CHAPITRE NEUVIÈME
On part de cette idée, que les sociétés se meuvent, que ce mouvement a ses lois, que le Progrès en est une.
On peut croire qu'il y a des forces diverses, des procédés nombreux au service de cette loi. Mais aussi bien, il faut sûrement compter parmi les moyens du Progrès social, l'État, les Individus, c'est-à-dire ce qui dirige et ce qui compose la société. C'est tout ce qu'on veut étudier parmi les voies du Progrès. On se propose uniquement de rechercher si l'État n'a pas un rôle essentiel dans l'accomplissement de cette loi ; si tant de grandes choses de science, d'art, de politique, de mo-
raie, qui constituent le Progrès , peuvent arriver sans médiateur à la créature bornée de toutes parts, pour laquelle cependant elles sont faites.
Ainsi, nous n'étudions pas les procédés de la civilisation dans leur ensemble. L'objet de nos recherches n'est pas non plus le problême général des droits respectifs de l'État et de l'Individu ; mais nous y touchons de fort près. Certains droits de l'État, entre autres le maintien de l'ordre, sont incontestables. D'un autre côté, les droits de l'Individu relatifs à la famille, à la propriété,' au travail, à l'échange, à la locomotion, ne peuvent non plus être révoqués en doute : de telle façon que toute la dispute sur les attributions de ces deux puissances pourrait bien avoir pour unique objet ce luxe de la destinée humaine qui s'appelle le Progrès.
Cette question est neuve, et les données même de la question ne remontent pas bien loin.
Il n'y a pas plus d'un siècle, autant du moins qu'il est possible de fixer la date d'une idée, qu'on a commencé à parler explicitement, sciemment pour ainsi dire, de la perfectibilité humaine. Turgot professa le premier cette doctrine. Descartes, Pascal , Perrault , Fontenelle, en étaient restés aux aperçus, aux énonciations.
Pour ce qui est de l'État, la France ne l'a connu dans sa plénitude et dans sa pureté, qu'à partir de 89. Jusque-là, les castes avaient quelque part au Gouvernement.
Ainsi il n'y a pas bien longtemps que les éléments de la question étaient encore à naître. A chaque jour son sillon. Naturellement, les voies du Progrès ne pouvaient être débattues avant que le Progrès fût découvert. Quant à la querelle de l'Individu avec l'État, pouvait-elle commencer, avant que celle de l'Individu et de l'État avec les castes leur ennemi commun, fut terminée?
La question, avec les limites et l'âge qu'on vient de voir, est certainement à résoudre aujourd'hui. La maturité, l'à-propos lui sont venus. Si les sociétés savent désormais le but où elles doivent tendre, elles sont encore très perplexes sur la voie qui peut les y conduire, et leur hésitation est grande entre le principe volon • taire, comme disent les Anglais, et le principe officiel qui fonctionne sur le continent.
(( L'Etaj J dirons-nous, est nécessaire à l'opération du Progrès. Comme il représente la force et la combinaison, il est l'agen t essentiel d'une œuvre telle que le Progrès, destinée à une espèce telle que l'humanité. — Il se déve loppe à cette œuvre, et par des causes qui lui sont propres, et sous les influences extérieures que nous allons dire.
Quand une société fait place dans son sein à de nouveaux êtres, à de nouveaux citoyens, à de nouveaux pouvoirs ; quand elle se raffine du côté des sentiments et des goûts ; quand elle se développe en territoire, en population, en échanges, cette société, progressive à coup sûr, a besoin d'un surcroit de gouvernement.
344 l'individu kt l'état
— L'ordre y est plus difficile à maintenir, parmi tant d'ardeurs et d'efforts dont le conflit est naturel, et que l'art politique est de ramener au parallélisme, à l'harmonie.
— La morale plus pure qui a lui pour certaines âmes, ne peut se répandre qu'au moyen de sanctions nouvelles.
— Enfin, les pouvoirs nouveaux ont leur mécanisme, les droits nouveaux leur discipline. — D onc, to ut fait appel à JTÉtat, dans une civilisation croissante. On lui demande sa force, tantôfpour l'opposer à l'intempérance des égoïsmes, tantôt pour la prêter à des besoins nouveaux et légitimes. On le pousse enfin à un déploiement supérieur d'énergie et d'appareil, pour réprimer, pour servir, pour organiser, tout ce qui paratt parmi les sociétés, d'audacieux, de salutaire, de compliqué.
