STATISTIQUE DES ILLETTRÉS EN CANADA
Année
Illettrés
Pour cent si Population totale
Canada .
Colombie-Britannique..
Manitoba ... .
Nouveau-Brunswick . ..
Nouvelle-Ecosse. .
Ontario .
Prince-Edouard. . . .
Québec .
29 < yj,
Territoires N 0 .
Ce malheureux tableau indique que malgré de très notables progrès, la provi nce française de Québec donne le pour cent le plus considérable d’illettrés. C’est dans cette province qu’on trouve le nombre le plus considérable de personnes ne sachant ni lire, ni écrire, soit 487,591 contre 395,690 pour Ontario dont la population est d’un demi-million plus nombreuse.
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C’est ce nombre alarmant d’illettrés qui a servi de base à tontes les accusations d ignorance portées contre la province française, et il faut convenir en effet que c’est une constatation désolante.
Hâtons-nous cependant de dire que cette statistique montre la province de Québec sous un jour quelque peu faux. Hans Ontario on ne tiouve qu’une proportion de 11.34 p. 100 d enfants audessous de cinq ans. Dans Québec cette proportion est de 14.41. De sorte qu’il reste dans Ontario une proportion de 7.85 p. 100 illettres au-dessus de cinq ans contre 15.16 p. 100 dans Québec. Le nombre est encore presque deux fois aussi considérable dans la province française. Il est certain que celle-ci doit en grande partie cette infériorité à la faiblesse de son organisation scolaire et surtout au défaut d’esprit de suite et de fermeté dans l’application de la loi. On n’enseigne pas assez aux parents qu’un des crimes les plus irrémissible qu’ils puissent commettre, c’est de permettre que leurs enfants grandissent dans l’ignorance.
M. Léon Gérin a consacré à cette question vitale plusieurs belles et savantes études qui ont paru dans la “ Science Sociale ” de l’année 1897. Le recensement de 1891, sur lequel il travaillait, indiquait le chiffre vraiment effrayant de 609,925 illettrés sur une population de 160,363 moindre que celle de 1901. Il
a traite la question au point de vue exclusivement scientifique et ses conclusions, que nous transcrivons ici, méritent d être méditées attentivement.
Récapitulons, dit M. Gérin,les données principales fournies par notre enquête :
1. La proportion d’illettrés dans les divers groupes de population canadienne varie suivant la nature des lieux et le régime du travail. Les illettrés sont nombreux dans les groupes qui vivent de pêche maritime, d’industrie forestière primitive, de culture vivrière et isolée ; ils sont beaucoup moins nombreux dans les centres de fabrication et de commerce, et, d’une manière générale, partout ou la fabrication et le commerce entrent pour une part dans les moyens d’existence de la population.
2. La proportion d’illettrés varie encore suivant les origines, ou, plus exactement, suivant les traditions des divers groupes. Les illettrés sont nombreux dans les groupes à tradition communautaire ; ils sont beaucoup moins nombreux dans les groupes à formation particulariste.
“ 3. La tradition communautaire affecte de deux manières le développement de l’instruction. D’abord en produisant un type de travailleur peu soucieux de s’élever, et par conséquent, de lui-même peu porté à s’instruire en vue d’améliorer sa condition et de monter dans l’échelle sociale. Ce travailleur est aussi par
lui-même peu capable d’organiser et de faire fonctionner convenablement le service scolaire local. La tradition communautaii’e affecte encore le développement de l’instruction en produisant des classes dirigeantes détachées toutes de la pratique des arts usuels et formées en grandes corporations. Ces classes sont moins promptes à percevoir, moins aptes à réaliser les réformes désirables pour la masse des habitants. Elles appliquent le mécanisme scolaire pour leurs fins corporatives spéciales ; elles sont, du reste, peu en mesure de produire au sein de la population, parallèlement à la diffusion de l’instruction, ce développement de l’initiative et des moyens d’existence, sans lequel on aboutit au déclassement.
