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UNE PAGE DE LA VIE DE RICHARD WAGNER

Il y a peu de temps, M. Jacques Saint-Cère faisait paraître, sous le titre de Richard Wagner et le Roi de Bavière, la traduction de onze lettres adressées par le maître à M""^ Wille pendant les années 1864 et 1865 (1). Ces lettres, qui jettent la plus vive lumière sur les rapports du grand artiste avec son royal ami, offrent le plus grand intérêt ; mais les deux articles dont M""* Wille les a fait précéder ne sont pas moins dignes d'attirer l'attention (2). Nulle part ailleurs, peut-être, on ne trouva une image aussi vivante de ce que fut Wagner dans l'intimité. Dès 1852, il s'était lié d'une étroite amitié avec M. Wille, qui était venu se fixer en Suisse comme lui après la Révolution de 1849, et y avait acheté, près de Zurich, la maison de campagne de Mariafeld. C'est là qu'en compagnie du poète Herwegh et de plusieurs hommes remarquables, il prit l'habitude de venir se délasser de ses travaux.

(1) Chez A. Dnpret, Paris.

(2) Deutsche Rundschan, fi février et C mars 1S87

]yjme y^[\]Q laissait ses hùlcs causer avec son mari, mais elle observait, et, le soir, elle écrivait tout ce qui l'avait frappée. En 1858, Wagner quitta Zurich, et ses rapports avec les époux Wille se trouvèrent suspendus, mais il garda un si bon souvenir de leur amitié, qu'en 1864, au moment le plus critique de sa vie, ce fut chez eux qu'il vint chercher refuge. La partie du journal de M""^ Wille, qui a trait à ce séjour de Wagner à Mariafeld, est de beaucoup la plus intéressante. Nous allons y faire de larges emprunts; mais, auparavant, pour que le lecteur puisse comprendre dans quelle situation d'esprit était alors l'auteur de Tristan, il faut que, remontant de plusieurs années en arrière, nous entrions dans quelques détails biographiques. Certes les circonstances étaient critiques, et les années qui venaient de s'écouler avaient été dures pour Wagner ! Tandis qu'après avoir fait, dans Opéj'a et Brame, l'exposé théorique de sa conception nouvelle, il composait dans la retraite V Anneau du iSibelung, on répétait de toutes parts qu'il s'était perdu à tout jamais dans ses rêveries, et que, désormais, c'était un homme fini. Il lui importait de prouver le contraire. C'est pourquoi, interrompant sa tétralogie, trop longue et trop difficile à mettre en scène pour pouvoir trouver accès dans un théâtre ordinaire, il avait écrit Tristan, puis s'était mis en campagne pour faire représenter ce nouvel ouvrage. Banni d'Allemagne, il alla d'abord à Paris, 011 son intention était de produire Tannhœuser en français, afin de s'y faire connaître, puis ensuite de réunir une bonne troupe allemande pour monter Tristan. On sait comment ce projet échoua. En revanche, il obtint la permission de rentrer dans sa patrie. Aussitôt l'y voilà, en quête d'un théâtre où l'on voulût bien accepter Tristan; mais la vue seule d'une telle partition suffisait pour mettre en fuite tous les directeurs d'Opéra. Si à Vienne, grâce sans doute à la haute protection de M™"" de Metternich, on consentit à mettre l'ouvrage à l'étude, les résultats furent pires encore. Après une soixantaine de

répétitions, Tristan fut abandonné. La cause de cet échec était qu'on ne disposait que d'un ténor épuisé et malade. Mais, étant donné le préjugé régnant contre le nouveau style de Wagner, on en conclut que c'était là une musique inchantable. llude coup, qui eût abattu tout artiste moins courageux et moins confiant dans la bonté de son œuvre ! Mais lui ne se découragea pas ; au contraire, il redoubla d'efforts. Ayant compris que pour faire accepter sa nouvelle manière, il était bon de l'appliquer à un sujet plus aimable et plus gai que celui de Tristan^ il se mit à composer les Maîtres Chanteurs. Enfin, ayant recours à tous les moyens dont il pouvait disposer pour attirer l'attention sur Y Anneau du Nibelung^ dont l'achèvement et la représentation étaient toujours son but principal, il en publia le poème, en le faisant précéder d'un appel aux princes allemands; puis il en fît entendre des fragments dans des concerts qu'il donna en Autriche et en Russie. Les derniers furent particulièrement fructueux, mais ce fut là un malheur pour Wagner! S'il avait au plus haut point la vertu par laquelle l'artiste se dévoue à son œuvre, si plutôt que de renoncer à son idée il avait accepté, pendant des années, l'obscurité et la misère, il n'en aimait pas moins le luxe. De plus, il ne savait pas compter. Quand il revint à Vienne, avec la jolie somme qu'il avait gagnée, il crut que c'était là une fortune inépuisable, et le voilà qui achète de tous côt'^s des meubles, des tapis précieux, el toutes sortes d'objets magnifiques, afin de se monter une somptueuse demeure, 011 il pût achever bien à l'aise les Maîtres Chanteurs. Sans qu'il s'en doutât, ses achats avaient dépassé

