NUMA ROUMESTAN
Depuis bien longtemps M. Alphonse Daudet n'avait pas écrit seul pour le théâtre : la comédie qu'il vient de faire représenter à l'Odéon tire un intérêt particulier de cette circonstance. C'a été, devant les privilégiés des premières représentations, un beau et incontestable succès, qui s'affirmera encore, on peut l'espérer, devant le grand public. C'est que la pièce, en effet, offre tout le charme et réunit toutes les qualités que l'on pouvait attendre du talent si plein de séduction, si coloré et si pénétrant du grand romancier.
Grand romancier ! le mot de la critique est dit, ou presque dit; car il semble en vérité que le seul défaut de la comédie, ce soit le roman. Transporter un livre au théâtre, cela, maintenant, se voit tous les jours : lorsque /a ^Aose est faite, dans un intérêt, j'imagine, exclusive-
ment industriel, par quelque auteur habile d'un roman mauvais qui en tire une pièce médiocre, il va de soi qu'elle est, pour les lettres, comme n'existant pas. Mais, lorsqu'un écrivain tel que M. Alphonse Daudet tente luimême l'expérience, nous rentrons avec lui dans le domaine de l'art, et la question, reprenant toute son importance, vaut d'être étudiée.
Cette transposition est chose d'autant plus difficile que l'œuvre première était meilleure : c'est dire qu'elle était bien malaisée pour M. Daudet. Je ne sais quelles raisons l'ont déterminé à affronter sans collaboration l'aventure pour Numa Roumeslan; mais il faut le remercier de l'avoir fait, car l'épreuve est ainsi parfaitement instructive.
Le succès est venu démontrer à l'auteur que nulle main, pour toucher à une œuvre d'art, ne vaut celle de l'artiste lui-même, et que, pour en ménager la fleur, les habiletés des spécialistes sont aisément surpassées par cette sorte de paternité plus délicate et plus intimement intelligente qui ne peut leur appartenir.
C'est vraiment avec une adresse sans effort et une facilité dégagée qui, au premier abord, pourrait tromper, que le livre est presque exactement transposé dans la pièce. D'une main légère, il semble que l'auteur ait cueilli ici, cueilli là, et détaché et rapporté événements, physionomies, conversations, descriptions et paysages, tout vivants, et tels que nous les connaissions. C'est comme un bouquet où l'on aurait fait tenir le parfum de tout un jardin.
Pourtant, c'est un bouquet et c'était un jardin. Le premier inconvénient qu'il y ait à tirer une pièce d'un livre, et surtout d'un livre excellent, c'est que le travail d'adaptation et d'arrangement nécessaire ne peut réussir qu'au prix d'une sotte de rapetissement. Je ne parle pas — ce n'est point le cas ici — des entreprises maladroites d'où l'œuvre première sort effacée ou déformée. Mais il est Certain — et c'est bien notre cas aujourd'hui — que, si cette œuvre en sa primitive incarnation était quelque
chose, un être d'art, si elle vivait auparavant d'une belle vie littéraire, il existera toujours entre cette première et cette seconde forme de l'idée la différence qui existe entre l'original et sa copie.
Un travail d'esprit bien difficile à faire, ce serait, pour le critique, d'oublier absolument qu'il connaît déjà les personnages et leur caractère et leur milieu pour se demander s'ils lui sont suffisamment dépeints et présentés par le dramaturge : à ce prix seulement il saurait si la pièce se tient toute seule et forme par elle-même un ensemble en tous points complet. Faire ainsi table rase de sa mémoire, combien il serait plus chimérique encore de le demander à l'auteur ! Ce héros qu'il a créé, cette personne, ce type qui, depuis un nombre plus ou moins grand d'années, a pris sa place et existe parmi le peuple des êtres spirituels sortis du cerveau des poètes, il arrive que, malgré ses projets tout contraires, très inconsciemment, il nous le présente un peu comme un vieil ami dont nous aurions pu, tout au plus, ne pas reconnaître les traits à la première rencontre, mais à qui il va suffire d'un mot pour faire lever l'essaim des souvenirs engourdis.
