‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 83 sur 94 · LE ROI OTHON · texte numérisé non relu

LE ROI OTHON

aux Hellènes, et sa sympathie, fidèle et désintéressée, n'avait pas une seule fois, depuis Touverture de la conférence de Londres, fait défaut à ce peuple. La Russie, sentant son influence considérablement diminuée en Grèce, n'aurait pas voulu, par un refus opposé à cette réclamation, ruiner tout-àfait cette influence.

Le 26 septembre 1831 (1), la conférence avait décidé que des négociations seraient ouvertes à se sujet avec la Porte. On devait donner comme prétexte que la délimitation de 1830 avait été préparée au moyen d'une carte défectueuse, et établissait une sinuosité de frontières qui serait une source de contacts et d'escarmouches. Ce fut Stratford Canning qui fut chargé d'aller à Constantinople pour traiter cette affaire délicate.

La Porte serait-elle disposée à donner satisfaction aux puissances ? A la rancune qu'elle gardait à la Russie depuis le traité d'Andrinople, s'était ajoutée une vive défiance contre la France, provoquée par l'expédition d'Alger (2). Au contraire, l'Angleterre avait reconquis toute l'influence dont elle jouissait avant les affaires grecques. Sir Gordon s'était attiré les sympathies du Divan, et Stratford Canning lui-même n'avait pas laissé, malgré sa nervosité et ses fréquentes incartades, de mauvais souvenirs dans la capitale de l'empire ottoman.

Stratford trouva le Réis-Effendi beaucoup plus disposé à la conciliation qu'il ne l'aurait cru. La cession de quelques territoires hostiles en échange d'une forte somme d'argent ne lui répugnait pas. En définitive, il avait déjà accepté, en 1829, la frontière qu'on lui réclamait. Les rapports entre le Divan et Méhémet-Ali étaient de plus en plus tendus : la cession de l'île de Crète (3), consentie par la Porte au pacha, n'avait fait

(1) De Clercq, t, IV, p. 134.

(2) GuiUeminot avait essnyé d'apaiser le sultan, et même de le pousser contre la Russie, pendant Tinsurrection de Pologne, mais le Tsar, très mécontent, avait exigé du gouvernement de Juillet le rappel de son ambassadeur.

(3) Stratford Canning n'avait eu aucunement mission de réclamer Tannexion de la Crète à la Grèce. L'Angleterre n'était pas favorable à cette annexion, peutêtre par suite d'arrière-pensées personnelles sur cette ile. Le maintien sous le

qu'accroître son ambilion. En présence des manœuvres inquiétantes de ce turbulent vassal, le Divan crut utile de conjurer toute éventualité de troubles sur la frontière hellénique. Il fut poussé à la modération par Metternich, qui n'aspirait qu'à un résultat, la fin de l'affaire grecque et l'évacuation d Argos pur les troupes de la France, qui y séjournaient depuis trop longtemps à son gré. Le sultan demanda, dans une sorte d'acte reconventionnel, que la Grèce ne put armer qu'un nombre très restreint de soldats et qu'elle fiit obligée de garder une stricte neutralité en cas de guerre entre la Turquie et un autre État. Les puissances hésitèrent un moment à placer la Grèce dans une situation de neutralité perpétuelle^ analogue à celle de la Suisse. Mais le souci de laisser à ce pays une indépendance d'action absolue fit rejeter ces deux demandes de la Porte (1,. Le 21 juillet 1832 (2), la Porte consentit à rendre aux Grecs la frontière du golfe d'Arta et du golfe de Volo, moyennant le versement d'une indemnité de quarante millions de piastres. Mais il était solennellement déclaré dans la convention que

a les longues conférences et les discussions occasionnées par le traité de Londres, ne devaient jamais être renouvelées, et que l'affaire grecque devait être considérée comme irrévocablement terminée » .

Parce dernier acte, la triple alliance procurait donc à la Grèce

des frontières suffisantes pour sa défense; elle lui avait déjà

jou<i ottoman de la population chrétienne de cette île devait amener, dans li> cours du siècle, une série de révolutions dont l'Europe devait subir le contre-coup, par suite des promesses de protection qu'elle avait coVisenti ù insérer dans les protocoles de 1830.

