CHAPITRE HUITIÈME
Où l'on cherche à vérifier ce qui précède*
Nous sommes arrivés par deux voies différentes à cette solution : que l'État sedéveloj>pe dans une^sociétô progressive, et que l'Individualisme est impropre à certaines grandes fins du Progrès. Ilx a un moyen de contrôler ce résultat, qui est de porter la question plus haut, d'oublier tout ce qui précède, et de rechercher comment se fait la Civilisation. Si les sociétés ne portent pas en elles seules la puissance du perfectionnement, si elles ont besoin pour avancer d'impulsions officielles, on ne peut manquer de s'en apercevoir en regardant aux procédés et aux origines du Progrès.
Ce problème peut s'énoncer ainsi :
Étant donné des êtres qui sont corps et esprit, dont l'esprit lui-même est à plusieurs facultés — partagés en races inégales ou dissemblables — soumis à des climats différents — comment ces êtres s'élèveront-ils au juste, au vrai, au beau, à l'utile ; toutes choses pour lesquelles ils sont faits et dont l'ensemble constitue la Civilisation ? Comment ce qui est si divers atteindra-t-il ce qui est si complexe? Comment l'unité se fera-t-elle dans cette variété ?
Par le mélange.
La Civilisation est produite par le croisement des races et des climats, ce qufop&rëTà concentration des forces naturelles et humaines. Elle a pour c6n3îiïÔD T essenlielle, la rencontre, la conjonction des races les mieux douées soit entre elles, soit avec les climats lè¥~plïïs favorisés. C'est le spectacle que donnèrent au monde les Égyptiens en Grèce, les Grecs en Italie, les Romains partout.
Jetés sur la terre épars et dissemblables, les hommes ne parviennent à toute leur destinée que par le groupement et la collaboration des forces inhérentes au génie de chaque race, et des influences propres à chaque climat. La Civilisation se développe comme les hommes se meuvent et se pénètrent. La nature qui a mis partôlirTernême fond de^esoins, n'a pas mis partout les mêmes facultés, ni les mêmes milieux. Elle a disséminé
les unes et varié les autres. Pourquoi? la question est téméraire. Mais la nature eût voulu rapprocher et mêler les peuples en les rendant nécessaires les uns aux autres, qu'elle n'eût pas fait autre chose que ce que nous voyons : inégalité des Individus, disparité des races, diversité des climats.
Au fond il est bien sûr que le principe de la Civilisation est l'esprit humain, fait comme il l'est pour les divers éléments dont elle se compose. Sans cette affinité, on ne voit pas pourquoi le mélange des races et des climats serait plutôt la propagande du bien que la contagion du mal.
Toutefois si l'homme est fait pour se civiliser comme le sol pour végéter, encore faut-il que l'un et l'autre soient sollicités de manière à porter leurs fruits lesquels ne naissent pas d'eux-mêmes. Or la façon qu'il faut à l'humanité pour avancer, c'est la fusion que nous avons dite.
J'en ai pour preuve que pas un peuple ne s'est civilisé dans l'isolement. Pas un ne s'est développé avec l'harmonie et la variété qu'il y a sous ce mot, sans une fécondation du dehors, reçue ou cherchée. Cela est de toute évidence pour les nations modernes de l'Occident. Vous n'en pouvez nommer une, que l'esprit n'évoque à l'instant les Civilisations éteintes qui revivent dans sa langue, dans ses lois, dans ses aspirations d'esprit et de Gouvernement. Remontez le cours des âges : partout le même phénomène qui ne cesse qu'avec l'histoire, et qui se laisse soupçonner même par-delà l'histoire.
Partout une transmission du Progrès qui s'enrichit chemin faisant, et dont la source par parenthèse est demeurée aussi problématique que la source du Nil, par la même raison peut-être, parce qu'il en est plus d'une.
