SON MANQUE DE DEVELOPPEMENT INDUSTRIEL
Le Canada français souffre vivement du défaut
DE DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL. — Il A PERDU PAR CETTE CAUSE UNE MOITIÉ DE SA POPULATION.—
Conséquences sociales alarmantes qui en
DÉCOULENT. — APTITUDE REMARQUABLE DES CANA- DIENS-FRANÇAIS POUR LES ENTREPRISES INDUS¬ TRIELLES.
LES Canadiens d’origine française ou beige demeu- ■ rant au Canada étaient, en 1901, au nombre de 1,651,880. Les Métis français ne figurent pas dans ce chiffre. On trouve en outre aux Etats-Unis environ un million de personnes d’origine francocanadienne ; la plupart conservent pieusement la langue et la religion des ancêtres ; pour beaucoup
d entre elles, le Canada c est toujours la patrie où l’on espère pouvoir revenir pour y terminer ses jours.
Le Canada et la Nouvelle-Angleterre contiennent donc environ 2,500,000 personnes de sang français et de formation intelllectuelle française. La province de Québec comprend 150,599 cultivateurs, lesquels, avec leurs familles, si 1 on compte cinq individus par famille, forment une population agricole d’environ 755,000 âmes. Ce chiffre est trop peu élevé, vu le nombre ordinaire de nos familles ; fixons donc approximativement la population agricole de Québec à 800 - 000. Pour trouver la population agricole française du Canada, il faut déduire du chiffre ci-haut, les cultivateurs anglophones de la province de Québec, mais il faut y ajouter les cultivateurs francophones des autres provinces. Ces chiffres se compensent, et nous restons avec une population agricole francophone d’environ 800,000. Retranchons ce nombre du total de la population de langue française (1,650,000) il restera 850,000. Retranchons encore 400,000, lesquels représenteront les religieux, les hommes de profession, marchands, artisans, pêcheurs, mineurs, etc. Cette déduction est assurément suffisante, si l’on réfléchit qu’il n’existe qu’une bien faible proportion francophone dans la population urbaine des autres provinces et que les dix principales villes de la pro-
l’indépendance économique
vinee de Québec ne comptent guère plus de 477,000 âmes, dont une très forte minorité anglophone.
Il reste donc dans le pays à peu près 450,000 Canadiens-français qui devraient être des entrepreneurs ou des ouvriers industriels. Mais nous savons bien que la grande industrie ne s’est pis encore implantée au Canada et que sous le rapport industriel, la population française est beaucoup moins avancée que la population anglaise. La valeur économique de ces Canadiens-français n’est donc pas utilisé e comme elle devrait l’être, et il est certain qu'ils en souffrent énormément, et le pays avec eux. Rapprochons ceux-ci du million de leurs compatriotes que notre imprévoyance a exilés et nous pourrons construire un petit tableau beaucoup plus utile qu’agréable à étudier.
Population canadienne-française
Classe agricole au Canada .... 800,000
Professsions et arts usuels au
Canada . 400,000 1,200,000
Classe industrielle (puissance
économique en partie perdue) 450,000 Emigrés aux E.-U. (puissance
perdue) . 1,000,000 1,450,000
Cette statistique dressée d après les données imparfaites, n’est, il est vrai, qu’approximative. Elle
est suffisante néanmoins pour établir bien clairement ceci : Si près d’une moitié de la population française qui se réclame de la patrie canadienne, commence à sortir du marasme économique, l’autre moitié attend encore les réformes qui lui permettront de travailler utilement comme les autres citoyens à la richesse et à la grandeur de son pays.
Le Canada français perd la moitié de son effectif en population par suite des mauvaises conditions économiques qu’on y laisse subsister. Aussi longtemps qu'il en sera ainsi, la population française restera sous le coup d’une langueur mortelle qui la paralysera, elle sera comme un malade dont le système nerveux est détraqué. Une rumeur sourde et constante fatiguera son oreille. Cette rumeur c’est la plainte d’un peuple dont l’essor national est comprimé.
Hélas ! Cette plainte nous l’entendons comme ceux qui vivent dans le voisinage d’une cataracte entendent le bruit des eaux. Nous y sommes habitués et l’idée ne nous vient pas de tirer parti de cette force immense fournie par la nature. Nous constatons bien, puisque la chose est évidente, qu’une moitié de notre population est perdue pour le pays et nous en sommes attristés, mais songeons-nous à découvrir la racine du mal et à l’extirper ?