Voilà le reproche que l'on avait préparé d'avance et que peut-être bien, l'autre soir, les bons confrères, malgré les applaudissements , tout en applaudissant euxmêmes, laissaient tout doucement tomber dans les oreilles voisines.
— J'en suis d'accord avec eux, et, s'il s'agit de décider, au point de vue le plus absolu de l'art, quelle est l'œuvre meilleure, du roman ou de la comédie, je suis bien convaincu que M. Alphonse Daudet lui-même en sera d'accord avec nous. Mais il faut aussi se placer à un point de vue un peu plus relatif et se dire que, puisqu'il s'agit d'un beau livre, dont la beauté même est, dans un certain sens, un danger par comparaison pour l'œuvre nouvelle, il n'est pas permis de supposer de la part des spectateurs l'oubli absolu qu'on n'a pu obtenir de soi-même.
— (( Tout le monde n'a pas lu Numa Roumestan In —
Pardon : ceci n'est pas écrit pour les illettrés ; et ma curiosité n'est même pas de savoir si la pièce « /era de Valsent » à l'Odéon, comme je le souhaite et comme je le crois, mais si elle mérite d'en faire. Je me souviens d'avoir vu, à ce môme Odéon, lorsque l'on y jouait le Songe (Tune nuit d'été, l'étonnant étonnement des loges, du balcon et des fauteuils à l'apparition de Bottom coiffé de la tête d'âne : de très nobles plastrons escortant de fort élégantes toilettes étaient là, dont la naïve stupéfaction montrait bien que ce monde distingué n'avait pas lu Shakspeare : on ne me fera pas dire que Shakspeare avait tort.
D'ailleurs, M. Daudet, qui ne prétend pas être Shakspeare, mais qui a sur ce dieu du théâtre l'avantage chronologique d'être plus près de son public, peut légitimement croire son livre assez connu pour que sa pièce soit comprise. —Et enfin, autant que peut en juger un homme qui a le tort impardonnable d'avoir lu et relu Numa Roumestan, il faut dire que le drame s'engage et se déroule avec toute la clarté désirable : je ne vois pas, en vérité, à quel momeut il pourrait devenir obscur pour le spectateur le moins préparé.
Est-ce au premier acte, alors que, derrière cette tente, nous entendons, par instants, la grande voix de Numa haranguant la foule dans les Arènes, et que, cependant, sur la scène, nous écoutons les demi-confidences de sa femme? Les acclamations populaires, les pré- • sentations cérémonieuses ou intéressées, le défilé des « autorités », ne mettent-ils pas, d'entrée de jeu, le héros au premier plan avec cet ensemble de quaUtés et de défauts qui constitue son caractère? Et, tout fraîchement instruits des troubles de ce ménage, la scène admirable de réconciliation entre le mari et la femme, qui courouronne cet acte d'exposition, ne nousindique-t-elle pas de la façon la plus précise que les voilà, les deux cœurs dont nous allons suivre la vie?
Est-ce plus tard, dans ce second acte oii le grand "homme politique nous apparaît en déshabillé, plus exu-
bérant et plus léger que jamais, nouant, au milieu des solliciteurs, avec « un petit museau » des Bouffes, cette intrigue que nous redoutions dès l'acte précédent? — Plus tard encore, quand, à travers le concert et le bal, il poursuit cette fantaisie amoureuse ; quand sa femme veut l'empêcher de sortir; quand elle le suit; quand elle l'attend au retour, et, après une dramatique explication, séparée de lui pour jamais, court se réfugier chez son père? — Ce n'est pas davantage chez le président Le Quesnoy, dans cette suite de scènes toutes emplies des efforts faits pour amener un rapprochement entre les époux. — C'est encore moins à Aps, au jour du baptême, lorsque, entre le lit de sa sœur presque mourante et le berceau de son cher petit enfant nouveau-né, Rosalie consent à pardonner encore une fois.