“ La réforme, pour être sérieuse, pour être complète, devra donc porter sur ces trois points : Les moyens d’existence de la population, la formation de la classe ouvrière, la formation de la classe dirigeante. ”
On saisit très bien dans les lignes qui précèdent le défaut capital dans la formation sociale des Canadiens-français, et de nos jours ce défaut tend à s’accentuer. Si cela continue, les conséquences à venir seront évidemment très malheureuses. S’habituer de plus en plus à rester en tutelle et se déshabituer de penser, n’oser marcher seul, laisser à d’autres le soin de l’initiative et l’accomplissement des devoirs sociaux, voilà la première cause de faiblesse, le premier germe de
décadence, le premier pas dans la voie fatale par laquelle un peuple qui s’oublie tombe rapidement au iang des races faibles et inférieures, victimes toutes désignées du minotaure social. C’est par l’action que Ion devient fort et les forts n’attendent pas que le salut leur vienne du dehors. Ils ne se courbent point passifs sous les coups du destin, ils lui résistent ; ils ne se contentent pas de rester sur la défensive, mais à 1 occasion ils attaquent ; repoussés, ils ne se rebutent pas, ils reviennent à la charge.
Esprit d initiative indépendant et persévérant parfois jusqu’à l’opiniâtreté, telle est la marque de ceux auxquels appartiennent l’avenir. Tous ceux qui ont étudié la science sociale comprennent que sans cette qualité largement répandue, une organisation vraiment forte de la vie publique comme de la vie privée est impossible.
Par suite de la déplorable faiblesse de l’opinion publique, on a pu impunément négliger l’école pi imaire. Le législateur ne se sentant pas soutenu par elle, a plusieurs fois reculé devant des influences latentes mais très puissantes qui s’opposent à un plus grand développement du système scolaire. Ceux qui agissent ainsi peuvent être de bonne foi, mais il ne font pas preuve de prévoyance. Prétendent-ils arrêter l’évoiution humaine ? Ils peuvent bien en sous-main poser des entraves, mais aucun corps responsable n’oserait
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s’opposer ouvertement a la diffusion de 1 enseignement, parce cpie l’on sent très bien qu il faut que cela soit.
Puisqu’il en est ainsi, pourquoi ne pas accepter franchement cette nécessité et en tirer le meilleur parti possible ? Qu’on instruise les enfants, mais qu on les dirige en les instruisant. Qu on s efforce de leui enseigner dès le bas âge les moyens pratiques et probes de se tirer d’affaire. L’on s’apercevra bien vite, si l’on veut faire cela, qu’une instruction primaire ainsi comprise, bien loin de pousser les jeunes gens vers les villes, bien loin de leur inspirer le goût de la paresse et la passion de l’alcool, en fera des hommes sages, des agriculteurs experts et ambitieux, ayant l’amour de la terre et du progrès et un éloignement profond pour les vices sociaux qui minent actuellement la population française du Canada.
On semble avoir craint de trouver dans l’école primaire améliorée une concurrence qui ferait tort aux collèges et aux couvents. Erreur profonde et démontrée, ou l’on est tombé sans doute par crainte de voir se renouveler ici les troubles scolaires de la France, où les conditions sociales et politiques sont toutes différentes ; par suite aussi de l'agitation faite contre nos établissements d’instruction secondaire par certains amis de l’instruction plus ardents qu’éclairés. Cette dénonciation de l’enseignement secondaire dans
la province de Québec, en principe, est une erreur aussi grave que celle que l'on commet en voulant y limiter l’instruction primaire.
Que les collèges classiques manquent de certains éléments pratiques qu’il serait facile de leur donner, nul ne le conteste. Mais il est également incontestable qu’ils ont formé, qu’ils forment des hommes supérieurs et que leur rôle est de première importance nationale et sociale. De telles institutions sont essentielles aux peuples qui aspirent à devenir grands. Ce sont des foyers, mais des foyers qui s’éteindront si l’on ne prend pas soin de les alimenter.
Où donc trouverons-nous cet aliment dont les collèges ont besoin parmi une population ignorante et illettrée ? Nous comprendrons mieux la situation lorsque nous aurons étudié de plus près le groupe français qui nous occupe en ce moment. Affirmons cependant, avant de passer outre, ce principe qui nous paraît consacré par l’expérience : que toutes les institutions sociales contiennent, à des degrés différents, des éléments utiles qu’il faut conserver avec soin.
Détruire, c’est presque toujours rétrograder. Détruire les collèges classiques ce serait enlever au Canada-français son principal élément de supériorité, ce serait le décapiter une seconde fois en tarissant la source de ses hommes publics ; négliger l’école
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primaire c’est préparer un autre genre de destruction, celle, qui atteindra l’influence qu’exercent aujourd’hui les directeurs de renseignement dans notre pays. Ils jouissent maintenant de la confiance publique. S’ils venaient à la perdre, comme cela arrivera s’ils ne se font pas les champions de l’instruction publique et du progrès, ils ne la recouvreraient plus. Non, ils ne faut pas détruire, mais édifier, améliorer sans cesse. C’est ainsi que les sociétés sages et progressives respectent le passé tout en préparant l’avenir.
