CONCERTS D'ANGERS
L'éducation musicale du public français, quoique bien imparfaite encore, a fait, depuis une vingtaine d'années, un grand pas en avant. Le résultat obtenu jusqu'à ce jour est dû, en grande partie, à la fondation des Concerts populaires, et M. Pasdeloup, qui le premier les institua, a droit à l'admiration et à la reconnaissance de tous les amis de l'art. D'autres, depuis, ont perfectionné son œuvre et sont parvenus, au prix d'efforts constants, à nous offrir une merveilleuse exécution des chefs-d'œuvre de la musique instrumentale. Dès lors, Paris n'avait plus, sous ce rapport, rien à envier aux autres grandes villes de l'Europe ; mais les grands centres de la province restaient dans l'ignorance des compositions symphoniques de l'art classique et moderne. La centralisation exagérée dont nous jouissons en France rendait plus difficile la création de pareilles entreprises, notamment dans les villes ne possédant ni succursale du Conservatoire;, ni Ecole municipale de musique. 11 a fallu toute la volonté, toutle dévouement, tout le désintéressement d'artistes convaincus et d'amateurs éclairés, pour triompher de tous les.
obstacles ; on y est arrivé pourtant, et pendant ces dernières années surtout, les sociétés de concerts se sont multipliées dans toute la France,
La plus importante et la plus florissante est, sans contredit, YAssociatlo7z artistique d'Angers, qui va entrer au mois de novembre dans sa onzième année d'existence. Elle est dirigée avec autant de zèle que d'babileté par deux passionnés musiciens, tous deux compositeurs de talent, M. le comte Louis de Romain et M. Jules Bordier. De ce dernier, les parisiens connaissent plusieurs œuvres sympboniques très remarquées et la partition de Nadia, dont l'Opéra-Populaire a donné le 25 mai, la première représentation avec une exécution fort médiocre qui ne permettait pas de goûter à loisir les charmantes inspirations et les détails d'une orchestration souvent très heureuse.
Voici quel est le fonctionnement de l'Association. Un comité de souscripteurs-garants administre les intérêts matériels; viennent ensuite, en dehors des abonnés, les membres d'honneur, pris parmi les artistes compositeurs €t exécutants, hommes et femmes, français et étrangers, avec un président , Gh. Gounod, et plusieurs vice-présidents dont E. Reyer, J. Massenet, G. Saint-Saëns, Léo Delibes. L'orchestre, composé de cinquante-cinq musiciens, est dirigé par un chef de premier mérite, M. Gustave Lelong. Les chœurs, quand il en est besoin, sont fournis par le théâtre et les diverses Sociétés chorales de la ville . En outre, à chaque concert on engage un ou plusieurs artistes, chanteur ou instrumentiste, et souvent un compositeur vient lui-même diriger ses œuvres. On donne par an vingt concerts d'abonnement et plusieurs concerts extraordinaires. Depuis le dimanche, 4 novembre 1877, date de la première séance à laquelle prirent part MM.- Saint-Saëns , Massenet, Joncières , l'Association Artistique d'Angers a donné près de trois cents concerts dans lesquels des centaines d'œuvres de tous les temps et de toutes les écoles ont été exécutées
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dans d'excellentes conditions. Tous nos compositeurs français, à peu près sans exception^ sont allés diriger leurs œuvres, et, parmi eux, plusieurs doivent à l'orchestre d'Angers leurs premiers succès. Tous les jeunes ne souhaitent qu'une chose : faire leurs premiers pas dans la carrière, sous les auspices de l'Association Artistique.
Un journal d'art, Angers-Revue, paraît hebdomadairement pendant toute la saison des concerts; il est rédigé dans un sens artistique, par M. de Romain qui y signe la Chronique de la semaine et d'excellents articles d'esthétique musicale ; à M. J. Bordier est dévolue la tâche d'écrire pour chaque concert une notice explicative des œuvres inscrites au programme pour la première fois et une courte biographie de leurs auteurs; enfin plusieurs écrivains y apportent une précieuse collaboration. Angers- Revue est très répandu parmi les artistes.
Le théâtre municipal reçoit une subvention dans laquelle l'orchestre est compté pour une somme de 27,000 francs. Il serait impossible, pour cette somme, d'avoir un bon orchestre : les fondateurs de l'Association ont proposé à la ville de leur en fournir un tout à fait supérieur pour ce prix, à la condition qu'il serait mis à leur disposition, chaque dimanche d'hiver, dans la matinée et pour un nombre fixé de répétitions. Cette ingénieuse combinaison est extrêmement avantageuse et maintient le théâtre d'Angers au niveau de ceux de villes beaucoup plus considérables. Malgré cela, le conseil municipal a été sur le point de briser cet engagement, et il a fallu toute la fermeté des fondateurs de l'Association artistique d'Angers pour faire face à l'odieuse campagne menée tout l'hiver contre eux par une partie de la presse locale. Quoi qu'il en soit de toutes ces mesquineries, M. G; Lelong et son vaillant orchestre continueront penr dant cette année encore et, nous l'espérons, pendant beaucoup d'autres, à interpréter les chefs-d'œuvre des maîtres et les essais des élèves.
