VICTOIRE DE METTERNICH SUR CAPODISTRIAS
projets. La question d'Orient ne vient qu'au troisième plan dans les préoccupations de nos hommes d'État, après la question italienne et surtout après la question espagnole. Le Roi Très-Chrétien ne peut voir sans émotion massacrer ses coreligionnaires d'Orient, mais ces chrétiens sont orthodoxes, et l'indignation du monarque catholique est éveillée à un moindre degré que celle du Tsar. Enfin le Turc est un ancien allié de la France et nous l'avons souvent, dans nos alliances, trouvé plus fidèle que certains alliés chrétiens. Ces raisons combattent ce que nos diplomates peuvent avoir de généreux dans l'âme, et le duc de Richelieu, loin de pousser le Tsar à secourir les Grecs, restera derrière lui et attendra son mot d'ordre.
Alexandre s'était écrié, en apprenant l'entreprise d'Ypsilanti : «Âh! le brave garçon! » Puis, en réponse à la lettre que lui adressait, de Jassy, ce « brave garçon » , il l'avait cruellement désavoué et fait exclure de l'armée russe.
« Il regrettait, disait-il dans sa réponse, de voir le prince entraîné par un esprit chimérique qui le portait à réaliser par la révolte le désir naturel des Grecs d'améliorer leur position et d'obtenir leur indépendance. Et cela au moment où les négociations les plus productives en bons résultats entouraient la paix générale de garanties nouvelles. La Russie ne serait jamais la grande puissance dont le prince avait promis le concours aux insurgés : il serait indigne du Tsar de saper les fondements de l'empire turc par la honteuse et coupable action d'une société secrète (l). »
Gapodistrias avait dû, à contre-cœur, mettre sa signature au
(1) Pbokescb, t. III, p. 65.
7t LES PREMIERES PRISES D'ARMES — 18tl
bas de ce document. Bien qu'il n*eût pas encouragé Tentreprise de rHétàirie, il était porté, une fois le fait accompli, à plaider pour Ypsilanti les circonstances atténuantes.
Dans le courant d^avril, on apprit à Laibacli les prises d*armes de Patras, du Magne, des Iles. Capodistrias, beaucoup plus favorable à ces mouvements insurrectionnels qu*à celui des Principautés , n'hésita plus à soutenir la cause des insurgés, a Le sultan, le plus odieux des tyrans militaires, pouvait-il voir èa souveraineté assimilée à celle des autres souverains européens? Les nationaux grecs, se soulevant en masse contre Toppresseur, pouvaient-ils être comparés auxcarbonari, aux conspirateurs italiens dont Alexandre détestait Tesprit «jacobin » et dont il demandait Tccrasement, dans les réunions tenues à Laibach ? Aucun lien n'avait jamais existé entre les trois péninsules méditerranéennes. Les Grecs n'avaient aucun agent en Italie, ni en Espagne. L'esprit républicain n'existait pas parmi eux. S'ils parvenaient à la liberté, ils demanderaient vraisemblablement à l'Europe de leur donner un roi. Chez eux la question religieuse et nationale primait toutes les autres. Ces chrétiens, dont l'enthousiasme ne pouvait plus être arrêté, seraient-ils donc massacrés jusqu'au dernier, aux yeux de la Russie impassible? L'église russe, si étroitement unie à Tëglise grecque, s'étonnerait de l'immobilité de son chef, et la nation slave reprocherait à son souverain l'abandon des vastes projets de Catherine II. »
En même temps, les nouvelles de Saint-Pétersbourg annonçaient à Alexandre que les généraux étaient aussi désireux d'une guerre en Turquie qu'ils l'étaient peu d'une intervention armée contre la révolution italienne. Us pensaient que, si le Tsar n'avait pas voulu prêter son appui à Ypsilanti, c'est parce que celte expédition lui avait paru trop faible et mal dirigée, mais qu'il ne resterait pas indifférent au soulèvement en masse de la Morée (1).
(1) A. E. (Nous désignerons désormais par ces deux lettres les documents puisés aux Archives des Affaires Etrangères.) Correspondance politique. 14 avril 18îi. Vol. 161.