En étudiant attentivement le caractère de nos compatriotes d’origine française, nous devrons, croyons nous, conclure, qu’au fond ils se sont moins écartés de la formation intellectuelle française qu’on pourrait le croire tout d’abord étant donné leur changement de milieu, et la diversité des événements de leur histoire depuis la séparation. La cause en est indubitablement le fait qu’ils ont continué à recevoir une éducation toute française. Le Canadien-français est resté essentiellement et avant tout logique. Cela fait tout à la fois sa force et sa faiblesse. On remarque le contraire chez l’Anglo-saxon qui se pique d’être pratique avant d’être logique. Cette logique française, simple et lucide, devient de la profondeur chez les esprits d’élite. Elle est en effet essentielle à toutes les grandes conceptions originales. On peut dire qu’elle fut de tout temps la lumière de l’esprit
français. Mais elle peut produire de regrettables résultats chez les sujets incultes et ignorants; elle est plus dangereuse encore pour ceux qui ne sont qu’à demi instruits, ou mal instruits. Instruire sans diriger, c’est placer une arme meurtrière entre les mains de qui ne sait pas s’en servir.
C’est une logique mal entendue qu’on trouve au fond de tous les défauts les plus apparents du Canadien-français moderne. Il se peut qu’il se ressente encore des conséquences d’une ancienne formation sociale vicieuse et que cela nuise à son développement. Mais cette cause ne nous paraît que très faiblement déterminante. Il est important en effet de ne pas oublier que le colon français émigré au seizième ou au dix-septième siècle, n’a pas eu à subir l’effet déprimant d’un régime social tellement mauvais qu’il a rendu la Révolution possible. Les circonstances lui ont épargné au moins deux siècles de famines périodiques et d’oppression, causes qui expliquent tout à la fois les faiblesses et les violences de ce peuple subitement déchaîné à la fin du dix-huitième siècle. Les étrangers impartiaux qui assistèrent à cette époque aux séances des premières assemblées législatives françaises, avaient peine à en croire leurs yeux et leurs oreilles, tant ces députés leur paraissaient incapables de diriger les affaires de leur pays, par suite non seulement de leur ignorance pratique,
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mais aussi de leur défaut d’équilibre. Ils faisaient sans hésiter des revendications extravagantes, absolument comme en font aujourd’hui les députés à la Douma. Il faut lire à ce sujet les Origines de la France contemporaine, de Taine, et la Révolution française de Thiers.
Vers cette même époque les Canadiens-français, tout en conservant au fond la formation française, commençaient à manier habilement l'arme constitutionnelle et parlementaire, et ils y avaient été préparés par une longue suite de combats contre la nature et contre les hommes, vie toute d’initiative, où il fallait oser et agir sous peine de succomber. On admettra que les circonstances étaient très différentes. A tout événement, pendant la période de lutte constitutionnelle, il nous semble incontestable que l’initiative individuelle et nationale leur a rarement fait défaut lorsqu’ils ont compris clairement leur intérêt ou leur devoir.
Depuis lors, malheureusement, nos compatriotes ne se sont pas maintenus à la même hauteur, parce qu’ils ont ignoré l’évolution sociale qui se produit autour d’eux. Prenons au hasard, dans la classe la moins entamée, un chef de famille cultivateur vivant sur sa terre. Sans être riche, il est à l’abri du
besoin. (1) C’est un brave homme, sa femme est excellente, tous fieux sont intelligents. Ils sont peut-être illettrés ; mais s’ils savent lire et écrire, ils ne trouvent à leur portée aucune littérature utile et pratique. C’est là un des inconvénients de leur éloignement du foyer intellectuel de leur race, et il faut avouer que le journal politique ne supplée que très imparfaitement à cette lacune. Leurs horizons sont donc très bornés, la somme de leurs impressions très faible et l’on peut dire qu’ils ne connaissent que ce qui est .traditionnel dans leur milieu paroissial. Comme le grand nombre des ignorants, ils ne savent guère faire valoir leur bien, ne se doutant même pas qu'il leur soit possible d’agir autrement et mieux qu’ils ne font. Ils se laissent vivre, et si parfois il leur arrive de réfléchir, voici comment ils raisonnent: A quoi bon l’effort ? La culture ne paye guère, on ne vend presque rien. En cultivant juste ce qu’il nous faut pour notre consommation, nous faisons le nécessaire ; que faut-il de plus pour gagner le paradis ? On répare à peine la maison et les bâtiments qui graduellement se dégradent, on n’améliore pas la terre qui
(1) Depuis des générations nos cultivateurs vivent dans l’abondance des choses de première nécessité, Il est rare qu’ils fassent comme les paysans français dont on nous fait la description, lesquels se privent presque du nécessaire pour épargner et acquérir des biens fonciers.
