SCÈNE XVI
RIVOLET, THÉRÈSE
Ri volet se dirige vivement vers la porte de gauche où paraît Thérèse. Toute cette scène jouée avec la plus grande chaleur d'émotion.
RI VOLET oOniOUr ! (Elle lui fait signe de se taire, défaire attention au domestique. Celui-ci sort. Alors Rivolet va vers elle, la prend, la serre dans ses bras.) Tu m^aimeS ?
THÉRÈSE
Oui.
RIVOLET
Tu m'aimçs encore?
THÉRÈSE
Oui.
RIVOLET
Viens, viens t'asseoir là. Deux mois nous sommes restés sans nous voir! C'est effrayant!... Je t'ai... tu es là... Je suis content ! chérie ! chérie ! (ua léger silence.) Je suis ému... C'est bête!... (un temps.) Maintenant, raconte-moi ton voyage, en détail, ton mari?
THÉRÈSE
Eh bien ?
RIVOLET
11 t'a rendue malheureuse?
THÉRÈSE
Qui te l'a dit ?
Ce n'est pas vrai ?... si c'est vrai!... Tu me raconteras tout à l'heure... Vous êtes revenus quand?
THERESE
Hier... avant-hier.
RIVOLET
Avant-hier ! Et tu me préviens aujourd'hui !
THÉRÈSE
Oh ! J'étais brisée de fatigue, (uq silence.)
RIVOLET
Enfin ! Raconte-moi en détail.
THÉRÈSE
En détail... Eh bien ! nous avons fait un voyage admirable... la Suisse, Tltalie...
RIVOLET
Que faisiez-vous toute la journée?... Tu ne me disais rien dans tes lettres.
" THÉRÈSE
Oh!... il faisait très chaud! Il faisait
chaud ! Moi, d'abord, je dormais jusqu'à cinq heures. Les autres sortaient.
RIVOLET
Les autres ?
THÉRÈSE
Louise.
RIVOLET
Ah! oui... Louise était avec vous?...
THÉRÈSE
Oui, je te Tai écrit. Elle est repartie quelques jours avant nous.
RIVOLET
Elle était seule?
THÉRÈSE
Avec son oncle.
RIVOLET
Naturellement, mais...
THERESE
Et M. Morgan.
RIVOLET
Ah ! oui ! (uq temps.) Ils s'aiment toujours
Louise et M. Morgan ?
THERESE
Qui t'a dit qu'ils s'aimaient ?
RrVOr.ET, stupéfait. ^y
Mais... toi...
THÉRÈSE
J'ai eu bien tort.
RIVOLET
Pourquoi?
THÉRÈSE
Parce que tu ne peux rien garder secret !
RIVOLET
A quel propos?
THERESE
A propos de tout... On ne peut rien te confier... il ne s'agit pas seulement de Louise et de M. Morgan... Même pour nous tu ne sais pas te taire... Il te faut parler!... parler ! . . . parler ! . . .
RIVOLET
Mais, mon chéri...
Tu me fais beaucoup de chagrin !
RIVOLET
Je ne dis rien.
THÉRÈSE
Allons donc... Tu ne te rends même pas compte de tes imprudences... Et puis sont-ce bien des imprudences? On dirait que tu agis volontairement.
M l'indiscret
RIVOLET
Thérèse!
THERESE
Ah ! oui...
RIVOLET, stupéfait.
Mais enfin^. qu'ai-je dit, qu'ai-je fait?... Que signifient ces reproches ?.. . Nous ne nous sommes pas vus depuis deux mois, tu reviens de voyage, et au heu de tomber dans mes bras tu me fais une scène à propos de rien... de mes indiscrétions.
THÉRÈSE, ironiquement.
Ce n'est rien !
Mais si je suis indiscret, c'est que je t'aime... tu le sais bien! tu me l'as toujours pardonné ! Tu me le disais souvent toi-
même : c'est de rinconscience... Je ne peux pas m'empêcher de parler de toi !
THÉRÈSE, sincèrement.
C'est désolant !
RIVOLET
Comme si tu n'en étais pas un peu orgueilleuse?
THÉRÈSE
Tu peux amener les plus grands malheurs.
RIVOLET, se reprenant.
Oh! mais je ne raconte rien ! Ce serait trop lâche.
THÉRÈSE
Tu laisses entendre, c'est pire ! Et tu emploies tous les moyens pour qu'on devine notre amour. Je te l'ai écrit. On m'a répété de tes indiscrétions.
