‹ L'Independance musicale et dramatiqueChapitre 21 sur 67 · ENTRE DEUX CHEFS D'ORCHESTRE · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX CHEFS D'ORCHESTRE

C'est M. Altës qui a conduit la récente reprise du Prophète. Et le plus étonné de l'affaire a dû être M. Vianesi qui, avec son assurance d'Italien et d'Italien ayant parcouru le monde entier en battant la mesure, estimait que son rival français allait s'éclipser devant lui. Même, afin d'entrer plus tôt dans la place, il offrait de n'être pas payé pendant tout le temps que M. Altès, toujours titulaire et par suite émargeant au budget, serait tenu de force à l'écart du fauteuil où lui, M. Vianesi, trônerait gratis.

Mais M. Altès, qui n'a jamais tant déployé d'énergie que depuis qu'on le veut mettre à la porte, a déjoué cette botte italienne et s'est cramponné à son pupitre : il y restera mordicus jusqu'au jour où les directeurs l'en arracheront de force. Ce sera le l"juillet, assurent-ils avec un emportement tout méri-

INDKPENDANCE MUS. ET DUAM. 13

dional; ce ne sera que le 31 décembre, réplique l'autre avec la froide obstination d'un homme doux, mais exaspéré.

Nous verrons bien.

Mais aussi pourquoi MM. Ritt et Gailhard, du mo ment qu'ils désiraient congédier M. Altès sitôt sa retraite liquidée, ont-ils négligé de le prévenir et publié leur décision dans les journaux avant d'en avertir l'intéressé? Pourquoi, lorsque celui-ci, mis en éveil par les gazettes, alla les trouver, lui dirent-ils que « ces bruits étaient erronés», et que d'ailleurs, s'ils avaient eu une communication de cette importance à lui faire, (( ils l'en auraient directement avisé, sans se servir de l'intermédiaire de la presse, ce mode de procéder n'étant pas dans leurs habitudes ? » .

Cela leur plaît à dire; mais, en fait, ils se sont conduits avec M. Altès comme on n'agirait pas avec un domestique. Et tout aussitôt la sympathie des gens équitables est allée à ce malheureux M. Altès, qu'on pouvait critiquer tant qu'on voulait comme chef d'orchestre, mais qu'il devient impossible de ne pas soutenir lorsqu'il défend, comme il le dit fort bien, l'honneur et le droit des artistes contre les procédés un peu trop talon rouge de MM. Ritt et Gailhard.

Certes, M. Altès n'était pas un chef d'orchestre de race ; c'était un batteur de mesure estimable qui se donnait beaucoup de mal pour enlever ses musiciens et ne les entraînait guère. On avait bien dit que lorsqu'il avait été nommé second chef en J871, c'avait été par l'appui de George Hainl, dont il avait su gagner les bonnes grâces. Plus tard, quand il fut promu à

l'emploi de premier chef par M. Vaucorbeil, on expliqua ce grand honneur en disant que celui-ci l'avait choisi justement pour être en quelque sorte lui-même le chef d'orchestre, et ne pas rencontrer, chez le subordonné qu'il voulait dominer, les idées arrêtées, l'énergie et la volonté qui lui avaient tant déplu chez M. Lamoureux. Mais tous ces on-dit n'empêchaient pas M. Altès d'avoir un certain mérite, quand ce ne serait que d'avoir fourni une carrière honorable en partant du modeste rang d'enfant de troupe, et ce seul mérite commandait quelques égards : le plus grand tort des directeurs est de l'avoir oublié.