Non ; ce duel de deux natures opposées se poursuit d'un bout à l'autre de- la pièce aussi clairement que dans le livre, et, peut-être un ouvrage de ce genre, loin de lasser par confusion ou obscurité l'intérêt éveillé du public, manquerait-il plutôt de l'exciter assez parce qu'il ne couve aucun nuage et ne réserve rien ^.'inattendu. Le spectateur n'est pas dérouté, il connaît bien trop la route, il sait ce qui doit y arriver, et comment cela arrivera; il ne voit pas seulement le but du voyage, mais il en a déjà parcouru toutes les stations; et, dès lors, de même que, à l'avance, ce qui peut écraser le plus le drame tiré d'un beau roman, c'est la beauté du livre, ce qui lui manque le plus aussi c'est l'appât de l'inconnu et l'attrait de la nouveauté.
Ainsi, la pièce est claire; la trame visible de l'action se forme, se déroule, entrelaçant les scènes, et, comme on vient de le voir, du discours des Arènes (scène I"), au discours du balcon (scène dernière), se développe et aboutit sans qu'on l'oublie jamais.
Elle aboutit?... Et pourtant je n'ai pas voulu écrire le mot dénouement qui me venait à l'esprit, car il risquerait de n'être pas tout-à-fait juste. — Il y a une trame, disaise je?... Et cetle expression aussi, voilà que je la regrette presque : car j'ai entendu dire qu'il n'y avait pas d'action dans Nnma Roumestan.
Ah ! c'est ici que j'admire tout à fait l'œuvre nouvelle de M. Daudet, et, par contre, c'est là, n'en doutez pas, bien qu'on l'ait beaucoup moins avoué, la pensée de derrière la tête, le secret des réticences, la raison sincère de la demi-opposition faite en sourdine par ceux qui ne retrouvent pas dans ces cinq actes la vieille formule dramatique.
A ceux-là, à vrai dire, l'action n'a pas paru obscure, mais insuffisante : il leur a semblé qu'elle manquait de péripéties bien plutôt que de clarté; la vie n'est pas assez corsée pour eux, et, au théâtre, quand le fil qui relie les événements n'est pas gros à peu près comme une ficelle, ils déclarent ne point l'apercevoir. Il n'y a pas à l'Odéon de ces petites filles de Bohême qu'achètent des dames anglaises et qui épousent des généraux; et c'est en ce moment sur l'autre rive, je crois, qu'il faut aller si l'on veut voir un George Dandin militaire, stupide et solennel, véritable mari à transformations, l'opportuniste de la confrérie, qui l'est comme mari, mais le pardonne comme père, et n'en veut rien savoir comme général! Il n'y a même pas de ces femmes du monde, vertueuses, qui se décoiffent dans leur salon, dont les petites sœurs inventent des salades pimentées, et qui payent les soupers des clercs de notaire dans les cabinets particuliers. Et aucune impératrice n'y opère, tuant des conspirateurs avec l'épingle d'or de ses cheveux en guise de poignard, sans bruit sinon sans douleur, comme M. Duchesne arrache une dent. Et il n'y a pas non plus d'ingénieur. — Merci, merci, mon Dieu !
Ce mari, aimant et léger à la fois, bon cœur et pourtant égoïste , sincère et menteur, et cette charmante figure d'épouse, amoureuse et jalouse, si franche et si
adorablement réservée, auraient suffi, par la vérité de leurs natures, à rendre intéressante la crise d'affection qu'ils traversaient, bien que leurs caractères ne fussent pas, il faut le reconnaître, creusés jusqu'à la profondeur qui fait les chefs-d'œuvre de la grande comédie. Mais, par surcroît, leur histoire de cœur se passe au milieu d'incidents où la vie palpite. Numa n'est pas seulement du Midi (le type serait véritablement trop exagéré si Numa n'était que Méridional), mais il est encore, — j'ai envie de dire : il est surtout — l'homme politique du Midi, l'orateur en qui bout la force improvisatrice, le tribun; et les scènes de la parade politique de toutes les provinces, aussi bien sous la tente du concours régional que dans le cabinet, à Paris, du député influent ou dans les salons du futur ministre, sont d'une prestigieuse exactitude. C'est de la vie en fragments; ce sont des tableaux amusants et mouvementés, finement observés, spirituellement rendus, et mille fois plus intéressants qu'une intrigue de vaudeville ou de mélodrame dont je ne crois ni le premier ni le dernier mot.
