VIEILLE CHANSON
Ah, mon cœur, mon cœur joyeux Tremble et bat comme une feuille Dans le bois mystérieux Où, le soir, je me recueille Pour songer à ses beaux yeux.
Dans le bois mélodieux Chante, chante une mésange. . .
Mais, hélas, que j'aimais mieux Une voix au timbre étrange, Rauque et doux, délicieux !
Chante, oiseau, si tu le veux.
Tout le jour et la nuitée ;
Chante à l'ombre et chante aux cieux
Mon amour désenchantée
Rêve au chant qu'elle aimait mieux.
Dans le bois mystérieux Vais cherchant la violette...
Mais où sont celles des yeux.
Des grands yeux, Suzon-Suzette, Qui faisaient mon cœur joyeujç?
Dans le bois voluptueux Vais cherchant l'amour nouvelle C'est le bois aux amoureux, Et j'attends une autre belle Pour baiser ses blonds cheveux.
Pour baiser ses blonds cheveux,
Pour baiser sa gorgerette,
Dans le bois délicieux,
Et ses yeux de violette
Qui feront mon cœur joyeux !
— « Ah ! galant, galant joyeux, Qui reçois l'amour nouvelle, Plein de pleurs dedans tes yeux, Ah! va-t'en, berger fidèle.
Que n'ai pu rendre oublieux! » —
C'est le bois aux amoureux Oîi j'attends une autre amante, IVIais, voyez, j'ai perdu mieux Et je pleure et me lamente...
Ah ! mon cœur, vous êtes vieux!
FÉLIX Jeantet.
CHRONIQUE DES CONCERTS
Le soir de la première représentation de Lohengrin, tandis que quelques forcenés, délégués salariés d'un patriotisme de contrebande, accomnlissaient leur sale besogne devant le portique de l'Éden-Théâtre, d'autres
parisiens beaucoup plus calmes, quoique meilleurs patriotes, avaient répondu à l'invitation de six compositeurs nationaux et venaient applaudir leurs œuvres à la salle Erard. I^e programme portait : Premier concert annuel, ce qui nous donne la délicieuse espérance de voir se renouveler chaque année cette petite fête. Dans toutes les réunions organisées par les soins de la Jeune Ecole française vous êtes sûrs de trouver le maître César Franck, au milieu de ceux qu'il a formés, les encourageant de sa présence, de son affectueuse parole, de l'exemple réconfortant de ses œuvres. Ce soir-là le concert s'ouvrait par le quintette, composition d'un ordre très élevé, conception géniale, la plus belle œuvre de musique de chambre qui se soit écrite depuis Beethoven. Que ceux qui trouveraient mon enthousiasme exagéré entendent ce, quintette et s'ils n'en ressentent pas une profonde émotion, je les plains de tout mon cœur.
Lors du concert donné en l'honneur de M. G. Franck au cercle artistique de Bruxelles, en décembre 1886, M. Gévaert, le directeur du Conservatoire de cette ville, disait au maître Français : « Vous avez transformé la musique de chambre ; par vous une voie nouvelle est ouverte. » C'est là l'exacte vérité. Les différents morceaux d'une sonate ou d'une symphonie, dont chacun, pris isolément, doit être complet, concourent tous à former un ensemble. Pour donner au tout la plus complète homogénéité, M. G. Franck a fait réapparaître dans chaque partie les principaux motifs diversement modifiés de rythme et d'allure, suivant les circonstances. Et ce n'est pas un simple rappel des idées-mères, tel qu'avaient pu l'entrevoir certains de ses devanciers, c'est un procédé de composition : chaque phrase précédemment entendue, lorsqu'elle est ramenée, dans un autre morceau en tout ou en partie, lui est intimement soudée et s'enchevêtre dans les développem.ents avec les autres motifs. Cette innovation, déjà employée dans le trio en fa dièze mineur est l'âme même du quintette. Dès le début, dans une sorte
d'introduction, se dessinent nettement deux idées : l'une autour de laquelle gravitera toute la première partie, mais dont après il ne sera plus question ; l'autre, moins importante au début, et n'atteignant à son complet développement que vers la fin de ce premier morceau, réapparaîtra dans le troisième. Après quelques mesures de Vallegro est présentée, confiée d'abord au piano, cette phrase idéale d'un si pur contour, qu'elle semble descendre des célestes régions. Si une idée doit planer sur l'œuvre entière, c'est bien celle-là, se déroulant dans son immatérielle beauté au-dessus des mystiques harmonies de Vandante, au-dessus des éclatants accords du finale. La seconde partie me semble l'expression de l'humaine douleur résignée et poétisée par les espérances de l'audelà. C'est là qu'apparaît, relégué au second plan, ce motif si dramatique qui tout à l'heure, dans le mouvement à trois temps, sera confié au piano solo, au milieu du trémolo des instruments à cordes. Yoici les principales idées, précédemment exprimées, qui se réunissent aux thèmes nouveaux et concourent avec eux au couronnement grandiose de l'édifice. Il faut renoncer adonner seulement une idée de semblables chefs-d'œuvre ; après leur audition, on ne désire plus rien. L'exécution a été très bonne de la part de tous, exceptionnelle de la part de M"^ Bordes-Pène qui, au pied levé, a bien voulu remplacer RF'' Poitevin, indisposée.
