‹ L'Independance musicale et dramatiqueChapitre 28 sur 67 · LISZT ET · texte numérisé non relu

LISZT ET

Il y a un an à peine, Franz Liszt élaif, parmi nous, plein de santé, plein de vie. Nul ne prévoyait alors qu'après quelques semaines, il suivrait dans la tombe Schumann, Berlioz, Wagner, tous les musiciens qu'il avait aimés. Nous l'avons vu aux concerts du Ghâtelet, un jour que l'on applaudissait les Préludes, ce poème symphonique inspiré par notre poète Lamartine, cet hymne séculaire de l'humanité^ que le maître lui-même a résumé en ces mots : « Notre vie est-elle autre chose qu'une série de préludes à ce chant inconnu dont la mort entonne la première et solennelle note?» Huit jours après, Orphée avait son tour. « Nous avons revu en pensée^ nous dit le grand artiste commentant son œuvre, un vase étrusque de la collection du Louvre , représentant le premier poèle-musicien, drapé d'uije robe étoilée, le front ceint de la bandelette mystiquement royale, ses lèvres d'où s'exhalent des paroles et des chants divins, ouvertes, et

faisant énergiquement résonner les cordes de sa lyre de ses doigts longs et effilés. »

A la même époque, M. Lamoureux consacrait entièrement l'une de ses belles séances 5 l'œuvre de Liszt; mais, jugeant son public encore trop peu initié pour supporter pendant deux heures les vastes compositions d'orchestre du maître hongrois, il donnait pour appoint au génie de Liszt le talent de Francis Planté, de sorte que son programme, composé en grande partie de transcriptions, n'a pas complètement satisfait notre attente. Nous poui'rions ajouter que l'éminent musicien des deux symphonies les plus colossales qui existent avec la dernière de Beethoven, a été témoin de l'immense ovation faite à Francis Planté après l'exécution de l'andante de la symphonie en la et du Chœur des Fileuses du Vaisseau Fanfome réduits pour piano, tandis que son magnifique poème symphonique Torquato Tasso n'avait pas été reçu, à beaucoup près, avec le même enthousiasme.

Franz Liszt s'est montré aussi au Trocadéro, un jour que l'on exécutait devant une demi-salle son admirable oratorio : La légende de Sainte-Elisabeth. Cette œuvre qui renferme des pages merveilleuses de grâce comme le Miracle des roses, à côté de quelques autres qui peuvent rivaliser avec ce qu'il y a de plus grandiose en musique, et qui se termine par la péroraison la plus extraordinairement dilatée qu'un maître ait jamais écrite, fut accueillie avec une froideur de glace. Rien ne put surnager, pas même le mouvement prodigieux des chœurs alternant avec l'orgue et chantant ces paroles belles de la même beauté que la mélodie qui les accompagne :

Decorata novo flore Christum mente, votis, ore Collaudat ecclesia ; Nova nobis lux illuxitj

Nova ttcUa quam proJuxit A'obilis Ungaria, Lœta stupet Thiirigla. Tu pro nobis, mater pia, Roga regem omnium.

Mais si Liszt, comme compositeur, n'a pas obtenu le rang qu'il mérite, si, lui aussi, à ce point de vue attend de l'avenir sa consécration définitive, comme pianiste, on l'a toujours fort applaudi. Il est vrai d'ajouter que depuis longtemps, il ne se faisait plus entendre en public et qu'à son passage à Paris en 1886, ses intimes seules ont pu apprécier la force et la poésie de son jeu.