L'île de Snmos fut plus heureuse (jue la Crcte. Les puissances obtinrent pour elle un Hrman , 10 déccm!)rc 1832 , «pii la constituait en principauté autonome. Son prince devait être choisi par la Porte, mais parmi les (rrecs orthodoxes. Moyennant le paiement d'un tribut annuel de 400.000 piastrest, elle de%Mit avoir une complète autonomie administrative. Des commissaires européens présidèrent à l'organisation de l'tle. (V^oir dans Tksta, Recueil de traitéf relatifs à la Porte, t. II. p. 399, le Hrman remis par le Divan aux ambas.<tadeurs des puis, sauces .

1 Protocole du 21 juillet 1832. Dr Clercq, t. IV, p. 186. Le même protocole rejetait une demande de convention d'extradition, sans réciprocité, réclamée par la Porte.

2 Prorescu, t. VF, p. 310.

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conféré rindëpendance absolue, elle lui avait choisi un roi. C'était maintenant au nouveau royaume à faire ses preuves de stabilité. Les Grecs, après avoir donné à l'Europe un admirable exemple d'héroïsme, devaient s'efforcer de lui donner un exemple de sagesse et de modération (J).

Parvenus au terme de cette étude, et jetant un rapide coup d'œil sur les résultats obtenus par la première intervention collective de l'Europe, nous pouvons constater qu'elle a pleinement réussi. L'Europe est venue en aide à une nationalité opprimée, et, de cette nationalité, elle a formé un État souverain, qui a pris rang au miUeu des autres puissances. Elle a fait, nous ne saurions trop le répéter, une œuvre de désintéressement, puisque aucune des trois puissances qui ont imposé leur médiation à la Turquie n'a gardé pour elle d'avantage matériel, territorial ou commercial. Elle a fait de plus une œuvre de progrès et de civilisation, puisqu'elle a substitué en Orient un État chrétien, civilisé, dont la culture remonte à la plus haute antiquité, à des provinces musulmanes, courbées sous une administration routinière et barbare. Peut-être un jour l'État chrétien se substituera-t-il entièrement à l'État musulman, mais rien ne peut encore faire présager que cette substitution soit proche, et l'État grec a le devoir d'attendre patiemment que l'heure soit venue, laissant à cet ensemble de forces et d'intérêts qui constitue TEurope, le droit de décréter l'opportunité du moment.

L'intervention européenne, précieuse pour les Grecs, a été utile à l'Europe elle-même. Elle a empêché la Russie, déjà si

il; Lc8 Grecs ne cesseront, clepui;» cette époque, de réclamer une extension de territoire, invoquant « le droit lé{>ilime d'un peuple qui se sent destiné à vivre, et qui n'aspire après tout qu'à ce que l'histoire, l'ethnographie, la géographie l'autorisent à considérer comme son droit iuq)re8criptiblc. » liiKKLAS. Lafor" motion de Vlttat grec.

Nous approuvons ces aspirations de la Grande Idée, à condition qu'elle procèdent par la voie diplomatique, et non en en[>ageant des (guerres qui risquent de tourner au proBt de la puissance turque. >^Voir nos articles des Annales des sciences politiques : le Conflit ffréco^turc juan 1898 , i Autonomie Cretoise Juillet 1899).

forte, de devenir, à la suite d'une intervenion isolée et sans contrôle, un formidable dang^er pour les autres puissances. Elle a sapé et détruit la Sainte-Alliance, cette coalition dirigée par Tégoïsme et la crainte des souverains contre le bonheur et la liberté des nations. La triple alliance de Londres a dissous radicalement Facte mystique du 26 septembre 1815, et prouvé péremptoirement que les grandes alliances pouvaient avoir d'autre but que de maintenir les peuples sous le joug. Elle a ainsi posé la base d'un principe différent de tous ceux qu'appliquaient jusqu'alors les États, le principe des nationalités. L'émancipation des Grecs a servi d'exemple à d'autres nationalités d'Europe, opprimées et mécontentes, et les a encouragées à réclamer leurs droits publics. Bien que ce principe des nationalités soit discuté de nos jours par beaucoup de juristes et d'hommes d'État, il a marqué un sérieux progrès sur les traditions passées, et a contribué à améliorer le sort de plusieurs peuples, en attendant qu'un idéal politique plus parfait devienne réalisable, et que la paix générale puisse être assise sur une organisation judiciaire ou politique commune à tous les États.

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