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AU CHATELET

« Un jour d'hiver, en 1873, chez M™^ Viardot, beaucoup de musiciens se trouvaient réunis, entre autres Guiraud, Saint-Saëns etMassenet; chacun fit entendre une composition inédite. Quand le tour de Massenet fut venu, il joua et chanta quelques morceaux de Marie-Magdeleine.

— C'est très beau ! très beau ! s'écria M™® Viardot. Je veux connaître le reste. Apportez-moi l'ouvrage entier.

Et le lendemain, après avoir déchiffré la partition d'un bout à l'autre, M"'^ Viardot dit au compositeur :

— Votre œuvre m'a profondément émue. Je veux la chanter! (1) »

On sait l'immense succès qu'obtint la grande cantatrice en chantant ce rôle de Marie-Magdeleine au Concert spirituel de l'Odéon le 11 avril 1873; les autres interprètes étaient Bosquin (Jésus), M^^^ Vidal (Marthe), Petit (Judas) ; les chœurs et l'orchestre étaient dirigés par Colonne. Une seconde exécution de cette œuvre fut donnée en février 1874 à l'Odéon. Bosquin seul conserva le rôle de Jésus ; les autres artistes, qui avaient été entendus lors de la première audition, furent remplacés par M™^ Gueymard (Marie Magdeleine), M"^ Salla (Marthe; et Bouhy (Judas). Enfin, plusieurs nouvelles auditions de ce drame sacré furent données en mars et avril 1874 au théâtre de rOpéra-Gomique ; lesso^e étaient chantés par M™" Carvalho et Franck, MM. Bouhy et Dnchesne.

En présentant à nouveau, le 4 décembre 1887, au public du concert du Châtelet l'œuvre de Massenet, Colonne a voulu que l'exécution fût aussi parfaite que possible. Il y a réussi. L'orchestre et les chœurs ont été au-dessus de tout éloge. M""" Krauss a chanté, en artiste passionnée, les belles pages du rôle de Marie Magdeleine ; c'est principalement dans la troisième et quatrième parties qu'elle s'est fait applaudir (1). Il faut dire que c'est là que se trouvent les morceaux les plus réussis de la partition. L'air de Marie-Magdeleine : 0 hien-aimé... est d'un charme indéniable ; le tissu orchestral enveloppe la mélodie de la manière la plus savante ; nous avons surtout admiré l'heureuse inspiration de la traduction musicale de ces vers :

(1) Le Figaro du 15 décembre 1881.

La promesse que tu m'as faite Je m'en souviens I Et je suis prête A te suivre où tu t'en vas.

De même l'air : // allait consolant toute faiblesse humaine, est une page mélodique délicieuse.

Rappelons enfin les morceaux les plus saillants qui avaient déjà fait le succès de l'œuvre, aux auditions précédentes. Le premierchœur des Femmes à/a/bn^ame, dans la manière de Gounod ; — Le Prélude dans le style oriental de l'acte deuxième et le petit chœur sans accompagnement des Servantes ; — le cantique avec lequel Magde" leine et sa sœur Marthe saluent l'attente du Christ; — la prière enseignée par le maître à ses disciples, qui est une page de haute valeur; — le drame du Golgotha, d'un grand effet scénique ; — le chœur des Saintes femmes au tombeau de Jésus.

Nous aurions bien quelques critiques à faire, notamment quant au rôle de Judas. Mais nous préférons les passer pour le moment sous silence, nous réservant de les signaler lorsque nous entreprendrons l'étude plus approfondie d'une œuvre qui a été la révélation de Massenet et restera peut-être sa maîtresse page ; car elle est bien la caractéristique de son talent de coloriste et de sa nature souple et toute féminine.

Nos félicitations à Colonne pour la belle exécution de ce drame sacré et nos remerciements pour les louables efforts qu'il tente, en mettant en lumière non seulement les œuvres des compositeurs français, mais celles des grands maîtres, à quelque nationalité qu'ils appartiennent.

Hugues Imbert.

(1) Les rôles de Jésus et de Judas ont été confiés à Vergnet et à Lorrain. Celui de Marthe à M°ie Durand-Ulbach. Leurs talents ont été appréciés.

CHRONIQUE DES CONCERTS

Chacun sait que les directeurs de notre Académie nationale de musique ne roulent pas sur l'or; la modeste subvention du gouvernement semble une misère, si l'on considère que MM. Ritt et Gailhard sont obligés de donner aux chanteurs des appointements exorbitants et sont loin de regarder à une somme assez ronde pour conserver chez eux les artistes de véritable valeur. Nos chers directeurs s'étaient imposé de lourds sacrifices pour donner au public parisien l'exacte parodie du chef-d'œuvre de Mozart ; ils avaient engagé au Mont-de-Piété les parties d'orchestre de l'ouverture de Sigurd, désormais hors d'usage, pour offrir à M. Gounod, le père de VEeole française, un bâton d'un grand prix, qui perpétuât la raison sociale de leur comptoir et apprit aux âges futurs qu'il exista, en l'an de grâce 1887, deux directeurs de l'Opéra, soucieux avant tout des intérêts de l'art, qui trouvèrent la ruine dans leur malheureuse entreprise. Un de nos confrères les rencontra un jour, mendiant au coin du pont des Arts, auprès de l'aveugle classique, et implorant de la charité des passants quelques menues pièces de monnaie, pour pouvoir offrir au chevalier Gluck une couronne en papier doré ; l'histoire raconte que leur prière ne fut pas entendue, et c'est pourquoi l'anniversaire de la mort du père du drame musical n'a pas eu même un souvenir au palais Garnier. M. Ed. Colonne,

