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PRÉFACE

Tout a été dit sur l'origine du Pouvoir, sur ses limites, sur sa forme : chacune de ces questions a occupé profondément la pensée des publicistes et des législateurs. Il n'en est pas de même d'un autre sujet non moins considérable, celui des attributions du Pouvoir.

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Cependant un peuple n'en pas fini, quand il a constitué lui-même son Gouvernement, avec les précautions voulues contre le despotisme et contre la licence. Cela fait, une question s'élève. Quelle est la sphère d'action de ce Gouvernement? Jusqu'à quel point peut-il toucher à la société dont il émane, en pénétrer la vie, en diriger les forces et les mouvements ? C'est peu de s'être assuré contre la tyrannie et contre le désordre : il faut encore prendre soin du Progrès. Or, il ne s'agit pas de moins dans ce problême des attributions du Pouvoir.

Là-dessus on ne connaît que des aperçus ou des déclamations. Les partis et les sectes ont passionné ce sujet. Les Gouvernements l'ont traité, comme il leur appartient, au jour le jour, à mesure que les questions naissaient. A l'envisager froidement et dans toute son étendue, on ferait peut-être une chose nouvelle.

On ferait à coup sûr une chose utile et opportune.

L'Europe, à cette heure, est pleine de peuples parvenus ou s'acheminant à la possession d'eux-mêmes. Des Gouvernements se fondent, un peu partout, à titre de délégués des Nations. La puissance publique s'asseoit sur sa véritable base, et les luttes relatives au principe de la souveraineté, semblent toucher à un dénoûment. Bref, l'État se constitue, ce qui est le moment de se demander quelle est la compétence de l'État : si les castes abolies n'avaient pas des devoirs dont il hérite :

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s'il ne faut pas une discipline aux nouveautés économiques qui éclatent dans une société progressive, une consécration aux nouveautés morales ; si les intérêts privés plus ardents et les intérêts généraux plus complexes, peuvent avoir un autre arbitre, un autre organe que l'État plus énergique et plus pénétrant; enfin si la force gouvernante ne doit pas se développer au sommet de la société — soit pour remplacer celle qui naguères était disséminée à travers la société tout entière, dans la famille, dans la corporation , dans la caste — soit pour suffire à l'extension et aux appels incessants de la matière gouvernable.

Sur ces questions un préjugé s'élève et se répand, qui est en quelque sorte l'exclusion donnée à l'État. On parait croire que tout despotisme est une injure faite à l'humanité: que toute intervention de l'État est un échec au Progrès, un obstacle sous les pas d'une société, un dessèchement de ses forces vitales : que le bien suprême est la division des pouvoirs pour les peuples régis despotiquement, et pour les peuples libres, l'élimination systématique, peut-être même un jour l'abolition de l'État.

Ce préjugé a des origines fort complexes : les excès de doctrine et les excès de Gouvernement, tel socialisme récent et tel absolutisme contemporain. Généreuse erreur, quand elle croit stipuler les droits humains en

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bornant ceux de l'autorité ! Quelquefois cependant le rôle de l'État est contesté, non par aucun souci de la Liberté, mais simplement par appréhension des sacrifices que l'État demanderait aux citoyens, si son rôle prenait les proportions d'un sentiment, d'une vertu, et tournait à la philanthropie.

Il y a dans ce préjugé, quelqu'en soit le motif le plus général, un danger pour la Civilisation. Il n'est pas vrai de dire qu'elle ait pour principal ressort l'Individu avec ses œuvres et ses mobiles. Porter cette maxime dans la politique étrangère, dans la législation, dans les élections, dans la presse; en faire çà et là, suivant les circonstances, une propagande, un type, un mandat, c'est manquer la voie du Progrès, ou rejeter du moins un de ses instruments les plus sûrs.

Gardons-nous de maudire à priori tout despotisme. Il y a telle société où le bien ne peut venir que de là, et celui dont elle a le plus besoin : l'affranchissement des masses. C'est le cas de la Russie. — N'allons pas, non plus, dès qu'il est bruit d'une nouveauté, la revendiquer tout d'abord pour les Individus, et prendre à tâche d'en écarter l'œil et la main de l'État. Il n'y a peut-être que l'État, pour la mettre au monde ou pour la mettre â la raison, pour la susciter ou pour la modérer, et cela, même parmi les Nations les plus avancées. — C'est le cas des chemins de fer.

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Mais laissons là les exemples.

L'Autorité ne peut périr ni même dépérir parmi les hommes : elle doit au contraire se développer.