Il se passe en outre, dans la constitution intime de l'autorité, des choses qui sont faites pour la fortifier et pour l'étendre. Quand l'État succède aux castes , il exerce la puissance variée qui leur appartenait, en fait de juridiction, d'enseignement, de charité. Les attributions souveraines naguères éparses, viennent se fixer et se concentrer dans ses mains. Ce n'est pas tout, quand l'État est l'élu et le contrôlé de la Nation, il acquiert toute la force de la Nation dont il émane, toute la faveur et la popularité des fins auxquelles il appartient.
Ainsi l'Autorité se développe, non-seulement par les besoins de son milieu qui se dilate et se hérisse, mais par j les qualités qu'elle contracte, non-seulement comme plus nécessaire, mais comme meilleure. Ce développement a
des aspects variés comme ses origines ; on y démôle un exercice plus actif des pouvoirs élémentaires du Gouvernement, une compétence plus étendue, une action plus irrésistible, un mécanisme plus complexe.
L'État ne se borne pas à empjôcJiejrJe^aljliLJaire le bien ; il n'est pas seuïementje jgardien de la loi morale . C'est en cette qualité qu'il prête les mains au Progrès politique, économique et moral, qu'on vient d'énumérer : mais il a une autre qualité, un autre principe d'action et de développement : il est le gérant des intérêts collectifs. Là il fait des choses qui ne sont pas indépendantes, mais (jui sont profondément distinctes delà
loi morale. Ajoutons que ces choses ne sont pas davan-
tage du ressort des Individus : ni le précepte moral, ni l'intérêt privé, ne sont identiques à l'intérêt général.
Les sociétés ont des intérêts, tels que le soin de la sûreté jsuWiqiie ou nationale, qui dépassent la force et le sens individuels. Il est rigoureusement exact de dire que la société n'est pas simplemenTlâ^ôneclion dès Individus, et que dès-lors l'intérêt public "n T est pas la somme des intérêts privés. Mais sans insister autrement sur cette distinction générale, toujours est-il que dans le cas particulier d'une société progressive, les conditions de bien-être et de prospérité pour chaque classe, deviennent des problêmes aussi compliqués que ceux de la diplomatie, de la police, ou de l'organisation militaire.
34G l'individu et l'état
Découvrir l'utile et faire le bien, à travers les mille sinuosités, les miUe^ivjergences d'une société moderne, est une tâche qui se dérobe dejplus en plus aux ïndividûTTTôlïsvoyez dans un pays voisin, le législateur Tuimême varier et multiplier les essais, aller d'un système à l'autre en fait de charité, de répression, d'enseignement primaire, de circulation monétaire : ce qui nous donne la mesure de l'impuissance radicale des Individus à démêler ce qu'on voit si mal, même au point de vue le plus pur et le plus lumineux, celui de l'ensemble.
Il y a tel état de société, telle éminence de civilisation (ici encore nous avons en vue la Grande-Bretagne), qui prête essentiellement à la multiplicité des intérêts collectifs. Ils surabondent où le droit politique a toute sa hauteur, et la nationalité toute sa plénitude.
L'unique souci d'une société qui en a fini avec la politique et avec la guerre, est la lutte contre la nature, soit pour maîtriser les lois physiques, soit pour corriger certaines lois morales, celles par exemple qui Semblent créer la misère, la précarité au moins, par l'inégalité des dons du corps et de l'esprit. Ce dernier point, il n'y a que les Gouvernements qui puissent en apercevoir la grandeur et la nécessité.
Quant à l'exploitation de la nature physique, c'est une tâche qui appartient aux associations privées : mais rien ne justifie au même degré le contrôle de l'État. Une association, c'est-à-dire un Individu fictif, n'a pas le même droit d'être libre, d'être propriétaire, qu'un Individu proprement dit.
Il n'appartient qn'au Législateur de donner la vie à cette unité nouvelle : il ne doit le faire que dans un but d'utilité générale; il doit en conserver la haute et intime surveillance.