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s’épuise, on soigne peu les bestiaux dont la race dégénère et dont le nombre diminue. On se sent un peu plus pauvre, mais on a tout de même du pain sur la planche. Acheter des machines agricoles, des animaux de race améliorée ce serait s’appauvrir davantage pour un profit éloigné et fort problématique. Quant à se grever d’impôts, surtout de l’impôt scolaire qui ne rapporte rien du tout, il ne faut pas y songer. C’est ainsi que se travestit la logique chez 1 ignorant. Cette famille a vécu ainsi depuis plusieurs générations, sans que le vice économique de 1 indifférence routinière qui la mine l’ait encore atteinte dans sa vitalité, ni même sérieusement dans sa fierte. Nous le savons tous, la fierté est une des grandes vertus du Canadien-français, puisqu’elle repose sur le sentiment d’une mission nationale. C est peut-être là le point le plus profond de sa nature, et dans ce sentiment il trouvera l’ai<niillon
qui le sauvera en définitive.
Avant d’aller plus loin, examinons les conséquences immédiates de cette ignorance et de cette apathie du cultivateur. Il nous suffira, pour nous en rendre compte, de comparer la statistique agricole de Québec avec celle d'Ontario, où l’état social de l’agriculteur est meilleur, à cause d’une instruction pratique mieux dirigée et plus généralement répandue. En 1901, la valeur du capital agricole de la pi’ovince
d'Ontario s’élevait à $932,595,051 ; dans la province de Québec, le capital agricole n’atteignait qu’à $436,176,916, beaucoup moins de la moitié. Cependant il n y a pas deux fois plus de propriétaires ou cultivateurs dans la province supérieure : les chiffres sont de 225,127 et de 150,599 respectivement. Mais la propriété que détiennent ceux-ci vaut moins. Une terre en culture d'une étendue de cent âcres ne vaut en moyenne que $3,300 dans Québec ; dans Ontario elle vaut $4,500. Ce n est pas tout. La production agricole de la province d’Ontario, l’année du recensement, et sans déduction des frais de culture, s’élevait à $197,333,824, soit plus de 20 p. 100, tandis que la production agricole de la province de Québec ne s élevait qu à $86,390,781, (1) un peu moins de 20 p. 100. De sorte que si nous retranchons les frais de culture, il reste acquis que chaque automne, les cultivateurs d'Ontario réalisent des profits nets dépassant de cinquante millions de dollars ceux des cultivateurs de Quebec. Si cela, devait continuer, ceux-ci ne pourraient pas soutenir la concurrence bien longtemps. Il est vrai que le climat de Québec est plus rigoureux que celui d’Ontario, mais cette
(1) Les produits laitiers ne sont pas compris dans ces chiffres. Ils rendraient la situation de Québec un peu plus favorable.
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circonstance est bien loin d’expliquer un aussi grave écart. (1) Nous donnerons la preuve officielle que la culture convenablement dirigée peut rapporter presque autant dans une province que dans l’autre.
Ces points importants constatés, revenons à notre famille type. Elle est nombreuse, ce qui devrait être pour elle un avantage. Malheureusement, la routine meurtrière est là qui l'étreint. Elle saisit les enfants dès le bas âge. Ils grandissent, comme leurs parents, dans l’ignorance, presque sans instruction, sans éducation surtout, et sans saine ambition, ce qui est bien grave. Nous ne disons pas qu’ils deviennent du premier coup des dégénérés, mais ils restent dans la routine traditionnelle. Là où il n’y a pas progrès, il faut qu’il y ait décadence et la décade’nce conduit à la longue à la sauvagerie. Les exemples en sont rares, il est vrai, cependant il en existe. En étudiant la condition actuelle des Maures du Maroc, qui pourrait croire qu’ils furent autrefois un peuple de haute civilisation !