de beaucoup la somme qu'il possédait et un beau

jour ses travaux furent brusquement interrompus par l'arrivée d'huissiers qui venaient saisir tout ce qu'il possédait. Ce fut alors que, se trouvant sans foyer et sans argent, et désirant échapper aux tracasseries de ses créanciers, la maison de Mariafeld lui apparut comme un asile où il pourrait terminer en paix son œuvre. Vite, il

écrivit à l'ami Wille pour lui demander l'hospitalité ; puis, sans attendre une réponse, il partit et arriva presque en même temps que sa lettre.

Peu ne s'en fallut qu'il ne trouvât portes closes, car l'hiver n'était pas encore fini, et d'habitude les époux Wille passaient cette saison en Allemagne. Heureusement pour lui que, cette année-là, M""" Wille avait laissé son mari partir seul, voulant rester près de ses fils, grands jeunes gens, dont l'un venait de finir ses études et l'autre faisait son droit à Zurich. Toute à eux, elle vivait complètement retirée dans sa maison de campagne, quand Wagner arriva comme une bombe. Vite, vite elle fait aérer et chauffer la chambre d'amis, depuis longtemps inhabitée. Puis quand il y fut bien installé, elle s'ingénia à tout arranger pour qu'il pût jouir de toute la liberté qu'il désirait. Ses repas, on les lui servait dans sa chambre. Sortait-il, on faisait semblant de ne pas le voir, afin que rien ne troublât le travail de sa pensée. Enfin si quelque visiteur venait de Zurich, attiré par la curiosité ou même par l'intérêt, il était impitoyablement repoussé.

Mais souvent il arrivait qu'agité par le chagrin, Wagner ne pouvait pas travailler. Alors sentant le besoin de s'épancher, il allait trouver « la bonne dame », comme il appelait M™'' Wille. Ce qui le tourmenta d'abord; c'est qu'il n'avait pas l'argent nécessaire pour envoyer à sa femme la rente qu'il lui servait. Il n'avait pas fait bon ménage avec elle, et après la chute de Tannhœuser à Paris, elle l'avait quitté pour aller se retirer à Dresde. C'était une bonne personne, mais elle n'avait jamais compris le génie de son mari. Elle eût voulu qu'au lieu de s'entêter à imposer ses idées, il s'appliquât à plaire au public afin de conquérir fortune et renommée. De là^ bien des froissements. Mais il l'avait épousée par amour, et pendant plusieurs années il l'avait adorée. L'idée de la laisser dans le besoin était pour lui un tourment cuisant, d'autant plus qu'il ne pouvait se dissimuler que

c'était là la conséquence de ses folles dépenses de Vienne. Enfin le lendemain du jour oii il avait fait à M""" Wille ces tristes confidences, elle le voit arriver agitant joyeusement une lettre qu'il venait de recevoir. «Ceci remédie à tout, s'écrie-t-il ! A Paris, on est si aimable qu'on veut bien donner aux compositeurs une part de la recette des concerts où l'on exécute de leur musique. » Vous ne vous doutiez pas, ô Parisiens qui alliez alors applaudir ou siffler Wagner, que votre argent lui arriverait du moins aussi à propos !