Il est aussi naturel à l'homme d'être gouverné que d'être libre, parce que l'égoïsme fait partie de sa nature non moins que le sens moral. Mais il ne suffit pas de considérer la nature de l'homme. Il faut voir en outre sa . condition, qui est de porter un poids toujours croissant de sujétions et de disciplines. Car le milieu qu'il habite, c'est-à-dire le monde physique et la société, se compliquent à travers les âges de forces et de rapports qui sont au plus haut point matière contentieuse, anguleuse, capiteuse, matière à Gouvernement, s'il en fût.

Le Progrès, pour être une loi certaine des sociétés, n'ôte rien à la vérité de cette remarque.

Quelle que soit l'énergie de cette loi, l'égoïsme ne peut disparaître : il est entré dans le plan du monde, comme moyen de conservation des êtres.

Il ne peut même se désarmer au point de cesser d'être offensif. Car si le Progrès, sous forme d'expérience, a le don d'éclairer les égoïsmes, d'un autre côté il les éblouit et les provoque, sous forme de nouveauté, les circonvenant d'une atmosphère de tentations imprévues où ne portent pas les leçons du passé.

Ainsi il n'est pas permis de croire que les Individus finiront, comme ont fini les peuples, par se gouverner

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eux-mêmes, et que telle soit la fin dernière du Progrès : il faudrait pour cela changer quelques éléments de la nature et de la condition humaines. Les peuples d'ailleurs se gouvernent-ils eux-mêmes? La chose vue de près laisse apercevoir un mécanisme qui dégage, qui superpose à la foule des hommes ou même des classes d'élite. Tout Gouvernement est aristocratique en ce sens. Le pouvoir ne peut appartenir, dit Hobbes, qu'à un petit nombre de personnes ou même à une seule. Une Démocratie n'est rien autre chose qu'une aristocratie d'orateurs, quelquefois aussi une monarchie d'un seul orateur. Comme on ne peut rien imaginer d'analogue pour créer en nous la prépondérance des parties supérieures de notre être, oa ne peut entrevoir dan&la Liberté des Nations une promesse de Liberté pour les Individus.

L'Autorité est nécessaire, indestructible. Le Progrès peut en changer le titre et les façons ; mais il ne saurait toucher au principe même d'Autorité.

Parce que ce principe a dépouillé certaines formes violentes, vous n'en pouvez conclure qu'on le verra tôt ou tard s'abîmer et abdiquer. Autant vaudrait dire que la propriété disparaîtra un jour, parce que certaines appropriations, celles de l'homme et de la puissance publique, ont disparu des pays civilisés.

Rien ne périt dans l'ordre moral, pas plus que dans l'ordre physique, parce que rien n'est sans cause et

l'individu et l'état tu sans fin : c'est la loi d'un monde gouverné par une intelligence. Rien ne s'éternise non plus, tout se transforme et se reforme, parce que le Progrès est une des lois qui gouvernent le monde.

On aperçoit ici une raison de plus pour que l'Autorité non-seulement persiste, mais grandisse.

C'est le propre des choses réformées de reparaître avec plus de sève et de consistance. Le Christianisme n'est nulle part aussi vivant qu'en Angleterre : il y a plus que partout ailleurs ses suites naturelles d'ordre et de morale : ne serait-ce pas parce qu'il y a été transporté sur des bases nouvelles? Quand des choses consacrées par le temps s'en laissent pénétrer et modifier, quand elles accommodent leur physionomie à cette figure du monde qui change sans cesse, leur ascendant n'a pas de bornes, et l'on ne peut prévoir la fin de ces traditions qui entendent la raison. N'est-il pas naturel que l'Autorité devienne plus forte sous les mêmes influences qui font la religion plus sainte, et, comme nous le verrons, la propriété plus sûre?

La réforme la plus capitale qui puisse survenir en fait d'Autorité, est celle qui crée l'État.

L'État, c'est l'Autorité, existant non plus par ellemême mais par et pour la société : non plus à titre de paternité, de propriété, de sacerdoce, mais à titre de magistrature ; non plus avec un droit absolu et oriental

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sur les âmes, les corps et les biens, mais avec les limitations de la loi morale dont elle est l'interprète, avec une délégation de tous expresse ou tacite, avec une mission d'ordre et de bien public.

L'essence de l'État est d'être le pouvoir de la raison exprimée par la loi, et non celui de l'homme perverti par la fantaisie. Son caractère éminent est de procéder d'après des vues générales et par des mesures réglementaires, au lieu de caprices improvisés par un maître pour chaque cas et pour chaque personne. Son bienfait est de remplacer des pouvoirs privés, immédiats, arbitraires, par des pouvoirs publics, distants, réguliers.

