LA REPRISE DE " SIGURD
On à dit bien des fois : « L'art sérieux est le partage d'un petit nombre d'initiés ; le grand art ne s'adresse pas à la foule. » Sans doute, la connaissance parfaite des procédés techniques; ou bien, ce qui est plus rare peutêtre, l'intuition pleine et entière de l'idée poélique et des affinités littéraires d'une œuvre vraiment belle, ne sont pas à la portée de tous : il faut cependant remarquer que chacun de nous est convié au banquet artistique, l'un pour apprécier, discuter, approfondir après avoir éprouvé l'impression ; l'autre pour subir une demi-sensation, une sorte d'ébranlement vague, de pressentiment, si vous voulez, qui se transformera peu à peu en une admiration plus ou moins consciente, plus ou moins réfléchie. Celui-là seul est exclu qui demeure incapable d'un effort d'attention, et se borne à juger légèrement ce qu'il n'a pas voulu essayer de comprendre.
Sigurd, ce drame lyrique aux nobles tendances, qui honore l'école française presque à l'égal des Troyens de Berlioz, présente un exemple frappant de la justesse de ces réflexions. Voilà certes un ouvrage de proportions
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grandioses, dont la parenté symbolique avec les mythes des vieilles religions, devait dérouter bien des spectateurs. On n'entend pas chanter tous les jours les passions héroïques sur le ton de l'épopée. Cependant Sigurd, monté à l'Opéra de Paris, après avoir obtenu soixante représentations consécutives à Bruxelles, s'impose de plus en plus. On l'a repris à Bruxelles il y a quelques semaines, on vient de le reprendre à Paris. Les musiciens ont dès l'abord acclamé cette vaste conception poétique et musicale ; les amateurs montent peu à peu la montagne, sûrs d'arriver heureusement au sommet, afin de pouvoir se dire : « Moi aussi, j'ai senti le fluide magnétique, j'ai plié sous une émotion intense, je me suis rapproché de l'homme de génie et me suis senti grandir au contact. »
Combien de fois, à l'époque oii Sigut^l commençait sa carrière, n'avons -nous pas questionné des auditeurs peu au courant de l'évolution musicale moderne. Tous uniformément nous répondaient après une première épreuve : « Le quatrième acte paraît fort beau, très dramatique et très captivant, mais le reste est pour nous lettre morte. Beaucoup de bruit, beaucoup de science et pas de mélodie. » Ces mêmes personnes ont bien changé maintenant : « Tout est superbe, disent-elles, l'inspiration coule à pleins bords. Ces phrases qui nous ont semblé d'abord inachevées, tronquées à plaisir, nous les considérons actuellement comme l'expression la plus complète et la plus saisissante des sentiments qui naissent chez les héros du drame à mesure que la fiction se développe, nous n'imaginons même pas qu'elles puissent être remplacées par d'autres, nous sommes gagnés à la cause, notre conviction est faite. »
Que s'est-il donc passé ? Quel miracle a provoqué ce changement? — Un peu de réflexion et de critique a été substitué à l'impression hâtive de la première heure ; il n'en a pas fallu davantage et la lumière s'est faite.
Malheureusement, le chef-d'œuvre de M. Ernest Reyer n'a pas été repris dans des conditions d'interprétation
comparables à celles dontil profita lors de son apparition à l'Opéra, le 12 juin 1885. Brunehilde, c'est toujours M'"" Rose Caron. Cette grande artiste reste presque seule sur la brèche ; M. Lassalle qui, malgré la complaisance fâcheuse avec laquelle il permet à sa voix de s'étaler sur les notes favorables, réalisait fort bien à différents points de vue le rôle de Gunther, soutient en ce moment, de la voix et de la plume (1), l'opéra de Patrie. W"-^ Bosman, elle-même, a cédé la place à M"^ Ploux, ce qui assurément, n'est pas agréable à tout le monde. L'ensemble manque donc de relief et les défaillances ne sont pas rares. A l'une des représentations, nous avons vu le grand prêtre qui chante la belle prière à Fréïa perdre subitement la mémoire, s'arrêter une mesure et n'arriver à se remettre d'aplomb qu'après les plus ridicules tâtonnements. Les artistes de l'Opéra n'ont- ils pas appris le solfège? Un autre jour, le placement d'un châssis a été si laborieux que la salle entière a pu constater la maladresse des machinistes. Quant aux fautes de style des chanteurs, il n'en faut point parler. Les plus superbes phrases mélodiques perdent leur force ou leur grâce par suite de l'impuissance des interprètes. M. Sellier, le Sigurd actuel, est resté ce qu'il fut à l'époque de la création : acteur mémédiocre, il dit très convenablement sa romance du second acte, mais ne parvient pas à s'élever au niveau de l'inspiration musicale dans la superbe entrée : « Prince du Rhin » et dans le duo final. M. Gresse manque d'égalité dans l'émission vocale. 11 obtient un succès légitime dans les strophes du troisième acte. M. Martapoura possède un organe sympathique avec bien peu d'expérience. Mais il n'y a pas lieu de s'occuper longuement des chanteurs; demain ils seront oubliés tous, excepté tou-
(1) M. Adolphe JuUien a raconté dans un de ses derniers feuilletons àwFrançais comment M. Lassalle s'était érigé en admirateur militant de Patrie à l'exemple de Larrivée qui, mieux inspiré, écrivit il y a près d'un siècle des dithyrambes en l'honneur de Gluck.