RIVOLET, vivement.
Qui, on?... M. Morgan?... Louise?...
Oui.
RIVOLEH', avec un sourire .
Louise sait que nous nous aimons ?
THÉRÈSE
Grâce à toi.
RIVOLET
Oh ! Elle aussi a dû te faire des confidences sur M. Morgan.,.
THÉRÈSE
Tu la connais mal... Louise est très discrète.
RIVOLET
Oui, mais quand on aime l
LLN DISCRET 87
THÉRESEj sérieusement.
Quand on aime, on s'efforce de ne pas détruire son bonheur par des imprudences !
RlVOLETj violemmeut.
Il faut pouvoir.
THÉRÈSE, énergiquemeat.
On peut toujours.
RI VOLET, avec chaleur. -
Eh bien, moi je ne peux pas ! Je suis fier de toi, trop content! il faut que ma joie éclate! J'ai toujours envie de crier que tu m'aimes ! que c'est toi qui m'aimes, que toute ma vie est changée. On ne peut pas garder secret un si grand bonheur ! C'est impossible ! Et c'est tellement beau ce qui m'est arrivé là!... Et puis, je suis fier de toi, mais je suis fier aussi de moi-même! Enfin, pour t'avoir méritée, il faut bien que j'aie
quelque valeur! Et si je n'ai pas de valeur, toi! tu m'en donnes! Depuis que je te connais, je me sens capable de toutes les idées, de toutes les actions. Je pourrais faire des choses!... Je deviens très intelligent ! Ne ris pas. Et puis très brave et très gentil. Je trouve qu'on m'aime davantage, on m'écoute mieux. D'abord, j'ai plus d'audace! Et je suis heureux! je suis heureux!... Alors comment veux-tu que je ne parle pas de toi!
THÉRÈSE
C'est de la fatuité.
RIVOLET
Oh! non. Comme tu me comprends mal!
Tu ne ressens donc pas la même chose?
Tu n'es pas fière d'être aimée comme je t'aime?... Tu ne répétais pas à Louise tout ce que je te disais?
Non... moi je ne suis pas libre.
RIVOLET
Voilà le malheur! Libre! Il me semble toujours que tu Tes;... et c'est encore là une des causes de mes imprudences. Que veuxtu?... moi je t'aime tellement, que je ne puis concevoir d'obstacle à mon amour... Il me semble qu'il est plus fort que tout ! qu'il détruit tout ! que lui seul existe ! Il me semble aussi que chacun le connaît... Alors je me laisse entraîner... je parle...
THÉRÈSE
C'est de l'indiscrétion ! (Rivoiet est assis.) Qu as-tu?
RIVOLET
J'ai du chagrin.
THÉRÈSE
Pourquoi ?
RIVOLET
Tu n'as pas du tout songé à moi pendant ton voyage.
THÉRÈSE
Pourquoi?
RIVOLET
Autrement, tu aurais parlé de moi à Louise. y
THÉRÈSE
Et voilà... toujours la même chose ! On ne prouve son amour que par des bavardages ! Mais nous sommes bien plus réservées, nous autres !
RIVOLET, vivement.
Je sais... je sais, madame Ovize est très timide, très discrète... mais tout de môme, elle devait te parler quelquefois de lui, de Morgan.
THÉRÈSE, avec autorité.
Jamais.
RIVOLET, saisi.
Jamais ! Cependant ils s'adorent.
THÉRÈSE
Je ne sais pas.
RIVOLET, vivement.
Comment! Comment ! tu ne sais pas. Cependant tu vivais avec eux, tu ne les quittais guère ! Parle donc ! Tu semblés cacher un mystère... Ils ne s'aiment plus?...
THÉRÈSE, embarrassée.
Elle ne m'a rien dit.
Alors, c^est lui, il t'a fait des confidences?
THÉRÈSE, après un moment d'hésitation.
Non!...
RI VOLET, brusquement.
Il aime une autre femme ?
THÉRÈSE
Je ne sais pas.
RIVOLET
Tu ne lui as pas demandé?
THÉRÈSE
Non, je suis pluis discrète.
RIVOLET, avec une violence croissante.
Oui, je sais ! En tous cas, lui, ne Test guère discret pour aller te raconter ainsi toutes ses affaires.
THÉRÈSE, vivement.
Il ne m'a rien raconté.
RIVOLET, se montant.
Je trouvée le procédé assez bizarre... de la part d'un monsieur aussi correct!
THERESE, protestant.
Il a été très correct.
