CHAPITRE PREMIER
LES PRODROMES DE l'iNSURRECTION .
I. — Les Grecs sous la domihatiom turque (1460-1821). — Séparation absolue dans l'empire ottoman entre Télément turc et Télément grec. Le caractère grec. — Rigueurs de l'administration ottomane. — Les éléments pacifiques : le Phanar^ les primats.-^ Le patriarcat. — Les aspirations des RIephtcs et Ârmatoles^ du bas clergé, des insulaires. — Les commerçants maritimes de la Méditerranée.
II. — Les laFLUEifCCS extérieures. — L'influence russe. La révolte de 1770. Le traité de Kaïnardji (1774). — L'influence française. Les Capitulations. La Révolution. Napoléon. — Philliellènes avant la lettre : Coray, Pouqueville, Raffenel, Fauriel. — Froideur de l'Angleterre. L'affaire de Parga.
III. — Les motehs et les alliés du soulèvement. — Rhigas. L'Hétairie. — Ali, pacba de Janina. — Le Tsar Alexandre : Gapodistrias : les Ypsilanti.
La péninsule grecque a toujours excité, grâce à son climat séduisant et à la facilité par laquelle on y accède par terre et par mer, les convoitises des peuples conquérants. De même que la presqu'île italienne et pour de semblables raisons, elle a subi les invasions les plus diverses. Elle a porté le joug des Macédoniens^ des Romains, des Slaves^ des Croisés latins, des Vénitiens, et enfin des Turcs.
Mais, tandis que la race grecque, par une admirable revanche de l'esprit sur la force, a hellénisé ses premiers vainqueurs, elle n'a pu entamer par la souplesse de sa civilisation le bloc rude et grossier de ses conquérants asiatiques. Les Turcs, de leur côté, parleur oppression religieuse et administrative, ne se sont aucunement concilié la résignation sympathique des Hellènes. Les deux éléments ethniques sont donc restés dis-
tincts, séparés par une hostilité violente, qui a fatalement abouti un jour aune lutte révolutionnaire.
Plusieurs historiens ont prétendu que, si les Grecs, bien qu'appartenant à une race supérieure, n'ont pu réussir à polir, à civiliser les Ottomans, c'est que leur supériorité intellectuelle et morale a subi, depuis la conquête turque jusqu'à notre siècle, un affaissement momentané.
Nous ne pensons pas que ce point de vue soit exact. 11 est vrai que leur production artistique et littéraire s'est arrêtée, que cette merveilleuses culture intellectuelle, l'hellénisme, a fait place, pendant de longs siècles, à ce formalisme minutieux qu'on a appelé : le byzantinisme (1). Aucune renaissance des arts et des lettres ne s'est produite à Athènes au quinzième siècle. Tandis que Rome et Florence se sont vengées, par une efflorescence incroyable, d'avoir dans l'antiquité servilement copie l'art grec, l'Hellade a sommeillé (2).
Mais l'intelligence commerciale et financière est restée vivace. Les Grecs sont les banquiers du Levant. Des établissements financiers importants sont fondés par les Paléologue et les Gantacuzène à Constantinople, par les Mamalis et les Notaras en Morée, par les Yatatsès et les Azaïnis dans les ports de la mer Noire. L'extension de cette prospérité commerciale a peut-être un peu matérialisé l'esprit grec, mais ces banquiers sont aussi des lettrés et le culte du beau s'unit souvent chez eux à la pratique des affaires.
La race grecque a ses défauts (quelle race en est exempte?) et certains voyageurs du dix-huitième siècle ont pu avec raison reprocher à la basse classe son fanatisme^ sa propension au brigandage, à la haute classe sa légèreté et son goût pour l'intrigue.
(1) Voir l'intéressant ouvrage de M. Bikélas, La Grèce byzantine et moderne, 35 et suiv.
(2) Mavrocordato, Coup (Pœil sur la Turquie, cité dans PnoKEUCH-OsTEW* Geschtchte des AbfaUs der Griechen, t. III, p. i, attribue cette apathie intellectuelle à la prohibition édictée par les Turcs d'établir des écoles {grecques.
Les seuls noms que nous puissions citera l'actif littéraire de la Grèce depuis la conquête turque jusqu'en 1820 sont ceux de deux Candiotes : Vincent Cornaros et Athanase Skléros, et d'un Chiote : Léon Allatios, qui> dans un poème épique, VUellude, appelle Richelieu au secours de la Grèce opprimée.
Mais la misère et Toppression excusent bien des faiblesses et d'ailleurs il ne faut pas oublier que la défiance proverbiale des Grecs d'alors à Tégard des étrangers (la xénelasie), ne devait pas pousser les voyageurs à tracer d'eux des portraits indulgents.
Des observateurs moins prévenus reconnaissent, surtout chez les montagnards, des qualités de courage et de désintéressement dignes de celles que nous admirons chez leurs ancêtres. Le Grec des villes et des lies a d'autres qualités : un goût développé pour la vie de famille, une activité formant contraste avec la paresse desTurcs, unedisposition constante à s'instruire, enfin une indépendance absolue d'opinion ; et celui qui tient fermement à ses opinions n'est pas éloigné de tenir fermement à la liberté.
L'Hellène, avec sa démarche fière, sa taille élancée, ses mouvements vifs, ses tempes souvent creusées, ses yeux fins, sa bouche expressive, est plus nerveux que musclé, et se présente plutôt comme un type d'intelligence que comme un type de force (1). Tous ces traits le séparent nettement de l'Albanais et du Slave (2).
Les défauts qui lui sont reprochés découlent peut-être de cette finesse intellectuelle qui pousse le Grec instruit à se passionner successivement pour certaines idées et pour certains hommes avec une mobilité déconcertante. L'esprit doué d'une trop grande facilité d'assimilation manque souvent de stabilité.
La disposition de la contrée, hachée par les montagnes en districts séparés, a contribué aussi à maintenir chez les Grecs
(1) Mesdelssoun-Bartooldy, Geschichte Griechenlands, t. I, p. 37.
(2) Une théorie hif torique, due à la critique d'un savant allemand, Fallinerayer, a nié Texistence d'une filiation quelconque entre la nation grecque moderne et la nation grecqne ancienne. D'après cette théorie, la race grecque aurait été absolument anéantie et remplacée par la race slave, lors des invasions barbares des sixième et septième siècles. Cette théorie ne résiste pas à un examen attentif de lliistoire des Grecs pendant le moyen âge. S'il y a eu dans la péninsule quelques mélanges de sang hellénique et slave, le premier de ces deux éléments a vaincu Tautre, et ce mélange n'a été suivi d'aucune dégénérescence. La race grecque actuelle est parfaitement pure, et distincte de la race slave. — Voir Merdelssohu- Baatboldt, op. cil.« p. 31 et suiv.
il LES PRODROMES DE L•I^SURRECTION
Tesprit parliculariste, Fesprit «de clocher» qui les a empêchés longtemps de se concerter ensemble pour parvenir à Tindépendance. C'est cet esprit de parti qui sera, ainsi que nous le verrons, la source de tant de guerres civiles et qui empêchera des hommes de valeur tels que les Mavrocordato, les Colettis,... d'être populaires et d'exercer une influence indiscutée sur la Grèce entière. L'ostracisme sera un besoin de la Grèce moderne comme il l'a été de la Grèce antique.
Mais ces travers n'ont pas déprimé l'essence même du caractère grec, et n'ont pas porté atteinte à cette noble aspiration à la liberté qui coule dans les âmes généreuses. Une nation vulgaire courbée sous le poids de la tyrannie oublie peu à peu qu'elle a été libre et s'accoutume à ses fers. Les Grecs ne se sont jamais habitués à l'oppression. Leur fierté, endormie durant dessiècles, est toujours prête à se réveiller, et ilstiennent en réserve des vertus héroïques qu'ils révéleront à l'Europe étonnée, dans les années tragiques où s'accomplira leur révolution.
Si la civilisation hellénique n'a pas exercé d'influence sur les institutions ottomanes, si elle s'est heurtée contre celles-ci sans pouvoir les pénétrer, ce n'est donc pas à un abaissement du caractère grec qu'il faut attribuer cet échec. C'est du côté des Turcs, c'est dans leur administration hautaine et oppressive, c'est surtout dans les différences qui séparent deux religions restées à travers les siècles ennemies irréconciliables, qu'il faut chercher les causes de ce fait.
L'Ottoman est dur et féroce, non parce qu'il est conquérant, mais parce qu'il est musulman et que le raya est chrétien. Fidèle observateur des commandements du Coran, il ne cherche pas à s'assimiler les chrétiens qu'il a subjugués, il ne s'efforce même pas de rendre leur situation tolérable. Il les méprise trop, au point de vue religieux, pour les faire entrer dans sa vie familiale ou administrative. Ancun mariage n'a jamais eu lieu entre vainqueurs et vaincus : aucun partage des fonctions publiques n'a été admis entre eux. On a pu, à
juste titre, comparer le peuple turc à un camp barbare provisoirement établi en Europe.
Les humiliations imposées aux rayas dans les siècles précédents étaient de toutes sortes. Ils ne pouvaient rester à cheval en présence d'un Turc: leurs maisons, leurs vêtements, leurs bonnets devaient avoir une couleur et une forme particulières. Ils n^avaient le droit ni de construire des églises, ni de sonner les cloches (1).
La loi pénale était beaucoup plus rigoureuse pour les sujets chrétiens que pour les sujets musulmans. Le meurtre d'un chrétien par un Turc n'était pas considéré comme un crime : au contraire un chrétien ne pouvait tuer un Turc, même en cas de légitime défense.
Les rayas n'étant pas classés à leurs yeux au même degré d'humanité qu'eux-mêmes, les musulmans n'éprouvaient aucun scrupule à faire peser sur eux un système d'administration déplorable.
