de notre population. Le premier est le fait de la nature, le second a pour causes notre climat, notre situation politique et certaines conditions économiques. Notre population est peu nombreuse parce que les immigrants d’Europe s’établissent en bien petit nombre ici. Il est naturel, en effet, que recherchant une nouvelle patrie, ces hommes se portent de préférence vers les contrées exemptes des longs hivers du nord comme des cha-

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leurs accablantes des tropiques. Les pays ainsi situés devaient se peupler avant le Canada.

Notre situation politique aussi éloigne l’émigrant. Il faut vivre au Canada pour comprendre la liberté canadienne. Les étrangers ne s’en rendent pas bien compte. L’Irlandais qui s’exile recherche le drapeau étoilé ; l’Allemand, l’Italien, le Français, etc., préfèrent, en s’expatriant, ne pas retomber sous le drapeau d’une autre puissance européenne. Le courant de l’émigration s’est donc porté vers la république voisine, laquelle a ajouté à l’immigration volontaire venant d’Europe, l’immigration forcée. Les descendants des noirs importés d’Afrique pour servir de bêtes de somme, y forment, à eux seuls, un population qui dépasse du double toute celle du Canada.

Personne ne conteste que notre frontière du sud ne soit un de nos points faibles. Cela a failli tout récemment servir de prétexte à un coup d’Etat. Cependant cet inconvénient, réel aujourd’hui, diminue d’année en année ; il disparaîtra bientôt. Lorsque le Canada aura acquis son complet développement, cette longue frontière deviendra une bien plus grande faiblesse pour sa voisine, car de tout temps la tendance envahissante a été du nord au sud, de l’est à l’ouest. C’est ainsi que tandis que les Américains peuplent l’Ouest Américain, les Ontariens l’Ouest canadien, les Canadiens-français se répandent dans l’Ontario et

dans la Nouvelle- Angleterre. Tout porte donc à croire que ces mouvements de population seront graduels et pacifiques et que deux peuples libres et éclairés pourront s’entendre sans se détruire.

Nous parlerons plus tard de cette éventualité possible. C’est la seule qui puisse nous faire regretter pour le moment la faiblesse numérique de notre population. A cela près, nous ne croyons pas que la lenteur de notre croissance soit un désavantage au point de vue social et national. Le nombre est utile pour le présent, la qualité est essentielle pour l’avenir. A ce point de vue, ce qui a été pour nous un véritable désastre, ce qui a réellement retardé nos progrès, c’est la cruelle saignée que nous a fait l’industrialisme américain. Il est certain que près d’un tiers de notre accroissement naturel nous a ainsi échappé. Nous ne sommes que six millions. Nous devrions être huit ou neuf millions. Ce n’est ni notre climat ni notre drapeau qui a donné lieu à cet exode de nos enfants. Ils étaient attachés comme nous le sommes à notre beau pays, et sur la terre d’exil un grand nombre d entre eux en conservent encore un affectueux souvenir. Ils sont partis parce que nous les avons chassés. Au sein de richesses incalculables nou3 n’avons pas su leur fournir le travail et le pain. Nous les suivrons plus tard dans les villes manufacturières où ils se sont groupés et nous leur parlerons de la patrie où nous

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voudrions les voir revenir, avec les qualités acquises là-bas. Mais occupons-nous tout d’abord de ceux qui sont restés sur notre sol. Ceux-là souffrent moins sans doute qu’aux jours sombres dé l’émigration. Cependant ce mal n’est présentement qu’enrayé ; il faut l’extirper à jamais. Nous y parviendrons si nous savons étudier notre territoire et nos ressources, car les connaissant nous voudrons certainement en tirer un parti sage et utile. Or, vouloir c’est pouvoir dans presque tous les cas, dit la sagesse des siècles. Les brèves remarques que nous consignons dans cette étude seront peut-être de quelque utilité aux jeunes gens qui s’intéressent à cette grave question.

Le territoire Canadien se divise naturellement en trois régions longitudinales, contenant des groupements de population bien distincts. Nommons-les respectivement : la région orientale, la région centrale et la région occidentale.

