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APRÈS LA. PREMIÈRE REPRÉSENTATION

Ce a6.

Je vous ai cherché hier toule la soirée , mon cher auteur tombé , pour vous faire mon compliment de condoléance ; ,et je serais allé vous voir ce matin , si mon service ne m'eût retenu. Que ce revers ne vous décourage pas ! mais surtout ne mettez plus de ministres en scène , car si vous les peignez tels qu'ils sont , la censure les refusera ; et si vous les montrez tels qu'ils doivent être, c'est le public qui n'en voudra pas, sous le prétexte que le portrait n'est pas ressemblant. Ne croyez pas que ceci s'adresse plutôt aux ministres actuels qu'à ceux qui doivent les suivre : attaquer et dénigrer les gens qui sont en place , sera , de tout temps, la manie de ceux qui voudraient y être. Vous l'avez fort bien dit dans votre comédie :

•t Aux traits de l'envieux le pouvoir est en butte.

Mais quand vous ajoutez :

• Et celui qui s'élève a dû prévoir sa chute. »

aviez- vous prévu la vôtre, moucher ami ? Madame

rPiÉFACE. xxr

la marquise de ]\I* * * est furieuse contre vous, à cause des épigrammes que votre ministre récita sur les femmes. Elle assure que, depuis le ministre de G * * *, de brutale mémoire , on n'a pas vu un ministre aussi peu galant que le vôtre ; je suis un peu de son avis.

Adieu . venez nous voir ; nous vous consolerons. * * *

Ce 26.

Le malheur qui est arrivé hier soir à Xlndiscret , n'a point changé ma façon de penser sur cet ouvrage. Ce n'est pas vous qui vous êtes trompé, mon cher ami ; c'est le public. Votre pièce est une véritable comédie qui se relèvera, demain , pe?//êtrel mais sans doute ^ quand d'autres succès vous auront donné assez de crédit au théâtre pour la faire reprendre.

Du courage ! * * *

Ce 26.

Après votre catastrophe d'hier soir, ne vous attendez pas à revoir nos amis^ de quelques jours. Je les ai rencontrés au foyer, après la représentation ; et leur langage était tout à fait changé. Ergaste et Damis surtout n'iront pas vous visiter. Que pourraient-ils vous dire ? Ils trouvent votre pièce détestable; et c'est à grand peine que j'ai pu leur arracher quV/ y avait bien un peu de malveillance au parterre. Ne les attendez donc a*. éditUn, c.

xxvj PRÉFACE,

pas , car Ergaste et Damis comptent leur suffrage pour quelque chose ; et comme ils n'ont jamais su mentir à leur conscience littéraire, ils se croiraient perdus s'ils étaient forcés de faire quelques concessions à votre vanité froissée. Vous me direz que des amis véritables critiquent sévèrement un ouvrage avant qu'il soit livré au public ; mais que pour l'amitié délicate, un ouvrage tombé est toujours un chef-d'œuvre. Ces nuances de sentiment échappent malheureusement à beaucoup d'hommes : Ergaste et Damis sont de ce grand nombre. Votre ami, Timante, qui travaille dans un grand journal , se propose même de vous dire de dures vérités ; il prétend que la littérature serait perdue s'il trahissait sa façon de penser. Il trouve votre donnée fausse , c'est presque une preuve qu'elle est naturelle et vraie : non pas que Timante soit précisément un sot ; mais Timante a le jugement et le goût si faux en littérature , qu'en prenant le contraire de ce qu'il dit , on est toujours certain d avoir la vérité. Quant à nos contreres , votre chute les a passablement réjouis ; et la physionomie de tous ceux que j'avais sous les yeux, m'a procuré un moment de plaisir. Le jour d'une première représentation , la comédie la plus amusante est dans la salle , les personnages les plus comiques ou les plus tragiques , ce sont les confrères de l'auteur joué : on les voit tour à tour

PRÉFACE. ixvi)

pâles d'applaudissemens ou rians de sifflets. Quelle anxiété ! que de craintes ! q'ie d'espérances ! L'auteur, qui est sur la sellette , ne souffre pas davantage. La figure d'un confrère est, ce jour-là, un vrai thermomètre dramatique, où la liqueur rouge monte et descend , selon le froid et le chaud de l'ouvrage qu'on représente ; mais une particularité remarquable, c'est que le chaud la fait descendre, et que le froid la fait mouter !