qui ne laisse passer aucune occasion de faire croire aux autres nations que la musique est encore honorée dans la Ville-Lumière, a eu l'heureuse idée de composer son programme du dernier dimanche de novembre d'oeuvres, ou plutôt de fragments d'oeuvres de l'auteur A' Orphée. Les deux Iphigénies, Alceste, Armide, sont sorties pour un jour de l'injuste oubli oii les laisse l'Opéra, qui n'a jamais su garder à son répertoire que les médiocrités de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les écoles.

« Robert Schumann, » écrivait M. Léonce Mesnard, dans une étude très sérieuse, publiée en 1876, « n'a pas atteint, parmi nous , le terme de cette période d'épreuves, de cette sorte de stage, par lequel ses illustres prédécesseurs Beethoven , Weber , Mendelssohn, ont dû passer successivement. » Ce qui était vrai, en 1876, l'est encore en 1887. On a pu s'en convaincre l'autre dimanche, lorsque M. Ed. Colonne nous a rendu, avec une interprétation en tous points remarquable, cette poétique partition qui a nom : Le Paradis et la Péri. Le public n'a certes pas eu pour l'œuvre de Schumann les dédains de F. Clément qui, dans son Dictionnaire des Opéras^ se borne à cette note brève et légèrement erronée : (.iLe Paradis et la Péri opéra en 3 actes, musique de R. Schumann, représenté à Leipzig, le 4 décembre 1843, et au Théâtre-Italien, à Paris, en décembre 1869. Cet ou vrage n'a rien ajouté à la réputation du symphoniste. » D'abord, comme le fait très bien remarquer M. Victqr Wilder, il ne s'agit pas d'un opéra, et la première audition au Gewandhaus de Leipzig date du 2 décembre 1843. Puis, si les abonnés du Théâtre-Italien n'ont pas su gré à M. Bagier de leur avoir fait connaître cet Oratorio profane, la critique prétendue éclairée n'est pas excusable

d'avoir méconnu une œuvre qui tient un rang très élevé dans l'ensemble des compositions de Vàuleur de Manfred. Depuis 1869, l'éducation musicale a fait de grands progrès en France, et, cependant, je crains bien que les applaudissements et les bis ne soient encore adressés beaucoup plus à la cantatrice personnifiant la Péri qu'à la partition elle-même. Il faut dire aussi que M™^ Krauss a vraiment su donner à ce rôle tout le charme et toute la tendresse que le compositeur a pu rêver. Quelle donnée exquise en sa simplicité ! Une Péri, chassée du ciel, n'y doit rentrer qu'après avoir rapporté au Seigneur un don précieux qui apaisera sa colère. Le sang versé pour la liberté, le dernier soupir d'une vierge morte d'amour en se dévouant, ne peuvent accomplir le miracle. Seules, les larmes de repentir d'un pécheur agenouillé sans espoir sur les dalles d'un temple, rouvriront à la pauvre exilée les portes de l'Eden perdu. C'est un peu la légende des larmes qui a inspiré tout dernièrement les auteurs de Kérim^ cette partition morte presque à sa naissance et qui méritait un sort meilleur. Poésie et tendresse, souffrances intimes et espérances de l'au-delà, n'est-ce pas là le véritable cadre de la musique de Schumann? Nul plus que lui n'a poussé à l'extrême l'expression des sentiments humains par la langue immatérielle des sons. Il nous a dit toutes les chastetés des amours voilés, tous les élans des passions intenses, tout le mysticisme des contemplations de la nature ; nous vivons avec lui dans l'idéal et dans le rêve, et si parfois les sujets qu'il traite ont des côtés fantastiques et même sataniques, il ne fait que les effleurer pour revenir bien vite à ses héroïnes, aux fronts desquelles il se plaît à poserdes auréoles d'anges. On a beaucoup dit et beaucoup écrit sur la faiblesse de son orchestration; c'est surtout quand il veut agrandir son décor et faire vaste qu'on la remarque; dans les pages de demiteinte il a toujours réussi. Des trois parties en lesquelles se divisent le Paradis et la Péri, la seconde me semble supérieure aux deux autres ; là, en effet, je ne trouve

ni la pauvreté des sonorités du chœur de la guerre, ni la bruyante explosion du final qui ne satisfait pas entièrement au point de vue de la distinction et de l'élévation des idées. A côté de M""^ Krauss, que l'on a acclamée à juste titre, M. Vergnet, M™^ Baldo, Durand-Ulbach, Agussol, Delorn, MM. Jérôme et Dimitri ont pris leur large partdebravos. L'orchestre et les chœurs n'ont pas été au-dessous de leur tâche et M. Ed. Colonne a droit à toutes nos félicitations pour avoir su monter avec ce grand soin une des plus intéressantes productions de l'art moderne.