La région orientale comprend les provinces du Prince-Edouard, de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau- Brunswick et de Québec, les territoires de Franklin et d’U ngava, soit une superficie de 1,258,431 milles carrés, Elle est plus vaste que tout l’empire Allemand y compris ses colonies. Il est vrai que les territoires du nord, encore pratiquement inexplorés et peu productifs, comptent pour 854,961 milles carrés dans ce chiffre. Cette région contient plus du tiers de

la population du Canada. On peut diviser cette population comme suit au point de vue des origines et de la langue :

D’origine et de langue française (Recensement cle 1901).

Prince-Edouard . 13,866

Nouvelle-Ecosse . 45,223

Nouveau-Brunswick, . 80,042

Québec . 1,323,824

D’origine et de langue anglaise ou étrangère (Recensement de 1901).

Prince-Edouard . . . 89,378

Nouvelle-Ecosse . 414,351

Nouveau-Brunswick . 251,078

Québec . 325,064

Total

Il faut ajouter à ces chiffres une quinzaine de mille âmes représentant les indiens, les pêcheurs, les chasseurs et les traitants dans les territoires. La population se divise encore en rurale et urbaine comme suit, toujours d’après le même recensement :

Pop. rurale. Pop. urbaine.

Prince-Edouard .

Nouvelle-Ecosse .

Nouveau-Brunswick .

Québec .

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La population urbaine e3t répartie entre vingtquatre villes de plus de cinq mille habitants. Dans la province de Québec, la population de langue anglaise se concentre surtout dans les villes ; on compte près de cent mille personnes de langue anglaise à Montréal seul, en comprenant la population de la ville de Westmount. Dans les autres provinces de la région orientale, il n’y a presque pas de population française dans les villes.

La population rurale occupe plus de vingt-cinq millions d’acres de terre ; mais les terrains en culture ne s’élèvent qu’à 6,756,411 acres, cultivées par 225,- 855 cultivateurs dont 210,554 sont propriétaires. La valeur totale du produit de ces terres pendant l’année du recensement, en tenant compte des produits laitiers, fut d’un peu plus de $135,482,000, dont $98,000,000 produits dans la province de Québec. Cette même année, les mines de la région produisirent $12,668,000, dont neuf millions dans la Nouvelle- Ecosse et trois millions dans Q uébec. L’industrie de la pêche donna un revenu de $13,604,000, dont sept millions dans la Nouvelle-Ecosse, et celle des forêts $25,661,000. Soit un revenu total de ces quatre chefs de $187,415,000. Ajoutons le revenu des industries de la région s’élevant à $205,179,685, dont $158,287,994 pour Québec, et nous constatons pour la région un revenu total de $392,594,685.

La région centrale se compose des provinces d’Ontario et de Manitoba et du territoire de Keewatin, soit une superficie de 804,810 milles carrés, dont 334,394 pour les provinces. C'est à peu près l’étendue de l’empire portugais y compris ses possessions d’Afrique.

Ce rapprochement nous ramène incidemment à penser aux avantages que comporteraient un système d’équilibre continental. Il est bien évident que le Portugal serait à la merci de chacune des grandes puissances sans l’équilibre européen qui tient chacune à sa place. La garantie est sérieuse pour les pays faibles, et le Canada devra rester dans la catégorie des faibles pour quelques années encore. Mais c’est là une digression.

La population de cette région était, en 1901, de 2,438,158. La province d’Ontario à elle seule comptait pour 2,182,947 dans ce chiffre. La population rurale de la région comptait 1,754,994 et la population urbaine s’élevait à 683,164 répandue dans trente et une villes de plus de 5,000 âmes. La population d’origine et de langue française dans cette région n’est que d’environ 180,000, sans tenir compte des métis de langue française du Manitoba. Sauf une vingtaine de mille Canadiens-français qui habitent la

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capitale fédérale, Ottawa (1), la population de langue française d'Ontario et du Manitoba est presque exclusivement rurale. Nous verrons quel rôle social elle est appelée à y jouer.

La population rurale de la région du centre occupe plus de trente millions d’acres de terre. Les terrains en culture comprennent 11,953,530 acres, cultivés par 217,227 cultivateurs, dont 178,931 propriétaires. L’année du recensement, le rendement total des terres fut de $221,402,000, dont $24,450,000 pour le Manitoba et le reste pour Ontario. Il faut ajouter à ces chiffres les produits laitiers s’élevant à $15,385,000 pour les deux provinces. Cette même année, les forêts ont produit $22,302,000, les mines $10,634,000 et les pêcheries un demi million. Total : $269,723,000 Revenu industriel : $254,450,925. Revenu total de la région, $524,173,925.