Il y a tout près d'un demi-siècle, Robert Schumann eut occasion d'entendre Liszt, à Dresde et à Leipsig. Le célèbre pianiste accompagna lui-même plusieurs mélodies que chanta M"^ Schrœder-Devrient, entre autres le Roi des aunes, de Schubert. Il donnait ainsi ses concerts presque seul, et ne dédaignait pas de remplir lui-même des tâches considérées aujourd'hui comme inférieures. Son portrait, d'après Schumann ;

« On a essayé bien des fois d'esquisser les traits de Liszt. On a dit qu'ils rappelaient ceux de Schiller et de Napoléon^ et, comme tous les hommes extraordinaires ont en commun un trait paiticulier, surtout celui de l'énergie et de la volonté qui se manifeste par l'aspect du visage autour de la bouche et des yeux, les comparaisons sont justes en partie. La tête de Liszt rappelle surtout celle de Napoléon, telle que nous l'ont conservée les portraits qui représentent le jeune général, pâle, amaigri, avec un profil très caractéristique et un front développé. Liszt ressemble aussi remarquablement à feu Ludwig Schunke, et le talent même, chez eux, eut des analogies, de sorte qu'il m'a semblé souvent entendre, en l'écoutant, des choses déjà connues. Ce qui est plus difficile, c'est dé

décrire ce talent môme. Nous avons vu passer dans ces dernières années bien des artistes ; nous en possédons encore un grand nombre qui sont les égaux de Liszt sous certains rapports ; mais tous lui sont inférieurs en énergie et en hardiesse. C'est surtout Thalberg que l'on a aimé à mettre en parallèle avec lui. Il suffit de regarder la tête de chacun d'eux pour tirer la conclusion. Je me rappelle une parole d'un peinlre connu qui comparait la tête de Thalberg à celle d'une « belle comtesse », pourvue d'un « nez d'homme », tandis qu'il prétendait que la tête de Liszt pourrait servir de modèle pour un dieu de l'ancienne Grèce. La même difîérence existe dans leur art. »

Schumann ajoute que Chopin lui paraît se rapprocher davantage de Liszt que Thalberg, Chopin qui du moins, nous dit-il, ne lui cède en rien pour la finesse prodigieuse et la grâce ; mais il cite surtout deux artistes dont les tempéraments ont, selon lui beaucoup de points de contact avec celui de Liszt : Paganini et la Malibran.

Au concert dont nous parle Schumann, Liszt exécuta d'abord le scherzo et le finale de la Symphonie pastorale de Beethoven, réduits pour le piano par lui-même. Malgré l'incomparable ingéniosité du travail d'arrangement, l'auteur des Scènes d'enfants et do la Vie d'une Rose ne pouvait approuver le procédé. En eff'et, dans une salle de concert où l'on a l'habitude d'applaudir souvent les symphonies rendues par l'orchestre, une transcription, si parfaite qu'elle soit, éveille toujours un regret, regret d'autant plus vif que la marche de chaque partie ressort mieux.

Une chose bizarre pour qui n'a connu Liszt que par la renommée tapageuse qui s'est attachée à son nom, c'est qu'il était apprécié des connaisseurs, de Schumann en particulier, surtout par la « délicatesse enchanteresse » de son toucher.

Le compositeur célèbre, écrivain à ses heures, qui nous a conservé ces détails, nous raconte que Liszt fit entendre dans un concert plusieurs morceaux de son Ca7'naval après une lecture toute superficielle. Ces scènes ravissantes, même sous les doigts du célèbre virtuose produisirent peu d'effet. Ce sont des petites pièces toutes d'intimité auxquelles un hasard avait donné naissance. Elles furent écrites pour une jeune lille nommée Emestine Von Fricken qui habitait une petite ville du nom de Asch et avec laquelle Schumann entretenait des relations d'amitié. Les notes génératrices des mélodies employées dans ce recueil, la bémol, do, si, la bémol, sont représentées dans la notation en lettres par As, G, H, de là le jeu musical que s'est permis le compositeur.

