‹ L'indépendence grecque et l'EuropeChapitre 9 sur 94 · VICTOIRE DE METTERNICH SUR CAPODISTRIAS · texte numérisé non relu

VICTOIRE DE METTERNICH SUR CAPODISTRIAS

Alexandre restait songeur en écoutant ces conseils et ces rumeurs, mais bientôt la voix mordante de M. de Metternich reprenait le dessus et le Tsar se laissait effrayer par le spectre révolutionnaire que le chancelier d'Autriche agitait devant ses yeux avec une habileté étonnante.

M. de Metternich avait entamé ouvertement la lutte contre Gapodistrias : « Celui-ci, dit-il dans ses Mémoires, se démène comme un diable dans un bénitier : mais il est en plein dans Feau bénite et ne peut rien faire. Le principal ressort de l'activité que nous déployons, c'est ma parfaite entente avec Tempereur Alexandre. Sous ce rapport, le thé fait merveille, comme par le passé... Je ne puis pas bien rendre compte de rimpression . que j'exerce sur lui. Mes paroles retentissent comme une voix sortant de Tautre monde (I). « Et plus loin : «L'abîme qui sépare le poète du congrès (Gapodistrias) de l'Empereur se creuse chaque jour davantage (2). »

Metternich agissait aussi sur Tesprit deNesselrode : «Nesselrode dit-il, appartient par sa nature à la famille des truites: mais il croupit dans un marais : depuis que je lui ai donné un peu d'eau vive, il s'est ragaillardi d'une façon étonnante (3). »

Il portait sur l'insurrection un jugement d'une froideur presque féroce : a II faut regarder cette affaire, disait-il ouvertement, comme placée hors de la civilisation (4)... Les complications d'Orient échappent à tous les calculs : peut-être estKse peu de chose ! Là-bas, par delà nos frontières orientales, trois ou quatre cent mille individus pendus, égorgés, empalés, cela ne compte guère (5) ! »

Enfin il profitait du soulèvement pour exciter les défiances de la Russie contre la France. Le Tsar, subissantl'influence de ces astucieux plaidoyers, était amené à déclarer à nos représentants a que le mouvement qui agitait toute l'Europe avait son centre en France ; qu'Ypsilanti serait allé chercher ses

(1) Mettertsich, Mémoires^ III, 7 février 1821. (2) /6tV., 12 février 1821.

(3) /6iV., 4 janvier 1821.

(4)/&iV/.,26in.irtl821.

(5) /6iV/., 8 mai 1821.

instructions à Paris s'il n'eût voulu hâter l'explosion pour secourir les Italiens : qu'il n'y avait plus qu'un intérêt et un sentiment commun à tous les souverains, celui de combattre l'esprit révolutionnaire (1). «

Un des propriétaires de la Gazette de France^ M. de JouFfroy, introduit à Laibach auprès des souverains, aug[menta par son ultra-royalisme le trouble du Tsar, exagérant les dangers que les mouvements libéraux Faisaient courir à la France. Et cette démarche aurait servi de prétexte aux membres de la Sainte- Alliance pour couper court à toute réclamation philhellénique de la France, si celle-ci avait été en disposition d'en présenter.

Capodistrias dut s'avouer vaincu et renoncer à déFendre seul une cause attaquée par tant d'adversaires. Connaissant le caractère de son maître, il réserva ses arguments pour les lui présenter à son retour à Saint-Pétersbourg, dans un milieu plus favorable. Alexandre désavoua donc les Grecs, et la déclaration ou profession de Foi qui termina le congrès de Laibach (12 mai) ne fit pas mention de l'insurrection. Les trois membres de la Sainte-Alliance firent suivre cette déclaration d'une circulaire, contenant non seulement des déclamations générales sur le droit des rois de disposer du sort des nations, mais une application précise de ces principes au soulèvement des Grecs : a Les Souverains, regardant comme nulle toute prétendue réForme opérée par la Force ouverte , agiraient en conséquence dans les événements de Naples, du Piémont, et dans ceux-là mêmes qui^ dans des circonstances très différentes^ mais par des combinaisons également criminelles^ venaient de livrer la partie orientale de F Europe à des convulsions incalcu" labiés, »

Cette déclaration marque l'apogée de la puissance de M. de Metternich. Aussi exulte-t-il, triompbe-t-il bruyamment de sa victoire sur Capodistrias, et surtout de l'empire qu'il a exercé sur le Tsar : « Si quelqu'un est devenu blanc, de noir qu'il était, c'est bien lui (2) ! C'est le plus Fort qui a entraîné le

(1) Viel-Ca«tel, t. IX, p. 517.

(2) Mettehrich, Mémoires^ t. III, 9 mai 1821.

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plus faible, conformément aux lois de la mécanique, de la physique et de la morale (1). » Et ce triomphe lui est d*autant plus cher quUl n'y comptait pas, ainsi que Tavoue son secrétaire, M. de Gentz: «Dieu combat pour nous, s'écrie celui-ci, tout cela est un prodige (2) I »

La Russie a accédé aux vues du chancelier de Vienne. La Prusse marche dans son sillon. L'Angleterre, tout en ne signant pas cette déclaration de Laibach, un peu trop favorable au droit divin, est d'accord avec l'Autrichedans l'affaire d'Orient. La France s'incline en silence dans un effacement forcé.

Les organisateurs de la révolution grecque ne peuvent donc compter que sur eux-mêmes. Un double espoir leur est cependant ouvert. L'esprit du Tsar est malléable ; il peut prendre leur défense inopinément par la poussée fatale des sentiments et des intérêts qui unissent le slavisme à l'hellénisme. D'autre part, les sympathie3 des nations occidentales sont prêtes à se manifester en leur faveur, et ils peuvent trouver des alliés, sinon dans les chefs d'État, du moins parmi les groupements sociaux et les «opinions publiques» .

(1) Mbttbrkich, Mémoires, t. III» 23 février 1821.

(2) Beeh, La politique orientale de C Autriche^ p. 273.

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