Sur V Hymne védique de M. Leconte de Lisle, M. Ernest Chausson a écrit une musique unie extrêmement à la poésie; des harmonies souvent très neuves forment avec une excellente disposition des voix, une sonorité très pleine sans être bruyante. La fin est peut-être un peu écourtée. J'aurais aimé sur la strophe dernière une phrase musicale nettement dessinée, et s'élevant peu à peu et par degré jusqu'au complet épanouissement. La progression harmonique existe ; seulement elle ne me semble pas avoir tout le développement désirable.
J'ai dit à cette même place tout le bien que je pense
du Ruisseau, de M. Gabriel Fauré; les pièces pour piano, Barcarolle et Impromptu, parfaitement rendues par ]yjmo Bordes-Pène, et la Mélodie, chantée avec goût par M"° J. Evrard, portent le même cachet de distinction et de délicatesse.
Je suis heureux de constater le très réel mérite de l'œuvre de M. P. de Bréville, qui en est presque à ses débuts. Des fragments de la Messe de Mariage entendus l'autre soir, le Laudate m'a. particulièrement plu. C'est un morceau chaud et vigoureux, très franc d'allure et bien dans les voix. L'exécution de Vlntroït qui laissait beaucoup à désirer n'a pas permis de juger ce morceau en toute connaissance de cause.
D'agréables mélodies de M. Cl. Blanc et sa transcription des lieder, de Grieg, pr^'^cédemment entendue à la Société Nationale, complétaient ce programme.
Deux jours après avait lieu, salle Pleyel, le troisième concert de la Société Moderne. Nous retrouvons là les mêmes auteurs avec des œuvres nouvelles, ce qui prouve qu'on ne perd pas son temps en France. Le trio en sol mineur de M. Ernest Chausson, est surtout une œuvre de grande promesse; je ne pense pas que cette composition soit de date très récente. Cependant, malgré quelques longueurs et quelques réminiscences, on sent déjà là quelqu'un. Le scherzo si pimpant et si gracieux est des quatre parties celle que je préfère. Dans le finale très gai et très franc de contour réapparaissent les principaux motifs, d'après le procédé innové par M. César Franck, h'andante est un peu diffus : on apprécierait mieux sa valeur après quelques coupures.
La première audition de la Sonate i^our piano et violon, a été pour M. César Franck l'occasion d'une ovation spontanée et bien sincère. C'est une œuvre de premier ordre et d'une haute portée artistique : on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, de l'élévation des idées, de la pureté de la forme, de la richesse et de la nouveauté des harmonies. Le premier morceau se déroule sans de
grands développements et vous laisse une profonde impression de calme et de'sérénité. Des deux motifs sur lesquels il est échafaudé, le premier sera le lien entre les quatre parties de la Sonate. UaUegro très passionné et très humain, — joué dans un mouvement un peu vif — et la fantaisie qui tient ici la place de Vandante classique sont intimement unis au finale traité en canon perpétuel avec un rare talent. Le thème, d'une tournure mélodique très simple, est dit d'abord par le piano, tandis que le violon lui fait écho ; bientôt les rôles sont intervertis ; puis le thème passe dans les parties intermédiaires, va, revient, toujours intéressant, chaque fois présenté d'une façon nouvelle. Au milieu de cette gaie sonnerie de cloches reviennent les phrases principales des autres morceaux, et, par deux fois, vibre le motif le plus pathétique de l'œuvre entendu dans la fantaisie. Le canon reprend encore; les membres de phrases accélèrent leur course, l'imitation se fait plus serrée, par moitiés de mesure, et la Sonate s'achève au sommet de cette incomparable progression rythmique. J'ai dit que le succès avait été immense ; une bonne part en revient aux interprètes: M"'° Bordes-Pène et M.Eugène Ysaye.
La dernière partie du programme était consacrée aux œuvres de M. Gabriel Fauré; personne n'eut mieux que jy^me Bordes-Pène, fait ressortir toutes les qualités de cette musique écrite pour les raffinés. Le second quatuor dont la Société Nationale a eu la primeur au mois de janvier, a été joué devant cinq ou six personnes : c'est vraiment grand dommage, car c'est une œuvre de grande envergure et d'une remarquable richesse de combinaisons harmoniques et rythmiques ; l'espace me manque pour m'étendre à loisir sur cette composition qui exigerait une analyse très complète et très détaillée. W" Edouard Lalo avait bien voulu mettre son beau contralto et sa diction irréprochable au service de deux aimables mélodies de M. A. Cahen et de deux autres de M. 6. Fauré, dont la première Tristesse me plaît infiniment plus que la
seconde, les Matelots, que le public a voulu cependant réentendre. Voilà, coup sur coup, deux bonnes soirées de musique de chambre. A quand la quatrième séance de la Société Moderne ?
