KÉRIM
Voici une partition tombée, presque au premier soir, sous le ridicule d'un livret enfantin, d'une exécution très insuffisante et d'une mise en scène allant parfois jusqu'au grotesque. Certains critiques se sont contentés de jeter la pierre au directeur de l'Opéra-Populaire, pour exéexécuter des œuvres sans avoir les éléments nécessaires, au compositeur, pour avoir accepté la collaboration de MM. P. Milliet et H. Lavedan, et pour n'avoir pas retiré la pièce, sitôt qu'il a connu les déplorables conditions dans lesquelles elle serait représentée : il y aurait peut-être quelque intérêt à rechercher le mérite ou le démérite d'une partition ainsi vouée au malheur.
Toute l'analyse du poème tient dans les quelques lignes que les auteurs ont placées en tête du livret, sous le titre : La Légende des Larmes.
« Il y avait à Beyrouth, en Syrie, un émir qui était
» très triste, parce qu'il s'était épris d'amour, sans espoir, » pour une belle jeune fille inconnue dont jamais il » n'avait pu ressaisir la trace.
» Et comme il reposait, elle lui apparut et lui dit :
» Pour me mériter, apporte-moi un collier de perles » d'un orient merveilleux... Va, marche à travers les » douleurs, tâche de trouver des larmes pures, sincères, )) épanchées par un cœur souffrant, et pour toi seul elles )) se changeront aussitôt en perles. Ce sont celles-là que » je veux. Pas d'autres. »
» Et longtemps, l'émir parcourut ses Etats en quête de )) larmes. Mais jamais il n'en découvrit de sincères ni de » pures.
» Et un soir, étant rentré seul dans son grand palais, » il se prit la tête dans les mains, et il éclata en sanglots, » désespéré...
» Alors il se fit une grande lumière, et comme ses lar- » mes roulaient entre ses doigts, changées on grosses » perles blanches, Elle lui apparut, resplendissante.
» Et Elle lui dit : « Tu les a trouvées enfin dans tes » yeux, les larmes pures et sans prix, celles de l'Amour ! » Me voici. »
» Et ils furent l'un à l'autre. «
Celte donnée ne manque pas de poésie et prête à de certains développements musicaux. Etait elle suffisante pour remplir trois actes, si courts fussent-ils? Cela est parfaitement contestable. Une œuvre lyrique, pour être exécutée dans un concert, telle est la forme qui me semble le mieux convenir à ce sujet.
M. Alfred Bruneau, sans parler des succès académiques et conservatoriens recueillis dans le temps, s'est fait connaître au public par des compositions symphoniques; cette année, pour la première fois, il aborde le théâtre. C'est un musicien délicat, intelligent et instruit, épris d'un idéal artistique très élevé, franc partisan des doc-
trines nouvelles : voilà pour les qualités. Des défauts, qui n'en a? Le style n'est pas assez concis, la phrase est souvent nulle, l'orchestration inégale.
En face d'un livret syrien, il s'est mis en quête de couleur locale, et, pour cela, il a fort heureusement utilisé quelques airs populaires extraits du curieux recueil des Mélodies de Grèce et d'Orient^ de M.Bourgault-Ducoudray. Par exemple, le charmant motif sur lequel est échafaudée une partie du second acte et que l'érudit musicien a noté à Smyrne. D'autres idées ont été prises dans le volume de M. Villoteau sur l'expédition d'Egypte.
Kérim n'est pas conçu dans le vieux jeu, disons-le de suite ; et, à part quelques pages non les meilleures, à mon humble avis, pouvant se détacher en morceaux, l'ouvrage est divisé par scènes et bâti sur un certain nombre de leit-motive qui eussent pu, quelques-uns du moins, être choisis avec plus de soin.
Au premier acte, un peu pâle, sont présentées les idées-mères avec l'exposition même du sujet. A remarquer le délicieux accompagnement en canon des violons avec sourdines qui souligne ces vers :
Devant la mosquée où coule un ruisseau, etc.
L'acte de la noce est presque de l'opéra-comique, avec pas mal de mouvement et des effets pittoresques d'harmonie et d'instrumentation ; dans le milieu, en contraste, les douces plaintes de Zaïdé, d'un tour très poétique, puis son duo avec l'émir, que je voudrais plus passionné. Le finale, convenablement exécuté, produirait un certain effet, étant admis ses italianismes.