Et puis, pour parler franc, si l'on en juge par la dernière reprise, celle du Prophète, M. Altès n'était pas celui qui remplissait le plus mal son office à l'Opéra ; il n'y faisait nullement tache. On le traite en bouc émissaire, on assure qu'il suffira de le renvoyer pour donner aux représentations de l'Opéra un lustre, un relief qu'elles n'ont plus depuis longtemps ; mais changerez-vous aussi ce ténor d'une chaleur artificielle, à la voix factice, maigre et tout à fait insuffisante dans les grandes scènes de la révolte et de l'hymne triomphal ; changerez-vous cette Fidès grasse et entassée, dont la voix lourde, épaisse, manque absolument de vigueur et de mordant; changerez-vous cette Bertha mafflue et don- don, qui chante encore plus mollement que Fidès ; changerez-vous ces trois Anabaptistes, déjà si drôles à voir, encore plus drôles à entendre, et changerez-vous enfin ces chœurs qui chantent du bout des lèvres et vont tout

de travers ? Que craignent-ils de vous, puissants directeurs; ne sont-ils pas syndiqués?

Au moins, M. Altès se donnait-il du mal. Gela ne l'avançait pas à grand' chose, il faut en convenir, et ceux qu'il aurait dû diriger ne prêtaient pas grande attention à ses commandements, mais encore avait-il fait son chemin tout droit, sur place, au milieu d'artistes qui le connaissaient de longue date, et, comme il l'a dit très spirituellement, sans être allé même à Chicago.

M. Vianesi, lui, y est allé, et dans bien d'autres villes encore : on aurait plus vite fait de compter celles où il n'a jamais paru, que celles qu'il a visitées. Cependant, comme cet Italien ne perdait jamais le nord tout en parcourant les deux hémisphères, il trouvait moyen de se faire naturaliser français, il y a deux ans, pour l'honneur ou pour le plaisir, comme on voudra, — nullement avec le dessin secret de s'introduire un jour à l'Opéra.

Autant il a visité de villes, autant il a connu de gens. Compositeurs célèbres et grands chanteurs, tous ont eu l'honneur de passer sous sa baguette, et tons ont été ravis d'être si bien compris, si bien conduits : c'est du moins ce qu'il assure. Il a même dans ses papiers un certificat de bons services, que M. Anibroise Thomas lui a délivré à Londres, après une représentation de Mignon, et cela lui sert aujourd'hui pour trouver une place avantageuse à Paris.

Et savez-vous ce qu'il faisait en parcourant l'Europe et l'Amérique, en battant la mesure à Yienne, à Londres, à New- York, à Boston, à Chicago, à Phi-

ladelphie, à Liverpool, à Manchester, à Barcelone, à Madrid, à Dublin, à Liège... et dans mille autres lieux, dirait le charlatan Fontanarose ? Il s'efforçait « de vulgariser les opéras des grands compositeurs français » . Ces généreux efforts n'ont pas empêché certains compositeurs français, grands ou petits, de protester, sans résultat, c'est vrai, contre la nomination à l'Opéra de cet iufatigable voyageur.

Et d'ailleurs, si on l'en croit, il a passé toute sa vie à ne s'occuper que de musique française, à pâlir sur les œuvres des maîtres français. Foin des autres, pour le moment. Ne nous dit-il pas avec le plus grand sérieux du monde, que dès sa venue à Paris en 1857, tout en vivant modestement à Asnières, il allait tous les soirs à l'Opéra, à la quatrième galerie, afin « d'étudier les grandes traditions de notre première scène lyrique », et qu'il passait tout le reste du temps, déduction faite de ses visites quotidiennes à Rossini, « à travailler les opéras des compositeurs français »? Si jeune et déjà si dégoûté de musique italienne ! Et ne rappelle-t-il pas aussi que vingt ans plus tard, quand il revint à Paris battre la mesure aux Italiens, un critique alors fort écouté le qualifia de « chef-d'orchestre-type »? En quoi, M. Yianesi montre une certaine naïveté, car les éloges de Benedict-Jouvin ne comptent plus guère à cette heure, et mieux vaudrait presque avoir été blâmé par lui.