« Je terminais coup sur coup chaque morceau de ce Carnaval, dit-il, précisément à l'époque du carnaval de 1835 et dans une disposition d'esprit sérieuse. Je donnai plus tard des titres à chaque fragment détaché. S'il y a là-dedans, beaucoup de choses qui charment, les formes de la mélodie et la disposition de l'ensemble changent trop souvent pour qu'un public nombreux qui ne veut pas se tenir constamment en éveil puisse comprendre. »

Schumann est mort l'année même de la publication des poèmes symphoniques de Liszt. Il n'eut donc pas l'occasion d'apprécier ce grand artiste comme créateur de formes musicales nouvelles. Mais nous qui possédons dans nos bibliothèques les œuvres de Liszt comprenant plus de vingt partitions d'orchestre absolument remarquables, quelle sera notre excuse si nous ne les livrons pas à l'admiration de nos compatriotes ? Les directeurs de nos concerts classiques redoutent le maître et c'est à peine s'ils font entendre deux ou trois fois par an la Bapsodie hongroise n° 3 et la superbe Fantaisie hongroise qui débute par une sorte de choral d'une magnificence

dont bien des ouvrages réputés excellents ne se rapprochent en aucune façon.

Comme compositeur, Liszt, ne l'oublions pas, appartient à l'art au même titre que Berlioz, Schumann et Wagner. Comme eux, il fut novateur génial, mais surtout initiateur. Il avait comme eux la richesse mélodique, l'intuition des effets harmoniques, la foi absolue dans le pouvoir compréhensif de la musique et une faculté d'assimilation extraordinaire. Il a été compositeur, pianiste, polémiste, chef d'orchestre et nous a laissé un livre superbe sur l'histoire et les mœurs des Bohémiens. Ce sont là des titres qui méritent autre chose que notre dédaigneuse indifférence.

AMedée Bôutarel.

PROFILS DE MUSICIENS

VINCENT D'INDY

La tùche principale du biographe est de peindre l'homme selon son temps, de faire voir si les circonstances lui sont favorables ou opposées, commeDt il considère le monde et les homnes, et, s'il est artiste, poète ou éorivan, comment il se présente du dehors (les influences extérieures).

^GcETHE. — Fiction et VéritéJ.

Le sentiment des beautés élevées de la Nature est, chez certaines âmes d'élite, le mobile puissant qui les entraîne à traduire leurs pensées dans la langue des sons, des vers ou par toute autre voie artistique. Cette nature est VAhna parens, la source féconde où peuvent être puisées les inspirations les plus vraies auxquelles l'homme soit capable de se livrer. En se rapprochant des chefs-d'œuvre de la création, il pourra, lui aussi, créer des chefs-d'œuvre. Au centre des sites les plus grandioses, l'esprit se recueille, l'âme est émue, le cœur se dilate, l'imagination prend des ailes d'une puissante envergure. Là, plus de soucis des misères terrestres, le détachement complet des préoccupations journalières, la liberté du cœur... la liberté également d'agir ou de ne pas agir. On serait tonte d'appliquer au mortel insensible aux perfections de

la nature la sentence rigoureuse prononcée par le grand poète anglais contre l'être rebelle à la musique :

ic L'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux perfidies, aux rapines. Les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit et ses penchants ténébreux comme l'Erèbe. Ne vous fiez point à un tel homme (1).

L'amour de la nature est la note dominante de Vincent d'Indy ; dès sa plus tendre enfance, il en a été le fervent disciple, l'admirateur passionné. Comme Berlioz, courant aux Abruzzes lorsque l'ennui de Rome le prenait, comme Beethoven, allant demander aux vertes campagnes des plaines du Danube les vibrantes inspirations de ses plus belles conceptions, comme Mendelssohn, quittant de bonne heure les tristes rives de la Sprée pour aller explorer les âpres montagnes de l'Ecosse ou les paysages moins sévères de la Suisse et de l'Italie, et y puiser les motifs de son ouverture de la Grotte de Fingal et de ses belles symphonies romaine et écossaise, notre jeune compositeur, dont la famille était originaire de l'Ardèche, se sentit vivement attiré parles cimes et les versants si pittoresques des Gévennes. Bien que parisien d'origine, il s'échappait tous les ans du gouffre où sombrent tant d'intelligences, pour se retremper au sein de ce pays qu'il affectionnait. Plus tard, il étendait le cercle de ses voyages et prenait le bâton du pèlerin pour aller au loin visiter les montagnes dolomitiques du Tyrol, — l'Engadine traversée par l'Inn, aux eaux vertes, pareille à un long collier dont les pierreries seraient représentées par ses jolis lacs, — les solitudes de la forêt Noire, évitant toujours les lieux fréquentés, pour s'isoler et surprendre les secrets de la nature, sa mystérieuse amie. Dans sa contemplation, il put écouter les mélodies de la forêt, du ruisseau, des rapides cascades, en un mot, le « cri de la

