‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 3 sur 94 · ANATOLE LEROY-BEAULIEU · texte numérisé non relu

ANATOLE LEROY-BEAULIEU

Témoignage de reipeetueute reconnaisiance.

ET

Les Etats ne se sont pas tous formés suivant un même processus, les nations ne sont pas parvenues à la souveraineté par des voies identiques.

Les diverses formes d'évolutions historiques, soit guerrières, soit pacifiques, qui ont donné naissance aux États nouveaux, telles que la conquête, le démembrement d'un grand État préexistant, Tagrégation de plusieurs groupes ethniques, ont presque toujours eu jusqu'à notre siècle un caractère commun : elles ne comportaient que la présence des parties directement intéressées, le conquérant et le conquis, l'État démembré et le groupe révolutionnaire, les unités ethniques décidées à se concentrer. Les autres États ne participaient pas à la création plus ou moins volontaire de la nouvelle souveraineté, et se contentaient de la reconnaître quelque temps après sa naissance.

Dans notre siècle, ces formations d'États nouveaux ont pris souvent un caractère différent.

Grâce aux progrès du droit des gens et de Tart diploma-

t AVANT-PROPOS

tique, grâce à une solidarité plus grande, à des rapports plus fréquents entre les États de TEurope, peut-être aussi à une jalousie réciproque plus constamment en éveil, les puissances les plus importantes ont été amenées à intervenir dans les affaires intérieures de puissances moins importantes, et à former, à organiser dans des congrès ou dans des conférences internationales, des Ktats nouveaux qui n'étaient pas sortis d'elles-mêmes, et n'en avaient jamais dépendu.

Cette intervention diplomatique ne constitue pas à proprement parler un nouveau type de formation d'État : car l'intervention n'est pas spontanée, elle vient se greffer sur une des formes précitées, par exemple sur le démembrement par insurrection, mais elle donne à cette forme un caractère spécial. Au lieu d'être directe, la formation pourrait être qualifiée de formation par intervention.

G*est de cette manière qu'ont été formés au cours de ce siècle les royaumes de Grèce, de Belgique, de Serbie, la principauté de Bulgarie, la principauté de Crète. Pour tous CCS États, les mêmes circonstances se sont représentées : des insurrections ont éclaté, mais n'ont pas été assez fortes pour fonder seules de nouvelles unités politiques. Alors la diplomatie des grandes puissances est intervenue. Elle s'est opposée à l'écrasement de la nationalité grecque par les Turcs, elle a empêché les Pays-Bas révoltés de retomber sous la domination de la Hollande ou de se réunir à la France: elle a conféré l'indépendance ou l'autonomie à la Serbie, à la Bulgarie, à l'île de Crète. Ces deux éléments, l'insurrection, l'intervention européenne, se sont mutuellement complétés. L'intervention ne se serait pas produite sans le soulèvement, mais le soulèvement n'aurait pas abouti à un résultat décisif sans l'intervention.

Nous nous proposons d'exposer la première, dans Tordre chronologique, de ces formations d'État par intervention, celle de la Grèce. Les vaillants soldats de Colocotronis, les audacieux compagnons de Canaris peuvent revendiquer la gloire d'avoir largement contribué à affranchir leur patrie du joug ottoman, mais leur bravoure n'aurait pas triomphé de la ténacité turque soutenue par les armes égyptiennes, si l'Europe n'était pas venue àleur aide. C'est à l'Angleterre, à la France et à la Russie autant qu'à eux-mêmes que les Hellènes sont redevables de l'obtention de leur indépendance çt de la formation de leur royaume.

Ces interventions, utiles aux populations insurgées qui aspirent à la souveraineté, mais défavorables à la puissance dont la souveraineté primitive est démembrée, sont-elles légitimes? Celle-ci ne peut-elle protester, au nom du droit des gens, contre une immixtion abusive des États étrangers dans ses affaires intérieures? La Turquie, État souverain, n'est-elle pas fondée à se plaindre, en voyant depuis plus d'un siècle les autres États de l'Europe se mêler, à de constantes reprises, aux différends qui surgissent dans ses provinces?

