SCÈNE PREMIÈRE
LE VICOMTE, Là BARONNE,
LÀ. BARONNE
Croyez-en, Soligny, les conseils d'une sœur; Votre indiscrétion vous portera malheur.
Votre âme à s'épancher est toujours empressée, Et vous ne savez pas garder une pensée. J'espérais que le tems affaiblirait en vous Ce travers, le plus grand, le pins fatal de tous ; Mais je vois que le monde et son brillant usage Ont formé votre cœur, sans le rendre plus sage.
LE VICOMTE
Et moi ( sans vous fâcher. ), je vois, ma chère soeur , Que vous avez gardé vos grands airs de censeur. Je vous retrouve enfin , après cinq ans d'absence ; Je me livre au bonheur, qui pour moi recommence: Et vous ne répondez à mes embrassemens Que par de longs sermons et des raisonnemens. J'épanche en votre sein mon âme toute entière : Une sœur doit savoir les secrets de son frère. Et., lorsqn'en remplissant ce devoir plein d'attrait^ Je me crois confiant , je ne suis qu'indiscret !
a4 L'INDISCRET,
LA BARONNE
Ah ! l'indiscrétion n'est pas la confiance :
Celle-ci des amis est toute la science.
Confier ses chagrins a des cœurs éprouvés,
Ce sont de vrais plaisirs par le sage approuvés*
Mais aller , sans raison, divulguer, à la ronde,
La crainte que l'on a, l'espoir où l'on se fonde,
Publier ses plaisirs, raconter ses revers,
Je vous le dis encor : c'est un lâche travers ;
Et l'indiscret enfin me présente l'image
De ces livres poudreux placés en étalage ,
Dont chacun peut tourner les feuillets complaisans,
Et qui s'usent sans gloire au profit des passans.
LE VICOMTE
Le portrait est flatteur > et je vous remercie. Mais supposons enfin que j'ai cette manie , Et que parler toujours est ma suprême loi , Quel grand danger cela peut-il avoir en soi?
Quel danger, dites-vous? la demande est nouvelle!
Et votre étourdeiie en tout point se révèle.
Pour s'estimer sans cesse, et pour se désirer,
Les hommes quelquefois ont besoin d'ignorer; '
De la société le mystère est la vie ;
Lui seul sait adoucir et la haine et l'envie.
Dans ce monde trompeur, où brillent tant^Tappas,
La sagesse elle-même est sujette aux faux pas.
Chacun a ses erreurs ; mais l'indulgent mystère
Etend sur la faiblesse un voile tutélaire,
Relève un noble cœur par la honte abattu,
Et laisse au repentir les traits de la vertu.