(1) Shakspeare. Le marchand de Veiiise, acte V, scène I.

terre », suivant la forte expression de l'un des plus grands paysagistes de l'Ecole française, F. Millet (1). Il y trouva ce que l'on n'apprend pas dans les salles de spectacle, a bien souvent aussi vides qu'insipides », les vraies sensations de la musique, et en rapporta des esquisses que nous retrouverons plus tard, sous une forme définitivement arrêtée, dans nombre de ses productions.

Vincent d'Indy est né le 27 mars 1832, à Paris, et il y ia passé toute son enfance, ne se rendant qu'à l'époque des vacances dans l'Ardèche, dont sa famille, comme nous l'avons déjà dit, était originaire. Son père, qui vivait de ses rentes, aimait la musique ; il jouait même du violon assez agréablement. Sa mère mourut aussitôt après sa naissance et son père se remaria. Il dut à cette triste circonstance d'être élevé par sa grand-mère, M""' Théodore d'Indy qui, elle, était excellente musicienne et ne négligea rien pour l'initier aux premières difficultés de l'art. C'est grâce à la tendre sollicitude d'une parente dévouée qu'il vécut jusqu'à un certain âge à l'abri du dur contact de la vie et des aspérités sociales; c'est grâce à l'influence d'une femme vraiment éprise de l'art, qu'il eut ce rare bonheur d'être à même, dès sa plus tendre enfance, de

(1) u Dans nos campagnes de France, à l'automne, quand vient le moment des calmes plats, nos paysans disent que le temps s'écoute, métaphore iugéuue, qui r^nd l'idée de je ne sais quelle méditation vague et fait comprendre ce qu'il y a de recueilli dans un pareil silence. »

E. Fromentin. {Une année dons le Sahel.)

puiser les germes de la Beauté dans Tétude des grands maîtres. Cette éducation toute féminine a laissé sa douce empreinte sur la personne de Vincent d'Jndy dont les manières charmantes et la physionomie elle-même reflètent les impressions du premier âge. On pourrait dire que la femme intelligente, chargée spécialement de l'éducation de l'homme, façonne l'élève à son image.

A l'âge de neuf ans, Vincent d'Indy commençait l'étude du piano et faisait des progrès si rapides, qu'à quatorze ans, il avait déjà acquis une très grande force sur cet instrument et montrait une prédilection toute particulière pour les classiques, Bach, Beethoven. C'est que la femme artiste, qui veillait sur lui, avait eu le soin d'écarter toutes les ronces du chemin, c'est-à-dire les productions de mauvais goût, qu'on laisse malheureusement trop souvent entre les mains de la jeunesse. Elle pensait à juste titre qu'en art, aussi bien en musique qu'en littérature, l'enfant ne doit avoir pour modèles, en dehors des principes de la méthode et de la grammaire, que des œuvres saines et fortes. Donner à étudier, chaque jour, à son élève les sonates de Mozart, de Beethoven, en les graduant habilement, prouvait une en tente parfaite des conditions dans lesquelles l'éducation musicale doit être faite.