tefois la jeune femme qui, dans la walkyrie a rencontré un type merveilleusement approprié à son organisation physique et musicale. M""" Rose Caron a trouvé dans Sigurd la plus belle incarnation de son talent. G'estune Brunehilde, grande et selte, distinguée au possible, ayant le geste sobre, une prestance superbe, des mouvements et une attitude absolument chastes.
Au théâtre, M. Ernest Reyer peut être considéré comme le continuateur du système musical de Berlioz. La Vestale de Spontini, les Troyens et Sigurd forment, parallèlement à la formule wagnérienne une des deux grandes catégories d'œuvres dramatiques autour desquelles se groupent aujourd'hui les écoles progressistes. Quant aux compositeurs qui s'évertuent à imiter Meyerbeer, le public les défend théoriquement, mais se dérange fort peu pour aller applaudir leurs opéras. On en a vu la preuve dans ces dernières années, on la verra encore et prochainement peut-être.
Nous ne pensons pas qu'il existe, au répertoire de l'Opéra, une œuvre dans laquelle se manifeste à un degré aussi éminent que dans Sigurd la richesse et la fécondité mélodiques et harmoniques d'un maître. De plus, nous pouvons l'affirmer, aucun ouvrage ne témoigne d'une conviction plus ardente, plus sincère, plus réfléchie. Sigurd est le produit d'un labeur de vingt ans ; toutes les parties, les plus petits détails même y sont traités avec un tact exquis, un respect de l'expression et une intensité d'accent que l'on ne retrouve au même degré que dans les œuvres capitales.
Est-ce pour cela que notre Académie de musique a tant hésité avant d'accepter Sigurd, et ne l'aurait jamais accueilli probablement si le théâtre de la Monnaie de Bruxelles n'avait mis en relief les mâles qualités de la musique et les belles situations du poème. M. Ernest Reyer, membre de l'Institut, auteur de la Statue, d'Frostrate, de Maître Wolfram, était soupçonné de wagnérisme et, par suite, exclu de l'Opéra, comme Berlioz. Plus heureux que ce dernier, il a pu, à un âge avancé,
briser les barrières qu'on opposait devant lui ; mais il n'a pas inspiré assez de confiance à MM. Ritt et Gailhard pour les décider à exécuter Sigurd sans en saccager bien des parties. L'on n'entend plus jamais l'air admirable : « 0 palais radieux », ni l'ouveriure, ni vingt passages moins importants, qui, pourtant, eussent été nécessaires. Chaque fois qu'un thème se reproduit deux fois, la seconde fois a paru de trop aux directeurs. Ils n'ont pas craint de mutiler la dernière scène, la plus pathétique de toutes, et de supprimer trente mesures parmi lesquelles seize reproduisent la phrase :
0 Dieux qui lisez dans mon âme !
0 Dieux maîtres du ciel vermeil!
Rendez-moi mon palais de flammes, Rendez-moi mon calme sommeil.
Or, cette phrase peut passer, au double point de vue musical et dramatique, pour une des plus troublantes que l'on ait entendues sur la scène. En outre, elle renferme pour ainsi dire toute la pensée du drame. Chantée une seule fois, elle passe trop rapidement, l'auditeur la remarque à peine; voilà pourquoi l'auteur l'a répétée. Dans la circonstance, cette suppression de deux ou trois minutes de musique est un acte de vandalisme contre lequel on ne protestera jamais assez. Toute la presse devrait mettre l'administration de l'Opéra en demeure de rétablir le texte exact.
Toute la presse devrait bien aussi s'associer à nous pour obtenir que notre première scène lyrique soit ouverte aux Troyens. N'y a-t-il pas quelque chose de profon^ dément choquant, de scandaleux même, dans l'ostracisme qui frappe le plus grand de nos musiciens français ? Franchement, si l'on voulait exhiber tous les titres d'opéras représentés, depuis douze ans, dans le monument somptueuJC de M. Ch. Garnier, placer en regard les frais de mise en scène et les bénéfices réalisés, il y aurait de quoi provoquer l'hilarité. Les Troyens attendaient et l'on .choisissait Jeanne d'Arc^ Sigurd attendait et l'on recevait .Polyeucte. Les Templiers attendent encore et l'on a donné
le Tribut de Zamora, Sapho, Tabarin, elc... Enfln, Salammbô reste en portefeuille, tandis que Patrie, acceptésans encombre et soutenu par une réclame effrénée, se traîne péniblement.
Tous les fleures sont bons, liors le genre ennuyeux a dit Voltaire ; celui de Patrie n'est pas bon.
Amédée Boutarel.