Par suite du malheureux état de choses que nous venons de constater, le Canada perd une moitié de
ses forces vives. Gardons-nous cependant de croire que la statistique puisse nous révéler toute l’étendue de notre perte. Il s’en faut de beaucoup que cette perte soit en population seulement. L’émigration c’est surtout la manifestation extérieure du mal. Tous les Canadiens ont au cœur une confiance inébranlable dans les grandes destinées de leur pays. Mais pour qu’il devienne grand il est essentiel qu’on puisse y retenir sa population native. Et cela non plus ne suffit pas, il faut encore qu’on en fasse un foyer d’appel aux travailleurs. On voit combien nous sommes loin de cet idéal, surtout dans la province de Québec.
L’exode des habitants d’un pays jeune, peu peuplé et riche en ressources naturelles, est la preuve certaine que ce pays souffre de quelque maladie économique très serieuse. Or, un vice économique radical, c’est pour un peuple la boîte de Pandore ; tous les fléaux en sortent (1). L’émigration entraîne des conséquences déplorables trop évidentes pour qu’il soit nécessaire de les démontrer. De l’apathie, de la paralysie morale et matérielle qu’apportent avec eux les malaises économiques, il résulte des choses plus tristes encore. Nous avons déjà touché du doigt une de ces
(1) A consulter J. Van Kan. “ Causes économiques de la cri ininalité. ”
conséquences : la richesse agricole de Québec tombée à moins de la moitié de celle d’Ontario.
Chaque unité de population qui émigre est un capital important perdu pour le pays. Mais chaque homme, chaque femme, chaque enfant qui reste inoccupé, qui végète dans quelque occupation qui lui ferme 1 avenir ou qui n est pas préparé pour les luttes de la vie, constitue non-seulement une perte, mais une cause de démoralisation.
Ca souffrance est la condition des existences humaines , elle est aussi inévitable que la mort. Mais toute souffrance ne conduit pas à la démoralisation publique. Il y a la souffrance normale et la souffrance anormale. Chaque fois que nous nous trouvons en présence de celle-ci, il faut la combattre et la faire disparaître, car elle n’est pas naturelle ; elle est contre nature. Certes, l’état des ouvriers industriels dans tous les pays n est pas idéal. Pour le grand nombre la vie est bien étroite, le chômage terrible, l’espoir lointain. Mais cet espoir existe : c’est ce qui sauve 1 ouvrier, c’est ce qui lui rend la vie supportable. Il coopère, bien humblement il est vrai, à une œuvre utile à la grandeur de sa patrie ; son pain est amer, mais c’est du pain gagné. La vie lui est donc possible puisqu’il souffre avec dignité. Il se réunira à ses confrères ; ensemble ils chercheront à améliorer leur sort et une voix secrète leur dira à tous que cette
l’indépendance éco nomique
amélioration est possible et qu’elle viendra à 1 heure que marquera la Providence par le progrès, par l’évolution.
La souffrance démoralisatrice et dégradante est celle qui échappe à l’évolution et qui exclut presque l’espérance. Ceux qui la subissent sont les vrais misérables. Ils sont les Ilotes d’Athènes, les sombres soldats de Spartacus, Sisyphe roulant éternellement sou rocher ; — tra vaillant toujours, n’accomplissant rien, sachant qu’ils ne sont rien. Cerveaux pauvrement meublés, esprits qui s’étiolent toujours davantage en subissant sans espoir et bientôt sans lutte les coups inexorables du destin. Les faibles courbent à jamais la tête, ils demandent à l’alcool 1 insensibilité d’où ils se réveillent ensanglantés par quelque crime brutal et stupide. Leurs enfants porteront les stigmates de Lombroso. Les plus forts combattent. Ils se feront sous une forme ou sous une autre les ennemis actifs de la société. Déjà ils sont en guerre contre la société canadienne.