Je veux aller jusqu'au bout de ma pensée : je sais gré à M. Daudet d'avoir fait presque disparaître le beau tambourinaire, le déplorable Valmajour, et d'avoir, autant qu'il l'a pu, relégué dans la pénombre l'amour ressenti pour ce Jeannot par Hortense Le Quesnoy. Il y avait là le germe d'une intrigue « intéressante » et banale, tout le trésor à exploiter des émotions faciles. Dans le livre déjà, cet amour épisodique m'avait plu moins que le reste ; dans la transposition pour le théâtre, un chercheur de succès à tout prix l'eût encore développé : M. Daudet, avec la sûreté décidée de son goût, l'a artistement atténué.
En somme, quelqu'un, à ce point de vue, a dit de l'œuvre de M. Daudet, pour la critiquer, que c'était « une pièce de la nouvelle école » : je ne saurais mieux dire pour en faire l'éloge.
C'est plaisir de rendre justice à un directeur préoccupé d'art et de littérature comme M. Porel : il s'est conquis, en ces quelques années, par ses entreprises courageuses, bien des sympathies qu'il ne connaît même pas.
Numa Roumestan est admirablement mis à la scène: décors, accessoires, tout, jusqu'à la figuration, est minutieux et magnifique, largement conçu et habilement réglé. Le bal avec concert et farandole est, ainsi, une pure merveille et un véritable tour de force.
L'interprétation en général est bonne ; l'ensemble des rôles secondaires est tout à fait satisfaisant. Tout est à louer, par exemple, dans la manière dont M. Diimény (Davin) a composé son rôle : c'est juste d'un bout à l'autre. M"® Gerny joue avec une pointe d'originalité charmante. M'"^ Grosnier n'a qu'un peu trop d'accent, mais, cet accent, vous verrez qu'à jouer des « Arlésienne » et des « Roumestan », toute la troupe de l'Odéon finira par l'avoir. Il ne manque àlVF® Sisos, dans le rôle important de Rosalie Roumestan, qu'une voix un peu plus vibrante. Il faut malheureusement convenir que M. Paul Mounet, malgré ses efforts, n'a pu réaliser le type du héros de M. Daudet: il n'a ni l'aspect physique de ce Provençal à tous crins (je devine bien que l'on a voulu détruire une légende), ni la rondeur d'allures qui est la' marque extérieure de son caractère. Je crains aussi qu'il n'ait, à tort, grossi les effets comiques de son rôle^ tandis qu'il eût fallu les atténuer, suivant en ceci l'exemple de l'auteur, non pas lorsqu'il introduisait dans sa comédie l'invraisemblable financier Van Berg, mais lorsqu'il en éliminait si sagement le caricatural Bompard.... Et pourtant, M. Mounet a d'excellents passages : presque tout le second tableau, ce cabinet du député en robe de chambre, est
de ceux-là ; comme il y dit bien le mot fameux : « Moi, quand je ne parle pas, je ne pense pas » !
Tel est, très insuffisamment étudié, le nouvel ouvrage dramatique de M. Alphonse Daudet. L'auteur de l'Ar/ésienne y a prouvé, une fois de plus et mieux que jamais, que toutes les qualités qu'exige le théâtre lui appartiennent. Il a l'esprit des mots, des situations et des caractères ; il a l'entente de la scène ; il a la souplesse et la fermeté de main nécessaires pour repousser les faits dans leur effacement ou les placer dans leur relief, et il y ajoute la finesse et la sincérité d'observation réclamées par l'art moderne. S'il voulait nous apporter sur la scène une œuvre toute neuve, conçue tout armée pour le théâtre, ce serait peut-être l'œuvre de charme et de vérité que « l'école nouvelle » attend... Et puis, ce serait une pièce écrite, et c'est chose si douce d'entendre parler français, même au théâtre.
FÉLIX Jeantet.