Si un pays venait à se passionner uniquement pour des choses qui veulent cette force nouvelle de l'association, il devrait donner à son Gouvernement assez d'attributions et d'énergie, pour contenir ces unités envahissantes dans le respect des unités individuelles. L'association tourne aisément au monopole envers le public, à la dictature envers les associés. Tâche épineuse et nouvelle pour les gouvernements que de créer d'une main cette puissance, et d e la discipliner je l'autre 1 que de soumettre à la règle des intérêts qui ont acquis la force collective, sans cesser d'être privés, c'est-à dire Agrément égoïstes I ~ "
Tels sont les soins qui naissent pour l'État de l'apaisement même des passions politiques et nationales, parmi les peuples qui n'ont rien à souhaiter en fait de liberté et de territoire.
Ainsi, l'État ne se développe pas moins dans la sphère de l'utile qu'au service de la loi morale. Il a même, comme gérant des intérêts collectifs, une grandeur toute particulière. À le voir ailleurs comme gardien de l'ordre, on a pu le prendre pour une pure négation, pour un élément nécessaire et croissant, mais accessoire et subalterne de la vie des sociétés. — Ici toute la physionomie , toutes les proportions du per-
348 l'individu kt l'état
sonnage nous sont révélées : on dirait une Providence sociale,
On ne voit pas que ces considérations aient à fléchir devant l'histoire. Il semble au contraire que chaque époque et chaque peuple concourent à les justifier.
Le différent génie des Nations ou des temps se montre à la différence des objets et des façons de Gouvernements ; mais l'unité de la nature humaine reparait en ce que partout il y a la même somme de Gouvernement pour la même somme de passions et d'intérêts. — Vous verrez des peuples qui passent pour gouvernés entre tous, libres sur certains points ; par exemple, tous les commerces et tous les plaisirs permis en France le dimanche. Vous verrez tel autre peuple d'une liberté célèbre, durement gouverné en ce qui touche la religion, la charité publique , le commerce extérieur — la puissance publique vous apparaîtra, tantôt centralisée, tantôt éparse — ici préventive, ailleurs répressive — mais ce que vous ne verrez jamais parmi les hommes, c'est un besoin ou même un goût, oubliant d'appliquer à ses fins toute force dont il dispose, individuelle ou collective.
Les Gouvernements ont partout un rôle essentiel; partout également ils se^véTôppënlàu service du Progrès. C'est que le Progrès est une expansion signalée des instincts^ des âmes, des intelligences, c'est-à-dire des besoins variés auxquels appartient naturellement l'État. On a très bien défini le Progrès : accroissement
4fijde. Or, rien ne répond mieux à cette condition d'une société que les qualités constitutives de l'État : force et combinaison. Elles sont indispensables à une société qui s'améliore mais qui s'exalte, soit pour maîtriser les volontés audacieuses, soit pour assister les nouveautés désirables et circonspectes , soit pour résoudre l'énigme du bien public, plus obscure que jamais, à travers cette végétation d'intérêts dont se couvre une civilisation florissante.
I Quel giie^soit le génie d'un peuple, il faut que l'État Soit toujours mêlé à sonTrogrès.
Dans un pays de sève individuelle, de principe volontaire, l'Etat est nécessaire comme gardien de l'ordre ; sinon, vous y voyez les chemins de fer anglais et leurs déceptions.
Dans un pays où ces mâles qualités font défaut, l'État est nécessaire comme direction et comme stimulant ; sinon, déclin, torpeur, Espagne. Cette domination paresseuse gouvernait peu : c'était là son mérite aux yeux de ses sujets, comme l'a remarqué un historien judicieux. Mais qua-t-elle fait de ses sujets? et qu'est-elle devenue elle-même? L'Espagne ne serait qu'un souvenir, sans le règne exceptionnel et français de Charles III, qui fit effort au dernier siècle contre la décadence et les ombres qui gagnaient la péninsule.
On voit ce qu'il faut penser des systèmes qui concluenUÏ'é^
prendre au mot. Au fond il n'y a ici qu'une quesfîon,
qui est de savoir si les peuples ont besoin d'être précédés ou simplement d'être suivis dans la voie du Prôgfèspar leurs gouvernements.