Qui dit « État souverain » , dit par définition « État indépendant et égal aux autres » . Or l'intervention, l'immixtion dans la gestion des intérêts aboutit fatalement à une violation d'indépendance et à l'établissement d'une suprématie qui détruit pour quelque temps l'égalité entre puissances. L'intervention parait donc être inconciliable avec la souveraineté des États et il semble qu'un des premiers devoirs internationaux soit un devoir de « non-intervention » .

Et pourtant, il y a des situations particulières où cette

ingérence semble opportune, nécessaire même, et où, par conséquent, s'efface exceptionnellement le devoir de « nonintervention ». Certains États, et l'empire ottoman est du nombre, appellent sur eux, par leur constitution défectueuse, l'attention des États voisins. La Turquie n'est pas formée par le développement homogène et historique d'une nation : c'est la réunion, sous le sabre d'une armée conquérante, de plusieurs nationalités successivement soumises. Les sultans n'ont jamais encouragé les populations vaincues à se fondre avec la race victorieuse : il y a eu juxtaposition d'éléments divers et contraires, et non formation cohérente d'un État. Chefs d'un gouvernement théocratique, c'est-à-dire basé sur les principes mêmes du Coran, ils ont maintenu dans une situation d'infériorité sociale et politique ceux de leurs sujets qui n'étaient pas musulmans. Ces sujets chrétiens, qu'ils désignaient dédaigneusement sous l'appellation de rayas, intéressaient par leurs souffrances leurs frères chrétiens d'Europe. De là devait naître chez les États chrétiens une tendance, une aspiration à venir en aide aux rayas, à améliorer leur sort ou à les délivrer.

Tant que ces États n'ont pas été plus forts que l'empire ottoman, tant que d'autres différends les ontretenus dans le centre ou l'occident de l'Europe, cette aspiration n'a pas été suivie d'effets. Mais du jour où ils ont eu la puissance d'imposer cette intervention par les armes, de la régulariser par des traités, ils n'ont pas hésité à la réaliser.

Au dix-septième et au dix-huitième siècles, ces ingérences se sont produites isolément et à d'assez longs intervalles. La France, dans les Capitulations, stipule quelques garanties pour les rayas qui se placeront sous la protection de sa bannière et de ses agents diplomatiques. L'Autriche, dans les

' traités de Carlovitz, de Passarovitz, insère quelques clauses en faveur des catholiques de l'empire ottoman. Enfin la Russie, au traité de Kaïnardji, fait une tentative formelle pour établir son protectorat sur tous les chrétiens soumis au Grand Seigneur.

Au dix-neuvième siècle, les interventions deviennent plus fréquentes et revêtent une forme collective. La Russie et l'Autriche, ayant une propension à masquer sous le prétexte de la protection rehgieuse des interventions politiques et intéressées, que leur situation limitrophe de Tempire ottoman rend suspectes et dangereuses pour l'équilibre européen, des États plus éloignés, la France, l'Angleterre, sont amenés à intervenir conjointement aux deux premiers.

Si ces immixtions ne s'appuyaient que sur des raisons politiques, elles deviendraient facilement abusives et illégitimes, mais elles restent justifiées par le besoin de sauvegarder les intérêts maritimes et commerciaux de plus en plus étendus de l'Europe, trop souvent compromis par la mauvaise administration de la Turquie, et surtout par le but civilisateur, humain, religieux qui continue à être leur principale caractéristique.

L'oppression dont souffrent les populations slaves et helléniques légitime donc pleinement le contrôle de l'Europe sur les affaires intérieures de la Turquie.

Nous espérons démontrer au lecteur, parle récit des faits, que l'Angleterre, la France et la Russie ont eu le droit d'intervenir en faveur des Grecs et de se décider, après de longues hésitations, à une action qui favorisait une rébellion et qui consommait le démembrement d'un État souverain.

L'intervention de ces trois États s'ajoutant à l'héroïsme des Grecs, la réunion de ces deux éléments triomphant peu

à peu de l'obscurantisme ottoman et de la politique rétrograde de certains autres États pour aboutir à la création d'un nouvel État souverain, tout cela ne constitue-t-il pas une des pages les plus belles et les plus réconfortantes de l'histoire moderne?

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