J.-G. ROPARTZ
ÉCHOS ET NOUVELLES
Paris. — M. Lamoureux a adressait, le lo mai dernier M. Hébrard, président du Syndicat de la presse parisienne, la lettre suivante :
« Paris, le 15 mai 1887.
)) Monsieur,
» Dans les circonstances difficiles que je viens de traverzer, j'ai été trop sympathiquement soutenu par la grande majorité de la presse parisienne pour ne pas lui conserver une vive et durable reconnaissance. Après cette déclaration, qui n'est que l'expression sincère de mon sentiment, vous comprendrez sans peine que j'aie été vivement affecté des reproches qu'on m'a faits dans quelques organes de l'opinion publique à propos du procès que j'ai intenté à la France et à la Patrie. Dans une lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser récemment à M. Edmond Magnier, directeur de VEvénement, j'ai déjà eu l'occasion de m'expliquer à ce sujet. Les procès que je fais ne sont qu'un moyen de me disculper d'accusations qui me touchent beaucoup plus que les pertes d'argent considérables que je suis forcé de subir par l'avortement de mon entreprise théâtrale, et auxquelles je ne me suis résigné qu'au profit de la sécurité de mon pays.
)> Quant aux dommages -intérêts que j'ai demandés à la France et à la Patrie, on s'est plu à en faire une arme pour
m'accuser de cupidité et de mercantilisme; c'est une accusation à laquelle personne, j'ai le droit de l'espérer, n'ajoutera la moindre créance. Ai-je besoin de vousledire, d'ailleurs? je n'ai vu là qu'un moyen d'obtenir une sanction morale au jugement que je sollicite, et si la justice se prononce en ma faveur, comme j'en ai la conviction, j'affirme dès aujourd'hui que j'entends donner aux pauvres de Paris le produitintégral des dommages-intérêts qui pourraient m'ètre alloués.
» Mais la question n'est pas là, et je n'ai d'autre but en vous écrivant, monsieur le président, que d'aboutir à une solution pacifique et que j'appelle de tous mes vœux.
» Mon seul désir, en toute cette affaire, est d'obtenir la satisfaction à laquelle j'ai droit : celle d'entendre proclamer que je suis seul à supporter le poids de la responsabilité que j'ai assumée en montant Lohengrin, dans le but unique de servir la cause de l'art dans irion pays. Je viens donc me mettre à votre disposition pour vous donner les preuves irréfutables que c'est ■avec mes seuls deniers que j'ai conduit l'entreprise qui vient d'avoir une issue si néfaste pour moi, et que personne, soit d'Allemagne, soit de France ou d'ailleurs, même parmi mes coreligionnaires artistiques ou mes amis les plus proches, n'a eu un intérêt pécuniaire quelconque ni apporté d'argent dans mon entreprise . S'il vous plaît de faire poursuivre cette enquête par un tribunal arbitral et si les journaux qui m'ont profondément blessé dans mon patriotisme et dans mon honneur consentent à en enregistrer les résultats, je renoncerai de tout cœur, par déférence et reconnaissance pour la presse parisienne, à l'action que j'ai intentée contre eux.
« Agréez, etc.
» Ch. Lamolreux. »
A cette lettre M. Hébrard a répondu par les lignes suivantes :
« Paris, le 20 mai 1887.
)> Monsieur,
M J'ai communiqué au syndicat de la presse parisienne la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui adresser.
)) Mes collègues ont été d'avis qu'il ne leur appartenait pas d'entrer, môme indirectement, dans un débat qui n'est pas de
leur compétence, îe syndicat ayant été institué pour défendre les intérêts généraux de la presse parisienne.
)) Ils me chargent de vous transmettre, avec leurs regrets, l'assurance de leur considération la plus distinguée.
» Le président du syndicat,
« A. HÉBllARD. »
Paris. — Un vif incident a troublé la répétition générale de la représentation organisée par M™'= la duchesse d'Uzès au théâtre de Paris. Après le morceau chanté par ]VP^<= Richard, M. Capoul s'est approché de M. Edmond Stoullig, et après s'être écrié : s Vous avez écrit une infamie sur moi », a violemment frappé au visage le critique du Naiional.