La région occidentale comprend les provinces de la Colombie-Britannique, d’Alberta et de Saskatchewan, le territoire organisé du Yukon et deux vastes territoires non organisés, ceux d’Athabaska et de Mackenzie. Elle est de beaucoup la plus considérable par son étendue qui est de 1,681,133 milles carrés, soit un peu plus que l’étendue totale de l’em-

(1) La ville de Windsor, est aussi en partie canadiennefrançaise. Près d’un millier de Canadiens-français habitent Toronto.

pire turc. Au point de vue de la population, elle est bien plus faible que les deux autres, n’ayant, au dernier recensement, que 438,597 habitants, y compris une notable proportion de peaux-rouges et de Chinois. Elle se peuple cependant très rapidement, par suite surtout de l’immigration de cultivateurs venus de l’Ouest américain où les bonnes terres [deviennent rares. Si l'on ne compte pas les métis français venus du Manitoba et établis sur divers points de la prairie, la population de langue française n’est que de 16,- 000 âmes et son augmentation ne paraît pas très rapide. Les revenus de cette région pour l’année du recensement furent comme suit : Agriculture, $20,- 054,000 ; produit laitiers, $262,000 ; forêts, $2,634,- 000 ; mines, y compris le Yukon, $18,777,000 ; pêcheries, $3,917,000. Total $45,844,000, et de $67,056,000 en tenant compte des revenus industriels.

En comprenant quelques colonnes dont nous n’avons pas tenu compte dans ce résumé, le revenu brut total du peuple canadien de tous ces chefs serait de $992,719,781. Ces chiffres qui donnent un revenu moyen de $925. par famille sont bien loin d’indiquer un pays qui souffre de pauvreté. Cependant, comme on l’a dit souvent, la statistique est trompeuse et les plus belles généralisations ne supposent pas toujours une situation économique satisfaisante, surtout lorsqu’on tient les regards fixés sur l’avenir. Il ne faudrait

pas, d’autre part, conclure de cette remarque, que notre intention est d’entreprendre de longues analyses statistiques. Notre but dans ce travail n’est pas d’épuiser le sujet, mais de mettre en évidence les points les plus importants pour notre peuple aujourd’hui en pleine croissance.

Au point de vue de la langue, ce qui est, en somme, une des meilleures indications générales de la formation intellectuelle et sociale, nous avions, en Canada, en 1901, 3,131,653 personnes dont la langue usuelle est l’anglais, et 2,212,025 personnes dont la langue usuelle est autre que l’anglais, y compris 1,670,000 de langue française et 350,000 de langues allemande, hollandaise, Scandinave, etc.

Ce sont ces trois régions et les trois groupes de population qui les habitent, qu’il nous faut étudier, si nous voulons concevoir une idée juste de la condition économique actuelle du Canada, et de ce que lui réserve l'avenir. Il est évident qu’en ce moment, le groupe central et le groupe oriental sont les plus intéressants à étudier au point de vue des problèmes sociaux qui vont se compliquant à mesure qu’une population devenant plus dense, sent davantage le coudoiement à l’intérieur et la poussée de l’extérieur. L’Ouest canadien est encore dans la période de formation, pour ainsi dire primitive. Son avenir dépendra d’une foule de causes, dont la principale et cel le

sur laquelle nous pouvons exercer une influence réelle, est la condition économique des groupes plus anciens. C’est donc par ceux -là que nous devons commencer.

De ces groupes anciens, le plus intéressant pour nous et le plus important, croyons-nous, au point de vue sociologique, c’est le groupe oriental. Réservons donc pour l’instant, tout ce que nous pourrions dire des merveilleuses prairies de l’Ouest. Ne nous laissons pas tenter par le littoral du Pacifique au climat délicieux, aux richesses minières inépuisables, et dont les populations grandissantes tendent déjà la main à l’Asie. Nous y reviendrons plus tard en passant par la région immense et fertile des grandes mers douces, sources du Saint-Laurent, où se multiplie dans l’abondance une population si vivante, si saine et si belle. Entrons, comme autrefois le capitaine de Saint-Malo, dans le “ golfe des Châteaux, ” abordons comme lui à la terre des “ bons hables . en challeur plus tem¬

pérée que la terre d’Espaigne et la plus belle qui soict possible de voir. ”