Les pachas, gouverneurs militaires des provinces, nommés pour un an ou plus, exerçaient tous les pouvoirs de police et de fiscalité avec une rigueur féroce destinée à les faire bien noter en haut lieu. Ils avaient droit de vie et de mort sur les rayas, et remplissaient à leurs dépens leurs coffres et leurs harems. Le principe directeur de leur administration était d'empêcher les musulmans de prendre contact avec les chrétiens, et d'avoir des rapports avec les étrangers ou Francs qui eussent pu leur communiquer des pensées de liberté. Au contraire, ils devaient réserver toute leur indulgence et toutes leurs faveurs pour ceux d'entre les Grecs qui s'étaient convertis à l'islamisme (2).
Arrêtant le commerce avec l'extérieur, ne donnant aucun encouragement à l'agriculture ni à l'industrie, les pachas main-
(1) Voir BiKÉLAS, la Grèce byzantine, p. 161 et suiv. — ëtox, à survey of the iurkish Empire. — Mivrocordato, Coup d*ceil sur la Turquie, — Leake, Traveh in the Morea. — Pooquëville, Voyage en Grèce.
(S) Beaucoup d*habitant8 de Tile de Crète se convertirent par intérêt et pusillanimité.
tenaient les villes et les campagnes dans une stagnation désolante.
Au-dessous des pachas, les ayans, les voïvodes ou mousselims, les agas formaient une hiérarchie compliquée et despotique. Loin du centre du gouvernement, le caprice des fonctionnaires se substituait à la loi.
Des moUas et des cadis rendaient la justice : mais ils n'étaient pas inamovibles, et les fonctionnaires administratifs, pachas ou voïvodes, avaient le droit de présider leurs délibérations dans des cas déterminés et fréquents (1).
Les chrétiens étaient frappés d'un impôt spécial qui ne représentait pas leur participation aux charges de TÉtat^ mais le rachat de Texistence que le sultan avait consenti à leur laisser après la conquête. Cet impôt de capitation ou kharadj n'eût pas été exorbitant (2) si les collecteurs n'avaient perçu que la somme légale : mais grâce à la tolérance des autorités supérieures, ils prélevaient impunément pour eux-mêmes des sommes qui doublaient l'impôt primitif.
Le système du bakchich (que les Occidentaux appellent potde-vin ou commission) était une des plaies de la fiscalité turque, et une vénalité extraordinaire entachait toute cette administration. C'est ainsi que l'immunité d'impôts accordée au patriarche grec de Constantinople était compensée en fait par le prélèvement d'énormes « dons gracieux » lors de son investiture. L'exercice libre du culte n'était accordé aux prêtres et aux moines des couvents que moyennant le paiement de rançons considérables. On a pu soutenir avec raison que le Turc maintenait une séparation entre lui et les chrétiens, non seulement par principe politique et religieux, mais pour conserver à son proBt le bénéfice de cette exploitation financière.
Au kharadj, aux dons gracieux, s'ajoutaient des redevances particulières, ressemblant à nos anciennes aides féodales, dues
(1) Mavrogordato, Coup d'œil sur la Turcjuie,
(2) Juchereau de Saint-Denis estime qu'il s'élevait pour les Grecs & un million et demi de francs. (Les revenus de l'État ottoman^ d'après Mavrocordato, s'élevaient à 60 millions de francs.)
aux feudataires ou spahis qui avaient reçu du sultan la concession des principales terres, en échange de leur assistance militaire en cas de guerre. Depuis la conquête, les fiefs de différente importance [sandjaks, siamets^ timars), s'étaient multipliés, et les chrétiens grecs ne possédaient en propre qu'une faible partie du territoire.
En6n un impôt des plus cruels avait pesé sur les Grecs jusqu'à la fin du dix-septième siècle. C'était l'impôt du sang ou devchûnné. Tous les cinq ans, des recruteurs parcouraient les provinces et prélevaient le cinquième des jeunes gens pour les incorporer parmi les janissaires. Cette coutume odieuse fut supprimée en 1685 pour l'armée continentale (1), mais elle subsista jusqu'en 1821 pour le recrutement des matelots de la flolte^ qui étaient pris de force parmi les jeunes habitants des îles de l'Archipel.
Les insulaires se plaignaient beaucoup de ces levées annuelles. Il est vrai qu'ils n'avaient à supporter la présence permanente dans leurs îles d'aucun pacha ou fonctionnaire turc. Mais la visite que leur faisait tous les ans au printemps l'amiral turc ou capitan-pacha, visite dans laquelle il les rançonnait durement, et surtout Timpôt des matelots, les irritaient violemment contre l'oppression ottomane.
Les vices de cette administration, le principe même d'isolement qui présidait à toutes ces vexations, expliquent pourquoi les Grecs étaient restés à l'écart de leurs vainqueurs, et comment le regret de l'antique liberté, l'aspiration à des temps meilleurs couvait dans leurs cœurs.
Quelques-uns d'entre eux, échappant à ces vexations par leur situation spéciale, servaient d'intermédiaires entre les oppresseurs et les opprimés, et contribuaient à retenir ceux-ci
(t) Amurat IV (1623-1640), avait déjà commencé la réforme du devchûrmé ; lei derniers recrutements avaient eu lieu vers 1676, l'édit définitif fut rendu en 1685. Les janisBaireft, formant de jour en jour une caste plus privilégiée et plus fermée, préféraient réserver ces privilégies à leurs enfants, ou tout au moins à des musulmans, que de les partager avec les chrétiens. — Gervimus, I, 41. — Lavisse et Rambaud, Histoire générale, V, 889.
dans la dépendance de ceux-là. Ces éléments pacifiques étaient : le Phanar, les primats, le patriarcat.
Le Phanar est le nom du quartier de Constantinople habité parles Grecs et, par extension, de cette colonie grecque ellemême ; composée de commerçants et de banquiers, fournissant des marchandises aux Ottomans, leur prêtant de l'argent, elle n'avait aucun intérêt à se révolter. Les Phanariotes avaient conquis par leur esprit souple et délié la confiance du Turc épais ; ils étaient protégés par le sultan contre les déprédations ou les insolences des janissaires. C'était parmi eux que le Grand Seigneurchoisissaitleplussouventses agents fiscaux (1), et surtout ces deux personnages considérables qu'on appelait les Grands drogmans ou interprètes. Le Coran interdisant aux musulmans la connaissance des langues étrangères, ces fonctions étaient forcément confiées à des Grecs, quelquefois à des Juifs. Ces charges dépassaient beaucoup en importance leur rubrique primitive. De simple grammaticos (écrivain), le drogman était devenu un véritable diplomate, un conseiller écouté et respecté en matière d'affaires étrangères. Le Grand drogman de la marine accompagnait le capitan-pacha dans ses croisières annuelles. Le Grand drogman de la Porte était à la disposition permanente du «Divan» ou conseil des ministres, pour tout ce qui concernait les rapports à entretenir avec les autres nations. Leur influence avait parfois contrebalancé celle des vizirs (2).
Les sultans donnèrent aux Phanariotes, au début du dix-huitième siècle, une marque considérable de leur faveur. Ils en firent les chefs attitrés des Principautés de Moldavie et de Valachie. Pendant cent dix ans ( 1 7 11-182 1), les Mavrocordato, les Kallimachi, les Ypsilanti , les Cantacuzène, les Karadja, etc., se succédèrent dans les fonctions d' « hospodars » . Mais la morgue et la dureté des hospodars phanariotes qui recevaient une double investiture, du sultan celle de pacha à trois queues, du patriarche celle de «despote grec» , ne leur concilièrent pas
(1) Hertzbbrg, III, 96.
(2) Zallomt, Essai sur les Phanariotes»
la sympathie des contrées qu'ils administraient, et ils ne purent établir dans les Principautés une influence hellénique ni sérieuse, ni durable.
La coterie phanariote avait, d'après la plupart des historiens, les vices de Tesclave qui veut plaire à son maître, même aux dépens de ses compagnons d'infortune (1). Elle ne devait être d'aucune utilité aux Grecs de l'Hellade dans la préparation de l'œuvre d'indépendance. Elle méprisait ceux-ci pour leur pauvreté, et ces derniers la détestaient pour son avilissement devant les Turcs.
Cependant il serait injuste de ne pas tenir compte de ce que firent certaines familles du Phanar pour les lettres grecques dans le courant du dix-huitième siècle. Alexandre Mavrocordato fonda en 1700 des écoles à Constantinople : les Morousi et les Karadja s'efforcèrent de développer une culture intellectuelle autour d'eux et dans les Principautés. Il y eut là un mouvement d'idées favorable, sinon à une émancipation matérielle, du moins à une amélioration morale de la race grecque {"2) .
Le second élément pacifique était formé par les primats ou khodja^bachis, magistrats municipaux qui servaient d'intermédiaires entre leurs compatriotes et les pachas turcs, et flattaient les vainqueurs pour conserver le droit d'administrer les vaincus.
Ces primats, qui étaient le plus souvent ou possesseurs de petits domaines, ou fermiers de domaines plus importants appartenant aux musulmans, formaient une sorte de caste, d^aristocratie administrative qui se détachait sur l'organisation toute démocratique des communes grecques. Les Turcs avaient, en effet, favorisé le maintien de cette organisation démocratique, avec ses principes d'égalité et de suffrage universel, parce qu'ils avaient cru ytrouver une source de discordes pour les rayas, et par suite un renforcement de leur autorité.
Tous les électeurs réunis d'une même commune choisissaient annuellement leurs conseillers municipaux appelés a démogé-
(1) Raybaito, Mémoires sur la Gréce^ Introducdon, I, p. 99.
(2) Jbid., I, p. 108.
rontes» ou «archontes» dans les campagnes, a proestes n dans les villes. Les voïvodes turcs convoquaient au chef-lieu du district les démogérontes et les proestes. Cette assemblée du district nommait deux fonctionnaires, Funqui devait être Turc, Tayan, l'autre qui devait être Grec, le khodja-bachi (1). L'ayan et le khodja-bachi formaient, avec un trésorier-adjoint, un conseil provincial qui assistait le voïvode.