M. Yianesi a tort de se défendre d'être un chef d'orchestre italien ; c'est là sa qualité principale. Et par chef d'orchestre italien, j'entends un chef d'orchestre nomade, habitué à diriger n'importe quelle

troupe improvisée, et chantant en langue italienne, avec des artistes qui jouent sans presque avoir répété, qui se trouvent réunis pour un mois, six semaines, quelquefois pour un hiver, qui n'ont pas le temps de se fondre en une troupe homogène et solide et qui, la « saison » finie, se dispersent aux quatre points cardinaux. En fait, M. Yianesi n'a jamais dirigé que des troupes chantantes de cette espèce, où la personnalité d'un ou deux artistes en vogue prime tout aux yeux du public; il n'a jamais conduit que des représentations de ce genre, où l'on se soucie assez peu de l'ensemble et de la cohésion, qui doivent être à l'Opéra de Paris les principaux éléments de succès.

M. Yianesi joue agréablement sur les mots, quand il dit qu'il n'a pas conduit uniquement de la musique italienne. 11 n'a conduit que des troupes italiennes, que des représentations italiennes, que des ouvrages français, allemands ou autres, arrangés et représentés à la mode italienne. Et je le répète, il a tort de s'en défendre. Il excelle dans cette besogne de chef d'orchestre international, qui demande des qualités toutes particulières : dans ces conditions, un chef d'orchestre est comme un improvisateur. Il doit organiser des représentations en quelques jours avec les éléments les plus disparates ; il ne bat pas seulement la mesure, il veille à tout ce qui se passe sur le théâtre, il indique du geste ou de la voix les mouvements indispensables aux artistes en scène, il fait marcher les chœurs et manœuvrer les décors : bref, c'est une sorte de Jean-fait -tout musical.

N'est-ce pas ce don particulier, nécessaire aux chefs

d'orchestre italiens, qui lui a permis d'organiser l'année dernière, à Paris, une exécution de la Sainte- Elisabeth^ de Liszt, rien qu'avec deux répétitions ? C'était convenable, rien de plus, et c'était déjà bien joli. Mais sans aller plus loin, n'avons-nous pas vu M. Tianesi fonctionner à Paris, aux Italiens? Je me souviens d'une exécution outrageusement rapide, vertigineuse, de l'ouverture de Semiramide, après laquelle M. Vianesi nous a tous salués avec la satisfaction d'un homme heureux d'avoir si bien traduit la pensée de Rossini, — qu'il a connu. Je me souviens aussi d'une représentation invraisemblable de Don Giovanni, où M. Vianesi, ganté de blanc, battant l'air de ses bras, s'agitait comme un diable en criant aux artistes, aux chœurs : «Avancez, reculez, sortez; à droite, à gauche ! » et n'obtenait qu'une exécution d'un style etd'nn goût détestables... N'a-t-il donc pas connu Mozart?

Du moment qu'il s'est fait naturaliser français — pour répondre à nos susceptibilités patriotiques, car autrefois on n'y regardait pas de si près avant de confier de hautes fonctions musicales à des étrangers, — M. Vianesi avait le droit strict d'être appelé à l'Académie de musique. Mais, outre que sa naturalisation de fraîche date arrive un peu bien juste, il va avoir à conduire un orchestre et des chœurs dans des conditions toutes nouvelles pour lui : qu'il y réussisse et tout lui sera pardonné. Mais s'il se met à diriger le Prophète ou le Freischiltz^ voire Guillaume Tell, comme il dirigeait Semiramide ou Don Giovanni^ nous assisterons à ce spectacle inattendu pour tous de l'exaltation tardive de M. Altès.