J.-G. ROPARTZ

ÉCHOS ET NOUVELLES

A l'occasion de la centième représentation de VArlésienne, donnée à l'Odéon le S novembre, M. Alphonse Daudet, invité par M. Porel à assister à celte solennité, lui a adressé la lettre suivante :

« Oui, certes, j'y viendrai, mon cher Porel, toute la maison y viendra à cette surprenante centième d'un four célèbre.

)) Et je songe qu'un soir d'il y a quinze ans — est-ce quinze ans ? — je ne sais plus la date au juste, Georges Bizet et moi, debout contre un portant de coulisse, frémissants et pâles, de cette pâleur imbécile des soirs de premières, nous assistions au désastre de cette même Arlésienne s'effondrant sur la scène du Vaudeville, dans l'indifférence et l'ennui publics. « Ils n'écoutent pas 1 » me disait tout bas le pauvre grand artiste avec un accent navré qui m'est resté au cœur. Ils n'écoutaient ni sa

musique divine que jouait à miracle le tout petit orchestre de Constantin, ni mon drame défendu par des artistes tels que Fargueil, Bartet, la mère Alexis, Parade et le bon Cornaglia que je retrouve aujourd'hui dans votre nouvelle et brillante équipe. Même au bout de très peu de jours, ils ne vinrent plus, ce qui est encore la meilleure façon de ne pas écouter.

» Maintenant ils viennent, maintenant ils écoutent parce que Bizet est mort, devenu classique, parce que Lamoureux mène la fête, peut-être aussi parce que mon nom est plus connu qu'il y a quinze ans, et que le public aime par-dessus toute chose la sécurité dans le plaisir. Ils écoutent surtout, grâce à vous, mon cher ami, qui avez eu le beau, l'intelligent courage d'entreprendre à grands frais l'exhumation d'une œuvre ensevelie vivante et à laquelle personne ne songeait plus, pas même moi.

)> De cette reprise, et de sa centième, je vous serai toute ma vie reconnaissant.

» Alphonse Daudet. »

On se souvient que M. Gounod avait « repris sa plume de critique « au lendemain des représentations d'Henry VIII et de Proserpine, pour adresser ses plus chaleureuses félicitations à son confrère, M. Saint-Saëns. Celui-ci vient, de son côté, de reprendre sa plume de poète pour offrir à son panégyriste un charmant sonnet à l'occasion de la 500" de Faicst :

Son art a la douceur, le ton des vieux pastels.

Toujours il adora vos voluptés bénies,

Cloches saintes, concert des orgues, purs autels,

De son œil clair, il voit les beautés infinies.

Sur sa lyre d'ivoire, avec les Polymnies,

Il dit l'hymne païen, cher aux Dieux immortels.

« Faust », qui met dans sa maiu le sceptre des Génies,

Egale les Juans, les Raouls et les Tells.

De Shakespeare et de Gœthe, il dore l'auréole:

Sa voix a rehaussé l'éclat de leur parole,

Leur œuvre de sa flamme a gardé le reflet.

Echos du mont Olympe, échos du Paraclet,

Sont redits par sa Muse aux langueurs de créole :

Telle vibre à tous vents une harpe d'Eole.

M. Saint-Saëns n'y va pas de main morte. Faust, à son avis, égale Don Juan, les Huguenots, Guillaume Tell. M. Jules Barbier nous avait appris déjà que « Faust, dégagé des brouillards d'outre- Rhin, est l'expression la plus complète de cette bienfaisante influence du génie français ». L'auteur d'Henry VIII va plus loin : Gounod est venu dorer Tauréole de Shakespeare et de Gœthe, qui commençait sans doute à se ternir; et la musique du maître a rehaussé l'éclat de leur parole !

On peut pardonner à la vanité d'un librettiste la phrase de M. J. Barbier ; mais nous aimons à penser que Saint-Saëns, musicien, ne croit pas un mot de ce que Saint-Saëns, poète, vient d'écrire.

MM. Armand Silvestre et Jehan Soudan font en ce moment, pour la scène française, l'adaptation du poème de la Vie pour le Czar. Us espèrent qu'un jour une direction intelligente régnant à l'Opéra la leur demandera, désireuse de monter sur notre première scène lyrique l'ouvrage de Glinka, chef-d'œuvre écrit sur un poème élevé, patriotique et émouvant.

Dans la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, Saint-Jean, après avoir rappelé qu'on traduit en russe Hernani et que le beau drame de Victor Hugo va être représenté à Saint-Pétersbourg et à Moscou, trouve qu'il serait de bon goût de monter la Vie pour le Czar à l'Opéra de Paris. Ce serait un acte de justice et de courtoisie internationale tout à la fois.

Le Gérant, Ed. SAGOT.

Paris. — Irr.p. de G. Balitout et C", 7 rue Baillif.

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