Quatre péninsules et deux grandes îles, dont l’une forme près de ia moitié d’une province, l’autre une province entière, se groupent à l’endroit où l’Amérique se rapproche le plus de l’Europe. Au Sud-Est de la province de Québec, le Nouveau-Brunswick s’avance entre le golfe Saint-Laurent au Nord et l’Atlantique au Sud. Une langue de terre rattache cette province

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à celle de la Nouvelle-Ecosse que l’étroit canal de Canso sépare du Cap-Breton ; au nord de la Nouvelle- Ecosse et entièrement baignée par les eaux du golfe Saint-Laurent, se trouve l’île du Prince- Edouard. La Nouvelle-Ecosse c’est l’ancienne Acadie ; ce nom n’est plus officiellement reconnu, mais les poètes s’en servent de préférence, car ils ont su s'identifier avec le peuple martyr qui le porte gravé dans son cœur.

Au nord de l’Acadie, le golfe Saint-Laurent présente sa plus grande largeur. Il se rétrécit graduellement vers l'Ouest où ses eaux rencontrent celles du fleuve de ce nom, lequel coule entre deux chaïues de montagnes, formant au sud la Gaspésie, au nord l’immense péninsule du Labrador, dont la rive septentrionale baigne dans la baie James et la mer d’Hudson ou Canadienne.

Nous avons vu que tout l'empire allemand tiendrait à l’aise dans cette région. Toutes ses grandes villes sont des ports de mer, de “ bons hables ” et la pêche maritime est une de ses grandes industries. Ce n’en est pas cependant la plus importante. Dans le Cap-Breton et dans la péninsule acadienne se, trouvent des houillères qu’on a commencé à exploiter en grand, ainsi que d’excellents minerais de fer. Les grèves du fleuve et du golfe Saint-Laurent se composent sur une vaste étendue de sables magnétiques déposés là par un effet de concentration naturelle et

qui contiennent une quantité pratiquement illimitée de minerai de fer. Bientôt des procédés électriques permettront de le débarrasser des impuretés qu’il contient et de le livrer à l’industrie et au commerce.

Dans différents endroits de la région on trouve en abondance et dans des conditions exploitables, des gisements de fer chromé, du cuivre, du nickel, du molybdène, du plomb, du zinc, de l’amiante, du graphite, du phosphate, du mica, du pétrole, du talc et d’autres minéraux encore. On y trouve en petites quantités de l’or et de l’argent. (1) Cependant, l’exploitation est encore si peu avancée, que le rendement total annuel des mines de la région représente à peine aujourd’hui douze millions de dollars. N’oublions pas de mentionner ici des inépuisables dépôts de tourbe qui existent partout, que l’on commence à traiter scientifiquement et dont le prix de revient est moindre que celui de la houille. Ce combustible excellent est une ressource précieuse pour l’avenir ; il nous permettra surtout d’économiser nos forêts.

Les travaux de M. Rodolphe Faribault et de M. Robert Bell, de la commission géologique, de M. Obalski, inspecteur des mines de Québec et de plu-

(1) Les géologues sont d’opinion que dans la région du Nord on trouvera l’or et l’argent en quantités importantes.

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sieurs autres savants, mettront le public au courant des ressources minières de cette région.

Cette immense richesse qu’offre les mines est pourtant peu de chose si on la compare aux ressources agricoles de ce pays. Il est vrai que l’industrie agricole, la plus ancienne industrie de cette région, est encore pour ainsi dire dans son enfance, bien que les peuples qui habitent cette partie du pays soient les premiers établies au Canada. La richesse agricole capitalisée, d’après le dernier recensement, n’atteint pas à trois cent millions près, celle de la seule province d’Ontario. Elle n’est que de 585 millions et la province de Québec figure pour plus de 430 millions dans ce chiffre. Cependant, il est prouvé que son sol n’est pas moins fertile que celui de la région supérieure et que, pour certains genres de culture, le climat, bien que moins clément, est plus favorable et le rendement meilleur.