Il est officiellement constaté qu’il a surgi sur les terres publiques, dans les forêts de là province de Québec, une classe de personnes qui sont devenues un vrai danger pour la société. Tandis que d’une part le commerçant de bois, par son mode d’exploitation, appauvrit la forêt et nous enlève une certaine partie du capital national, le colon d’autre part reste pauvre,
ignorant et souvent miséreux par l’action combinée du commerçant et des autorités, et le pays en général soutire comme lui de son infériorité économique. Entre le commerçant et le colon apparaissent les personnes dont nous parlons, elles se recrutent parmi les déclassés ; la commission de colonisation les appelle spéculateurs et squatters. Parfois même, oubliant le décorum du style officiel, elle les qualifie d’ “engeance. ” Il vaudrait mieux leur donner tout de suite leur vrai nom. Ce sont des bandits, comme ceux qui parurent soudain en France à l’époque de la Révolution, et qui existent par les mêmes causes. Ils dévastent le domaine public, brûlent les forêts, pillent le pays au détriment du trésor, du commerçant et du colon.
Ainsi, tandis que, de la mauvaises organisation de 1 exploitation forestière et de la colonisation, résultent des pertes matérielles immenses en capitaux et en revenus tant publics que privés, le mal économique, encore plus sérieux, répand une démoralisation générale affectant plusieurs des parties vitales de notre économie. Les illégalités se multiplient et restent impunies, le gouvernement ne peut plus faire éxécuter la loi. Ne sait-on pas en effet, que les délinquants trouvent des encouragements et des complices jusque dans la classe dite dirigeante. Il ne faut pas s’en étonner. Aucune classe ne reste longtemps saine lorsqu'une partie notable du corps social est malade,
l’indépendance économique
et la gangrène pénètre de joar en jour plus profondément dans les chairs.
Les pays qui négligent de cautériser leurs plaies tombent dans l’impuissance, dans la décadence et dans la honte ; l’esprit public disparaît, la loi devient une lettre morte. Bientôt l’on pourra adresser à leurs classes dirigeantes 1 apostrophe terrible de Buy Blas aux grands d’Espagne :
Ah ! j’ai honte pour vous !... Au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson,
L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Homme si c’était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu.
Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu :
Notre église en ruine est pleine de couleuvres :
L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres. Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égoût où vient l’impureté
De toute nation .
La moitié de Madrid pille l’autre moitié,
Tous les juges vendus, pas un soldat payé.
Si le groupe français du Canada veut conserver sa part légitime d’influence dans la chose publique, il ne doit pas se contenter de vivre dans la contemplation de ses gloires passées. S’il reste dans l’infériorité économique, ses aieux feront sa bonté par la comparaison qu’on fera entre eux et les générations vivantes. “ Les grands noms abaissent, au lieu d’élever ceux qui ne les savent pas soutenir. ” C’est en vain que l’on s’efforcera de hausser ou même de maintenir le niveau
DIT GANTAI) A FRANÇAIS
des études dans les collèges et les universités, c’est en vain aussi que l’on espérera stabiliser le commencement de renaissance agricole que nous avons précédemment signalé, si l’on reste avec une plaie vive au côté.
Nous savons que parmi la population française le développement industriel est tout à fait insuffisant, puisqu’elle a perdu, par cette cause surtout, une moitié de son effectif, pour le moins. Il s’ensuit tout naturellement qu’au point de vue des intérêts financiers, si importants dans 1 économie d'un peuple, elle ne compte guere, car ces choses se tiennent. Les grandes voies de communication et la banque sont les auxiliaires du haut commerce et de la grande industiie. Ceux qui les possèdent et qui les gouvernent seront toujours les vrais puissants, la classe vraiment dirigeante. Les autres groupes de population auront beau produire de temps à autre quelques hommes éminents, ils resteront toujours dans l’infériorité sociale. La richesse éclairée par le savoir et guidée par l’énergie sera toujours maîtresse. Il en est ainsi même lorsqu’une observation superficielle semblerait démontrer le contraire.
On en trouve un exemple frappant dans l’état social de la France d’avant la Révolution.
La caste noble comptait, nous le savons, quelques sujets d’élite, mais en général, la noblesse vivait dans l’ignorance, tout au moins dans le dillettantisme et
i/indépendance économique
dans l’inaction. Naturellement elle rétrogradait et bientôt elle ne fut plus que nominalement la classe dirigeante. En réalité, c’était le Tiers-Etat, la bourgeoisie qui gérait les finances et gouvernait le royaume. Elle administrait la chose publique et dictait la loi dans les parlements. D’un trait de plume, ces hommes pouvaient réduire la noblesse, le haut clergé et le roi lui-même à l'impuissance. Officiellement, ils n’étaient rien, pratiquement ils étaient tout ; et c’est certainement leur intervention qui rendit la Révolution possible.