L'État n'existe pas dans une société naissante. Le Gouvernement y est confondu avec la propriété, avec la famille, avec la religion. Le maintien de l'ordre a lieu parla puissance du maître, dupère, du pontife. L'homme règne sur l'homme. C'est le régime particulier aux premiers âges du monde, où tout est de matière humaine, Souveraineté, Divinité, Propriété; où l'homme est à lui-même toute sa conception et toute son expression. Il faut la leçon des siècles pour enseigner aux hommes qu'ils ne doivent avoir d'autre souverain que la raison, d'autre dieu que le type et le foyer personnel de la raison, d'autre propriété, d'autre esclave que la nature.

L'avènement de l'État est le plus grand trait de cette éducation ou plutôt de cette expansion. Il n'y a pas

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dans toute l'histoire un spectacle comparable à cet écroulement des dominations personnelles remplacées par l'État, c'est-à-dire par la loi, par la raison. Rome est grande moins pour avoir subjugué tant de nations que pour leur avoir laissé cette idée inconnue à l'Orient de cité, de chose publique, de gouvernement-fonction.

Il n'estpas surprenant que l'Autorité prenne son essor, transformée de la sorte : le procédé delà réforme s'ajoute ici à la réforme elle-même pour opérer dans ce sens.

Que sepasse-t-il en effet? La Civilisation trouve le Gouvernement à l'état de fait, perdu dans d'autres faits qui le dénaturent.

Elle tire le Gouvernenîent de cette mêlée et l'érigé en droit. Dégageant des pouvoirs privés ce qu'il faut de pouvoir pour le maintien de l'ordre, elle crée un organe distinct, une fonction spéciale à cette fin.

Or, c'est le propre des travaux divisés, des forces appliquées à un seul objet, de se développer. Cette loi n'est pas purement économique, encore qu'elle ait été observée pour la première fois, à propos de faits économiques. Elle vient de plus haut et doit s'appliquer partout : Si à l'Industrie, aux Arts, aux Sciences, aux Religions, pourquoi pas à l'Autorité? C'est la loi d'un être dont les forces sont bornées elles désirs infinis. De là autrefois la Caste, puis ultérieurement l'État, puis de dos jours la séparation du spirituel et du temporel.

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L'État une fois constitué, le Progrès aussi bien que l'Ordre a trouvé son organe. L'État, né de la Civilisation, en devient l'agent le plus énergique.

Extraire le principe d'autorité des éléments qui le dégradent ou l'exagèrent ; l'élever à une hauteur d'où il ne peut apercevoir et traiter que l'ensemble des choses, où il entre en commerce avec la raison et la vérité même ; le constituer par des procédés tels que dans les pays les plus démocratiques la souveraineté est l'attribut d'une élite— c'est établir parmi les hommes non-seulement la plus grande force de contrainte pour maîtriser leur égoïsme, mais encore la plus grande force d'exemple et d'impulsion morale pour conduire les sociétés à toute la perfection dont elles sont capables. L'État ,• c'est la raison avec l'ascendant qui lui appartient sur l'esprit de l'homme : de plus, c'est l'énergie, l'éclat, la combinaison, la grandeur, toutes choses qui ont leur action sur une autre faculté de l'homme, l'imagination.

Encore un mot, qui n'est pas superflu vraiment, et nous en avons fini avec ces préliminaires Il n'y a pas d'antithèse entre État et Liberté ; car Irifraf est cette forme d'autorité qui parait dès que l/l'homme est soustrait au pouvoir de l'homme, et qui se t déploie- dès qu'un abus de la force est à prévenir ou à I redresser. L'avènement de l'État est l'apparition des droits humains : sondéveloppementen est la protection

l'individu et l'état XI incessante : il n'est d'un bout à l'autre que libération et tutelle.

L'homme est libre apparement,môine quand il est obligé dans l'exercice de ses droits à respecter le droit égal et universel de ses semblables. Or, l'État ne fait pas autre chose qu'imposer ce respect. La Liberté et l'État, c'està-dire la Vie et la Règle, peuvent croître parallèlement.

Je conviens que l'homme n'est pas libre s'il est astreint par le hasard de sa naissance à faire telle chose ou à s'abstenir de telle autre, s'il hérite d'une destinée et ne peut augmenter son héritage... Mais on ne s'y trompera pas, ce régime est celui des Castes.

Ce mot prononcé, nous tenons la véritable, l'unique antithèse des plus grandes et des plus chères aspirations de l'homme, Progrès, Dignité, Liberté surtout. Vico l'a reconnu en ces termes :

« Les Gouvernements populaire ou monarchique » conviennent également aux âges civilisés, et peuvent » sans peine se changer l'un pour l'autre. Mais revenir » à l'Aristocratie est inconciliable avec la nature hu- » mai ne. »

Appliquer à l'État, qui est le destructeur naturel, le successeur nécessaire des castes, l'odieux qu'elles ont encouru, n'est-ce pas prolonger à plaisir un malentendu qui a fourni sa carrière?

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