L'assemblée de district des démogérontes, présidée par le cadi, fixait le montant de Vimpôt. Les khodja-bachis répartissaient Timpôt entre les familles et étaient responsables de sa rentrée, ils endossaient ainsi Todieux des poursuites contre les pauvres hères, et n'étaient généralement pas aimés. On les appelait quelquefois : «chrétiens turcs.» (2)
Les khodja-bachis nommaient à de certaines époques un délégué de confiance appelé Vékil, résidant à Gonstantinople et chargé de tenir les Grands drogmans au courant des souhaits et des besoins des Grecs (3).
Les primats, qui vivaient relativement heureux sous la domination turque et n'aspiraient aucunement à s'y soustraire, n'hésitèrent cependant pas, quand leurs compatriotes prirent les armes, à se joindre à eux avec un certain dévouement (4).
Quant au patriarche de Gonstantinople et au synode, nous les classerons également dans les éléments pacifiques, peu portés à la rébellion.
Les patriarches furent assez puissants au début de la conquête turque, comme chefs nominaux de la nation grecque. Les vainqueurs les avaient laissés en possession de leurs honneurs, de leurs privilèges, de leurs prérogatives de juridiction. Les sultans avaient tenu à avoir auprès d'eux une personnalité unique, responsable au nom de tous les sujets chrétiens. Mahomet II espérait lier solidement l'obéissance de tout un peuple à Tégoïsme d'un seul homme. Il comptait à bon droit
(1) HERTZBEno, t. III, p. 107-109.
(2) Menpelssohk-B, t. I, p. 6.
(3) Ibid,, t. 1, p. 4.
(4) BiRBLAS. La Grèce byzantine y p. 184.
que le patriarche, sur la tête de qui le glaive turc était suspendu, prêcherait à la nation grecque la maxime chrétienne : u Liberté au ciel, mais obéissance sur la terre. » Il ne s'était pas arrêté au danger de créer ainsi un État dans TÉtat, et un point central de ralliementpour toutes les espérances chrétiennes de TOrient : et cette confiance lui réussit car le patriarcat ne fut jamais un centre d'agitation politique (1).
Mahomet II avait eu également pour but, en conservant au patriarche une très haute situation, de soustraire les chrétiens orthodoxes à la tentation d'appeler à leur aide les chrétiens catholiques et la Papauté . L'Occident religieux resta en effet profondément indifférent aux souffrances des schismatiques.
Malgré cette situation privilégiée, malgré ce droit d'intervention judiciaire, étendu successivement des procès concernant les mariages à tout procès civil ou pénal s'élevant entre chrétiens, le haut clergé byzantin, s'étant laissé envahir peu à peu par le relâchement des mœurs et surtout par la vénalité, perdit la considération des chrétiens. Le patriarcat fut souvent la proie du plus haut enchérisseur ; les douze ecclésiastiques qui composaient le synode furent, à de nombreuses reprises, convaincus de simonie (2).
Devant cette décadence du patriarcat, devant l'attitude de la France et de l'Autriche qui restreignaient de plus en plus leur protection aux catholiques seuls, il ne faut pas s'étonner qu'un nombre assez considérable de Grecs se soient convertis à l'islamisme.
Les véritables gardiens de l'esprit hellénique, formant par leurs aspirations et leur patriotisme un vif contraste avec les précédents groupes de satisfaits etde résignés, ceux qui devaient être les héros de la guerre d'indépendance, c'étaient les Klephtes et les Ârmatoles, les moines et les membres du bas clergé, les marins des îles.
(1) Mkndblssobn-B., t. I, p. 3. — Prokesch, t. I, p. 3. (%) Hbrtzbbrg, t. III, p. 91.
Les Grecs des campagnes ont toujours eu le goût de la vie d'aventures et sans frein. C'est surtout après la suppression du Devchûrmé, lorsque les jeunes Grecs ne servirent plus dans les armées musulmanes, que se développa parmi eux le penchant à Texistence libre et batailleuse qu'on a appelée a la klephtourie » (1). Ceux qui n'avaient pas de goût pour le commerce prenaient un fusil, partaient pour la montagne et se faisaient Klephtes, c'est-à-dire brigands, rançonnant et pillant le Turc et même quelquefois le primat grec, s'illustrant par leur bravoure et restant souvent honnêtes à leur façon. D'autres, plus disciplinés, s'engageaient dans les compagnies d'Armatoles. Les Armatoles étaient les montagnards qui avaient obtenu du Turc la licence légale d'être armés et de donner la chasse aux Klephtes. Disons de suite que chiens et loups, gendarmes et brigands, étaient le plus souvent d'intelligence et fortement unis par la haine commune des Ottomans.
Le Klephte était tenu en estime autant que l'Armatole. Partir pour la montagne était presque un devoir pour les jeunes gens vigoureux, et les familles dont un membre était Klephte, étaient plus respectées du Turc que les autres, car leurs souffrances pouvaient trouver un vengeur. Tous ces Klephtes se distinguaient par leur valeur, leur force physique, leur ruse, la splendeur de leurs armes et leur adresse à les manier, comme par leur démarche et leur maintien imposant (2). Les plus fameux étaient ceux de Souli, du Magne, du Pinde, de l'Olympe. Le cri de : « Vive la klephtourie! » avait la même signification que notre cri de : « Vive la liberté ! (3) » .
Le cœur de la vie patriotique en Grèce battait donc dans la montagne, et un dicton populaire plein de grâce s'exprimait ainsi : « La liberté règne sur la montagne, l'haleine des tombeaux ne monte pas jusqu'à la pureté de son atmosphère » .
L'esprit d'indépendance couvait encore dans une autre par-
(i) Gervisus, 85. Voir la description de la klephtourie dans Hbrtzbbrg, t. III, p. loi, et dans Mekdelssoqm-B., t. I, p. 52.
(2) Baybaud, I, 388.
(3) Ibid., t. I, p. 146 et suivantes.
lie de la population, parmi les moines des couvents, et parmi les membres du bas clergé, analogues à nos curés de campagne.
Les grands monastères de moines orthodoxes avaient gardé une culture, assez rudimentaire il est vrai, mais enfin qui les conduisait à un vague respect des auteurs et des héros antiques, et par conséquent à un patriotisme latent. Les immenses couvents du mont Âthos, ces véritables républiques théocratiques, logées dans d'étonnantes et grandioses forteresses, avaient vu au dix-huitième siècle leurs moines ou caloyers sortir un peu de leur ignorance et entrer en rapports intellectuels avec le clergé russe. Les Turcs entouraient les moines d'un certain respect, les assimilant à leurs derviches^ et leur laissaient une liberté relative. Aussi les couvents de Saint- Basile s'étaient-ils multipliés en Grèce.
Le bas clergé (les « papas ») était plus patriote que les moines parce qu'il était moins respecté par les vainqueurs et surtout parce qu'il était très pauvre, et qu'il avait tout à gagner à une révolution. N'ayant pas de biens-fonds, il ne vivait que des dons du peuple, fournis le plus souvent en nature, en blé, en vin, en huiles... (1). En outre, le mariage des prêtres étant permis, les papas se trouvaient alliés par des liens de famille aux habitants des campagnes, et étaient en entière communauté de sentiments avec eux. Cette identité de souffrances et de sympathies devait imprimer aux prodromes de la révolution un caractère particulièrement religieux.
Enfin, les insulaires de la mer Blanche (l'Archipel) subissaient également avec impatience le joug musulman. Ces marins, les plus habiles du Levant, souffraient de ne pouvoir faire servir leur adresse à leur propre profit, tous les vaisseaux turcs étant manœuvres par des matelots grecs, par suite des levées annuelles dont nous avons parlé. Beaucoup de ces insulaires ne pouvant se résoudre à ce service maritime, vivaient de piraterie; c'étaient les Klephtes de la mer.
Caboteurs réguliers ou pirates, matelots ou pilotes, tous
(1) Heatzberg, t. III I p. 92. — Mehdelssobr-B., t. I, p. ik et 15.
tt LES PRODROMES DE L'INSURRECTION
manœuvraient leurs bricks avec une dextérité surprenante, et devaient donner à la révolution des chefs de brûlot d'une tfudace extraordinaire.
Mentionnons enfin, dans les éléments favorables à la révolte, les commerçants grecs des ports de la Méditerranée, delà mer Noire et de TArchipel, tels qu'Odessa, Ancône, Livourne, Marseille... devenus, au contact des Occidentaux, les plus instruits et les plus intelligents des Grecs. Ils détestent le Turc qui ne sait trafiquer qu'à coups de sabre. Ils méprisent son ignorance. Ils fondent et dotent des écoles, et font connaître la civilisation à leurs frères esclaves. Cette élite commerciale suit avec intérêt les événements politiques de TOrient, et tout en accroissant son bien-être propre et sa force financière, elle sera prête à payer de ses écus, et parfois même de son sang. une réorganisation politique de sa nation.
C'est par suite de leur contact direct avec l'Occident, grâce à leur assimilation des idées nouvelles et libérales qui s'éveillent en Europe après la Révolution française, que ces négociants sont devenus les pionniers moraux de l'indépendance. Â l'époque de la Renaissance, 1 Europe a emprunté à la Grèce antique sa culture intellectuelle ; la Grèce moderne se retrouvera et renaîtra au début de notre siècle en empruntant à l'Europe Tidée révolutionnaire ; elle sentira^ en présence des transformations politiques qui bouleversent plusieurs États, monter en elle des désirs d'indépendance nationale.
Ce n'est cependant pas avec les nations les plus éprises de liberté que les Grecs, esclaves des Turcs, pouvaient avoir des rapports suivis. Leurs relations avec l'État voisin, la Russie, étaient plus fréquentes qu'avec les États occidentaux.
Un lien ancien et étroit rapprochait les Russes des Grecs : la conformité de religion. L'église russe était une émanation de Féglise grecque : les fondateurs des métropoles de Kief , de Moscou, avait été envoyés en mission par les patriarches de Byzance. Des rites peu importants différenciaient les deux églises orthodoxes. Le Tsar, chef tout puissant de Féglise slave, ne pouvait voir sans douleur et sans irritation l'oppression de Téglise grecque.