Nous avons essayé de démontrer précédemment que l’avenir du Canada dépend en grande partie de l’état social et économique du groupe français. Nous commençons maintenant à enrrevoir les causes principales de l’infériorité alarmante que l’on constate chez lui à certains points de vue. Ceux qui accepteront nos prémisses ne contesteront pas notre conclusion, que le premier et le principal remède à appliquer, c’est l’encouragement au développement industriel.
On se demandera peut-être : Les Canadiensfrançais possèdent-ils vraiment les qualités requises pour entreprendre une grande œuvre de développement industriel ? Il ne s’agit pas ici de citer l’exemple honorable d’un certain nombre de manufacturiers et d’hommes d’affaires qui ont surgi ça et là dans le groupe français. Leur mérite est d’autant plus grand
qu ils ont eu plus de difficultés à surmonter, mais ce ne sont que des exceptions. Il s'agit d examiner ce groupe dans son ensemble et de tirer une conclusion générale.
Le Canadien-français nous paraît posséder à un très haut degré le goût et le talent des arts industriels. Espérons que les amis de l’agriculture ne s’alarmeront pas en entendant énoncer cette proposition générale. Celui qui l’affirme regarde le sol comme la plus importante de nos conquêtes ; il ne parle du développement industriel que parce qu’il désire que nous n’en perdions pas les fruits. N’est-il pas vrai, d’une part, que nous ne conserverons le sol que si nous savons le bien cultiver ? N’est-il pas constant, d’autre part, que la seule réforme agricole que nous ayons pu faire accepter par nos cultivateurs a pris la forme d’une industrie, l’industrie laitière
Cet argument a bien son importance, mais pris isolement il ne serait pas concluant. Nous trouvons d’autres preuves en suivant les Franco-canadiens émigrés dans la république voisine. On n’abandonne pas sans raison son pays et son village qui en est le diminutif. Ces pauvres gens s’exilent ou plutôt s’exilaient, — car le mouvement, nous le savons, est enrayé — par nécessité. Sont-ils devenus là-bas commerçants comme les Juifs, journaliers comme la plupart des Irlandais et des Italiens ? Presque tous
l’indépendance économique
sont entrés dans les fabriques ; ils sont aujourd’hui des ouvriers industriels.
Voilà donc, clairement constatés, deux phénomènes sociaux d’une portée générale qui viennent appuyer la proposition. Plus concluant encore le succès qu’ont en générai remporté les ouvriers canadiens, malgré les conditions désavantageuses où ils se trouvaient placés par suite de leur langue et de leur formation sociale. Il n’est guère de paroisse dans la province de Québec qui n’ait fourni son contingent à l’émigration. Et si vous interrogez les parents sur le compte des jeunes hommes qui sont partis, on vous répondra prosque invariablement : Dieu merci, mon fils va bien, il a du succès et gagne beaucoup. Puis, suivant le cas : Il est contre-maître ; c’est lui qui fait les dessins ou les modèles pour sa fabrique ; il conduit une machine ; il est chef des machinistes. Enfin, la plupart du temps, on vous parlera d’un avancement rapide qui vous rendra un peu sceptique. Allez aux renseignements, vous trouverez que ces indications sont le plus souvent exactes, Il est très vrai que parmi les familles canadiennes qui entrent dans les fabriques de la Nouvelle-Angleterre, les femmes et les vieillards occupent les derniers rangs. On les retient pour le travail à bon marché. Mais, en revanche, presque tous les jeunes gens font preuve de
talent et obtiennent de l’avancement sérieux dès les premières années.
Dans des conditions ordinaires, il n’y aurait dans ces humbles succès rien de remarquable. Que des Canadiens-français, toutes choses égales d’ailleurs, réussissent aussi bien que les autres, c’est tout naturel. Qu ils excellent même dans certaines branches spéciales, c est encore normal. Ces résultats ne surprennent que si nous tenons compte de l’ignorance profonde ou sont plongés au début la plupart de ces travailleurs. Elle est beaucoup plus grande que celle de nos ouvriers de Québec et de Montréal, bien que ceux-ci ne soient pas des savants. “ Il faut le voir pour le croire, disait un jour en notre présence Ferdinand Gagnon, qui n’était pourtant pas un pessimiste, qui avait au contraire l’espoir robuste qui anime les grands cœurs.