Les champs fertiles s'étendent très vastes dans la péninsule acadienne et dans les îles qui en dépendent. Ils sont plus rares mais non moins beaux dans la Gaspésie où les monts Appalaches se prolongent en côteaux ensoleillés et arrosés de nombreuses rivières, jusqu’au golfe d’une part, jusqu’à la baie des Chaleurs, de l’autre. Nous connaissons tous la large, belle et fertile vallée du Saint-Laurent .Nous avons parcouru les pleines qui s’étendent jusqu’au lac Champlain au

sud de Montréal Au nord, nous le savons, l’agriculture remonte lentement vers les montagnes pour rencontrer et conquérir la richesse industrielle qui se précipite dans la plaine en torrents impétueux de houille blanche.

- Mais réfléchit-on à ceci que sur les deux cents millions d’acres de terres arables dans la province de Québec, six pour cent à peine sont en culture ? On ne songe guère que ces Laurentides dont les silhouettes rondes et douces nous sont si familières et si chères, s’abaissent au septentrion dans une vallée aussi vaste que celle du Saint-Laurent. Que la terre y est aussi riche et aussi fertile, et le climat plus doux, puisque le pays est moins exposé aux vents froids qui remontent la vallée du Saint-Laurent. Cette zone, dont les Laurentides forment la limite méridionale, pourrait nourrir vingt-cinq millions d’hommes. Les versants au nord ont une inclinaison graduelle mais très perceptible. Des hauteurs qui forment la ligne de partage des eaux, de puissants fleuves coulent vers la mer Canadienne, et la forêt vierge se prolonge jusqu’aux confins du territoire de la province.

On avait cru d’abord qu’au delà des Laurentides le climat était trop rigoureux pour que les céréales pussent y mûrir. Cette erreui s’est dissipée devant les observations météorologiques et surtout devant l’expérience des cultivateurs. Tout le monde sait aujourd’hui que

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les céréales mûrissent clans toute la zone qui s’étend, par-delà les Laurentides, du Témiscamingue au lac Saint- Jean.

On a dit plus tard : la limite cultivable, c’est la hauteur des terres ; plus loin, la forêt cesse et le désert de neige s’étend jusqu’au pôle. Erreur encore. Il est prouvé que sous le 51e degré de latitude nord, à la rivière Nottaway, sur les rives de la baie James, la forêt se prolonge, les légumes viennent très bien, les troupeaux se portent à merveille. Les résidents affirment que cette vaste région peut produire tout ce que produit l’Ecosse. “Je n’ai aucun doute que tout ce que l’on peut récolter en Ecosse, puisse être récolté au Fort-George, ” dit le facteur de ce poste, M. Gillies. (1). Et pourquoi en douterions-nous ? Cette région est encore au sud de Londres et de Berlin. Et ne sait-cn pas que dans l’antiquité on regardait la Bretagne et la Germanie comme des pays froids et inhabitables. Dès que ce pays sera accessible, notre population s'y portera et c’est par lui que nous deviendrons un peuple prospère et puissant. Déjà les voies ferrées ont entamé cette région. Dans peu d’années, elles la sillon-

(1) Le fort George est situé à 235 milles au nord de l’extrémité sud de la baie James. (Rapport du Dr Henri M. Ami, de la commission géologique : “Ressources du pays de Québec à Winnipeg.”) Tout ce rapport est à consulter.

lieront dans tous les sens et cela profitera non seulement à F agriculture mais aussi à l’industrie.

L’auteur de ce travail n’a pas beaucoup voyagé hors de son pays, mais il a beaucoup lu et un peu médité, et il lui semble que l’avenir de ses compatriotes, surtout de ses compatriotes de race française, est au moins autant dans l’industrie que dans l’agriculture.

A vrai dire, nous ne voyons pas, en étudiant la carte à la lumière du livre, de pays aussi propre à la grande industrie que la province de Québec, car les deux chaînes de montagnes qui bordent le Saint- Laurent et surtout celle du nord, sont les foyers des forces hydrauliques les plus puissantes peut-être, prises collectivement, qui existent sur la terre. La forêt, cette matière première d’une foule d’importantes industries, ne se trouve nulle part aussi étendue et aussi riche, et le Saint-Laurent est la grande route par laquelle ces richesses se répandront dans le monde entier.