Le troisième acte est peut-être le mieux réussi ; tout le début, mystérieux, en demi-teinte; le petit aiioso de
Zaïdé; enfin, le duo d'amour qui sert de conclusion à l'ouvrage.
Malgré les défauts que j'ai signalés très franchement, au cours de cette rapide esquisse, la partition de Kérim est une œuvre de valeur qui méritait un meilleur sort. En dépit de la pauvreté du livret, mise en lumière par' une exécution suffisante, elle eût obtenu certainement un accueil favorable de la part du public et de la presse. Et le jour où M. Alfred Bruneau fera représenter dans des conditions normales une partition écrite sur une vraie pièce, nous pouvons compter sur quelque chose de très artistique.
J.-G. ROPARTZ
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ÉCHOS ET NOUVELLES
Les mélodies de Wagner. — M. Oscar Comettant veut t»ien nous apprendre qu'une découverte vient d'être faite par un de ses correspondants, actuellement de passage en Allemagne. Ce dernier s'exprime ainsi dans une lettre adressée à l'illustre tombeur de Wagner :
« J'ai fait une découverte curieuse. J"ai découvert que Wagner (le saviez-vous?) a composé cinq romances détachées dont l'une — qui pourrait le deviner? — sur des vers de Viclor Hngo, si outrageusement... et si bêtement traité dans sa polissonnerie antique qu'il est inut'le de vous désigner autrement. Une autre des romances de Wagner est écrite sur l'ode de Ronsard : Mignonne, allons voir, etc.
)) Je no connais de ces cinq romances que celte dernière, je n'ai pu encore me procurer les autres. Eh bien ! là franchement, elle ne vaut pas le diable Au reste, et si je puis me
procurer ces romances détachées avec accompagnement de piano, je vous les enverrai, à titre de curio?ité, car je ne crois pas qu'on puisse les avoir à Paris. »
Si ce wagnérophobe a l'intention de prolonger son séjour en Allemagne dans le but unique de découvrir ces raretés, pour en faire hommage à M. Comettant, nous engageons celui-ci à
écrire au plus vite à son ami une lettre conçue à peu près en ces termes :
Mon cher ami, Je regrette bien d'avoir publié votre correspondance, car nous voilà, vous et moi, la risée de nos ennemis les wagnérophiles. Ce que vous cherchez en Allemagne se trouve ici, à Paris, en plein boulevard. Le premier venu peut se procurer les mélodies en question avec accompagnement de piano. Et puis, vous en annoncez cinq^ quand il n'y en a que trois^ dont voici d'ailleurs les titres : n° 1 Bors mon enfant, d'un auteur anonyme; n° 2 Mignonne^ poésie de Ronsard; n° 3 Attente, poésie de Victor Hugo. Comme vous, j'en ignorais l'existence ; mais quelqu'un vient de mêles faire entendre. Eh! bien, entre nous, elles sont charmantes, et si Gounod les avait écrites, je les aurais applaudies; mais comme elles sont signées : Wagner, je devais, pour notre honneur, les trouver détestables.
Pour les Aveugles. — • Le 17 juin, un concert a été donné par la Société d'assistance pour les aveugles, dans la salle des fctes delà mairie du quatrième arrondissement.
Plusieurs artistes se sont fait entendre, après quoi M. Théodore Dubois a fait exécuter une cantate composée par lui sur les paroles de M. Paul Delair. Délivrance, tel est le titre de cette œuvre, écrite spécialement pour la circonstance et inspirée par les nobles efforts que fait aujourd'hui la société pour améliorer le sort des malheureux aveugles et les délivrer en quelque sorte des ténèbres épaisses qui les environnent.
Autrefois
L'aveugle était hors de la vie !
Triste, inutile et rebuté, Il semblait, qu'avec la clarté L'Humanité lui fût ravie !
Aujourd'hui :
L'aveugle lit, l'aveugle peuse I
Sou frout seut le baiser du ciel, Son âme est du néant sortie Et fait en chantant sa partie Dans le concert universel !
Cette dernière strophe, pour voix de ténor, a été fort bien traitée par le compositeur. C'est sans contredit la meilleure page de cet ouvrage, d'ailleurs très court, écrit simplement et sans prétentions.