Les deux peuples avaient entre eux un autre lien : la communauté de haine contre le Turc.
Toute la politique russe au dix-huitième siècle tient dans ce principe : conquérir des débouchés commerciaux et nationaux vers la Méditerranée, c'est-à-dire déposséder les Ottomans des rivages de la mer Noire. La mer Baltique est une mer fermée, défendue par des puissances germaniques très fortes. Au contraire la mer Noire dépend d'une nation en décadence. C'est là qu'est l'avenir de la marine, de la puissance russe. La politique qu'on pourrait appeler « du chemin de Byzance » se manifeste à chaque page de l'histoire de la question d'Orient. On peut dire qu'elle est cette question d'Orient elle-même.
Les Grecs ont eu l'instinct confus que, si le Turc était expulsé d'Europe ce serait par le Russe, et ils assistent palpitants à l'expédition de Pierre le Grand (1711) qui proclame publiquement à plusieurs reprises les anciens rapports dynastiques et politiques existant entre Moscou et Byzance, et à la campagne du général MOnnich en 1736-1739. Enfin, en 1769, Alexis et Théodore Orloff, frères du ministre favori de la grande Catherine, étant venus dans la Méditerranée pour fomenter une insurrection qui prendra les Ottomans à revers du côté du Sud, les Grecs croient que l'heure de la délivrance a sonné. Us écoutent les exhortations du Thessalien Papadopoulos, s'arment secrètement, et se soulèvent avec un enthousiasme indescriptible le jour où les Orloff débarquent sur la presqu'île du Magne avec quelques troupes (1).
(1) Ratbavd, U I, p. 146 et suivantes.
Toute la Morée est bientôt en feu. Ândroutzos de Locride (1) descend de THelIade dans le Péloponèse. Le pirate Lambros Katzantonis arme ses vaisseaux. Psaros forme les « légions Spartiates » . Mais les Turcs ne se laissent pas entamer par ces bandes indisciplinées. Grecs et Russes, combattant pour la première fois aux côtés les uns des autres, ne comprennent pas leur tactique respective, et s'accusent mutuellement de lâcheté. Mavromichalis, le chef valeureux du Magne, est tué: les Russes se rembarquent, et la répression la plus sanglante^ la plus i( turque » vient désoler la Morée.
Un désespoir énorme s'empare des Grecs. La tsarine Catherine ne les a-t-elle pas abandonnés, trahis? Leur confiance en elle est ébranlée profondément.
Et cependant le traité de Kaïnardji (1774), « ce chefd'œuvre d'habileté russe et d'imbécillité turque » , relève un peu leurs espérances. La Moscovie fait insérer dans l'article 7 de ce traité une sorte de protectorat général à son profit sur tous les chrétiens de l'empire ottoman, ou plus exactement fait conférer à l'ambassadeur russe à Constantinople un droit de réclamation, si la Porte ne respecte pas la religion chrétienne. Elle étend principalement sa main redoutée sur les Moldo-Yalaques (art. 16), mais l'article 7 lui permettra, par interprétation, de faire entendre sa voix si les souffrances non seulement religieuses mais même civiles et politiques des Grecs deviennent trop vives, et elle prouve ainsi qu'elle n'oublie pas ses alliés de 1770.
Les vaisseaux grecs pourront désormais passer en franchise, et sans être soumis à la visite, les détroits des Dardanelles et du Bosphore, pourvu qu'ils portent le pavillon russe; c'est ce qui résulte de l'article 1 1 du traité de Kaïnardji, de l'article 6 de la convention d'Âïn-ali-kavak (1779) et de l'article 30 du traité de commerce de 1783, tous actes diplomatiques intervenus entre Catherine II et la Porte. Les négociants qui désirent faire passer les détroits à leurs marchandises, n'ont qu'à
(1) C*est le père d'Odysseus, uiv-deachefe de la révolution de 1821.
LES influe:îces extérieures 25
demander des patentes ou abérats» à l'ambassadeur russe. De sujets turcs, ils deviennent pour ainsi dire protégés russes (1).
Ces clauses donnent une grande extension au commerce grec, et surtout attirent un grand nombre de Grecs en Russie. La marine et même Tadministration russes s'ouvrent peu à peu aux Hellènes, et Tinsurrection trouvera là une multitude de chaleureux soutiens, d'avocats écoutés par les Tsars. Odessa est une sorte de colonie grecque en terre russe.
C'est Tépoque où Voltaire écrit à Catherine en faveur de ses tt chers Grecs d : « il considérerait comme un délicieux spectacle de voir deux Impératrices (2) tirer Mustapha chacune par une oreille, et jeter le Grand Seigneur hors d'Europe » . C'est aussi l'époque du « Projet grec » , c'est-à-dire du projet de démembrement de l'empire ottoman au profit de la Russie et de l'Autriche, basé sur la formation d'un État byzantin indépendant avec Constantinople pour capitale, qui serait donné en apanage à un grand-duc de Russie.
Dans les cinquante années qui suivent le traité de Kaïnardji, d'autres traités sont signés entre lu Russie et la Porte, à Jassy (1791] et à Rucarest (1812), et leur interprétation donne lieu à une interminable querelle entre les diplomates des deux. États. Les impôts dont la Porte accable les Principautés, la détention par la Russie de certaines places fortes contestées sur ses frontières asiatiques, sont autant de prétextes à une guerre sans cesse menaçante, dont les Grecs espèrent tirer un sérieux profit.
Quelques esprits sagaces, parmi les Hellènes, prévoient cependant l'hypothèse d'une guerre faite par la Russie a la Porte, uniquement dans un intérêt russe et sans utilité pour eux-mêmes. Le prince Mavrocordato publie vers 1820 une brochure : » Coup d'œil sur la Turquie », où il expose, avec une grande largeur de vues, le péril que ferait courir à l'Eu-
(1) Ce« bérats se généraliseront même pour le commerce terrestre : on les obtiendra moyennant le paiement de 3,000 ou 4,000 piastres aux chancelleries européennes. Ratbadd, Introduction, p. 117.
(2) Catherine de Russie et Marie-Thérèse d'Autriche.
rope la conquête de Tempire ottomaD par la Russie seule.
« Dans Tétat actuel de TEurope, dit-îK la Turquie est un zéro, mais, comme tous les zéros, mise à la droite d'un chiffre énorme tel que la Russie, elle l'augmenterait dans une proportion inquiétante. L'Europe a donc avantage (F Angleterre et TAutriche Font compris; à apaiser les conflits qui pourraient amener une guerre turco-russe (1). Si Fempire ottoman doit être démembré, c'est par l'érection de principautés indépendantes en Yalachie, en Moldavie, en Serbie et surtout par la renaissance d'un État grec formé avec l'aide de l'Europe » . On trouve donc dans l'opuscule de Mavrocordato un nouveau
« Projet grec » qui ne ressemble pas à celui de Catherine et qui s'appuie plutôt sur l'intervention des puissances occidentales que sur celle de la Russie (2).
L'influence française n'a jamais été si profonde en Grèce que l'influence russe.
Notre politique traditionnelle en Orient a présenté deux faces alternatives et contraires. Depuis les croisades, organisées et soutenues en grande partie par la France, depuis la fondation, éphémère il est vrai, des royaumes francs d'Orient, cette puissance a été pendant plusieurs siècles la protectrice attitrée des chrétiens dans le Levant. Mais, d'autre part, à partir du règne de François V% notre lutte acharnée contre la maison d'Autriche nous a portés à rechercher des alliés sur la frontière orientale de l'empire germanique , les sultans ottomans, et le prestige du roi Très-Chrétien auprès des rayas en a beaucoup souffert.
Les Capitulations (1535-1740) reflètent ce double caractère : ce sont des conquêtes faites par la France sur l'Islam, au nom de la civilisation et de la chrétienté, mais ce sont aussi des traités d'amitié entre le sultan et le roi de France. Par les Capitulations, nos consuls acquièrent des privilèges de juridiction civile et criminelle et une autorité indiscutable sur les
(1) PROKESCII, t, III, p. 42.
(2) ibid., t. III, p. 52.
sujets chrétiens de la Porte. A côté de ces prérogatives de juridiction, la France obtient le privilège commercial de trafiquer et de faire trafiquer « sous sa bannière » tous les étrangers avec la Porte, et, pour ses nationaux, le privilège religieux de pratiquer le culte catholique, de visiter les Lieux Saints. Mais, par ces mêmes traités, elle semble considérer les Turcs comme entrés dans le droit public de l'Europe, elle reconnaît la légitimité de leurs conquêtes, elle cesse d'être la protectrice attitrée de la foi chrétienne.
Les Grecs orthodoxes avaient d'abord accepté avec reconnaissance la protection des Français catholiques. Mais le jour où la Moscovie prit conscience d'elle-même et apparut aux Grecs comme une puissance de premier ordre, capable de les défendre, ils donnèrent toutes leurs préférences à cette nation dont la proximité et le rite orthodoxe leur inspiraient une plus grande confiance. Nos rois sentirent s'opérer ce déplacement d'influence, et eurent une tendance à restreindre leur protection aux catholiques. Des querelles éclatèrent auprès des Lieux Saints et la Turquie y concéda peu à peu d'importants privilèges aux orthodoxes. Toutes les clauses des Capitulations furent, au dix-huitième siècle, étendues par la Porte aux Moscovites, et nos monopoles juridiques, commerciaux et religieux durent être partagés.
Si les Grecs ne purent voir en nos monarques Valois et Bourbons de futurs artisans de leur délivrance, notre Révolution les enthousiasma : ils en excusèrent même les excès : les Turcs les avaient blasés sur les férocités politiques.