La faculté de produire des objets d’un art rudimentaire se manifeste partout dans notre province. Qui n’a pas rencontré sur les grèves du bas Saint-Laurent des groupes d’enfants faisant flotter dans des flaques d’eau d’admirables modèles de goélettes et de chaloupes ? Ces petits chefs-d’œuvre reproduisent jusque dans leurs moindres détails et en respectant les proportions, la carène et le gréement de nos bateaux de cabotage ; ils ont été façonnés sans autre outil qu’un couteau et par les enfants eux-mêmes.
l’indépendance économique
Plus tard, ces enfants devenus grands construiront, sans avoir jamais étudié les éléments de la construction navale, des goélettes sûres et rapides. C’est un talent qu’on retrouve également chez les grecs modernes. Eux aussi excellent en tout ce qui exige peu d’étude et d’apprentissage. C’est ainsi que se manifeste l’intelligence cl ez les peuples bien doués qui manquent d’instruction et de direction. Si l’on pouvait communiquer aux Hellènes le goût des sciences et l’élan social qui en est toujours le résultat, l’on verrait peutêtre leurs vaisseaux, comme autrefois ceux de Thémistocle, couvrir la Méditerranée ; ils pourraient ériger des monuments d’art immortels comme le 1 arthénon. Et les Canadiens-français qui ont déjà la gloire d’avoir dépassé leurs rivaux dans le maniement de la constitution brita unique, pourraient les vaincre également sur le terrain industriel et commercial, acquérant ainsi la richesse et l’influence nécessaires à l’accomplissement de leur œuvre en Amérique.
Avec l'apprentissage, nous le savons, nos artisans improvisés du Saint- Laurent sont devenus, dans les chantiers de Québec et de Lévis, d’excellents constructeurs de navire au long cours ; les plus énergiques se sont rapidement élevés au rang d’entrepreneurs et d’armateurs. Cette grande industrie a disparu depuis que le fer remplace le bois dans les constructions maritimes. Que sont devenus les artisans qui en
faisaient naguère le succès ? Ils exercent toujours dans nos villes, mais dans des conditions défavorables, les métiers qui se rapprochent le plus de celui qui leur a échappé. Il n y a pas très longtemps un entrepreneur de constructions dans une de nos grandes villes, faisait voir a 1 auteur de cette étude des maisons qu’il venait de terminer, maisons très logeables mais dans le genre bon marché. “ C’est du travail français, disait-il, tout ce qu il faut pour de bons logements de seconde classe. ” Et comme nous lui demandions, tout en prévoyant quelle serait à peu près sa réponse, comment il se faisait que le travail français était ainsi sans façon relégué au second plan, il répondit ceci : “ Parmi les artisans réguliers ayant fait l’apprentissage voulu, on trouve des hommes de toutes origines sans en excepter la française, bien que ces derniers ne soient pas très nombreux. Mais en dehors de ces artisans spécialisés, nous trouvons toujours parmi vos compatriotes un nombre suffisant de Maîtres Jacques qui savent faire un peu de tout sans avoir rien appris et dont le travail moins soigné coûte naturellement bien moins cher. ”
On retrouve cette classe d’ouvriers dans beaucoup de villes, et c’est presque exclusivement parmi les Canadiens-français qu’elle se recrute. Ils font preuve de beaucoup d’ingénuité dans la pose des appareils électriques et plusieurs sont devenus de bons électri-
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ciens. Du reste, tous sont également intelligents et actifs, mais aussi à peu près également illettrés et ignorants. C’est ce qui nuit le plus à leur prospérité et à leur avancement. Nous ne sommes guère plus instruits que nos pères d’il y a quarante ans, alors que Charles Levêque s’écriait : “ Les ouvriers cana-
diens-français sont, de l’aveu de tous, les meilleurs et les plus habiles travailleurs de l’Amérique. Ils sont très recherchés par les entrepreneurs. Donnons-leur la culture ; cette espèce de patriotisme vaudrait mieux que beaucoup d’autres. ”
L’instinct artistique de l’ouvrier canadien-français se manifeste plus que partout ailleurs, peut-être, dans la construction et l’ornementation des églises. M, Napoléon Bourassa nous signalait, il y a plusieurs années, la naissance de cette industrie : “ Nos églises, disait-il, se sont élevées, comm e nos maisons, sans grande architecture ; on tenait surtout aux gros murs et à dorer quelques zigzags jetés en travers de la voûte. Un peintre d’enseignes transcendant, après avoir peint la voiture, la maison et le portrait du curé du village, faisait aussi dans ses loisirs quelques saints pour le sanctuaire. ”