Les générations qui se succèdent sans progrès
(1) Une contrée où l’on cultive avec succès le tabac ne saurait offrir de grands désavantages au point de vue de la culture générale. On sait qu’à l’est de Québec, où les hivers sont plus froids que dans la région de Montréal, les arbres sont d’un excellent rapport.
réel dans les campagnes du Canada- français, tendent donc, dans ces conditions, à devenir progressivement inférieures. Ainsi que cela arrive presque toujours en de telles circonstances, ils conservent et développent les vices de la vie civilisée en laissant de côté la plupart de ses vertus. Filles et garçons sont probablement quelque peu inférieurs à leurs devanciers, mais ils croient naturellement en connaître bien plus long. On assiège les vieux parents, dont l’énergie commence à décroître ; on leur demande des toilettes, des équipages, une foule de choses fort au-delà de leurs moyens. La terre ancestrale est hypothéquée pour procurer ces inutilités frivoles, les intérêts, souvent usuraires, mangent la récolte, le découragement survient, et bientôt il faut se disperser pour vivre. L’héritage vendu fournit les moyens de s’expatrier, la famille part, elle est perdue pour la patrie. Qu’est devenue pour elle la devise nationale : Emparons-nous du sol ? (1)
(1) C’était là, du reste, le caractère des paysans français d’avant la Révolution, alors que — et c’est là un fait très remarquable — l’espérance d’améliorer leur sort n’était pas encore entrée dans leur esprit Les lignes qui précèdent étaient déjà écrites lorsque nous trouvions dans “ Mauprat, ” de George Sand, une confirmation si frappante de notre théorie, que nous ne pouvons nous retenir de transcrire ici une page de cette admirable peinture :
Ces gens-là (les paysans) ont de la vanité, ils aiment la “ bra-
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N’est-ce pas là la triste histoire d’un grand nombre de familles canadiennes-françaises ? C’est, en raccourci, si l’on en excepte l’exil qui est heureusement l’exception, l’histoire de ce peuple depuis trente ans. Nous touchons ici aux causes très simples du mal qui le mine et dont le symptôme le plus alarmant, parcequ’il est le plus apparent, est le dépeuplement des campagnes.
11 faut un remède qui remette en œuvre toutes
verie, ” mangent le peu qu’ila gagnent pour paraître, et n’ont pas la prévoyance de se priver d’un petit plaisir pour mettre en réserve nne ressource contre les grands besoins. Enfin, ils ne savent pas gouverner l’argent ; ils vous disent qu’ils ont des dettes, et s’il est vrai qu’ils en aient, il n’est pas vrai qu’ils emploient à les payer l’argent que vous leur donnez. Us ne songent pas au lendemain, ils payent l’intérêt aussi haut qu’on veut le leur faire payer, et ils achètent avec votre argent une chenevière ou un mobilier, afin que les voisins s’étonnent et soient jaloux. CependaLt les dettes augmentant tous les ans, et, au bout du compte, il faut vendre chenevière et mobilier, parce que le créancier veut son remboursement ou de tels intérêts qu’on ne peut y suffire. Tout s’en va ; les intérêts ont emporté le revenu ; on est vieux, on ne peut plus tra vailler. Les enfants vous abandonnent parce que vous les avez mal élevés et qu’ils ont les mêmes passions et les mêmes vanités que vous. ” Le paysan dans ses conditions devenait mendiant ; mais de même qu’en France les choses sont aujourd’hui changées, de même aussi au Canada, le paysan ruiné n’est pas aussi mal qu’il l’eut été autrefois, puisqu’il devient ouvrier industriel à l’étranger. Le progrès peut se retrouver encore ici, mais il est bien lent et nous coûte bien cher.
les énergies nationales assoupies. Ce remède, c’est 1 éducation saine, et ces mots comportent beaucoup plus que la simple instruction. La mission de ceux qui ont à lui communiquer cette éducation est grave, car ils peuvent se tromper. Quelquefois le corps social, par un merveilleux instinct de conservation, résiste, sans cause apparente, aux conseils les mieux intentionnés. Il faut alors que l’éducateur s’arrête et quil réfléchisse, car il se peut qu’il se trouve en présence d’une tendance qu’il ne faut pas déraciner mais simplement diriger.
Essayons de nous faire comprendre.
Parmi les causes d’appauvrissement et de dépeuplement des campagnes, on a signalé la culture routinière et le luxe. La routine a été combattue avec assez de succès. Il suffisait, en effet, pour réussir, de donner l’éveil, de diriger l’opinion ainsi éveillée en mettant directement sous le regard du cultivateur les avantages d’une culture intelligente et soignée. C’était là un commencement d’éducation saine, aussi, la croisade sérieusement entreprise, le progrès devint-il presque immédiatement visible.