J.-G. ROPARTZ
ÉCHOS ET NOUVELLES
Deux lettres de M. Lamoureux. — Le jour où devait avoir lieu la deuxième représentation de Lohengrin, M, Lamoureux, qui répondait du bon ordre dans la salle de l'Eden, mais gui ne pouvait en même temps se charger de faire la police de la rue, communiquait en ces termes à tous les journaux sa ferme résolution d'abandonner ses projets d'une façon irrévocable :
« Paris, le 5 mai 1887.
» Monsieur le directeur,
» J'ai l'honneur de vous informer que je renonce définitivement à donner des représentations de Lohengrin.
■» Je n'ai pas à qualifier les manifestations qui se produisent, après l'accueil fait par la presse et le public à l'œuvre que, dans l'intérêt de l'art, j'ai fait représenter âmes risques et périls sur une scène française.
» C'est pour des raisons d'un ordre supérieur que je m'abstiens, avec la conscience d'avoir agi exclusivement en artiste, et avec la certitude d'être approuvé par tous les honnêtes gens.
)) Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
» Cii. Lamoureux. »
Quelques jours après, M. Lamoureux, qui avait été de la part d'une certaine presse l'objet des plus graves accusations, se décida à traduire ses diffamateurs devant les tribunaux. M, Magnier, rédacteur en chef de VEvénement, ayant demandé dans son journal à M. Lamoureux « pourquoi il s'avisait de rouvrir devant la justice un débat profondément douloureux », le chef d'orchestre de l'Eden lui répondit par la lettre suivante :
« Paris, le 12 mai 1887.
» Monsieur,
» A propos des poursuites que je dirige contre les journaux qui s'acharnent à me diffamer, vous me demandez « pourquoi je m'avise de rouvrir devant la justice un débat profondément douloureux, qui peut entraîner plus d'un péril ».
» Ma réponse sera fort simple : c'est que je n'ai pas d'autre moyen de me laver des calomnies sous lesquelles on cherche à m'accabler à l'occasion des représentations de Lohengrin. — On m'accuse de recevoir des subsides étrangers ; c'est faux ! Je suis seul, absolument seul à supporter le poids du déficit causé par la ruine de mon entreprise. Je l'ai dit et répété sur tous les tons; mais on ferme l'oreille à mes protestations et l'on continue à dire que je touche de l'argent de provenance allemande.
» Devant cette attitude perfide, il ne me reste qu'une espérance de justification : c'est de mettre les auteurs et fauteurs de ces allégations mensongères et calomnieuses en demeure de les prouver publiquement.
» Veuillez le remarquer, monsieur, c'est sur ce terrain que je veux me confiner, et c'est en vain que les journaux que j'incrimine essaieront de m'en distraire par des diversions plus ou moins habiles.
» A.i-je eu raison de tenter en France l'acclimatation d'un chef-d'œuvre qui fait partie actuellement de la nourriture intellectuelle de tous les peuples civilisés ? Pouvais-je prévoir, à l'époque où j'ai conclu des traités pour les représentations de Lohengrinj qu'il se présenterait des complications politiques le jour où je serais mis en demeure d'exécuter tous mes engagements? Tout cela n'est pas en question; un seul point reste à élucider : Ai-je, oui ou non, reçu de l'argent de provenance allemande? Vous m'accorderez bien, monsieur, que j'ai le droit d'exiger une réponse netle et positive à ce sujet, et vous ne pouvez trouver mauvais que je m'efforce de l'obtenir par le seul moyen efficace que la loi met à ma disposition.
» Il n'est pas toujours facile pour un artiste de travailler librement à l'émancipation intellectuelle de son pays, même quand ce pays se réclame à tout propos de la liberté, je viens d'en avoir la preuve douloureuse. Frappé par les événements, je me suis résigné et incliné; mais, ceci fait, je ne souffrirai pas qu'on m'attaque dans mon honneur, et qu'après ni'avoir terrassé on cherche à me salir et à me déconsidérer.
» Veuillez agréer, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de mes sentiments distingués.
)) Ch. Lamoureux. »
L'Impôt sur les pianos. — La lettre de M. Gounod, que nous commentions dans notre précédente livraison, n'est pas tombée dans l'eau. Elle a déjà produit son petit effet. Un député, M. Marins Thévenet, dans le but sans doute de rétablir l'équilibre des finances, mais non, j'imagine, dans la pensée de réprimer le pianotage, vient de proposer d'établir un impôt sur les pianos. L'idée n'est pas neuve^ et le résultat sera probablement négatif; nous n'en devons pas moins enregistrer l'amendement au budget que déposait l'autre jour l'honorable M. Thévenet :
Article premier. — A dater du !='■' janvier 1888, les pianos destinés à un usage public ou privé seront soumis à une taxe unique et annuelle de 12 francs chacun.
Art. 2. — La taxe établie par l'article précédent sera double pour les contribuables qui auront fait une déclaration inexacte ou qui n'auront pas fait leur déclaration dans les trois mois qui suivront la promulgation de la présente loi, et, à l'avenir, avant le 31 janvier de chaque année.
Le Gérmit, Ed. SAGOT.
Paris. — Iir.p. de G. Balitnut et C', 7 rue Baillif.
N° 7. — l^"- Juin 1887