Maintenant , si vous voulez avoir mon opinion sur V Indiscret , je vous dirai franchement que l'ouvrage mis en scène, comme il l'était, devait avoir cette destinée. Sans la ( abale, on l'eût écouté sans doute ; mais il n'eût obtenu qu'un succès glacial : rien n'était ménagé; rien n'était à sa placej vos acteurs étaient mal costumés ; ils ne savaient pas leurs rôles; ils manquaient leurs entrées; un chef d'oeuvre n'eût pas résisté ! Votre pièce , mon cher ami, n'est pas un chef-d'œuvre; mais vous êtes dans la route de la bonne comédie. Je vous engage à la suivre : seulement ne passez plus par FOdéon. Pour aller au Parnasse , c'est le chemin de l'école. ^ ^ ^

Ce a6 avril.

Mon cher ami ,

Une intention malveillante s'est manifestée dès les premières scènes de ta pièce ; elle a toujours

xxvjij PRIiFACK.

été étouffée jusquau cinquième acte, où elle a éclaté plus hostilement ; mais la contenance ferme des acteurs en a triomphé ; et ton nom a été donné au public par Eric Bernard, qui a joué tout son rôle avec une diction et une tenue parfaites. Quelques coupures assez fortes sont indispensables. L'obstination du ministre à croire que c'est la sœur de Xlndisci^et qui trahit les secrets, n'a pas paru motivée ; il revient trop souvent sur le babil des femmes ; plusieurs expressions un peu dures ont déplu; et je parle ici du public sain et impartial. Les trois provocations en duel , consécutives, ramènent peut-être trop souvent le même mouvement. La demoiselle ( Anaïs ) finit , je crois , sa première scène par cet hémistiche : Mon amour pour les mœurs; c'est du moins ce que j'ai cru entendre. Je t'engage à changer ces mots , et surtout à engager Anaïs à parler plus haut; on a beaucoup perdu de ce qu'elle disait. Les mots philosophe et philosophie reviennent peut-être trop souvent; mais, à quelques petites taches près, ton ouvrage est parfaitement écrit. Change Thémistiche : Dans le fond du marais , qui est venu troubler l'ordre qui s'était rétabli.

La pièce a , selon moi , le défaut de manquer de gaîté , défaut inhérent à toutes les pièces où fit^ureront un ministre et des personnes de cour. Le ton diplomatique repousse celui de l'abandon

PRÉFACE. xxis

et (le la franchise ; mais ton ouvrage restera , et serait plus souvent sur l'affiche, s'il n'avait que trois actes. Au reste, les journaux vont fixer son avenir ; tu peux toi-même lui en assurer un heureux , en faisant la guerre aux longueurs et aux mots;; et cette guerre faite pour après demain, rien ne doit troubler ton succès. Remercie Perier pour son jeu et son feu ; mais non pas pour sa mémoire et son costume.

Je suis bien fâché de ce qui est arrivé hier à

M. ï***; mais je le serais bien davantage, si je ne

connaissais son insouciance et sa philosophie.

Vous êtes le Jiistum et tenacem, dont parle votre

Indiscret , d'après Horace ; et vous verriez , je

crois, tomber toutes vos pièces sans pâlir... Impa-

vidum fevient ruinée. '

Si vous voulez venir me voir demain, àdixheureSy je vous indiquerai quelques coupures qui peuvent assurer le succès de votre pièce , à la seconde représentation. Dans cette mésaventure, il y a de votre faute, de la faute du public , et de celle de* acteurs. Vous avez été trop négligent ; le public s'est montré trop injuste ^ et les acteurs ont été

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