La Révolution avait proclamé des principes qui étaient la condamnation de la domination turque sur ses sujets grecs : en vertu de ces principes, tout gouverneinent qui ne représentait pas la race et la nation, qui ne relevait pas de la volonté générale, qui ne respectait pas les droits personnels de chaque homme, était illégitime. Les Grecs devaient s'emparer avec ardeur de ces axiomes et en faire l'application à eux-mêmes(l).
(1) Un historien a dit que, tandis que la Réforme avait consolidé la puissance des Turcs, la Révolution l'avait au contraire ébranlée. — Merdelsshor-B. I, 70.
Golocotronis, le vaillant Klephte, a reconnu plus tard que la Révolution lui avait ouvert les yeux, et lui avait annoncé, comme un clairon prophétique, Theure de la liberté.
Les rayas eurent connaissance de la Déclaration des Droits de Thomme. La cherté du blé en France sous la Terreur permit aux marins grecs de venir vendre le blé russe d'Odessa en France, et de prendre en même temps contact avec les idées nouvelles. Peut-être même espérèrent-ils un moment voir le bouleversement de TOccident gagner TOrient.
En 1797, ils accueillirent avec enthousiasme le corps d'armée du général Gentili qui venait prendre possession des îles Ioniennes, après le traité de Campo-Formio.
Malgré cette renaissance de sympathie pour la France, la Russie, quoique autocratique et condamnant par tradition le principe des nationalités restait la plus aimée. En Orient les sympathies religieuses priment toujours les sympathies politiques.
Quand Bonaparte entreprit l'expédition d'Egypte et s'attaqua aux lieutenants de Sélim III, les Grecs attendirent avec impatience l'issue de la lutte. Le savant grec, Goray, établi à Paris, envoya un chant de guerre, 2aX7:w/xa TroXejuuejTrptov (la trompette guerrière), aux volontaires grecs enrôlés dans l'armée de Bonaparte, et essaya d'attiser la formation d'une alliance gallohellénique en Orient (1801). L'échec des Français refroidit cette espérance passagère, mais il eut une conséquence singulière. En ruinant notre influence commerciale dans ces contrées, il permit aux Grecs des fies et des ports de s'emparer de la situation prépondérante que nous exercions depuis plusieurs siècles dans le trafic du Levant : leur négoce et leur fortune grandirent rapidement, et ils multiplièrent leurs relations avec les ports français et italiens de la Méditerranée. Les Français contribuèrent ainsi, par la rupture de leur alliance traditionnelle avec la Porte et par l'abandon que firent beaucoup de nos commerçants de leurs intérêts levantins, aux progrès de l'expansion hellénique. Ce fut une influence en quelque sorte négative, mais qu'il est intéressant de mentionner.
La politique de Napoléon, tantôt favorable ou défavorable au sultan, suivant les intérêts du moment, considéra les Grecs comme une quantité négligeable dans le système européen. Leur esprit indiscipliné ne pouvait attirer le caractère autoritaire de TEmpereur. Ils ne furent sans doute pas au courant des vastes projets esquissés à Tilsit entre Napoléon et Alexandre, tels que le démembrement de Tempire ottoman, Constantinople libre, etc., et, s'ils les avaient connus, ils en auraient reporté le mérite sur la Russie. Quand la rupture fut consommée en 1815 entre cette puissance et la France, tous leurs vœux furent pour Alexandre.
Si la confiance^ dans Tinter vention militaire et politique de la France est à peu près nulle au début du siècle, notre pays reprend toute sa suprématie dans les rapports intellectuels entre les deux nations.
La France a été le foyer le plus vivace de la renaissance des études grecques : le culte des chefs-d'œuvre de l'antiquité a brillé à Paris de tout son éclat, et beaucoup de Grecs se sont établis en France par sympathie littéraire^ comme ils se sont établis en Russie par espérance politique. Ce goût esthétique pour les beautés de la pensée et du langage helléniques a une importance historique, car il est une des principales sources du tt philbellénisme » , cette sympathie nationale des peuples d'Occident à l'égard des Grecs, qui a si efficacement travaillé pour leur indépendance et qui a préparé l'intervention des gouvernements en leur faveur.
Quelques hommes, lettrés, diplomates ou voyageurs, Français de naissance ou d'adoption, se livrèrent, malgré la difficulté des communications et l'absence de documents écrits, à une étude sérieuse des souffrances et des revendications grecques, et ouvrirent la voie au philbellénisme. Les plus connus de ces philhellènes de la première heure furent Goray, Pouqueville, Raffenel, Fauriel.
Adamantios Goray ou Diamant Goray (il avait traduit son prénom pour se mieux franciser) était né à Smyrne de parents
grecs en 1748. Épris dès son enfance d'une admiration passionnée pour Démosthènes, cultivé et lettré, il souffrait cruellement de voir sa patrie opprimée par les Ottomans. Il résolut de s'expatrier et de s'établir en France ; cet exil volontaire devait lui servir, non à oublier ses compatriotes, mais à intéresser les autres nations à leurs malheurs. Venu à Montpellier, où il fut reçut docteur, puis à Paris, il assista à la Révolution, et s'imposa la noble tâche d'être en France l'apôtre de l'indépendance hellénique.
La science, la philologie surtout, où il excellait, ne furent pour lui qu'un accessoire, un instrument de son idéal patriotique. On peut donc le considérer comme le premier précurseur de ce qu'on a appelé la <c Grande Idée hellénique » , cette aspiration nationale dont nous verrons plus tard Capodistrias donner la formule. Pour Coray, l'instruction est la base de la liberté : il tendra de toutes ses forces à donner aux Grecs des bibliothèques, une langue littéraire : il se fera, dans ce but, éditeur et commentateur de Strabon et de plusieurs auteurs anciens : il cherchera à réveiller sa patrie endormie en lui rappelant les hauts faits des ancêtres, l'éclat de l'antique littérature. H deviendra une sorte de législateur de la langue grecque moderne, mais avec des arrière-pensées politiques et nationales.
Coray ayant appris que le patriarche de Jérusalem, Anthime, avait dans une circulaire engagé tous les Grecs à obéir scrupuleusement aux fonctionnaires turcs, répondit par une autre circulaire où il exhortait ses compatriotes a ne pas s'avilir dans une basse servitude (1). Coray ne devait cependant pas voir sans inquiétude éclater l'insurrection de 1821 : il jugeait l'heure mal choisie, prématurée : il eût souhaité que la Grèce, avant de s'affranchir, se fiit retrempée dans une éducation politique et morale. 11 oubliait qu'un peuple esclave est peu capable de s'instruire, et qu'il ne peut puiser dans son esclavage qu'une seule vertu, l'amour de la liberté, le désir de la conquérir.
(1) Hertzberc, t. III, p. 303.
Une fois la guerre engagée, Coray fit tous ses efforts pour y intéresser la France ; si son âge Tempècha de prendre les armes, il combattit ardemment avec la parole et la plume.
François Pouqueville est à la fois médecin, diplomate, voyageur et lettré. Son existence est romanesque et mouvementée comme Tépoque à laquelle il appartient. Il suit Bonaparte en Egypte, en qualité de membre de la commission médicale e^ scientifique. Le navire sur lequel il revient en France en 1798 est capturé par un corsaire barbaresque : ce forban est par hasard bien intentionné pour les Français : au lieu de vendre Pouqueville et ses compagnons en Tripolitaine, il les débarque bénévolement à Navarin. Il est vrai que ceux-ci tombent entre les mains des Turcs, alors en guerre avec la France. La science médicale de Pouqueville le place en assez bonne posture auprès des pachas de M orée ; il profite de sa captivité pour étudier le pays, pour se documenter sur les mœurs des Grecs.
Envoyé à Constantinople et enfermé au château des Sept* Tours, il s*y trouve avec le vieux diplomate français, Ruffin, surnommé le Nestor de l'Orient, retenu prisonnier depuis l'expédition d'Egypte, et complète auprès de lui son éducation d'orientaliste. A peine libéré et de retour en France^ il est nommé par Napoléon, qui sait utiliser toutes les capacités et toutes les compétences, consul général auprès du célèbre Ali, pacha de Janina.
Pouqueville passe à Janina une dizaine d'années dans une situation complexe, moitié ami, moitié prisonnier du pacha : puis, après un séjour d'un an au consulat de Patras, il rentre définitivement en France en 1816, où il s'occupe dès lors à publier tout ce qu'il a vu et noté pendant ses séjours dans la péninsule des Balkans*
Il ne retourne pas en Grèce lors des événements de 1821, mais son frère Hugues Pouqueville combattra vaillamment à Missolonghi. Comme Coray, François Pouqueville publie une multitude d'articles de journaux pour éveiller le philhellénisme
en France. Il suit tous les faits de Tinsurrection avec une attention qui lui permet de publier un utile récit des premières années de la guerre.
Raffenel est un jeune attaché au consulat français de Smyrne, qui a rapporté de ce poste une connaissance sérieuse de la situation politique en Orient, et une sympathie très vive pour la cause grecque. Philhellène militant, il partira avec Fabvier et combattra à ses côtés lors du siège d'Athènes. Il publiera d'intéressants mémoires sur tous les faits auxquels il sera mêlé.
Fauriel est un lettré. Un moment secrétaire de Fouché, il ne fait que traverser la politique, et se consacre bientôt à un genre de littérature, nouveau pour Tépoque, et qu'on pourrait qualifier de « cosmopolite » . Possédant en effet les principales langues vivantes (chose rare en 1800 plus que de nos jours), il étudie les chefs-d'œuvre étrangers et en traduit plusieurs, offrant ainsi de solides matériaux au romantisme naissant. La langue grecque le séduit particulièrement : il entre en relations avec plusieurs Hellènes, Piccolos, Bassili ; il se procure un grand nombre de chants et de légendes populaires en Grèce, les traduit, dépeint les cérémonies et solennités auxquelles ils se rapportent et contribue ainsi pour une large part à faire connaître et aimer les insurgés de 1821. Il sera un des promoteurs de cette branche importante du philhellénisme, le philhellénisme littéraire, qui inspirera plusieurs chefs^ d'oeuvre à la poésie française.