Diemer fut le premier professeur sérieux qui le mit à même d'approfondir le mécanisme du clavier; de 1862 à 1865, il travailla sans relâche avec lui. Puis, après cette période, il étudia la technique de l'harmonie avec Lavignac. Sous sa direction, il fit de grands progrès dans cette branche de l'art et apprit de lui en même temps les premiers principes de composition. Simultanément, il suivait les cours de Marmontel, afin de se perfectionner dans l'étude du doigté.

Un de ses oncles, M. VVilfrid d'Indy était un amateur qui eut son heure de célébrité, de 1840 à 186o, dans les salons parisiens, oi^i il faisait entendre de légères opércltesj des quatuors, romances, etc.* Bien que Ires pas-

sionnépourla musique italienne (l'éducation musicale en France était si arriérée à cette époque !), il n'en était pas moins apte à adopter les révélations qui commençaient à se faire jour des œuvres des grands Maîtres symphonistes, ainsi que toute innovation dans lart musical. Ce fut lui qui mit sous les yeux de son neveu, en 1867, le traité d'orchestration de Berlioz, Quel horizon nouveau, au point de vue dramatique et symphonique, pour Vincent d'Indy ! Il l'étudia avec passion et, voyant les impressions grandioses que l'auteur de la Damnation de Faust avait éprouvées à l'audition des chefs-d'œuvre de Gluck, Spontini, Weber, etc. .., il vécut dans l'intimité de ces grands maîtres et orchestra, afin de mieux les connaître, des fragments des sonates de Weber, de Mondelssohn.

Une heureuse rencontre fut celle qu'il fit en 1869 d'un musicien d(mé des plus heureuses qualités, Henri Duparc. Celui-ci, un peu plus âgé, avait déjà étudié à fond les œuvres de II. Wagner et put initier son ami aux beautés que renferment des partitions, telles que celles de Lohengrin, du lîheingold et de la Walkyrie. Le terrain était admirablement préparé, du reste, et Vincent d'Indy ne fut pas long à s'inféoder aux théories wagnériennes.

Demeurant porte à porte, les deux musiciens organisèrent un petit cénacle où s'exécutaient les partitions les plus sérieuses, comme la Passion selon Saint Mathieu, de Bach, cet oratorio d'une conception grandiose, écrite pour soli, deux chœurs ot deux orchestres, qui restera

un des monuments de l'art musical. Nos jeunes artistes déployèrent tant de zèle, tant de fanatisme, on pourrait le dire, que, malgré les difficultés dont est hérissée la partition et les combinaisons les plus compliquées qu'elle renferme, ils arrivèrent à une interprétation des plus satisfaisantes. Ils furent ainsi les précurseurs de M. Lamoureux, qui devait plus tard, au mois d'avril 1874, donner une magistrale audition de cette œuvre sublime, au Cirque des Champs-Elysées (l). La Passion jouait un tel rôle dans leur existence que l'un des exécutants en conserva le nom du personnagequ'ilreprésentait: VEvangéliste.

Les heureuses dispositions de Vincent dlndy pour la musique étaient de jour en jour si marquées, que son père renonça au désir qu'il avait manifesté de lui voir continuer ses études de droit et qu'il le laissa suivre son inclination. Au surplus, s'il y eut opposition à sa carrière artistique, elle ne se manifesta que chez quelques membres de sa famille qui, s'appuyant sur les préjugés étranges que professera toujours une certaine classe de la société pour les arts qui, de près ou de loin, se rattachent au théâtre, voyaient avec un certain déplaisir leur jeune parent entrer dans une voie qu'ils ne jugeaient pas digne de sa situation dans le monde!

Vint l'année terrible, 1870! L'élite de la nation courut

(1) La première exéciiUon de la Passio7i de Bach remonte au Vendredi-Sa'nt de l'amiée 1729 et eut lieu dans l'église Saint Thomas de Leipzig.