Au surplus, à quelque moment et de quelque façon que paraisse l' Etat, il faut bien remarquer ceci : il n'inflige aux individus ni compressi on, n i effacement —que l'Etat, la main pleine de disciplines et d'assistances, suive une société dans les voies nouvelles qui l'attirent, chemins de fer, drainage, irrigation, crédit foncier — ou bien, qu'il entre le premier dans ^ y appelant, y dirigeant la société à sa suite : on ne voit pas ce que les hommes ont à souffrir là dans leurs droits et dans leur dignité. Il semble au contraire qu'ils y prennent un surcroit de forces et de jouissances, ne supportant d'ailleurs que cette discipline du droit universel qui s'impose légitimement à tout exercice des droits privés.
Il est vrai que l'Etat peut fatigue r les Individus de règlements épineux et multipliés. Il peut faire pis encore en les supplantant, en poussant son initiative jusqu'au monopole et à la Régie, et jusqu'à faire lui-même avec ses fonctionnaires ce qu'il devrait faire avec les Individus, soutenus seulement et réglementés. Mais ceci est la dose inévitable de perversion qui se mêle à toute entreprise humaine. Il faut se demander seulement si cette pente est plus dangereuse et plus entraînante que celle par où les hommes livrés absolument à eux-mêmes, iraienFà la léthargie Espagnole, ou aux désastres et aux abus dont nous avons cité quelques exemples.
Ainsi l'Etat a un rôle nécessaire et varié dans la Civilisation, mais qui n'implique pas en soi l'exclusion ni I l'amoindrissement des Individus. Le Progrès ne peut pas plus se passer des Individus que de l'Etat. Ou le Progrès ne se fait pas, ou, né de l'Etat, il va chercher et susciter les Individus; de même que partant des Individus, il doit aboutir à l'Etat. Que le Progrès ait une origine officielle ou privée, il faut que ces deux éléments se manifestent tôt ou tard. Tout comme une démonstration n'est complète qu'en usant de la synthèse et de l'analyse, ou plutôt tout comme le service d'une pompe ne se fait qu'en élevant et en abaissant le piston, de même la loi du Progrès ne s'accomplit que jpar l'açtion alternée des forces privées et de la force jttlleçtive.
Il n'est pas indifférent pour une nation d'aller au Progrès d'elle-même, ou d'y être portée par une impulsion officielle. On peut regretter pour un peuple les dons virils d'énergie spontanée, par où tel autre grand peuple s'est civilisé. On peut ressentir amèrement les conséquences politiques de cette lacune, qui sont déplorables. Faut-il toutefois méconnaître l'esprit d'une Nation, et réprouver absolument les seuls moyens d'éducation qui soient à son usage, ceux du moins qui se trouvent mêlés partout à son avancement.
Il y a quelques raisons de croire que l'initiative, la direction, l'assistance officielle, sont en France les procédés voulus de la Civilisation. Ces raisons ne sont autres que telle défaillance, tel travers, telle qualité du caractère national.
Ce qui manque à la France et que son gouvernement doit suppléer, c'est ce besoin d'agir, d'entreprendre, d'oser, cette curiosité et cette inquiétude de vie, dont le plus beau type est aux Etats-Unis. Ici Ton a d'autres qualités, on n'a pas celles-là. Ce ne fut pas trop de Colbert, pendant vingt ans, pour créer en France l'Industrie et le Commerce à force d'initiative, pour faire prospérer les manufactures à force de direction, pour susciter des travaux publics tels que le canal du Languedoc, à force d'assistance.
L'Etat, doit paraître en France non-seulement comme renfort, mais comme expression et pour ainsi dire comme livrée du caractère national dont le trait saillant est l'amour-propre. Que le naturel Français ait besoin d'évidence, de publicité, d'un théâtre en quelque sorte pour paraître à son avantage, on n'en peut vraiment douter. Voyez plutôt : son courage est celui des champs de batailles : ses triomphes d'esprit, sont ceux de la chaire, de la tribune, de la scène. Le mystère des conspirations n'est pas son fait ; mais on a vu de reste de quoi il est capable en matière de révolutions. — Il est certain que l'amour des places et des distinctions, que le goût de l'importance officielle, appartiennent au même fonds. Or, si l'esprit d'un peuple est tel, qu'il n'acquière toute sa valeur qu'au service de l'Etat, il faut bien que l'Etat se déploie, et que les services publics embrassent des choses qui se font ailleurs, à titre de métier, de profession. Mieux vaut encore ce qui se fait officiellement, que ce qui ne se fait pas du tout, et l'impulsion administrative,
même tracassière et vétilleuse, est préférable sans doute à une apathie générale de gouvernants et de gouvernés.
