AU CONSERVATOIRE
Ce fut à Mœdling, dans l'été de 1819, que Beethoven composa la plus grande partie de cette Messe solennelle, commencée par lui en automne 1818, en vue de l'installation de son élève, l'archiduc Rodolphe, comme archevêque d'Olmutz {{).
Elle figure dans le catalogue des œuvres sous le n" 123 et la Symphonie avec chœurs sous le n* 125.
Le journal du grand maître porte à la date du 12 mai 1819, lors de son arrivée à Mœdling, cette triste mention : Miser et pauper sum, qui peint bien les difficultés de toute sorte qui n'ont cessé d'assombrir son existence. Il fuyait Vienne, comme il l'avait fait si souvent, pour venir se retremper au sein de la nature, qu'il aimait tant !
Mœdling est un petit village ancien, à seize kilomètres de Vienne, presqu'à l'entrée de la Briihl, vallon profondément encais-^é de rochers, riche en beaux paysages et embelli de ruines artificielles par un des membres de la famille Liechtenstein, à qui elle appartient. Il est égale-
(1) Voici le titre de l'éditioii originale de la Messe solennelle dédiée à l'archiduc Rodolphe :
Missa solemiis, composila et Sereuissiuio ac Emiiientissimo Domino, domino Rudolpho-Joanui-Cœsareo Principi et Archiduci Austrice S. E. R. Tit. S. Pétri in monte Aureo Cardinal! et Archiepiscopo Olamuceusi, profundi^sima cum veneratione dedicata a Ludovico van Beethoven, op. 123.
— aiment peu éloigné de Baden, ville d'eaux thermales que Beethoven habita et de cette délicieuse vallée de Sainte- Hélène où le maître allait souvent chercher des. inspirations, au milieu du calme de la campagne. Il n'était pas rare de le voir revenir de ses excursions fort tard, ayant perdu, dans l'attrait et l'entraînement de ses conceptions grandioses, toute notion de l'heure et ayant même oublié son chapeau au pied d'un arltre ou au bord d'un clair ruisseau.
Si ce n'eussent été les tracas de son ménage confié à une domesticité qui le servait fort mal, et les suites du lamentable procès qu'il eut à soutenir pendant près de quatre ans au sujet de la tutelle de son neveu, il se serait trouvé dans des conditions assez favorables pour mener à bien les compositions de la troisième période de sa carrière' artistique. La preuve en est qu'à son retour de Mœdling à Vienne, en octobre 1819, il avait terminé le Credo de la Messe solennelle et écrivit d'un seul jet les trois belles sonates pour piano (op. 109-HO et 111).
L'enfantement de ce Credo ne fut pas sans difficulté, si nous nous en rapportons à l'anecdote que raconte A. Schindler(l),lors d'une visite qu'il fit vers la fin d'août 1819, à Mœdling, avec le compositeur J. Horzalka : «... Beethoven était aux prises avec la fugue du Credo. Nous l'entendîmes, à travers la porte fermée, hurler, trépigner, en chantant la stretta. Cette scène terrible dura assez longtemps, lorsque la porte s'ouvrit tout d'un coup, et Beethoven parut devant nous avec le visage consterné, pouvant inspirer de l'inquiétude. Il avait l'air d'avoir soutenu un combat à mort contre toute la légion des contrapuntistes. Ses premiers propos furent embarrassants, comme s'il eût été surpris désagréablement par notre visite. »
Commencée, ainsi que nous l'avons vu, en automne
(1) Histoire de la vie et de l'œuvre de Ludwig van Beethoven par Antoine Schiudler, traduite par A. Sowinsky (1863), p. 181.
— Saisis, poussée activement dans le cours de l'été 1S19, la Messe solennelle n'était pas achevée au moment du départ de l'Archiduc pour son installation, qui eut lieu le 9 mars 1820. A cette époque, le Ky r te, \e Gloria, le Credo, \% Sanctwi, le Benedictus étaient terminés; VAgnus Dei restait seul à mettre sur le chantier. Mais, avec l'habitude qu'avait Beethoven de revoir et de remanier sans cesse ses œuvres, le travail devait être encore assez long. Ce ne fut en effet qu'en 1822, à Baden^ qu'il put mettre la dernière main à cette splendide création (1).