Il n’en a pas été de même pour le luxe. On a tonné contre lui du haut de la chaire et dans les journaux, mais sans beaucoup de succès. Le peuple n’était pas convaincu, l’exemple était trop contagieux,
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le boutiquier trop accommodant. En rejetant ces conseils bien intentionnés, le peuple était-il dans l’erreur ? Pas tout à fait. On a voulu extirper de son cœur l’amour des choses dispendieuses et voyantes. On n’a peut-être pas assez réfléchi que cette tendance, convenablement dirigée, pouvait devenir le premier pas vers l’amour réel de l’art et des industries d’art. Nous savons qu’il existe dans cette population des qualités artistiques latentes. Pour les faire éclater, il suflîrait de cultiver son goût. Alors il rejetterait de lui-même toute cette “ braverie ” vulgaire qu’on lui reproche maintenant.
N’oublions pas que le luxe, en lui-même, n’est pas un vice. Le prétendre ce serait condamner une foule d’excellentes gens et mettre sous interdit des choses belles et utiles. C’est l’abus qui est vicieux. Le luxe peut en effet devenir un puissant instrument du progrès. Il est reconnu de nos jours que Yaura médiocritas n’est plus de saine économie, et l’humanité ne progresserait guère si elle cessait de se forger des besoins nouveaux. Mais le luxe n’est bon que lorsqu’il conduit à l’effort et au développement énergique des facultés. Nous savons par une trisie expérience que si on le laisse sans direction, il peut conduire à la vente des terres, au dépeuplement des campagnes et devenir par l’abus un vice social dangereux. Et cependant, comme la loi de l’évolution opère toujours,
même lorsque certains faits semblent indiquer le contraire, nous verrons bientôt cette qualité latente ou ce vice, suivant le cas, qui a contribué à l’exil d’un grand nombre de Canadiens, affecter puissamment et favorablement leurs destinées, lorsqu’ils seront transportes dans un autre milieu où nous aurons plus tard à les suivre.
On a cru aussi' trouver la cause du mal social dans les entraves apportées à la colonisation. M. Gaston de Montigny nous parle avec la juste indignation d’un cœur patriotique et d’un esprit éclairé d’une succession de gouvernements, tous, en fait sinon en principe, hostiles au colon, et qui, pour un misérable revenu qu’il serait facile de se procurer autrement, vendent l’héritage national à des spéculateurs. Hélas ! il nous semble que nous sommes ici en présence d’un effet plutôt que d’une cause. N’est-il pas tout naturel que les assemblées électives soient faites a l’imaçfe de
leurs commettants ? Il faut donc revenir à la famille de notre respectable cultivateur pour trouver l’origine du député. Parmi les enfants de cet agriculteur, le curé ou le notaire en a remarqué un qui lui paraît bien doué. Il s’emploie auprès des parents pour que cet enfant soit envoyé au petit séminaire ou au collège pour y acquérir la somme de connaissances jugée nécessaire pour devenir prêtre, avocat ou médecin. Cette pratique est excellente et l'on ne saurait trop la
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louer. Si ce jeune homme entre dans le sacerdoce, il fera presque certainement ce qu’on appelle un bon prêtre, c’est-à-dire qu’il vivra d’une vie chaste, il administrera les sacrements et veillera aux moeurs de ses paroissiens, comme l’on fait ses devanciers ; avec moins de succès qu’eux cependant, car lorsqu’une population n’est pas en progrès, la criminalité et le vice se propagent rapidement. Mais il attribuera cela à l’esprit corrupteur du siècle. Avocat, médecin ou notaire, l’enfant deviendra également un personnage respectable, suivant la routine décadente traditionnelle. On dira de lui : C’est un bon citoyen. Cela est-il bien sûr ? Où voit-on que ce bon prêtre, que ce respectable praticien soit meilleur citoyen dans la classe où il est entré que son père le cultivateur dans la sienne ? Nous craignons bien qu’il ait à rendre un compte encore plus sévère de l’usage qu’il aura fait de ses talents et de ses avantages. Le premier, claquemuré dans son ignorance, pouvait ass ez difficilement voir et comprendre. Le second est resté volontairement dans les ténèbres, car il lui était possible d’arriver à la lumière. Il n’a pas cru mal faire, il n’a pas pensé, il n’a pas su comprendre l’important problème social qui se présentait à lui, voilà tout. Ceux qui l’avaient formé y avaient-ils pensé davantage ? Il est probable que non. Pourtant tous ont agi de la meilleure foi du monde. Nous ne peignons pas de malhonnêtes
gens, nous ne faisons que signaler certaines ignorances, au sens social de ce mot.