Quant à la qualité d'esprit, qui nous semble faite pour élever en France le rôle de l'Etat, il est plus facile de la décrire que de la nommer. A vrai dire, ce n'est pas une qualité intellectuelle, c'est l'intelligence même, à un degré inouï dans l'histoire.
Certains peuples sont uniquement et profondément eux-mêmes. Tout chez eux est d'essence nationale, Gouvernement, Lois civiles, religion, ouvrages d'esprit. Naturellement, ils ont le culte de leur passé qui est une partie d'eux-mêmes. Quand ils vont au Progrès, c'est dans les limites de leur tradition politique et religieuse, améliorée seulement; leur Liberté est un développement des États Généraux du moyen-âge; leurs sectes sont des fragments de catholicisme — toute autre est la France. Vous trouverez bien quelque chose de romain à ses lois ; c'est que les lois romaines passaient à bon droit pour raison écrite : quelque chose de grec à ses œuvres d'art; c'est que le sens et le culte de l'idéal régnait en Grèce. Comme la France s'inspire , elle aussi , d'idéal et de raison pure , la tradition ne lui est de rien. Marche-t-elle ? Elle marche au droit naturel , à la religion naturelle , aux passions naturelles et universelles , comme sujets de littérature et de fiction.
On aurait fort à faire de montrer les conséquences diverses, de surprendre toutes les traces de ce génie
singulier et transcendant. Il suffit ici de constater qu'un peuple de cette humeur doit faire ses lois avec des idées (une de ces idées par parenthèse est l'unité, ce qui conduit à plus que le Gouvernement, à la centralisation ) .
Or, des lois qui viennent de si haut, sans appui dans les mœurs, sans écho dans la moyenne des esprits, ne peuvent régner que par un certain appareil de règlements et de contrainte. Quand la loi est l'expression des faits, elle subsiste par la même force des faits ; mais quand elle en est le redressement, quand elle aspire à exprimer le droit et la raison , elle a besoin d'une force qui lui soit propre.
Ainsi les diversités nationales tout comme le fond de la nature humaine nous laissent apercevoir le même principe, c'est-à-dire le Progrès social soumis à l'intervention d'une force et d'une intelligence supérieure.
Mais ici une objection spécieuse est à prévoir.
Si le Progrès avait une action sur les facultés humaines, s'il éjajt en Jui d'ajouter à la vertu, à l'intelligence , aux organes et aux forces de Thommte~, le Progrès irait à supprimer l'État^i o^vî^rait une vraie __superfétation. Les sociétés ainsi progressives, n'auraient pas besoin d'une force au-dessus d'elles pour les contenir, pour les servir, pour les exciter. I Ceci nous conduit à rechercher de quelle espèce est la loi de Progrès.
Est-ce une loi simple et irréductible comme la gra-
vitation, une propriété dont Uessence, les procédés, les limites sont impénétrables ? Ou bien est-ce une loi dérivée, une conséquence d'éléments connus , un effet dont la cause est patente et la portée appréciable ?
Bref, le Progrès est-il un mystère de la nature humaine, ou n'en est-il qu'un produit logique et rationnel?
Un penseur catholique affirme à tort ou à raison que la guerre est une des lois du monde moral, et il se fonde uniquement sur ce que la guerre est immémoriale, universelle. Le Progrès serait-il une loi de cette espèce, indubitable mais inexplicable , qui s'énonce , qui se montre du doigt , et qui ne se justifie pas autrement? À ce compte le Progrès serait de force à changer la nature humaine. On ne voit pas du moins pourquoi il n'en viendrait pas là, avec la conséquence d'abolir un jour les gouvernements. Dans l'autre hypothèse, le Progrès n'aurait d'influence au contraire que sur la condition de l'homme, une influence, remarquons-le bien, qui laisse debout, qui suppose même celle des Gouvernements.