La génération de ces artistes et architectes rustiques est devenue très nombreuse, car depuis trente ou quarante ans les églises de la province ont été en
grande partie reconstruites. Notre pays leur doit quelque chose de cette physionomie caractéristique qui frappe l’étranger et lui fait aus sitôt comprendre qu’il est entré dans un milieu social nouveau. Le groupement des villages autour des clochers plaît à l’œil comme à la pensée ; on y retrouve comme un reflet de l’inspiration de Millet ou de Huot. Le clocher lui-même, en bois recouvert de tôle et grossièrement exécuté, n’est point une chose laide dans ce milieu. Souvent les lignes sont belles. Ces édifices sont pour la plupart 1 oeuvre de simples maçons, d’après les plans très sommairement indi |ués par le cure ou par la fabrique. L intérieur cho jue souvent par l’abusjdes tons criards, et pour comprendre jusqu a quel point ce peinturage s’éloigne de l’art véritable, il n’est pas besoin de le mettre en regard d’un travail d’artiste comme, par exemple, des peintures de voûte de Saint-Sauveur de Québec que nous devons à M. Huot, ou des fresques de la chapelle de Lourdes, à Montréal, qui sont l’œuvre de M. Bourassa lui-même. Non, nos décorateurs d 'églises sont bien les continuateurs des peintres d’enseignes dont nous parle cet artiste. Il n’est pas même toujours vrai de dire que ce sont des décorateurs naifs. Quelquefois leur travail décèle une prétention que rien nejustifie.
En ce genre toutefois il faut admettre qu’il est des degrés “ du médiocre au pire. ” Dans l’intérêt général
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nous pouvons, nous devons critiquer. Mais gardonsnous de mépriser ou de décourager ces manifestations d un art naissant. N’oublions pas que les premiers grands peintres de l’école flamande ne furent que d humbles artisans, les successeurs de gens qui n’avaient guère plus de mérite artistique que nos décorateurs. Le genre trop nébuleux de l’Allemagne se mêlant aux imperfections du dessin français chargé d’inutiles détails, donnait souvent à leur travail un effet grotesque, de même que chez les nôtres le mauvais goût emprunté à nos voisins vient souvent déparer ce que 1 inspiration naturelle de l’artisan pourrait avoir d’agréable, malgré les imperfections. En examinant sans parti pris, nous devrons admettre que quelques-uns des édifices qui ont passé par les mains de ces ouvriers sont joliment décorés, Leur travail est meilleur que celui du même genre tenté ailleurs en Amérique, en autant du moins que nous avons pu le constater. Parmi eux, de loin en loin, surgiront de véritables peintres, statuaires, architectes, et presque tous pourraient devenir des artisans supérieurs s’ils étaient instruits et convenablement dirigés Cette réflexion revient toujours comme le refrain d’une chanson.
“ Personne plus que moi, écrit l’abbé Lindsay, de Québec, n’est convaincu du talent artistique de l’ouvrier canadien-français. Il me semble que c’est surtout
dans la sculpture du bois qu’il excelle ; et je crois que Québec est le foyer de cet art particulier. Le peintre Wickenden, dont on peut admirer plusieurs tableaux à l'archevêché, eu a été frappé. Mgr de Laval, qui avait établi à Saint-Joachim une école d’art et d’industrie pour laquelle il fit venir de bons professeurs, est à mon avis l’initiateur de ces traditions artistiques. Plusieurs de nos anciennes églises, comme celles de Saint-Joachim, de l’ Ange-Gardien, de la Rivière-du- Loup (en haut), des Ursulinesde Québec, contiennent d admirables sculptures en bois qui remontent au commencement du XVIIIe siècle. Les sculptures de la Basilique de Québec, dues aux Baillargé sont fort bien exécutées. ” Cette tradition artistique que constate l’abbé Lindsay et qui paraît prendre sa source dans une école fondée il y a deux siècles, confirme bien les paroles que prononçait Etienne Parent, en 1848 : “ Mettez notre peuple, par la culture de l’esprit, en état de goûter les belles choses et d’apprécier les grandes, et rassurez -vous sur son avenir.