Lui, cependant, ne doute de rien ; il croit qu'il lui suffira de paraître pour arriver à des résultats merveilleux, pour obtenir une cohésion parfaite, un rythme égal, une sûreté d'attaque impeccable ; enfin, pour discipliner les chœurs et les faire marcher avec l'orchestre, au lieu de les laisser se mettre en retard ou partir en avance. Et ce qui lui donne cette confiance absolue en lui-même, avec la certitude du succès, c'est... qu'il dirige du poignet. « Si d'un coup sec du poignet vous indiquez la mesure, tout part ensemble. » Ah! voilà. Grâces soient rendues à M. Yianesi pour nous avoir révélé ce secret, plus précieux que la pierre philosophale. Habeneck qui passe encore — à tort, probablement — pour un grand chef d'orchestre, n'est malheureusement plus là pour en profiter; mais MM. Colonne et Lamoureux, d'autres encore, qui ne soupçonnaient rien de leur métier, savent comment ils devront s'y prendre à l'avenir.

En attendant, l'Opéra de Paris compte deux chefs d'orchestre en premier : l'un qu'on paye et qui conduit, l'autre qui voudrait conduire, dut-il n'être pas payé : celui-là, c'est le favori des directeurs. Et MM. Ritt et Gailhard ont pris si peu de ménagements, tant ils étaient pressés de conclure avec M. Yianesi, que celui-ci tenait sa nomination officielle avant que M. Altès fût seulement avisé de sa prochaine mise à la retraite. Si bien que le même jour, le premier pouvait affirmer, sans mentir, à qui l'interrogeait, qu'il était d'ores et déjà nommé chef à l'Opéra, et que le deuxième assurait à la même personne, en toute sin-

cérité, qu'il était et resterait chef d'orchestre : ses directeurs ne lui avaient-ils pas garanti que les bruits répandus par les feuilles publiques ne reposaient sur rien de sérieux? Le bon billet qu'avait là. ... . M. Allés !

Mais lorsque ces directeurs virent que leurs façons cavalières ralliaient toutes les sympathies autour du chef qu'il voulaient congédier ; alors, ils se firent intervieioe)' et déclarèrent qu'ils avaient agi de la sorte uniquement par égard pour M. Al tes, afin de ne pas froisser son amour-propre et de lui ménager une sortie discrète, au lieu de le bruyamment congédier et de publier que tout le monde, et les auteurs et la presse, avait mainte fois constaté son insuffisance. Ils voulaient, disaient-ils, l'amener à donner sa démission sous un prétexte quelconque, au lieu d'en arriver à la dure extrémité de lui signifier sa mise à la retraite : et c'est à cette fâcheuse extrémité que les réduisait l'étonnante obstination de M. Altès à vouloir rester en place, à ne pas deviner leurs aimables intentions à son égard.

On prendra ces explications tardives pour ce qu'elles valent. Un tribunal même en jugera, car M. Altès, s'il est contraint de partir, sa retraite pouvant être liquidée de droit, entend que les directeurs ne lui portent pas tort par de telles déclarations insérées dans les journaux; et dans l'état des choses, on ne peut qu'approuver l'énergie inattendue dont il fait preuve ici. Du moment qu'il a conscience d'avoir fait tout son possible — et ce point n'est pas douteux — pour occuper dignement le poste auquel il s'était vu

appeler, il fait bien de se laisser congédier plutôt que de capituler. En se retirant de lui-même, il reconnaîtrait le bien fondé des mauvais compliments qu'on lui adresse; il se rabaisserait à ses propres yeux comme à ceux du public.

Quoi qu'il en soit, M. Altès détient encore la place et ne la cédera que contraint et forcé ; mais M. Vianesi a en poche sa nomination officielle et la fera valoir le plus tôt possible, avec l'appui des directeurs. Et comme tout se traduit par des chiffres en matière de commerce ou d'art, — ce qui est tout un à l'Opéra — Userait curieux de savoir au vrai combien MM. Rittet Gailhard, qui comptaient 12,000 francs par année à M. Altès, payeront M. Vianesi, qu'ils estiment infiniment plus. Sera-ce le double — ou la moitié?

Adolphe Jullien.

-^•^s^fVSV5Ti/iv''l-''

Page 1