Beethoven considérait la Messe solennelle comme son œuvre la plus accomplie ; c'est ainsi du moins qu'il la dénommait dans les circulaires adressées par lui en 1822 à toutes les cours de l'Europe pour obtenir des souscriptions, à raison de cinquante ducats par exemplaire manuscrit. Le résultat fut mince : sept exemplaires seulement furent souscrits et il n'est que juste de rappeler que ce fut la Cour de France, en. la personne de Louis XVIII, qui se montra la plus généreuse, en lui adressant, accompagnée d'une lettre des plus flatteuses, une médaille d'or d'une grande valeur, avec cette inscription : « Donnée par le Roi à Beethoven (2). » Dans toutes les circulaires, le maître indiquait que cette messe pouvait être exécutée comme un oratorio de concert.
Malgré cette propagande, malgré la valeur de l'œuvre, elle attendit encore deux ans avant de figurer sur le programme d'un concert. C'était, il faut bien le dire, l'époque (de 1820 à 1825) oii l'opéra italien avait envahi les théâtres de Vienne, comme la mauvaise herbe finit par gagner tout un champ et détruire les semences les plus belles. Véritable fanatisme pour une école de décadence
(1) La Me'sse en ré n'a été éditée qu'en 1827, année même de la mort de Beethoven, par la maison Schott. Les épreuves, comme celles de la 9» symphonie, furent corrigées par Ferd. Kessler de Francfort.
(2) Le coin de cette médaille se trouve à la Monnaie de Paris.
qui ne pouvait qu'engendrer les plus funestes résultats ! Aussi, la musique en Autriche était-elle dans le plus lamentable état. Une correspondance de Vienne, insérée dans la Gazette de Leipzig, disait : « Depuis un au, pas un ouvrage remarquable n'a paru ici; nous n'avons que les opéras de Rossini, arrangés pour piano. Tout est en friche. » D'autre part, le célèbre auteur du Freischiitz écrivait de Dresde, le 28 mars 182 1 , à un ami :«.... Est-ce que cela ne t'a pas réjoui aussi de voir Dietrichstein et . Mosel devenir directeurs à Vienne ? La ville impériale ne sera donc plus entièrement fermée au talent national ; ce qui est véritablement beau sera mis en lumière, sans qu'il soit nécessaire de tout rcssiniser. J'espère que Rossini ne fera pas longtemps époque. Il se tue d'ailleurs lui-même. »
Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner ^qu'avec la disposition des esprits ainsi prévenus en faveur d'une école qui était en opposition formelle avec l'école allemande, la Messe solennelle n'ait vu le jour que deux ans après son achèvement. Il enjut de même, à l'égard de la 9^ Synir phome, qui avait été terminée récemment.
Beethoven songea même à faire exécuter ces deux ouvrages à Berlin, et des pourparlers furent engagés à ce sujet. Mais plusieurs artistes distingués et divers membres de la noblesse s'émurent de cette tentative; ils firent parvenir au maître une adresse importante, dont le texte nous a été conservé. -Nous relèverons seulementle passage suivant : « Nous vous supplions d'épargner cette honte à la capitale et de ne pas permettre que les nou; veaux chefs-d'œuvre sortent du lieu de leur naissance avant d'être appréciés par les admirateurs nombreux de l'art national. »
Beethoven céda. Il fut décidé qu'un grand concert serait donné au théâtre An der Wien, où seraient exécutés, entre autres œuvres du grand maître, la Messe solennelle et la 9^ Symphonie avec chœurs. Mais, à la suite de difficultés de toute sorte, le concert fut donné le 7 mai 1824, au théâtre de la Porte de Garinthie.
Il paraît intéressant de reproduire le libellé de l'afache :
Le 7 mai, aura lieu une grande Académie musicale
donnée
par L. Van Beethoven.
Des œuvres nouvellement écriles composeront le programme :
i" Grande ouverture (1822, op. 124.
2" Trois hymnes, avec solo et chœurs (1) (1822, op. 123,
3° Grande symphonie (la 9*), avec solo et
chœur dans le final sur VOde à la joie,
de Schiller (op. 125,
Les solos seront chantés par M"*^* Sontag et Ungher ; MM. Heitzinger et Seipelt. M. Schuppanzigh conduira l'orchestre ; M. le maître de chapelle Umlauf dirigera l'ensemble. L'orchestre et les chœurs seront renforcés par la Société musicale d'amateurs (Musikverein) .