La multiplicité des crimes violents que, depuis quelques années, nous avons à déplorer dans la province de Québec, est la manifestation d’une véritable décadence sociale. Les préceptes moraux, même appuyés de la sanction religieuse, sont impuissants a combattre ces tendances, à moins que l’éducation sociale du peuple ne soit constamment soignée. Négliger ce point essentiel c’est affaiblir le corps social et 1 individu, ou du moins permettre qu’ils s affaiblissent. Or, une société où il existe une forte proportion de cerveaux déprimés, est en grand danger. Ces êtres faibles et impuissants, ne se respectant plus eux-mêmes, cessent de respecter les autres, bien qu’ils les puissent craindre. Leur habitude ordinaire d’esprit est 1 apathi e, avec des accès de violence aveugle, ordinairement détermines par 1 abus de l’alcool. Ceux qui en sont à chercher les seules joies de la vie dans les drogues que les médecins appellent les poisons du système nerveux, ne sont pas des hommes civilisés, ni meme des hommes sauvages, ce sont des dégénérés. C est donc en vain que la religion enseignera la morale la plus pure, si elle s’adresse à des sujets incapables de la comprendre. Il faut combattre ces tendances mauvaises en enseignant à l’homme dès son enfance l’horreur de ces stimulants, lui
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faisant redouter les catastrophes que leur usage entraîne et lui démontrant que c’est par le développement des sources naturelles et légitimes de la vie, qui découlent inévitablement de l’effort, qu’on renaît à la joie et à l’espérance. C’est dans ce terrain préparé que la morale germera. Et puisque, dans les conditions actuelles, il est difficile de supposer que cette éducation puisse s’acquérir au sein de la famille, pourquoi ne pas commencer par l’école, cette réunion d’esprits jeunes et propres à recevoir les saines impressions ?
Ceux qui connaissent les campagnes de la province de Québec devront convenir que nous ne représentons pas ici des types imaginaires. L’esprit public, le sentiment des responsabilités n’existent que chez un bien petit nombre, alors que tous devraient en être animés. Or c’est parmi ces hommes qu’on suppose instruits, mais qui souvent ne le sont guère dans les matières essentielles, que le peuple choisit ses mandataires. En acceptant ce mandat, le député s’engage, en théorie, à renoncer à toute pensée égoiste pour devenir un vigilant de toutes les heures, le gardien des libertés publiques, l’artisan de la grandeur nationale. Les députés sont-ils à la hauteur de cette mission ? Est-il facile qu’ils le soient, tout imprégnés qu’ils sont d’une atmosphère sociale viciée et qu’ils apportent avec eux au sein de l’assemblée délibérante ?
Non, cela est à peine possible. Soyons justes cependant. Parmi ces élus du suffrage il en est un nombre plus grand qu on ne pense qui voudraient entreprendre des réformes. Quelques-uns, c’est le petit nombre il est vrai, s’inspirant des exemples du passé, seraient prêts à faire de véritables sacrifices pour le relèvement social de leurs compatriotes. Ils savent, ils sentent que leur salut est dans l’action, et que pendant qu’ils s’attardent et s’endorment, d’autres prennent leur place au banquet des peuples. Mais ceux-ci craignent de rester incompris, ceux-là ne se sentent pas soutenus par l’opinion et tous se trouvent désarmés en face de la mortelle apathie publique. Et c’est ainsi qu’il arrive que le représentant du peuple dans sa sphère ne montre pas plus d’initiative éclairée que l’homme de profession dans la sienne, et que ni l’un ni l’autre n’est meilleur citoyen que le cultivateur qui épuise sa terre, la vend et s’en va.
Tels sont les résultats d’une vie sociale trop peu intense et d’une vie familiale trop étroite, suivant l’expression de M. Gérin. Il n’en fut pas toujours ainsi.
Aux heures les plus sombres de l’histoire canadienne la race canadienne-française sut s’affirmer. Elle donna des preuves éclatantes de patriotisme et d’esprit public, d’audace dans ses conceptions politiques, de sagesse, de mesure et de persévérance dans
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l’exécution des réformes nécessaires à la nation. Depuis lors, elle a un peu trop dormi sur ses lauriers. Mais elle se réveille, elle ressaisit son flambeau. Déjà, nous l’avons vu, l’ennemi le plus redoutable, l’ignorance recule devant sa lumière et dans la plupart des paroisses la stagnation agricole est chose du passé. Partout dans nos campagnes le peuple se relève et il signale la reprise du combat en s’emparant d’une grande et importante industrie, l’industrie laitière.