La forêt ! Oui, c’est là notre grande richesse, ne l’oublions jamais. L’agriculture est intéressée à sa permanence au même titre que l’industrie, et nous conserverons nos champs aussi longtemps seulement qu’existeront nos bois. “ Au Canada comme en Russie, dit M. Mélard, un expert en culture forestière, la prospérité agricole est intimement liée à la présence

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de grands massifs boisés destinés à arrêter les vents polaires. ” Ces paroles ont pour nous une extrême gravité. Nous ne pouvons douter de leur vérité absolue, car dans certaines régions déjà nous sommes à même d’en constater la justesse.

Il est absolument certain qu’en dévastant les forêts du Nord, les Canadiens, surtout ceux de la province de Québec, détruisent non seulement leur avenir industriel mais aussi leur existence en tant que peuple agricole. Quand les montagnes et les hauteurs seront déboisées, nos rivières se transformeront en torrents dévastateurs, notre beau Saint-Laurent cessera d’être un fleuve de vie pour devenir un flot fatal eharroyant à l'océan tout le sol arable de sa vallée ; d’affreuses tempêtes chargées de froidure achèveront de transformer en désert le pays dénudé qui ne pourra plus nourrir ses habitants.

Voilà ce que nous réserve l’avenir si nous dévastons nos forêts. Elles s’étendent au nord sur une superficie de plus de cinquante millions d’acres ; au sud et dans les provinces maritimes, on en trouve encore plus de quatre millions d’acres. Au premier coup d’œil et vues de loin, elles peuvent paraître presque intactes ; mais ce n’est qu’en apparence, du moins dans tous les endroits accessibles. Le feu et la hache les amoindrissent incessamment. Quelque

vastes qu’elles paraissent, elles disparaîtront avant la génération qui grandit si nous n’y prenons garde. (1).

Que faut-il donc faire ? Devons-nous renoncer à les exploiter et à défricher la terre pour des tins agricoles ? Pas du tout. L’exploitation intelligente et honnête loin de nuire à la forêt lui est bienfaisante. On peut s’en convaincre en parcourant certaines exploitations particulières, surtout les bois qui appartiennent à Sir Henri Joly de Lotbinière, ce véritable ami de son pays. Dans son domaine, très vaste pour celui d’un particulier, il pratique la coupe réglée, et pour chaque arbre qui tombe, il en fait surgir de terre, en variant les essences, dix, vingt et cent. Ses gardes veillent nuit et jour pour protéger les massifs contre les incendies. Puisse cet homme de bien faire école, puissent tous les Canadiens s’inspirer de ses sentiments.

Appelons de nos vœux ce moment où personne ne pourra diminuer la forêt sans encourir la réprobation publique. N’est-il pas clair que celui qui la détruit est un parricide, coupable d’une tentative contre l’existence même de la patrie ?

Pour protéger la forêt, la loi sera toujours impuissante sans le secours de l’opinion publique.

(1) Voir le livre de M. George Johnson, “Forest Wealth of Canada.”

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Quand celui qui coupera un arbre inutilement ou sans le remplacer, sera tenu pour un ignorant ou un imbécile, quand le dévastateur de la forêt sera noté d’infamie et montré du doigt par ses concitoyens, quand celui qui y mettra le feu passera pour un aliéné dangereux dont on demandera l’internement, quand le témoin d’un de ces forfaits qui ne le dénoncera pas sera jugé aussi coupable que l’agent actif du crime, alors seulement la loi cessera d’être une lettre morte pour devenir efficace et active.

Ainsi donc, si le mal doit continuer, ne nous avisons pas d’en accuser les gouvernements qui sont nos mandataires et qui seront toujours plus ou moins faits à notre image. S’ils se montrent apathiques, le mal vient de nous. N’attendons pas que d’autres fassent notre œuvre, car alors elle ne sera peut-être jamais faite. Ce n’est que rarement qu’il surgit parmi les peuples de ces âmes puissantes et droites, assez clairvoyantes pour voir la vérité et assez fortes pour l’imposer.

Avant donc de parler de la conservation et de l’exploitation de la région qui nous occupe en ce moment, il importe de savoir quelle population 1 habite et quel esprit anime cette population. Le groupe de langue française nous attirera tout d’abord puisqu’il est, dans cette région, le plus anciennement

établi et le plus nombreux. Il offre en outre, au point de vue de la formation nationale canadienne, un intérêt au moins égal à l’autre. Ce sera le sujet de la prochaine étude.

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