M. Louis Van Beethoven prendra une part personnelle à la direction (2).
Le prix des places ne sera pas augmenté.
Bien que cette solennité eût attiré beaucoup de monde, le résultat pécuniaire fut peu satisfaisant, en raison de l'importance des frais généraux. Mais le succès artistique fut considérable ; le public acclama Beethoven.
En rendant compte de cette séance mémorable, le correspondant de la Gazette universelle de Leipzig, disait : « Où trouver des paroles pour constater dignement le succès de ces œuvres de géant 1 Une de ces productions, en ce qui touche à la partie du chant, n'a pu être assez
(1) La censure s'était opposée à ce que le mot Messe fût mis sur l'affiche. — Pour éviter les longueurs, le Gloria, le Sanciiis et le Benedictus, qui avaient été répétés, furent retranchés.
(2) Beethoven était placé à la droite du chef d'orchestre et donnait le mouvement de chaque morceau.
approfondie, même après trois répétitions. » Il ajoute que, malgré des imperfections d'exécution résultant des difficultés de l'œuvre et du manque de répétitions, l'impression a été immense, splendide ; que les applaudissements enthousiastes des assistants ont été dignes du grand compositeur, dont le génie inépuisable a créé un nouveau monde, en dévoilant des beautés qui n'avaient jamais été pressenties dans l'art divin de la musique.
Le prince Galitzin, auquel sont dédiés les quatuors à cordes (op. 127, 130 et 132), écrivait à Beethoven, de Saint-Pétersbourg, où il venait de faire exécuter, dans celte même année 1824, la Messe solennelle : « Votre génie a devancé notre temps de plusieurs siècles et peut-être n'existe-t-il pas en ce moment un auditeur assez éclairé pour jouir de toutes les beautés de votre musique. Mais la postérité bénira votre mémoire et vous rendra hommage mieux que vos contemporains ne peuvent le faire ». Le prince Galitzin a été bon prophète !
Le succès artistique de la solennité musicale du 7 mai 1824, engagea l'administration du théâtre de la Porte de Carinthie à donner une seconde audition des mêmes œuvres. Elle eut lieu dans la grande salle de la Redoute, le 23 mai de la même année. Des fragments de la Messe exécutés au premier concert, on ne conserva que le Kyrie. Le résultat fut le même : Accueil très chaleureux du public d'élite, mais en petit nombre, qui y assista; recette insuffisante.
Depuis l'année 1824, la Messe solennelle a été exécutée à diverses reprises en Allemagne, notamment : en 1845, à Bonn, sous la direction de L. Spohr, à l'occasion de l'inauguration de la statue de Beethoven ; — à Cologne, le 1" avril 1855, — sous la direction de F. Hiller; — la même année à Francfort-sur-le-Mein ; — à Berlin, au mois de mars 1856; — à Munich, le 1" novembre de la même année, sous la direction de Franz Lachner; — à Baden. dans la cathédrale de Freiberg, le 4 août 1857; ce fut la première fois qu'elle fut utilisée pour le service divin ; — en
raai 1886, à Bâle, dansla cathédrale, sous la direction d'Alfred Volkland, etc., etc..
En France, VOpus svmmum vin summi a mis encore plus de temps à voir le jour que la Symphonie avec chœur. Depuis Schindler, qui, lui aussi, en était arrivé à croire que des coupures devaient être pratiquées dans cette merveilleuse création, les mêmes critiques que celles dirigées contre la Symphonie avec chœur et les derniers quatuors furent formulées toutes les fois que des artistes, pénétrés de la grande valeur de l'œuvre, ont voulu la mettre à l'étude. De simples fragments de la Messe en ré avaient été donnés à Paris par la Société des Concerts, de 1828 à 1832 : le Kyrie, le Gloria, le Credo et, en 1862, le 9 février, le Benedictus.
Lorsque Garcin, le savant et modeste chef d'orchestre du Conservatoire, eut l'heureuse inspiration , de faire entendre au public, dans son intégrité, cette œuvre colossale, un toile général s'éleva au sein même du Comité. Plusieurs répétitions partielles eurent lieu cependant; mais, finalement, le projet n'eut pas de suite.