à la défense du pays. Des artistes d'une haute valeur, dont quelques-uns devaient hélas ! payer de leur existence leur dévouement, prirent la capote de simple soldat pour partager les périls et les souiïrances du siège de Paris. Vincent d'Indy ne faillit pas à ce devoir et s'engagea dans la mobile ; il fut envoyé au fort d'Issy, et il n'a point oublié le transport des munitions sous le feu de l'ennemi, service dont sa compagnie était principalement chargée.

Toutefois, la musique de la mitraille ne pouvait lui faire abandonner celle des Buj'grave^ , esquisse d'un grand opéra sur le drame de Victor Hugo (1). A chaque permission obtenue, il venait à Paris s'enfermer dans son. cabinet de travail pour achever et orchestrer cette partition qui du reste n'a été ni terminée ni mise au jour.

Une grande perle pour lui fut celle de M""' Théodore d'Indy, sa grand-mère, son initiatrice dans l'art musical; elle mourut peu de temps après l'armistice. Pour couper court à toutes les hésitations que manifestait une partie de sa famille relativement à sa carrière artistique, il alla demander conseil à César Franck, qui l'accueillit avec la plus grande bienveillance. Il lui apportait un quatuor pour piano et instruments à cordes, qu'il aurait bien voulu voir exécuter à la Société natio7iale de Musique; et il comptait un peu sur la protection de l'auteur de Rédemption, pour obtenir cette faveur. Quelle jolie douche d'eau glacée il reçut sur la tête, lorsque l'excellent professeur lui fît voir combien son quatuor était mal écrit, tant au point de vue de la composition que de l'harmonie! Toutefois, il avait reconnu certaines qualités dans celle œuvre de jeunesse et, loin de le décourager, il l'engagea vivement à poursuivre ses études. Le sort en était jeté!

(1) Vincent d'Indy avait composé sa première œuvre avant la guerre, eu mai 1870, La Chanson des Aventuriers de la mer, de V. Hugo, mélodie pour baryton et chœur d'hommes.

Vincent d'Indy commença imméiliatcmcnt à travailler, sous la direction de César Franck, l'harmonie, la composition, le contrepoint et la fugue. Puis il entrait en 1873 dans la classe d'orgue de ce maître, au Conservatoire, qu'il fréquenta assidûment pendant deux années. En 1874, il remportait un second accessit, et en 1875 un premier. Serait-il téméraire d'avancer qu'à celte époque César Franck, qui arrivait au Conservatoire avec la réputation ([''indépendant, ne trouva pas dans l'administration de cet établissement l'appui et la bienveillance qu'il aurait dû y rencontrer? Ses élèves n'eurent-ils pas à souffrir, dans la répartition des récompenses, do l'espèce d'ostracisme dont était frappé leur maître?

En 1873, Vincent d'Indy eut sous les yeux le Requiem allemand de Johannes Brahms; il fut si émerveillé de cette composition religieuse, qu'il n'eut plus qu'un désir, celui de voir l'auteur d'un pareil chef-d'œuvre. A cet effet, il entreprit un voyage en Allemagne et, en passant par Weimar, il fit la connaissance de F. Liszt qui le mit à même de profiter des conférences et leçons qu'il donnait à ses élèves et dont le principal attrait consistait dans l'étude approfondie des œuvres de Beethoven, Schumann, Brahms, Chopin.

De Weimar V. d'Indy se rendit à Vienne, résidence habituelle de Brahms ; il eut le chagrin d'apprendre qu'il venait de partir pour la Bavière. Il ne se découragea pas et prit la route de Munich^ Mais il ne voulut pas traver-

ser Salzbourg sans faire un pèlerinage à la demeure de Mozart et satisfaire également son penchant pour la nature en visitant cette contrée merveilleuse, une des plus belles de l'Autriche. Il put, en compagnie du conservateur du musée de Salzbourg, entreprendre des excursions aux mines de sel de Berchtesgaden, si remarquables par leurs lacs souterrains, au Kœnigs See, dont les eaux d'un vert sombre et d'une limpidité cristalline, les bords sauvages avec un horizon de montagnes escarpées et neigeuses peuvent rivaliser avec les plus beaux lacs de la Suisse.