En essayant de mettre en lumière les manifestations spontanées du goût des arts industriels, parmi les Canadiens- français, nous devons autant que possible éviter les points qui ne sont pas essentiels à la démonstration. C’est pour cela que nous ne parlerons pas des corps de métiers dans nos villes, organisations très dignes d’attention, ni des industries domestiques
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dont les produits hautement estimés deviennent malheureusement de plus en plus rares.
Nous ne nous attarderons pas davantage sur une multitude d’exemples isolés, lesquels auraient plus d’importance s’il s’agissait de défendre une proposition contestée. Or nous n’avons la prétention ici que de grouper, pour en tirer une conclusion, quelques faits que le lecteur admettra. Dans cette matière trop abondante il faut faire un choix, et ce choix doit porter de préférence sur les faits d’une portée générale. C’est à ce titre que nous citerons un exemple de la faculté que possèdent les Canadiens-français de se rendre rapidement maîtres dans toute carrière utile, dès qu’on leur en ouvre l’entrée.
A une époque où l’enseignement commercial était à peu près inconnu parmi nous, un collège du district de Montréal résolut de préparer ses élèves aux emplois de comptables et de commis. Après qu’on eut donné l’instruction nécessaire à un certain nombre de sujets, on écrivit aux différentes maisons de commerce de la ville, toutes anglaises, naturellement, et n’ayant que des employés anglais, leur offrant des commis compétents, de langue française. L’offre fut si généralement acceptée que tous les élèves sortant de l’institution trouvèrent aussitôt à se placer. Ce fut là le début de l’enseignement commercial parmi nous. C’est par cette porte que nous entrâmes dans la car-
rière commerciale qui jusqu’alors nous était restée fermée, et nous vîmes apparaître le commis-marchand, canadien -français devenu aujourd’hui par le nombre une puissance dans nos villes.
Mais le commerce, pour important qu’il soit bien certainement, n’est pas la fin de notre étape. Cette fin c’est l’industrie, l’industrie vers laquelle nous porte l’atavisme et où les talents de notre peuple pourront librement se développer. Nous devons continuer en Amérique la tradition française, cultiver les facultés que nous tenons de notre mère-patrie. “• Nous ne sortons pas de la barbarie, — dit encore M. Bourassa, déjà cité. — Nous nous sommes tout simplement éloignes de la civilisation. Aventuriers, nous sommes venus chercher fortune et fonder de nouvelles sociétés avec les éléments primitifs de celles dont nous sommes sortis.
“ A mesure que notre vie devient meilleure, nous demandons au berceau de notre sang et de nos croyances ses raffinements intellectuels, ses corruptions avec ses splendeurs. Nous n’avons pas le choix de créer une nouvelle civilisation, nous pouvons tout au plus espérer de donner une physionomie un peu différente à celle que nous avons reçue. Notre art et notre devoir, c’est l’éclectisme, la recherche du meilleur. Tant pis si nous choisissons mal. Nous y sommes bien exposés. Au lieu d’être en progrès sur lacivili-
sation mère, nous pouvons facilement n’être qu une décadence . . . Le génie de notre race a fait de nos pères, en Europe, les maîtres du goût : conservons ici cette maîtrise dans toutes les chaires des sciences, dans toutes les expressions de l’art. Cela ne tient qu’à nous. ”
Ces belles paroles, écrites il y a déjà plusieurs années, sont encore aujourd’hui pleines d’actualité. Oui, efforçons-nous de devenir les continuateurs de cette France, mère des arts industriels, fondatrice de la grande industrie. Si depuis un siècle, grâce à des circonstances fortuites, grâce à la houille surtout, d’autres peuples ont pu fabriquer en plus grande abondance, en revanche l’histoire nous enseigne, la statistique nous confirme qu’aucun peuple ne sait fabriquer avec une aussi grande perfection. L’Angleterre, malgré sa vaste industrie, l’Allemagne et les Etats-Unis, en dépit de leurs barrières douanières quasi infranchissables, pour tout ce qui se fait de plus beau et de plus rare, sont les tributaires de cette race qui la première en Europe tissa la soie. Et qu’on le remarque bien, il n’est pas ici question de tableaux ou de statues, œuvres d’artistes, mais des produits inimitables de l’art industriel français : tissus de soie et brocard, tapisseries des Gobelins dont l’institution remonte à 1450, tapis-savonnerie, d’origine presque aussi ancienne et qui vont sans cesse
se perfectionnant. Ces tapis se vendent souvent plus de nulle dollars le mètre carré, chiffre qui n étonné pas lorsqu on sait qu’un mètre de tapisserie représente quelquefois le travail d’une année et qu’il entre dans ces compositions jusqu’à quinze mille nuances différentes.
