CHAPITRE PREMIER
Du genre d'autorité qui est fayorable an Progrès, du genre de liberté qui n'a pa» ce caractère.
La question que voici s'est élevée de nos jours : Il s'agit des voies du Progrès. — Étant admis que les sociétés sont faites pour se perfectionner, on s'est demandé quelle est la part respective de l'État et de la Liberté dans l'accomplissement de cette loi.
Est-il vrai de dire que tout procède ici des Individus, de leur action spontanée et souveraine? La Civilisation est-elle chose qui se fasse à l'écart et môme
aux dépens de la puissance publique? Bref, le Progrès n'est-il en quelque sorte qu'une abolition de Gouvernement?
// faut deux choses, dit Siéyès, pour qu'une nation subsiste et prospère, des travaux particuliers et des fonctions publiques.
N'en faudrait-il qu'une, par hasard? ou du moins la prospérité d'un pays tiendrait-elle exclusivement aux travaux particuliers, aux œuvres privées, aux efforts individuels?
Cette question est neuve; à telles enseignes qu'on n'en trouve pas le premier mot dans le programme de 89 : Liberté, Égalité, Fraternité.
Liberté voulait dire alors Souveraineté de la Nation, droit de la Nation à se gouverner elle-même. Si vous entendez par là quelque autre chose, telle qu'élimination de l'État, prédominance de l'Individu sur l'État, la souveraineté de la Nation n'est plus signifiée nulle part dans ces articles de foi, ce qui n'est pas croyable.
C'est de nos jours seulement que ce débat s'est ému. Avant d'y entrer, il faut dire ce qu'on entend par Progrès, par État, par Liberté. Définir est toujours bon : mais cette précaution est à prendre, surtout ici où l'on incline à croire que le Progrès ne dérive pas uniquement, ni même principalement de la Liberté. On voudrait éviter jusqu'aux apparences d'une hérésie abhorrée : on pense y réussir en spécifiant de quelle Liberté on se défie, en quel Gouvernement on espère.
Nulle difficulté à définir le Progrès. C'est tout à la fois
un plus haut point et une plus grande diffusion parmi les hommes de moralité, de dignité, de savoir, de bienêtre.
L' État, c'est la souveraineté à base nationale, à procédés législatifs et judiciaires.
On n'a pas sitôt fait de s'expliquer sur la Liberté. Le mot s'est chargé, en vieillissant, de significations diverses. Liberté veut dire — tantôt le droit des Nations à l'indépendance — tantôt le droit des Citoyens au Gouvernement — tantôt le droit des Individus à n'être pas gouvernés. Dans ce dernier sens, on juge de la Liberté d'un pays, non d'après la part qu'il prend aux affaires publiques, mais d'après la somme d'affaires qui n'y est pas publique. Plus il y a chez un peuple de choses réservées à l'action des Individus, non sujettes à l'action des lois et de l'État, plus ce peuple est libre delà Liberté qu'on vient de définir en dernier lieu.
Ainsi le même mot s'entend de plus d'une façon, mais on ne s'y trompera pas, la Liberté que tout mortel adore, comme dit le poète, L tfesj , J'jndépfîndailCfî„,de Ja Nation, la souveraineté du Citoyen. Cherchez bien : toutes les grandeufs^ïïê la lîBerté sont là, uniquement là. Tout ce qui s'est osé, rêvé, tramé, chanté en son nom, tout cela, vu de près, n'est qu'une variante de cet éternel projet des peuples de s'appartenir, de se régir euxmêmes. On ne se passionne pas à moins. La chose inestimable et vitale pour un pays , est de ne, subir ni l'étranger, ni le pouvoir ,absi)IuJ:uii homme ou d'une classe. Pour ce qui est d'être peu gouverné, quand c«
pays est à lui-même son Gouvernement, c'est une toute autre chose, qui peut être bonne en son lieu, à son heure. Mais tâchez donc de la reconnaître dans cette légende d'héroïsme et de dévoûment, dans ce sillon de flamme et de lumière qui est la trace de la Liberté à travers les âges !
L'instinct des partis ne s'y est pas trompé.