Ayant repris sa bonne humeur, Wagner redevint charmant comme il savait l'êtie quand il le voulait. Il ne tarissait pas en confidences, en récits de sa jeunesse, et en descriptions de Vienne, qu'il appelait « la seule ville musicale de l'Allemagne», et où il avait laissé un bon gros chien qu'il regrettait tant. Mais comme le sujet de chagrin qui venait d'être écarté était loin d'être le seul qu'il eût alors, la gaieté durait peuàMariafeld, et la plupart du temps M™'= Wille avait à consoler un malheureux. « Il me semble encore le voir, raconte-t-elle, assis sur cette chaise, qui est encore là devant ma fenêtre. Il m'écoutait avec impatience, un jour que je lui parlais de la grandeur de l'avenir qui lui était certainement réservé. Le soleil venait de se coucher dans la gloire ; terre et ciel brillaient et rayonnaient. « Que parlez-vous d'avenir, » disait Wagner, quand mes manuscrits gisent enfermés » dans une armoire ! Qui exécutera des œuvres que moi » seul, avec le concours des esprits bienheureux qui les » ont inspirées, puis faire représenter de telle sorte que » le monde sache que c'est bien ainsi, qu'ainsi le maître » a vu et voulu son œiivre ! »

M™'= Ville compare la mission qu'elle avait à remplir auprès de Wagner à celle des Océanides qui consolèrent Prométhée enchaîné sur son rocher. Seulement, comme à l'âge de la lyre a succédé celui de l'imprimerie, elle pouvait se contenter de chercher dans la bibliothèque de son mari les livres capables de plaire à son hôte malheu-

reux. C'était toujours Schopenhauer qu'il lisait et relisait le plus volontiers. Ensuite, il aimait à en parler. « Personne autant que moi, dit-il un jour, n'a pénétré au fond de la pensée de ce philosophe. » Puis il ajouta : « Vous vous souvenez du salut que votre mari m'apporla jadis de sa part : « Remerciez Wagner de ses Nibelungen. Seulement » il doit jeter la musique aux orties. Il a plus de génie » comme poète. Moi, Schopenhauer, je reste fidèle àRos- )) sinj et à Mozart. ^) Eh bien, croyez-vous que j'aie gardé rancune au philosophe? Semper (1) ne voulait pas en entendre parler. 11 trouvait que ses doctrines sont propres à anéantir toute activité artistique. Mes œuvres prouvent le contraire. Semper détestait tout ce qui est mesquin. Par des formes fières et nobles, il voulait montrer sa grandeur comme architecte. J'ai obéi aux mêmes visées dans mes œuvres. Parla, nous sommes un! » Puis changeant brusquement de ton : «Ah! croyez-moi, mon amie, soupira-t-il en guise de conclusion, il est bien misérable ce monde hostile à toute grandeur, dont nous devons nous accommoder, nous tous qu'unit une aspiration semblable. »

Si Wagner admirait Schopenhauer, du moins il n'avait pas encore appris à mettre en pratique la doctrine du renoncement que prêche ce philosophe. Et c'était en vain que, par des allusions aux Maîtres Chanteurs (2), M™" Wille cherchait aie convaincre qu'une vie modeste et retirée a bien son charme. « Oui, oui, répondait-il, je sais bien où vous voulez en venir quand vous me dites que la petite chambre bourgeoise de mon Hans Sachs vous plairait beaucoup. Vous n'oubliez qu'une chose, c'est que je ne lui ai pas donné que cela ; il a aussi l'autre côté de la vie. Le voyez-vous, le jour de la Saint-Jean, sur la

(1) Célèbre architecte, qui fit les premiers plaus du théâtre de Wagner.

(2) Waguer fait ici allusion à une poésie de Sachs^ introduite par lui dans ses Maîtres Chanteicrs.

prairie, à l'air libre : tout un peuple assemblé l'acclame ! Le monde sera émerveillé, quand il entendra les accords que j'ai entonnés en l'honneur des maîtres ! — En moi, il y a force et sérieux ! — Ah ! c'est un véritable Allemand que mon Hans Sachs, tout comme le fut réellement le brave bourgeois qui a chanté le Lied du rossignol de Wittenberg en l'honneur de votre Luther. — Je le dis en vérité, vous devez tenir en grande estime mes Maîtres Chanteurs. » Comme on le voit, il avait pleinement conscience de la valeur de son œuvre. « J'ai des nerfs excitables, poursuivait-il, je ne puis me passer de beauté, d'éclat, de lumière. Le monde me doit ce dont j'ai besoin. Je ne puis vivre, moi, sur une misérable chaise d'organiste, comme votre maître Bach. Est-ce donc une prétention exorbitante que de réclamer ce peu de luxe dont j'ai besoin, quand je prépare au monde des jouissances infinies ! » Il était si intimement convaincu de la valeur inappréciable des œuvres, où il s'était si généreusement dépensé, que la société à qui il les avait données lui paraissait réellement coupable envers lui. C'est ce que l'anecdote suivante montre encore mieux que les lignes que je viens de reproduire :