A côté de ces tissus miraculeux de soie et de laine viennent se placer les merveilles de la céramique' sèvres inestimables, émaux précieux. Mais l’industrie française est pratique aussi, Elle produit en grande quantité des objets plus a la portée des bourses ordinaires, tous marqués au coin du bon goût et d’une exquise délicatesse qui les font partout rechercher : où rien ne sent le truquage dont les industries américaines et allemandes sont coutumières. Enfin, la supériorité industrielle du groupe français brille dans les genres les plus opposés. Les modes sans cesse changeantes des confections féminines sont toutes de son invention. Il manie 1 acier aussi artistement que le chiffon, et si l’Angleterre dans les Himalayas, la Russie dans la Sibérie veulent ouvrir des routes militaires dignes des Romains ou de Napoléon, c’est à lui quelles confieront la fonte scientifique et précise des pièces des viaducs et des ponts.
Nos compatriotes ne sont pas seulement d’excellents ouvriels industriels ; ils peuvent fournir des contre-maîtres et des ingénieurs de haute valeur et
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surtout des patrons d industrie prudents, audacieux et éclairés. Mais il faut pour cela (pie l’opinion publique admette en principe le développement, des industries de la province française par des Canadiens-français. Il est remarquable que ce principe n’est pas encore adopté par la population. S’il l’était, le régime forestier qui régit la province depuis de si longues années ne pourrait pas se maintenir ; le peupl e s’insurgerait contre un tel état de chose. Mais pour que 1 opinion se manifeste ainsi fortement il faut que notre peuple acquiert quelques qualités sociales qui lui manquent et ( | u il trouvera assez développées chez nos compatriotes de langue anglaise.
A cela près la race française du Canada possède toutes les qualités nécessaires pour réussir dans ces carrières. Il est même possible qu’elle reprenne an siècle actuel la prépondérance industrielle.
Nous savons également que le développement de la grande industrie en Canada est très possible, puisqu’on y trouve en abondance la matière première et la force motrice pour les machines. A ce point de vue Québec est mieux située que les autres provinces : ses cataractes sont plus accessibles, ses débouchés plus faciles, sa population enfin joint au goût français quelque chose du sens pratique anglo-saxon. Ce dernier point n’est pas à négliger pour qui veut étudier ce grand problème social, le développement du
Canada français. On peut sans témérité prédire un brillant avenir pour l’industrie canadienne le jour où to is ces éléments seront mis en action. L'histoire nous montre en maints endroits les résultats merveilleux obtenus par cet effort combiné de deux races intellectuellement puissantes. Nulle part ils se manifestèrent plus éclatant qu’en Flandre, où l’industrie, le commerce et l’art atteignirent un développement inouï sous la double influence allemande et française.
Le développement des provinces flamandes et brabançonnes a été arrêté par le défaut d’espace et de territoire. Sans ces entraves elles seraient sans doute devenues le noyau d’une des plus puissantes nations de l’univers ; elles sont, malgré ces désavantages, rangées parmi les plus illustres et les plus glorieuses. Nous avons, nous Canadiens, à utiliser à peu près les mêmes éléments sociaux, mais dans des conditions plus avantageuses, puisque nous possédons un vaste terri toire où nous pourrons nous développer sans entraves.
L’idée d’une fusion des qualités de chaque race, où de part et d’autre il n’entrerait pas d’abdication, a toujours été celle que les personnes les plus éclairées de notre pays ont constamment cherché à faire prévaloir. Les hommes publics qui ont fait appel aux préjugés contraires sont bientôt rentrés dans l’obscurité. Ce sont les partisans de la paix, de l’harmonie.