Les plus avancés, qu'on croirait unanimes pour la Liberté, montrent çà et là une grande défiance de ce principe, un penchant singulier à étendre les attributions du pouvoir : toute secte socialiste en est là. D'un aùîfecSté, les partisans du principe d'autorité ont certain^groujjes décidément hostiïes à la prépondérance de l'Etat sur l'Individu ou sur les localités. On ne se charge pas d'expliquer comment le plus rétrospectif des partis est en même lemps le plus vif contre la centralisation, œuvre et souvenir, s'il en fût, de la monarchie d'autrefois. Toujours est-il que ce parti revendique à tout propos l'affranchissement des administrations locales. Éconduit de ce côté, l'État serait évincé de toutes parts, si la tendance des Économistes devait prévaloir, laquelle est de convertir les services publics en exploitations privées, les fonctions en industries, et de demander à la concurrence les effets qu'on obtient aujourd'hui de l'émulation et de l'esprit de corps.
Ainsi des radicaux ré prouvent la Liberté, à côté de conservateurs qui l'invoquent : preuve certaine qu'il ne s'ajpjjrius là de cette Ljber té au sujet de laquelle ont l utté leurs devanciers. On pourrait croire à première
vue que les partis se sont améliorés, qu'il leur est venu de l'intelligence, de la tolérance. Il n'en est rien : les partis sont demeurés les mêmes. Seulement il est arrivé ceci : sur une question nouvelle, relative non plus au principe, non plus à la forme du Gouvernement, mais à sa compétence, ils se sont décomposés ; et comme ils ont discouru de cette nouveauté en usant de vieilles dénominations, ils offrent dans leur langage les apparences de quelque changement sur les choses de leur ancienne foi. On s'est abstenu d'un néologisme, voilà tout. La langue n'a pas suivi le progrès des idées ; la langue s'est viciée faute d'un mot nouveau pour exprimer une chose nouvelle qu'il fallait appeler Individualisme, au lieu de lui prêter le grand nom de Liberté : de là le malentendu.
Quoiqu'il en soit des mots, il faut le redire: c'est à coup sûr une controverse récente que celle qui a pour objet les droits respectifs de rïtaTeTde l'Indîvîàu. J'y vois bien le nom de la Liberté, mais non plus ces immortels intérêts que les hommes placèrent toujours sous cette invocation au plus haut de leur amour et de leur respect.
On peut donc, sans abjurer une des religions de l'humanité, s'exprimer ainsi :
Le Progrès n'est pas uniquement l'œuvre de la Liberté, c'est-à-dire de l'Individualisme — il ne suffit pas pour rendre les hommes plus heureux et meilleurs, ce qui est toute la fin du Progrès, de leur épargner le Gouvernement et de les livrer à l'instinct, ce qui est le fait de
l'Individualisme — Ce serait mal servir la Civilisation que d'abandonner à elle-même cette mêlée d'êtres, de droits, de forces, de passions qui s'éveillent dans une société progressive — l'instrument de la Civilisation, c'est l'État, avec tout ce qu'il faut d'attributs, non-seulement pour empêcher le mal que les hommes se feraient les uns aux autres, mais encore pour faire le bien dont les hommes sont insouciants ou incapables, nonseulement pour réprimer, mais encore pour suppléer les égoismes.
Tel est du moins un des procédés, un des ressorts nécessaires du Progrès.
On pourrait, à l'appui de celte solution, comparer les avantages respectifs du Gouvernement et de l'Individualisme en matière de culte, d'échange, de crédit, d'enseignement, de charité. Il ne serait peut-être pas difficile de montrer que tout cela s'accommode mieux de l'action de l'État que de son abdication, du règlement que du laisser-faire, et même que certains de ces faits réussissent mieux, érigés en services publics, que s'ils constituaient un métier, une industrie. On essaiera un jour d'aller aux preuves de ce côté. Mais la démonstration veut être prise de plus loin. Avant de toucher aux thèses particulières, il faut s'arrêter à certains sommets de la question. On y rencontre presque tout le sujet dès les premiers pas, où il s'agit de franchir des préliminaires comme ceux-ci :
Quelle est, à priori, la part essentielle de l'Etat dans l'œuvre du Progrès?
En fait, quelle a été l'influence des Gouvernements sur la marche des sociétés ?
Faut-il compter la société française parmi celles qui ne peuvent avancer que sous la main de leur Gouvernement?
Quelle serait l'influence de l'Individualisme sur la Civilisation en général, et singulièrement sur celle de la France?