Il faut citer enfin parmi les Français, que des voyages ou des études spéciales ont mis à même de connaître la Grèce : Choiseul-Gouffier (1), De Guy (2), Barthélémy (3), Beaufort (4), et le plus illustre de tous. Chateaubriand (5).
Tous ces Français ne sont pas des conspirateurs, des artisans de révolution. Ils favoriseront de Leurs vœux les insurgés,
(1) Voyage pittoresque en Grèce, 1782.
(2) Voyage littéraire en Grèce, 1771.
(3) Le Voyage du jeune Anacharsis, 1788.
(4) Commerce de la Grèce^ 1799.
(5) Itinéraire de Paris a Jérusafem, 1806.
quand ceux-ci auront arboré le drapeau de Tindépendance, mais c'est ailleurs qu'il faudra chercher les instigateurs du soulèvement.
A côté de TinSuence russe et de Tinfluence française, n'y eut-il pas aussi en Grèce une influence anglaise? L'Angleterre, qui devait jouer un rôle si important après 1825, n'en jouait aucun en 1800. C'était une nation peu connue des Hellènes. Son hostilité en Asie contre les Russes, sa faveur marquée pour le sultan, la désignaient aux défiances de la Grèce. La fameuse phrase de Pitt : «Je refuse de discuter avec quiconque n'admettra pas la nécessité pour les intérêts anglais dé l'intégrité de l'empire ottoman, » était la condamnation de toutes les espérances de restauration byzantine.
A défaut du gouvernement anglais, certains citoyens de ce pays s'intéressèrent à la Grèce dès avant 1820. 11 eût été extraordinaire que le peuple essentiellement voyageur n'eût pas exploré et étudié de près cette contrée où, suivant l'expression classique, «il n'y avait pas une pierre qui n'eût un nom.» Le colonel Leake, qui parcourut l'empire ottoman vers 1805, les Gell, les Dodwell, les Hughes, les Holland, les Douglas, avaient intéressé leur pays à la Grèce par leurs récits de voyages si documentés. Lord Guilford, qui aimait passionnément Athènes, devait contribuer à la fondation dans cette ville de l'association des Philomuses (1). Pour ces hommes, voir les admirables ruines de la Grèce aux mains de conquérants ignorants, qui non seulement ne les entretenaient pas, mais les démolissaient pour construire leurs demeures, c'était souhaiter la révolution.
L'Angleterre était trop libérale pour ne pas juger sévèrement l'administration turque, mais elle aurait voulu adoucir le sort des chrétiens par des modifications apportées à l'organisation de l'empire et non par son démembrement. Elle favorisa donc en Orient plutôt une politique de réformes qu'une
(i) Voir plus loin, page 35.
politique de nationalités. Enfin cette puissance n'avait que depuis peu des intérêts dans la Méditerranée : ce n'est qu'après la chute de Napoléon, quand elle posséda Malte et les îles Ioniennes, qu'elle devint un facteur important de la question d'Orient.
En 1817, l'affaire de Parga indigna violemment les Grecs contre la Grande-Bretagne(l). Le traité du 21 mars 1800, conclu entre la Russie et la Porte avait détaché de l'empire ottoman la république des Sept Iles (les îles Ioniennes), mais n'avait pas compris dans le territoire de la nouvelle république les villes du littoral albanais, Parga, Prevesa, Butrinto(2). Les habitants de ces villes, chrétiens pour la plupart, avaient imploré l'assistance des Russes et des Français pour ne pas retomber sous la domination ottomane, et la complaisance de ces nations successivement protectrices ou maîtresses des Sept lies avait empêché en fait le Croissant de rentrer en possession de ces localités. Mais, après l'établissement de la domination anglaise sur ces îles en 1815, Thomas Maitland, nommé Haut Commissaire, se montra strict et cruel observateur du traité du 21 mars 1800, et fit savoir à Â.li de Janina qu'il pouvait Occuper Parga. Une somme de 150,000 livres sterling fut accordée par la Porte aux Parganiotes, comme rançon de leur liberté, et, le 10 mai 1819, la livraison de la ville au pacha eut lieu.
Un cri de désespoir retentit dans toute l'Hellade, et l'Europe entière s'émut de ce recul de la civilisation devant le Croissant. Si Parga dépendait des îles Ioniennes, pourquoi les Anglais aliénaient-ils cette ville? Si elle n'avait aucun lien avec ces îles, de quel droit les Anglais en disposaient-ils? La politique britannique devait plus d'une fois donner aux Turcs de semblables marques de partialité.
(1) YÉMÉKiz. Les Anglais et la Grèce (Lyon, 1872).
(2) Recueil de rra/feir/e Marters, t. VII, p. 511.
Ce n*est qu'après 1815 que se firent sentir les premiers symptômes, encore souterrains, qui annonçaient la révolution grecque. Ils se manifestèrent par la création d*associations et de ligues. Pour détruire une tyrannie, il faut que les opprimés se concertent : avant de combattre, on conspire; on met en commun d'abord des projets et des espérances, puis de l'argent, en dernier lieu des armes.
Les premières de ces associations furent plus littéraires que politiques. La société des Philomuses fondée à Athènes, en 1814, sous le patronage de lord Guilford et de Capodistrias, principalement pour la conservation des antiquités, essaya d'augmenter le nombre des écoles et de répandre Tinstruction dans THellade : mais elle resta superficielle et sans influence nationale.
Une ligue d'un caractère plus politique, une « Hétairie (1)» , fut fondée à Vienne, à la fin du dix-septième siècle, par un homme d'une énergie et d'un patriotisme remarquables, Rhigas. Ce Thessalien, qui aimait à s'entendre appeler Rhigas de Phères (2), après avoir été en Valachie secrétaire d'un prince Ypsilanti, s'établit à Vienne vers 1 793, et organisa, parmi l'importante colonie grecque de cette ville, une association patriotique qui devait léguer son nom^ dans le cours de notre siècle, à plusieurs autres Hétairies nationales. Rhigas entra en correspondance avec Bernadotte, ambassadeur de France à Vienne,
(i) Hétairie ou association. Hétairie vient du mot éTatpo;} compagnon, ami.
r^ous ayons trouvé dans un auteur sérieux une extraordinaire étyuiologie de ce mot : cet auteur 1 écrit (sthérie, et le fait venir du latin œther. L'association, dit-il, avait un but de pureté, comme l'éther du ciel. L'auteur, bon philhellène, est évidemment un déplorable helléniste.
(2) Les ruines de l'antique Phères étaient situées à peu de dislance de Vêlestînos, lieu natal de Rhigas.
après Gampo-Formio , et avec Bonaparte lui-même, essayant de les intéresser à la cause hellénique. Ces lettres coûtèrent la vie au patriote grec. Le cabinet de Vienne ne lui pardonna pas d'avoir entrepris cette démarche auprès du grand ennemi de TAutriche. Il saisit les lettres et livra leur auteur aux Turcs. Le pacha de Belgrade fit fusiller Rhigas qui s'écria, dit-on, avant de mourir : a Regardez comment meurt un pallicare. J'ai déposé la semence dans le sillon et l'heure approche où mon peuple récoltera la douce moisson (1). »
Rhigas n'eut pas l'occasion d'utiliser sa fougueuse bravoure : mais le Grec, quand il ne peut se battre, chante. Celui-ci traduisit Rouget de l'Isle et transmit à ses compatriotes une Marseillaise hellénique :AeÛTe^ Traîds; tcôv EXX)h/ci>v. . . (Allons, enfants des Hellènes...), qui devait résonner maintes fois, vingt-cinq ans plus tard, aux oreilles des Turcs.
Ses appels h l'insurrection portaient la devise française : a Liberté, Égalité^ Fraternité » : ils s'adressaient non seulement aux Grecs, mais à tous les chrétiens de l'empire ottoman, Bulgares, Albanais, Serbes, etc..
L'Hétairie viennoise de Rhigas ne lui survécut pas (2). Une seconde Métairie, fondée dans Tltalie du Nord de 1806 à 1814, sous l'influence française, n'eut pas plus d'autorité, mais une troisième Métairie, appelée à une renommée européenne, se forma, vers 1815, à Odessa.
L' « Métairie des amis » , au lieu de s'appuyer comme la première sur les principes de la Révolution française, ou comme la seconde sur une conception d'empire d'Orient allié à l'empire français, se proposa pour but l'intérêt de la religion orthodoxe : créée en Russie, elle flatta et chercha à conquérir le Tsar.
Comme toutes les sociétés secrètes de l'époque, elle emprunta des pratiques mystérieuses et une hiérarchie compliquée
(1) Le raot w pallicare «, projeté pour la première fois dans le domaine de rhisloirc vient du mot TiàXXaÇ, elaigniBe : jeune guerrier*
(2) G* est en 1811 que fut fondé à Vienne, sur le conseil de Coray, et sous la direction d'Anthime Gazis, un journal, le Mercure savant^ organe des intérêts grecs. — HsRTZBEnc, t. III, p. 399.
à la franc-maçonnerie. Elle divisa ses adhérents en sept classes ou éphories : les derniers degrés restaient dans leurs foyers et cherchaient à s'organiser militairement. Les trois degrés supérieurs voyageaient et devaient répandre la bonne parole ; le thème proposé était Tunion armée de tous les chrétiens de l'empire turc pour faire triompher la Croix sur le Croissant.
Les Grecs d'Odessa, Xanthos, Skouphas, Tsakaloff, principaux fondateurs de la ligue, s'occupèrent de recruter des adhérents à l'intérieur de l'empire turc et à l'extérieur. A Constantinople même, le marchand Sakéris recueillit beaucoup d'adhésions, et resta à ce poste d'honneur et d'avant-garde, malgré les dangers qu'il courait.