A Munich, il apprit que Brahms s'était rendu au Starnberg See, pour s'installer dans le coquet village de Tutzing, situé sur la rive opposée au château royal de Berg, où périt tragiquement le roi Louis de Bavière. Soit que par sa nature Brahms fût peu disposé à accueillir les étrangers, soit qu'il fût alors absorbé par des travaux qui demandaient un recueillement profond, toujours est-il qu'il se montra plus que réservé à l'égard de notre jeune compositeur qui cependant s'était présenté sous les auspices de Saint-Saëns et de César Franck. Ainsi finit cette entrevue avec le plus grand symphoniste actuel de l'Allemagne, entrevue si ardemment désirée !

La première œuvre de V. d'Indy exécutée à Paris fut, en 1875, VOuverture des Plccolomim, seconde partie de la Trilogie de Wallenstein, une des tragédies les plus re-

marquables du théàlrc de Schiller (1). Ce fut l'orchestre de Pasdeloup qui fit connaître au public cette ouverture, où se révèle l'influence de Schumann et qui a été depuis sensiblement modifiée par le compositeur.

Cette même année, il sortit du Conservatoire et, voulant à tout prix s'initier aux détails de l'orchestre, il entra à la Société des Concerts du Châtelet, comme chef des chœurs et second timbalier; il occupa ces doubles fonctions jusqu'en 1878, époque à laquelle il se retira par suite de dissentiments avec Colonne. Ce que Berlioz avait fait après l'excommunication maternelle, pour parer aux premières nécessités de la vie, en s'engageant en qualité de choriste au théâtre des Nouveautés, V. d'Indy l'avait entrepris dans le but de se familiariser avec l'emploi de l'orchestre, de se lier avec la plupart des instrumentistes et peut-êt-re aussi afin de prouver sa détermination de suivre la carrière musicale.

En 1876 il fit jouer chez Pasdeloup l'ouverture d'Antnine et Cléopàtre (op. o) d'après Shakspeare, puis à la Société Nationale de Musique, dirigée par Bussine et dont il était membre, une Symphonie en trois parties. Ce sont les années de production qui commencent. Le 24 mars 1878, la première audition de la Forêt enchantée (op. 6), légende-symphonie d'après Uhland, fut donnée au 7"^ Concert populaire ; elle est conçue dans la forme romantique et rappelle plutôt les styles de Weber et de Schumann que celui de Wagner. La môme année, un Qualaor pour piano et instruments à cordes (op. 7) fut joué successivement par Marsick et son quatuor à la Société Nationale de Musique et à la Trompette.

Commencée en 1874,1a Trilogie de Wallenslein (op. 12) fut terminée en 1880. C'est une des œuvres de V. d'Indy

(1) La tragédie de Wallem^tein, de Schiller, a été représentée pour la preuiière fois en octobre 1798 sur le théâtre de Weimar. L'exemplaire dans leijuel la trilogie était accompagnée de remarques autographes de Schiller, a été hrûlé dans l'incendie de la salle de Wcimar, le 21 mars 1825.

qui portent le plus, une de celles qui ont captivé vivement le compositeur. Bien que, dans la dernière partie, se fasse sentir l'influence wagnérienne, il se dégage de l'ensemble une note très personnelle, qui révèle un artiste déjà passé maître en instrumentation et qui a une profonde horreur de la banalité. Cette composition remarquable a été exécutée par fragments séparés aux Concerts Populaires, dirigés par Pasdeloup, à la Société Nationale de musique, à Angers. Elle a même passé la frontière : la ville d'Anvers l'a fort bien accueillie.

Hugues Imbert.

[La suite prochainement.)

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