Un matin que le temps était beau et qu'il était sorti de bonne heure, quand il rentra, il trouva M"*^ Wille en train de présider au nettoyage de la maison. Après l'avoir plaisantée sur son costume peu gracieux et l'avoir appelée en riant « Fricka », il lui conta le rêve qu'il avait fait pendant la nuit. Il s'était cru le roi Lear, chassé par ses filles, auxquelles, avec son grand cœur royal, il avait donné son pouvoir et tous ses biens. Au milieu du vent et de l'orage, il avait erré toute la nuit sur la bruyère. Le fou lui avait chanté ses chansons moqueuses, et le pauvre Edgard avait répété en gémissant « que Tom avait froid ». Lui, Lear, avec son âme royale, il avait lancé sa malédiction au milieu de la nuit et de l'orage. Toujours grand, il s'était senti misérable, mais non avili. « Que dites-vous d'un cas comme celui-ci, fît-il à la fin,

où l'homme se sent identique à ce que le rêve lui a fait voir sous une forme enchantée ! »

Il vint un temps où Wagner reçut des lettres qui l'affligèrent et l'irritèrent à tel point que M'"* Wille ne savait plus comment faire pour le calmer. La mission qu'elle s'était imposée devint alors si pénible qu'elle comptait les jours qui la séparaient encore du retour de son mari. Pourtant Wagner s'apaisa. Il se mit au travail et nul ne devait le déranger. Le soir, quand il venait trouver son hôtesse, il était aimable comme autrefois, La monotonie de l'existence qu'on menait à Mariafeld lui convenait. « Du moment qu'il n'avait plus rien à me confier et que son ouvrage avançait, dit M™' Wille, je me sentais heureuse avec mes fils. » Mais ce ne fut là qu'un court répit. Après les souffrances morales, vint le mal physique. Wagner ne pouvait plus dormir, et il avait des douleurs d'estomac. Il buvait de l'eau de Yichy, mais cela ne suffisait pas; il fallait qu'il marchât beaucoup, et la solitude lui pesait maintenant. La vieille amie était redevenue nécessaire : bravement, elle l'accompagnait dans ses promenades aussi loin que ses jambes pouvaient la porter. Quelquefois , il est vrai , Wagner cherchait à la dédommager de ses peines. M™^ Wille adorait la musique, mais elle n'osait pas se mettre au piano quand Wagner était là. Gomme une fois, en revenant d'une de ces promenades, elle lui contait que, dans un des grands chagrins de sa vie, elle n'avait pu être soulagée que par la Passion de Sébastien Bach, qu'on l'avait menée entendre : « Ah ! pauvre femme, s'écria-t-il, et moi qui ai pu rester aussi longtemps près de vous sans vous faire de musique I » Disant cela, il courut au piano. Il joua, d'un bout à l'autre, la grande scène de Tristan, où les deux amants, dégoûtés d'un monde dont les lois inexorables ne permettent pas l'union absolue et éternelle à laquelle ils aspirent, invoquent la mort, comme pouvant seule fondre à tout jamais leurs âmes. Puis, quand il eut fini : «. Déjà les anciens, dit-il, avaient mis dans la main

d'Eros, comme dans celle du génie de la Mort, la torche renversée. »

Sur ce, M. "Wille revint. Son contact fut bienfaisant pour Wagner. Il avait une de ces âmes fortes et sereines qui communiquent le courage. Avec lui, Wagner sortit de la retraite dans laquelle il s'était confiné. Il alla voir ses anciens amis de Zurich, et bientôt le désir lui vint de retourner au combat de la vie. Un beau jour, il dit à ses hôtes qu'il allait partir, et, le lendemain, il prenait la route de Stuttgart, où il espérait que son ami, le chef d'orchestre Eckert, pourrait l'aider à produire ses œuvres. Mais, deux jours après, un envoyé du roi de Bavière arrivait à sa recherche, et, le lendemain, il repartait à sa poursuite. Il venait lui dire que le prince, dont jadis il avait réclamé l'appui, était enfin trouvé.

Ainsi se termina la période de la vie de Wagner, qu'il a appelée « le calvaire oîi il devait monter pour être purifié et devenir digne de son bonheur. »

Georges Noufflard.

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