Dans les Principautés, l'archimandrite Dikaios s'assura le concours d'un certain nombre de hardis capitaines, tels que Georgiaki l'Olympien, l^avvas... Dans l'Hellade, des évéques, des moines, des primats, des marins, des Klephtes s'affilièrent successivement à la ligue. Â Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Munich, la propagande fut active. Â Paris, Tsakaloff fonda, sous la protection du diplomate Choiseul-Gouffier, un groupe déjeunes gens, qui se désignait sous le nom d' «Hôtel grec (1) Ji .
Ou affirme qu'en 1820 l'Hétairie des amis comptait quatrevingt mille adhérents. Certains hommes d'État, pondérés et prévoyants, affiliés à la ligue, voulaient lui donner peu à peu, par la fondation de grandes banques, une très forte base financière, mais, à la mort de Skouphas, un « Gouvernement dirigeant » , composé de huit membres, communiqua à l'Hétairie une impulsion plus ardente et plus irréfléchie. Tous les pays helléniques furent, en 1820, l'objet d'un travail fiévreux et souterrain. Les personnages les plus considérables de la Morée, Pierre Mavromichalis, bey du Magne, Théodore Colocotronis, réfugié à Corfou, etc., se laissèrent peu à peu convaincre parles Perrhœbos, les Pharmakos et autres agents de l'Hétai-
(1) MeS0BL88OHN-B.| t. I^ p. 131.
rie, que Theure était propice à un soulèyement : Tarmée turque, disaient ces agents, était très affaiblie par les dernières guerres contre la Russie, le corps des janissaires était en décomposition. Ils prétendaient que TEurope, livrée tout entière à un renouveau de foi chrétienne depuis la formation de la Sainte-Alliance, ne resterait pas insensible à une insurrection ayant le salut de la religion pour mobile, et volerait à son secours. Les caisses de THétairie étaient pleines, et pourraient payer d'importants achats d'armes et de navires dans les ports russes et italiens.
Les Armatoles et les Klephtes écoutaient ces exhortations avec émotion, mais ils ne se croyaient pas assez forts pour agir seuls, et ils exigeaient, avant de prendre les armes, qu'on leur assurât le secours des deux alliés qu'ils regardaient comme le plus capables de vaincre les Ottomans : Âli de Janina, et le Tsar Alexandre I".
C'est une physionomie étrange que celle d'Ali de Tépélen, et Pouqueville nous donne sur lui de copieux et intéressants renseignements. Ce forban albanais, le plus cruel, le plus traître de cette race cruelle et traîtresse des Skypétars, fut, malgré ses vices, un aventurier de génie, et il agita avec tant de persistance la péninsule des Balkans pendant quelques années, qu'on peut le considérer comme l'un des premiers démolisseurs de l'unité ottomane.
Au point de vue privé, sa vie ne fut qu'une série fastidieuse et répugnante de vols, d'assassinats, de viols commis sur ses parents les plus proches. Mais, au point de vue public, il est intéressant à étudier.
L'Albanie était, comme les autres provinces de l'empire, administrée par des pachas envoyés de Stamboul; Ali, simple bey feudataire, résolut d'écarter ces fonctionnaires qui gênaient son ambition et ses goûts d'indépendance, et de s'imposer par son ascendant au choix des vizirs. La religion musulmane lui facilitait l'obtention du titre de pacha. Mais son origine albanaise était un obstacle. A force de violence et d'au-
dace, il conquit successivement Tautorité effective de pacha, puis le titre réel. Une fois qu'il fut maître de Janina, son existence se passa à guerroyer pour s'emparer de toutes les terres appartenant aux beys d'Albanie, et pour réunir entre ses mains les autres pachaliks de THellade septentrionale. Peut-être rêva-t-il même de substituer, à Conslantinople, une dynastie albanaise aux dynasties dégénérées des Osmanlis.
Cet homme étonna Napoléon lui-même, qui le traita par lettre de a respectable ami » , lui envoya La Valette (1798), et accrédita Pouqueville auprès de lui. Mais l'Empereur ne voulut pas le nommer gouverneur des îles Ioniennes, malgré l'attachement dont Ali faisait parade pour lui : a Je veux être son ami et son serviteur, disait le pacha à Pouqueville, et, s'il me chasse par la porte, je rentrerai par la fenêtre. »
Tantôt gouverneur révolté contre son maître le sultan, tantôt persécuteur des chrétiens et exécuteur des hautes œuvres des vizirs, il déconcerte l'analyse par la fréquence de ses avatars. Ce massacreur juré des Souliotes et des Épirotes de race grecque finit cependant par inspirer aux Hellènes une sorte d'admiration. Ils oublièrent ses cruautés et ne virent plus en lui qu'une sorte de bélier qui ébranlait par ses coups acharnés et réitérés la forteresse ottomane. Ali faisait une brèche par laquelle ils pourraient monter à l'assaut. N'avaientils pas le même maître, le même ennemi qu'Ali? Pourquoi ne s'allieraient-ils pas à lui ?
En sapant l'autorité des beys, le pacha de Janina semblait contribuer à augmenter les franchises des communes grecques. Les Hellènes ne songeaient pas que cet adversaire tenace de la hiérarchie des beys (un peu analogue à notre féodalité du moyen-âge), visait à remplacer ce régime, non par la liberté, mais par le despotisme le plus absolu (I).
L'Hétairie servit d'intermédiaire entre les Hellènes et le pacha de Janina. Assiégé dans cette place par le général ottoman Pacho-Bey, puis par Kourschid, Ali appela à lui ses anciennes
(1) ME!IDELSS0HN-B., t. I, p. 117.
victimes, les Soulîotes : il leur promit de leur rendre leurs villages, et Botzarîs, acceptant par intérêt cette bizarre alliance, souleva ses compagnons contre les Turcs (décembre 1820.)
Certains historiens placent à cette date l'explosion de Tinsurrection grecque (1) : mais cette révolte des Souliotes n'a pas un caractère assez général pour permettre d'avancer ainsi de quatre mois la date véritable du soulèvement. Elle n'est cependant pas négligeable, car les Grecs crurent y voir la preuve qu'Ali favoriserait leur insurrection, s'ils se décidaient à se soulever.
L'empereur Alexandre P pouvait être, pour les Hellènes, un allié encore plus précieux qu'Ali de Janina.
Ce prince, parvenu en 1820 à l'apogée de sa fortune, était une des figures de souverain les plus sympathiques de cette époque. Son visage avenant, offrant, avec ses yeux rêveurs, son nez légèrement retroussé, sa bouche spirituelle, un certain mélange de grâce et d'enfantillage, était populaire en Orient comme en Occident. Mais la flexibilité un peu féminine de son attitude et la souplesse ondoyante de sa conversation inspiraient de justes craintes à ceux qui avaient besoin de trouver en lui un appui énergique et persévérant, a Esprit brillant mais incomplet, a dit excellemment de lui un de nos historiens les plus autorisés (2), il était propre surtout à recevoirdes impressions, à s'assimiler les pensées qu'on lui suggérait, à les parer de poésie et de splendeur, à leur rendre un culte contemplatif, et semblait né pour rêver plutôt que pour agir. »
Les Grecs pouvaient-ils fonder des espérances sur l'appui de ce souverain exquis, mais inconsistant, « qui passait sa vie à changer d'idéal >' et dont l'esprit flottait entre la cause de la religion orthodoxe, chère au peuple russe et à lui-même, et celle de la légitimité, chère à ses amis et alliés politiques?
D'une part, il détestait et méprisait les Turcs : il eût souhaité
(1) Mekoelssohu-B., t. I, p. iS5.
(S) A. Vahdal, Napoléon et Alexandre /*', t. I, p. 60.
d'être en Orient a la fois le pape et le général d'une grande croisade antimusulmane. Son âme romanesque, mystique, compatissante (autant que peut Tétre celle d'un souverain attablé à la retoutable partie d'échecs de la politique européenne), souffrait au récit des souffrances des Grecs. N'avait-il pas fondé la Sainte-Alliance sur le symbole sacré de la religion chrétienne?
Mais d'autre part, ce vernis religieux de la Sainte-Alliance, cette allusion au bonheur des nations, ne recouvraient-ils pas la sauvegarde la plus égoïste, la plus peureuse et la plus avare de la propriété monarchique? Les trois signataires n'avaient-ils pas, dans l'esprit de la déclaration du 26 septembre 1815, sinon dans sa lettre, posé le principe d'une conservation à outrance, envers, et contre tous, de ces immenses territoires, conquis à travers les siècles par la ruse ou la violence, qu'ils appelaient leurs empires? Et tout ce qui pouvait ébranler ces empires à l'intérieur ou à l'extérieur, la contagion de l'insurrection, l'exemple de la révolution et du libéralisme, ne devait-il pas être frappé par avance de réprobation, et voué à l'impuissance?
La lutte qui s'opérait dans l'esprit d'Alexandre entre ces deux tendances contraires, ne devait laisser qu'un espoir assez obscur aux patriotes grecs. Cependant métairie s'illusionna sur la faveur du Tsar. Elle avait à Saint-Pétersbourg un de ses groupes les plus importants; depuis le traité de Kaïnardji, un certain nombre de Grecs avaient pénétré dans la haute administration russe. Les plus célèbres de ces émigrés étaient Capodistrias et les Ypsilanti. Quelle était l'origine de ces personnages qui devaient jouer un rôle considérable dans la révolution grecque? Quelle pouvait être leur influence sur le Tsar?
Les comtes Capodistrias (1) étaient originaires de la ville de
(i) Nous avons adopté cette ortho{>raphe, parce que c'est celle qu'emploient tobs les historiens ou biographes grecs de Jean Capodistrias. Chez les historiens occidentaux nous trouvons plutôt la forme : Capo d'Istria. Voici comment s'explique cette différence. Jusqu'en 1827, cet homme d'Etat a écrit son nom en deux mots, puis il l'a grécisé et écrit en un seul mot le jour où il a été nommé Président de la République grecque. Pour être rigoureusement exact, nous aurions donc
Gapo d'Istria, situëe en Istrie, non loin de Trieste : mais ils s'étaient de bonne heure établis à Gorfou, et par cela même « précisés » . Le comte Antoine, grand seigneur lettré et versé dans la science du droit, eut trois fils : le troisième, Jean, né en 1776, devait être le plus célèbre.