Le petit tableau qui suit donnera une idée de la situation de cette industrie dans les deux grandes provinces l’année du recensement (1901).
Beurre
Fromage
Payé
aux
patrons
Rendement par tête de la
population
Ontario.
Québec..
Pour comprendre les progrès que fait la province de Québec dans cette industrie, il faut savoir qu’en 1891, elle ne fabriquait des produits laitiers qu’au montant d un peu moins de trois millions de dollars. Nous avons de plus l’assurance que le progrès se maintient et même qu’il s’accentue, puisqu’en 1903, elle comptait 2,638 fabriques, 646 de plus que l’année du recensement.
Cette industrie, surtout celle du beurre depuis 1 introduction des écrémeuses de ferme, demande, outre les connaissances spéciales, beaucoup de soin et de propreté. Elle exige l’emploi le machines perfectionnées et une surveillance constante des fabriques pai les cultivateurs qui en sont les patrons. Ces patrons étant au nombre de plus de cent mille sur un total de cent cinquante mille cultivateurs dans la province, on peut dire que presque tous y sont directement intéressés. Les directeurs de fabriques, d’autre part, sont intéressés à ce que les cultivateurs améliorent leurs races de bestiaux, à ce qu’ils leur donnent des soins intelligents et suffisants. Cela entraîne nécessairement l’amélioration des terres et de toutes les méthodes de culture, le relèvement de toute la classe agricole.
Si Québec augmente encore ses produits laitiers au taux de 341 p. 100 pendant la prochaine décade, cela lui donnerait en 1911 une production totale, sans tenir compte de la valeur du lait et de la crème, de plus de 80 millions. ( 1) Il n’y a pas lieu d’en désespérer puisque l’on constate dès maintenant que le nombre de fabriques, qui, pendant la décade précé-
(1) Il est probable si l’on - juge d’après les résultats obtenus en 1906, que la province de Québec atteindra en effet ce chiffre en 1911.
l’indépendance économique
dente, n’augmentait qu'à raison de 117 par année, s’accroît maintenant de 321 par année. Si, pendant la même période, l’industrie laitière dans Ontario ne progresse, comme pendant les dix années pasées, que de 100 p. 100, ce qui est déjà beau, l’on aura bientôt fait disparaître l’écart qui existe entre le revenu agricole des deux provinces et la race française aura échappé à un grand danger économique et social.
L’industrie laitière dans la province de Québec n’a pas encore atteint la perfection. On signale la multiplicité de fabriques trop petites, nécessairement mal outillées, laissant quelquefois à désirer au point de vue sanitaire et ne permettant pas aux patrons de rétribuer suffisamment le fromager. En revanche, on constate presque partout une amélioration notable et surtout un vif désir d’adopter aussi promptement que possible les méthodes perfectionnées. Ce sentiment se manifeste par un acquiescement à tout ce qui peut rendre plus efficace la surveillance et le contrôle. On s’occupe de l’assainissement des fabriques et aussi de l’amélioration des produits. Déjà il existe dans la province une vingtaine d’associations dont les membres s’engagent à peser et à analyser le lait de leurs vaches. Ce mouvement, qui tend à se généraliser, aura pour résultat l’amélioration des troupeaux.
D’autre part, l’élan aussi donné à l’industrie laitière pi’oduit d’autres effets économiques importants.
Au ministère de l’agriculture à Ottawa, on constate que c’est dans la province de Québec que les idées nouvelles, en matière d’élevage, par exemple, font le plus de progrès. Il y a peu d’années c’était tout le contraire
Le groupe français du Canada peut avancer sans crainte dans cette voie largement ouverte. L’accession de richesse qui en résultera conduira inévitablement à l’amélioration de la culture générale. On a représenté comme un danger l’exportation très considérable que nous faisons des produits laitiers. Nous ne voyons pas la chose ainsi. Si toutefois il existait là un inconvénient, il se corrigerait graduellement avec l’augmentation de la population du pays. Et cette croissance sera rapide si nous réussissons à faire du Canada un foyer d’appel aux travailleurs en implantant ici la grande industrie. Ceci nous amène à étudier le groupe de langue française à un autre point de vue. Voyons quel rôle il peut espérer de jouer au Canada sous le rapport industriel. L’on comprendra alors pourquoi, à la devise populai re : Emparons-nous du sol ! nous voudrions qu’on ajoutât cette autre qui en est le corollaire : Emparons-nous de l’industrie !
La Population Française (Suite)