On sait quelle est à ce sujet le sentiment de Condorcet qui va jusqu'à prédire aux hommes l'immortalité comme une des conquêtes du Progrès. Descartes n'a pas une théorie générale du Progrès : il paraît croire simplement que celui des sciences appliqués à la nature humaine pourrait la soustraire à l'affaiblissement de la vieillesse. (1)
(\) Voici en propres termes l'opinion de Descartes, dans le Discours sur la Méthode :
t II n'y a personne, même de ceux qui font profession de méde-
3oG l'individu et l'état
Celte interprétation de la loi du Progrès ne ressemble guère aux fruits qu'il a portés jusqu'à ce jour. Il n'est autre chose dans toute l'histoire, que le développement régulier jTune espèce intelligente et : jojîiate^effet naturel de certains dons comme la mémoire et la prévoyance, une thésaurisation en quelque sorte, tout ce qui peut s'accumuler, se capitaliser, ne cesse de croître parmi les hommes , la richesse , la science et même la moralité. Mais la poésie, l'éloquence, la sculpture, sont-elles supérieures aujourd'hui à l'Iliade , au Parthénon, à la tribune d'Athènes? Ainsi l'humanité est capable d'éducation, mais non de transformation. Les analogies du passé n'apportent pas d'autre commentaire à la loi du Progrès.
Celles qu'on pourrait emprunter à l'observation du monde physique abondent dans le même sens. Rien ne montre dans l'univers cette création continue, cette puissance de toucher à des types , de renouveler les espèces, qui serait inhérente à la loi du Progrès.
Les naturalistes ont observé que les momies d'animaux ressemblent de tout point aux animaux actuels; et c'est un point , dit-on , qui semble admis par la science que la corrélation intime, et par conséquent l'immuabilité respective des espèces et des milieux.
» eine, qui u'uvoue que tout ce qu'on y était u'esl presque rien à
» comparaison de ce qu'on y reste à savoir, et qu'on se pourrait
» exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de l'esprit,
» et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si l'on
» avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes
» dont la nature nous a pourvu. »
Ainsi tout est harmonie dans le monde, les êtres et les atmosphères où ils paraissent, sont faits les uns pour les autres : d'où il suit qu'on peut bien croire à un cataclysme qui changerait et le globe et l'humanité : mais l'incroyable, le merveilleux serait une loi de Progrès tellement conçue qu'elle laisserait le môme théâtre à l'espèce humaine renouvelée incessamment dans ses organes et dans ses facultés élémentaires.
Au surplus, que gagnerait- on à considérer le Progrès comme une loi occulte, comme un exercice permanent et exceptionnel de la force créatrice au profit de notre espèce ? Le Progrès ne pourrait être identique parmi des êtres inégaux , et les gouvernements auraient toujours à se déployer ^contre l'abus ou contre l'aggravation des inégalités naturelles.
En résumé, les éléments constitutifs ne changent pas plus dans l'espèce humaine que dans les autres espèces. Mais certaines facultés de l'homme ont des produits susceptibles d'accumulation et de transmission. De là le Progrès, il vaudrait mieux dire de la société que de l'humanité.
Le Progrès est donc une loi à ressorts purement humains. Mais alors, comment ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité ne serait-il pas un agent essentiel de cette loi ?
Le Progrès est en général œuvre de Gouvernement , parce qu'en général le Gouvernement appartient aux supériorités. On peut élever à ce sujet un monde de contradictions et d'exceptions, quand ce ne serait que le
monde de l'Orient. Mais après tout , dans deux grands cas, celui des sociétés barbares et celui des sociétés civilisées qui se régissent elles-mêmes , les choses ne se passent guère autrement. Le Gouvernement y échoit aux plus dignes, non sans doute pour les mêmes qualités, mais par le même procédé qui a tantôt la forme de l'acclamation, tantôt celle du mandat. Toujours est-il que le commandement arrive aux plus faits pour l'exercer, qui sont par cela même les plus capables de la notion et de l'œuvre progressive.