Après avoir fait ses études médicales à Padoue et à Venise, ce jeune homme, à Tintelligence déliée, à la parole séduisante, se sentit plus de goût pour la politique que pour la science, et s'attacha à la personne d'un diplomate russe d'origine italienne, le comte Mocenigo, venu à Corfou en 1800 pour organiser la république des Sept Iles sous le protectorat delà Russie. Mocenigo choisit Capodistrias, à peine âgé de vingt-septans, comme un des secrétaires d'État de la république. Dans cette administration, celuf-ci eut à lutter contre son dangereux voisin, Ali de Janina, et il entra dès cette époque en relations avec certains réfugiés grecs tels que Golocotronis. Des plans d'avenir s'ébauchèrent, mais le jeune homme d'État n'avait pas la fougue des Klephtes : sa maturité précoce calma leur imprudence, et, s'il promit de travailler à la délivrance de sa patrie, ce fut seulement par des moyens diplomatiques et pacifiques.
Après Tilsit (1807), quand les îles Ioniennes furent rendues à la France, Gésar Berthier, frère du major général de Napoléon, offrit à Gapodistrias d'entrer dans la diplomatie française : mais celui-ci n'oublia pas que les Russes avaient été ses premiers protecteurs : il croyait être plus utile à ses compatriotes en Russie qu'en France. Il partit pour Saint-Pétersbourg et entra au collège des Affaires Étrangères.
Successivement attaché à l'ambassade russe de Vienne, chef de chancellerie auprès de l'armée du Danube pour l'organisation de la nouvelle province russe de Bessarabie, il se fit remarquer par le Tsar dans ces différents postes et entra très avant dans sa confiance. Alexandre le nomma ambassadeur à Genève, mais ce théâtre n'était pas à la hauteur de ses capacités, bien
dû écrire Capo d'Istria dans la première partie de ce récit, et Capodistrias dan» la seconde. Pour ne pat dérouler le lecteur, noua avons préféré unifier l'orthographe et adopter la forme usitée en Grèce.
que la couleur sérieuse et presque mystique de ses discours lui eût conquis Taffection des bourgeois suisses, disciples de Calvin et de Rousseau. En 1814, Alexandre Temmena au congrès de Vienne, et il forma avec Adam Czartoryski et Stein une sorte de conseil intime, dont TEmpereur suivait plus souvent les avis que ceux des ambassadeurs en titre, Nesselrode, Razoumovski, Stackelberg. II s'occupa spécialement de Torganisation de la Suisse.
Il suivit Alexandre à Paris, lors de la deuxième Restauration, et c'est lui qui conseilla au duc de Richelieu de dicter à Louis XVIII cette lettre si digne, qui devait adoucir les conditions rigoureuses imposées par les Alliés à la France.
De 1815 à 1822, Capodistrias partage avec Nesselrode la direction des Affaires Étrangères de Russie. Son esprit subtil et raffiné, ses conceptions généreuses empreintes d'un mysticisme oriental, lui concilient l'amitié la plus intime du Tsar.
Comme Texprime sa physionomie fine et souriante, il mêle la souplesse vénitienne à la rêverie grecque, le génie pratique et juridique des Italiens k l'imagination vive et poétique des Hellènes. Le situation de sa patrie, Corfou, située entre les deux grandes péninsules méditerranéennes, peut expliquer cette psychologie. Le mysticisme règne plutôt dans son langage que dans son esprit, et semble être surtout pour lui un instrument de séduction; un réalisme très autoritaire apparaîtra dans ses actes, quand il sera placé à la tête du gouvernement grec. Chez lui, le diplomate est supérieur à l'homme d'État.
Ce fut Capodistrias qui rédigea, sous la dictée du Tsar et de Madame de Krildener, le manifeste de la Sainte-Alliance et qui représenta la Russie au congrès d'Aix-la-Chapelle. Les Grecs pouvaient être fiers de leur compatriote. Aussi, quand il alla revoir, en 1819, l'île de Corfoi/, sa patrie, fut-il reçu avec enthousiasme et reconnu par tous les Hellènes comme le défenseur et presque l'arbitre de la cause de l'Indépendance. Son àme modérée fut gênée de cet accueil : il craignit de mécontenter l'Angleterre, de compromettre la Russie, et il chercha
à refréner plutôt qu'à encourager cette agitation. Il fut désolé de voir éclater à Sainte-Maure, après son départ, une insurrection qui amena un échange de notes aigres entre Londres et Saint-Pétersbourg .
De retour en Russie, tout en continuant à plaider à l'occasion la cause des Grecs, tout en entretenant avec soin Thostilité latente qui régnait entre la Russie et la Turquie depuis le traité de Bucarest, il fit rejeter par le Tsar un appel pressant du Thessalien Perrhœbos, compagnon de Rhigas et héritier de ses projets ; il repoussa les ouvertures de Thétairiste Galatis, et reçut fort mal un émissaire de Pierre Mavromichalis, qui lui demandait avec une certaine naïveté ce que le Tsar pensait de métairie. Capodistrias répondit que le Tsar ignorait Texistence de THétairie et que lui-même blâmait cette folie inutile. Dans une brochure intitulée « Observations sur les moyens d'améliorer le sort des Grecs » , il mit en garde ceux-ci contre toute précipitation violente.
Enfin, en 1820, il refusa la présidence de métairie qui lui fut offerte par Xanthos, et il fit savoir à cette association qu'il désavouerait tout soulèvement actuel comme prématuré. Très désireux de conserver la faveur d'Alexandre, il devait suivre et refléter les oscillations de celui-ci. Son patriotisme était tempéré par son intérêt politique et il jugeait à cette époque les Grecs plongés trop avant dans l'esclavage pour réussir dans une prise d'armes générale.
Le refus de Capodistrias ne surprit pas outre mesure les hétairistes. Un diplomate à l'esprit pondéré et méthodique est, par nature, peu fait pour diriger une vaste association patriotique. Ces hommes, absolument décidés à agir, cherchèrent un chef plus aventureux, un homme d'action qui pût arborer l'étendard de la révolte, et nommèrent a la présidence Alexandre Ypsilanti.
Celui-ci appartenait à une famille phanariote jouissant d'une réputation méritée d'intelligence et de probité, et qui n'avait jamais rampé aux genoux des sultans. Constantin, père d'Alexandre, avait étéhospodar de Moldavie, puis de Yalachie,
de 1799 à 1806, et s'était fait estimer de ses administrés. Pendant les guerres napoléoniennes, il avait cherché à ruiner en Turquie Tinfluence de la France qu'il n'aimait pas, et à intéresser le Tsar à la cause des Grecs. 11 échoua dans ces deux tentatives. « 11 nous trompe tous les deux» disait Napoléon au Tsar : il ne travaille que pour ses chimères! » Ces chimères, c'était l'indépendance grecque, et en mourant, découragé, à Kiew, en 1816, il légua à ses fils, Alexandre et Démétrius, le fruit de son expérience : « N'oubliez-pas, leur dit-il, que les Grecs, pour devenir libres, ne doivent s'appuyer que sur euxmêmes, n
Ces deux jeunes gens, au tempérament militaire et ardent, étaient officiers dans l'armée russe. Alexandre avait trente ans lors de la campagne de Saxe (1813), où il perdit un bras. II devint aide de camp du Tsar. Mais l'inaction militaire qui suivit les guerres de l'empire lui pesa bientôt, et il chercha un débouché à son ambition.
L'Hétairie, avec son organisation cosmopolite, ses vues audacieuses, l'enthousiasma, et il futheureuxd'étre nommé, en juin 1820, chef suprême de a l'Arkè » ou àme centrale de l'association (1). Xanthos lui remit tgus les papiers, tous les comptes qui étaient jusque-là entre les mains des huit membres du Gouvernement dirigeant. Mais Ypsilanti en prit à peine connaissance, et, sans s'enquérir de l'état des partis dans la péninsule des Balkans, ni des rapports respectifs des puissances europénnes, il se prépara à la lutte. Son esprit simpliste se heurta aux natures compliquées du Tsar et de Capodistrias, et il ne sut pas lire dans les déclarations très vagues de celui-ci combien le cabinet de Russie était actuellement porté à la prudence. Il s'illusionna et crut qu'une prise d'armes déterminerait la diplomatie russe. Il communiqua son illusion à tous les Grecs, qui le crurent assuré du concours du Tsar, et qui n'hésitèrent plus à suivre les conseils des agents hétairistes, à s'armer secrètement et à tout préparer pour un soulèvement.
(1) Heutzberc, t. m, p. 4V3. — Raybacd, t. I, p. 177.
Pouqueville nous trace d'Ypsilanti un portrait peu flatteur : « Dépourvu de talent, savant sans cette instruction màle qui est le résultat des bonnes études, poète sans feu sacré, soldat sans être militaire, ce qui le caractérisait, c'était cette vanité ordinaire aux Pbanariotes, Tesprit d'intrigue, et une faiblesse de caractère telle qu'il se laissait dominer par des personnes indignes de l'approcher (1). »
Il faut reconnaître que son esprit indécis, sans hauteur de vues, laissa toujours ignorer s'il agissait pour les Grecs ou pour lui-même. Cependant il agit, et, pour délivrer un peuple, l'action est la qualité mattresse, essentielle; elle prime toutes les autres chez un chef d'insurgés. Quelle qu'ait été l'issue de la prise d'armes qu'il dirigea personnellement, la Grèce ne doit pas oublier qu'Alexandre Ypsilanti eut l'honneur d'ouvrir, l'épée à la main, l'ère glorieuse de la révolution.
(1) PouQL'EViLLE, Histoire de la régénération de la Grèce ^ t. II. — Fixla\, t. I, p. 134. — Hehtzbeiig, t. III, p. 446.