LoHENGRiN A l'Eden. — Sous ce titre, M. Georges Street vient de publier une petite plaquette dans laquelle il donne hardiment son opinion sur la conduite de ceux qui mirent tout en œuvre pour faire échouer l'entreprise artistique de M. Lamoureux. Il s'exprime ainsi à l'égard de M. Saint-Saëns :
« M. Saint-Saëns doit tout à l'Allemagne et à la musique de Wagner. Personne ne parlerait en France de M. Saint- Saëns, si Berhn et Weimar n'avaient pas tiré ses œuvres de la poussière où elles retourneront certainement quoi qu'il fasse. C'est M. Saint-Saëns qui, après la guerre, s'en est allé donner des concerts à Bade, se vantant bien haut de reprendre aux Prussiens quelque chose de nos miUiards ».
Plus loin, parlant de l'éditeur Heugel, M. Street dit ;
« Pourquoi M. Heugel a-t-il entrepris contre Lohengrin une campagne dans le Méneslrel'i Oh! mon Dieu, tout simplement parce que la partition de Lohengrin est la propriété de MM. Durand et Schœnewerk, et que lorsqu'une partition est éditée ailleurs qu'au Ménestrel^ l'œuvre est indigne d'être représentée
sur une scène française. M. Francis Magnard ne s'est pas trompé quand il a dit que dans toute cette affaire, la question de boutique primait les autres» »
Nous avons lu ces quelques pages avec d'autant plus déplaisir que nous partageons entièrement les idées de l'auteur et que nous nous proposons de faire dans cette Revue l'histoire détaillée de cette campagne idiote et lâche, sans précédents dans les annales de l'art musical.
Le Prix de Rome. — Vendredi dernier a eu lieu, au Conservatoire, la première audition des cantates pour le concours du Prix de Rome; le lendemain on donnait une seconde audition à l'Institut, en présence des membres de l'Académie des Beaux-Arts, toutes sections réunies. C'est la Bidon de M. Gustave Charpentier qui a obtenu le grand prix.
La plupart des critiques, en donnant le résultat du concours, paraissent très vexés de n'avoir pas été convoqués à cette solennité. A leur place, nous en prendrions gaiement notre parti. Quel plaisir peuvent-ils bien éprouver à mettre ainsi le nez dans la cuisine des Académiciens ? Pourquoi vouloir contrôler leurs décisions? Que ces messieurs jugent bien ou qu'ils jugent mal, en quoi cela peut-il intéresser l'art musical ? Il y a belle heure que cette vieille institution du prix de Rome n'est plus prise au sérieux par personne.
Lorsqu'on 1860 Berlioz, sortant de l'Institut, prenait dans ses bras et embrassait le jeune Paladilhe, alors âgé de 16 ans, en lui disant : « Tu ?eras un artiste ! » (on venait de lui décerner le grand prix), il ne prévoyait certes pas que ce petit prodige serait un jour l'auteur de Patrie !
L'année dernière déjà, la presse et le public n'avaient pas
été admis à l'audition des cantates. Interrogé sur la cause de cette exclusion, M. Ernest Reyer (qui n'est pas prix de Rome) donna les explications suivantes :
« Le jugement ne sera certainement pas rendu à huis clos, puisque plus de cent yingt cartes d'entrée ont été distribuées. La salle est très petite, et, les années précédentes, le jury avait autour de lui un public si nombreux qu'il lui était difficile do. juger les œuvres soumises à son appréciation.
» Nous avons donc réduit cette année le chiffre des entrées et n'en avons accordé que quatre à chaque concurrent pour ses parents et amis, deux par accompagnateur, n'en réservant également que deux pour les jurés eux-mêmes. Toutes les places se trouvent ainsi occupées.
)) Nous n'avons pas cru, d'ailleurs, que ce concours pût présenter pour la presse un grand intérêt. C'est, en effet, au mois d'octobre, qu'a lieu à l'Institut l'audition avec orchestre de la cantate primée. Alors la presse occupe dans la salle les premières places. »
Que ceux qui sont friands de ces sortes de compositions attendent patiemment le mois d'octobre. 11 est vrai qu'ils n'entendront qu'une seule cantate au lieu de quatre. Nous n'aurions pas, à leur place, le courage de nous en plaindre.
Le Gérant, Ed. SAGOT.
Paris. — Inr.p. de G. Balitout et C, 7 rue Baillif.
N» 10. — 15 Juillet 1887