La courte conversation que j'eus à ce sujet tout récemment avec une forte tête de l'orchestre peint bien l'état d'esprit de la majeure partie de ces musiciens qui ne voient rien au-dessus de la petite symphonie d'Haydn, découverte, il y a quelques années, par Deldevez, et qui, au fond, ont des tendresses inavouées pour les flonflons de l'École italienne (1).
Moi. — Eh bien ! nous entendrons, cette année, il faut l'espérer, la Messe solennelle au Conservatoire?
(1) Je fais, bien entendu, exception à l'égard de certains artistes de la Société qui, en dehors de leur mérite de virtuoses, ont des connaissances approfondies en esthétique musicale.
Lui. — Ah ! oui, parlons-en de la Messe solennelle ! En voilà de la musique soporifique I
Moi, — Il est possible qu'elle vous endorme, et il n'y aurait peut-être pas de mal à cela, si vous ne devez pas mettre le feu sacré pour l'exécuter. Mais, lors des auditions qui ont eu lieu en Allemagne et à Bâle en mai 1886, le public s'est tenu passablement éveillé, et le succès a été considérable.
Lui. — Ne m'en parlez pas. C'est de la musique longue, suant l'ennui, peut-être bonne pour l'église et encore, mais nullement pour le Conservatoire.
Moi. — Je vous ferai remarquer que vous êtes en contradiction avec Beethoven lui-même, qui devait s'y connaître et déclarait « qu'elle pouvait être exécutée comme un oratorio dans une salle de concert. »
Lui. — Que voulez-vous ! Nous sommes très lents à comprendre, et, aux répétitions qui ont eu lieu l'année pernière, notre impression a été absolument mauvaise.
Moi. — 11 ne faudrait pas cependant que, en raison du temps considérable que votre intellect musical a mis à se développer (voilà soixante-six ans que la Messe en ré attend son exécution intégrale à Paris), le public, heureusement doué, qui a plus d'aptitude que vous à saisir les beautés des dernières créations de Beethoven, soit privé d'entendre de pareils chefs-d'œuvre.
Lui. — Enfin, vous l'aurez votre i¥esse solennelle / msiis vous verrez qu'elle n'aura pas de seconde audition.
Mon contradicteur doit aujourd'hui faire amende honorable. La il/esse en ré a été exécutée au Conservatoire le 8 janvier 1888; la victoire a été échtante. Une seconde audition aura lieu le 15. Tout le mérite en revient à Garcin, qui, malgré les oppositions rencontrées, malgré les difficultés d'exécution qui, il faut bien le dire, étaient le principal argument mis en avant par un certain nombre d'artistes sociétaires pour ne pas vouloir procéder à l'étude de l'œuvre, a continué la campagne entreprise dès 1887 et a fini par obtenir gain de cause. Il faut éga-
lenaent lui savoir gré d'avoir respecté la volonté du maître en ne pratiquant aucune coupure dans les morceaux longuement développés de la Messe.
L'exécution de la Messe solennelle de Beethoven au Conservatoire aura été le grand événement musical de la saison 1887-1888. Son interprétation a été parfaite • orchestre et chœurs ont admirablement manœuvré sous l'habile direction de leur chef, vaillamment secondé par M. Heyberger, directeur des chœurs de la Société.
Il faut adresser les plus vifs éloges à M^^^ Fanny Lépine, M"® Boidin-Puisais, à MM. Auguez et Lafarge pour la manière irréprochable avec laquelle ils ont chanté les parties hérissées de difficultés qui leur étaient confiées. Ils ont prouvé qu'ils n'étaient point que des solistes, mais des musiciens dans la plus large acception du mot. Quant à M. Berthelier, premier violon solo à l'Opéra, qui a joué avec une grande pureté de son et un charme indéniable le long solo du Benedictus, écrit dans le registre le plus élevé de l'instrument, il mérite les applaudissements qui lui ont été prodigués.
Espérons que le grand succès de la Messe solennelle donnera à Garcin, au sein de la Société des Concerts, la haute autorité qui doit être l'apanage d'un musicien de sa valeur, et que cette victoire remportée sur la routine l'incitera à nous faire entendre encore la Messe solennelle, ainsi que bien d'autres chefs-d'œuvre qui attendent depuis si longtemps leur tour.
Hugues Imbert.