Voici les lignes que notre confrère avait consacrées à M. Capoul :
u Une pénible exhibition a été celle de M. Capoul, qui^ dans une louable intention, je le veux bien, avait proposé son concours, peut-être un peu trop facilement accepté. >j
M. Stoulhg se contenta de remettre sa carte à son agresseur, priant MM. H. Fouquier et H. Bauer de l'assister et de donner à l'afiaire la suite qu'ils jugeraient convenable. M. Stoullig a reçu de ses témoins la lettre suivante :
« Mon cher confrère et ami,
» Vous nous avez mis au courant de l'agression commise à votre égard, par M. Capoul, pendant la répétition du festival du Théâtre de Paris.
» Vous nous avez demandé de vouloir bien vous assister en cette occasion, afin d'obtenir la réparation que nous jugerions convenable.
')) Après en avoir délibéré et examiné les faits avec une scrupuleuse attention, il nous paraît que l'appréciation laite par vous du talent de M. Capoul n^outrepassait pas le droit de la critique et ne pouvait en aucune façon provoquer une agression brutale et injustifiée.
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« En ces circonstances, et dans rintérct de la dignité professionnelle, nous n'estimons pas qu"il y ait lieu aune demande de réparation par les armes, et nous vous engageons à porter où il convient une affaire que nous ne pouvons pas considérer comme une affaire dlionneur.
)) Recevez, mon cher confrère et ami, l'assurance de nos sentiments les meilleurs.
« Henry Fouquier, Henry Bauer. »
C'est devant la police correctionnelle que se dénouera ce fâcheux incident.
M. Capoul en 1868.— Il fut question en 1868 (retenez bien cette date) d'engager M. Capoul à l'Opéra. Or voici ce que disait de ce chanteur le critique de V International, à propos d'une reprise du Premier jour de bonheur :
« Capoul est toujours le plus charmant, le plus séduisant des Gaston de Maillepré présents et passés; malheureusement, sa voix se fatigue, ses respirations s'accélèrent; je crains fort qu'il soit oblige, avant peu, de prendre de nouveau un repos quilui devient de jour en jour plus nécessaire^ et je ne puis croire que M. Perrin ait songé, pour son Faust, à renouveler la campagne entreprise par M. Carvalho pour le Roméo du même maître. Capoul serait un charmant Faust, personne n'en doute; mais lorsqu'on l'entend chanter ses trois ou quatre romances du Fremier jour de bonheur, il devient absolument évident que le jeune et sympathique artiste serait à bout de forces bien avant la fin de l'opéra, dans cette vaste salle de la rue Le Peletier, et avec l'orchestre de M. G. Hainl. »
Lyon. — Nous avons reçu de notre correspondant de Lyon la lettre suivante :
« Le rideau de notre scène d'opéra s'est baissé, après une saison d'un morne intérêt. M. Campocasso n'a pas soulevé, comme directeur, l'enthousiasme des Lyonnais. 11 aura longtemps sur la conscience le souvenir de ces soirées tumultueuses, provoquées par les acteurs impossibles qu'il avait l'audace de nous présenter, et grâce auxquels nous nous sommes cru plus d'une fois, non pas au Grand-Théâtre de Lyon, mais bien devant les tréteaux de la foire.
)) Après [cela, nous ne sommes nullement étonné que M, Campocasso n'ait pas donné plus de consistance aux bruits vagues qui circulaient aux premiers jours de sa direction. On parlait alors, pour cet hiver passé, d'une première des Templiers ou de Lohengrin. Mais ces deux œuvres ont dû céder le pas à Patrie !
)) M. Campocasso saura-t-il, pour la prochaine saison, faire passer dans le domaine de la réalité ce qui, l'an dernier, n'a été qu'une rumeur passagère? Nous l'espérons pour lui et pour nous. Pour lui, car il aura là le moyen de faire oublier bien des négligences. Et qu'il n'ait aucune crainte puérile, en songeant à la tentative malheureuse de M. Lamoureux à Paris. Les manifestations de la rue Boudreau — maintenant que l'on connaît les personnages qui en ont été les acteurs, — ne sont pas à craindre à Lyon. Dans tous les cas, nous faisons des vœuxpour que la prochaine saison d'opéra soit des plus intéressantes.
» En attendant, les chaudes et belles soirées font fuir les théâtres, et tout le monde se porte en foule à Bellecour où l'orchestre de M. Luigini mêle ses suaves harmonies aux parfums des marronniers en fleurs. Le sympathique maestro ne néglige rien pour rehausser l'éclat de ces concerts qui, fondés en 1871 par son père, ont toujours fait les délices des amateurs. Nous nous rappelons encore ces brillants festivals hebdomadaires consacrés aux œuvres de Beethoven, Mendelssohn, Berlioz, Reyer, Wagner, etc., et nous savons que, cette année comme les précédentes, M. Luigini saura extraire de nouvelles perles des œuvres de ces grands maîtres. »
Le Gérant, Ed. SAGOT.
Paris. — IiEp. de G. Balitnut et C", 7 rue Baillif.
KO 9 1er Juillet 1887