RIVOLET, avec rage, la regardant.
Il a été très correct? (Un temp?.) Il t'a fait la cour !
THÉRÈSE
Taisez-vous !
RIVOLET
Il t'a fait la cour. Puisqu'il a été correct, il t'a fait la cour !
THÉRÈSE
Vous êtes fou î
RIVOLET
Oii ! je sais ce que je dis.
THERESE
Je vous en prie, on peut entendre.
RIVOLET
Autrement, tu ne le défendrais pas.
Je vous en prie.
RIVOLET
Oui, je parle bas... dis-moi... dis-moi?
THÉRÈSE
Quoi? ^
RIVOLET, affolé.
Je ne sais plus. Voyons, il t'a fait la cour, tu ne m'aimes plus... tu Taimes?
THERESE, haussant les épaules.
Tu es fou.
RIVOLET
Raconte moi.
THÉRÈSE
Quand tu seras calme.
RIVOLET
Je suis calme... Raconte-moi... (l^ temps.) Eh bien ?
THÉRÈSE, après un silène- et tout bas.
Eh bien ! il n'y a rien, rien du tout !
RIVOLET, vivement.
Tu me le jures.
THÉRÈSE
Je te le jure ! Non. Louise est partie avec son oncle;... et M. Morgan est resté avec
nous. (Il la regarde.) Voilà tOUt.
RIVOLET
Et tu ne lui as pas dit de partir ?
THÉRÈSE
Pourquoi lui aurais-je dit?
RIVOLET, apii'S un temps.
Et... tu le reverras ?
THERESE
Il viendra peut-être me voir un de ces jours... peut-être demain... peut-être aprèsdemain... peut-être aujourd'hui ..
RIVOLET
Et alors ! ! ! Tu m'aimes encore ?
THÉRÈSE
Mais oui. ^
RIVOLET j avec pasdon.
Alors le reste n'a pas d'importance! Au surplus tu es près de moi, je fai et je saurai bien te conserver, je te le jure. Je t'adore, lu entends, je t'adore.
THÉRÈSE, simplement.
Je t'aime.
RIVOLET, avec ardeur.
Ah ! oui ! Tu te détachais de moi seule-
ment. Je le sentais bien, va ! C'est long, deux mois sans être Tun à l'autre. Mais, à présent, je suis bien sûr de te reconquérir.
THÉRÈSE
Oui.
RIVOLET
Mon Dieu ! Que tu m'as fait peur ! Jamais tu ne m'avais parlé ainsi. Jamais tu ne m'avais lait de ces reproches. Oh! je sentais bien qu'il y avait quelque chose de changé ! Mon indiscrétion, va, elle n'a pas grande importance! Tu es là, tu es là, voilà le principal.
THÉRÈSE
N'importe, surveille-toi, je t'en supplie.
RIVOLET, avec violeoce.
M'aimes-tu ?
THERESE
Ne fais pas d'imprudence.
RIVOLET
M'aimes-tu ?
THÉRÈSE
Ne parle pas de moi.
RIVOLET
M aimes-tu ? M'aimes-tu ? M'aimes-tu ?
THERESE
Oui, je t'aime !
RIVOLET
C'est tout ce que je veux écouter. (On sonno.)
THÉRÈSE
Tais-toi... Quelqu'un?
RIVOLET
Quelqu'un ?
THÉRÈSE '
On parle dans l'antichambre.
mVOLET
C'est Mari von.
Je ne veux pas qu'il nous voie ensemble .
RIVOLET
Où vas-tu ?
THÉRÈSE
Dites-moi vous. Vous le recevrez. Vous me renverrez.
RIVOLET
Restez. Restez.
THÉRÈSE, se débattant.
Non, d'abord, je veux m'arranger les cheveux, je suis horrible !
RIVOLET
Restez. J'ai mille choses à vous dire.
iOO l'indiscret
THERESE, violemment.
Non, non, voyons, laissez-moi. Je suis bien libre.
RIVOLET^ la laissant, avec chagrin.
Oh ! comme vous redevenez méchante !
THÉRÈSE, radoucie.
Non. (un temps.) Mais VOUS savez ce que vous m'avez promis. Pas un mot de moi, de ce que je vous ai dit. Je verrai si vous m'aimez.
Dis-moi tu?
THÉRÈSE
Je verrai si tu m'aimes.
RIVOLET
A tout à l'heure.
THÉRÈSE
Oui ! oui ! Soyez discret, (euc s'échappe.)