Certaine philosophie de l'histoire a prétendu déterminer par où passent les hommes pour s'élever graduellement à la Civilisation ; d'abord chasseurs, puis pasteurs, puis agriculteurs, puis industriels et commerçants. Cette théorie pèche par omission. Elle oublie le côté moral, politique, esthétique de la vie humaine, qui ne se proportionne pas toujours exactement à ces divers degrés de développement social. Elle tend à préférer les Carthaginois par exemple avec leur commerce, aux Juifs qui professaient l'unité de Dieu et de l'espèce humaine. Elle est fausse : mais fût-elle vraie, il fa udrait au moins l'ent endre en ce sens que jamjjsj^nflu^nce jl'un seul dimaf. ni le e^énie d'un e seule race n'eurent la puissance d'opérer sur un point donnécett e ascension graduelle des h^jnjaga^Àussi loin que remonte l'histoire, il n'y a pas apparence de ce progrès sur place, de cette Civilisation accomplie de pied ferme. On ne citerait pas une peuplade qui, solitaire et immobile sur son territoire, ait franchi successivement ces différentes étapes du Progrès.
La coopération, la convocation de toutes les variétés de la nature humaine ou physique courant jp^our ainsi dire les uns après les autres^ est le travail il!oiuiait la Civilisation. Comme la complexité en est le caractère, le mélange en est le moyen.
Ne dites pas que la Civilisation est simplement l'œuvre des siècles éveillant l'une après l'autre les facultés de l'homme, et lui apportant à la longue la satisfaction de ses besoins. — Non, c'est l'œuvre pure du Mélange. Le temps ne fait rien à l'affaire.
Est-ce que le temps a manqué aux Arabes et aux Tartares ? D'où vient donc qu'on les retrouve aujourd'hui, pasteurs et nomades, tels qu'étaient leurs ancêtres, il y a quatre mille ans. L'Arabe surtout est à considérer avec ses fortunes diverses, à dater de Mahomet. Hors de l'Arabie, répandu à travers le monde romain ou barbare, il n'est pas moins que l'émule des Ptolémées, le disciple ingénieux d'Aristote, l'inventeur de l'algèbre et de la chimie, l'instituteur de l'Europe en fait d'arts utiles et de connaissances abstraites. Dans l'Arabie il est simplement le pasteur, le chamelier qu'étaient Abraham et Ismaël. Sous d'autres cieux, parmi d'autres nations, il s'illumine et s'épanouit. Mais dans les limites de son berceau, dans les liens de sa tradition, il s'arrête aux premières marches du Progrès. On en peut dire presque autant des peuplades de la haute Asie. Tous les Tartares n'ont pas envahi la Chine et l'Indoustan. Il en est resté en Tartarie ; d'éternels nomades, tandis que leurs compatriotes de la conquête montaient au niveau des vaincus.
Il en est des nations qui s'isolent comme des castes fermées. Il est bien connu que celles-ci dégénèrent et viennent à rien : les autres marquent le pas éternellement.
On pressent déjà quel peut être ici le rôle de l'État : tout à l'heure nous verrons en lui l'instrument assidu et varié de cette fusion. Mais avant d'en venir là, et pour ne rien omettre, il faut se demander quel pourrait être le principe de la Civilisation, à défaut de celui que nous avons reconnu.
On peut faire là-dessus diverses conjectures. On peut dire que la Civilisation est un effet de climat, de race ou de religion.
Le climat ! hypothèse matérialiste !
Comment l'homme, un composé d'esprit apparemment, serait-il livré, subordonné dans son développement à des influences toutes matérielles et extérieures? Comment le climat qui ne fait pas l'esprit de l'homme, en ferait-il les penchants et les aptitudes ? Cette hypothèse ne tient pas devant les faits. Est-ce que la Grèce, n'a pas vu les alternatives les plus prodigieuses de politesse et de barbarie, de splendeur et de ténèbres ? — D'un autre côté, il y a telle civilisation que vous rencontrez sous toutes les latitudes, intacte, inaltérable, toujours égale à elle-même. Le Juif a beau errer, il reste Juif partout. On parle bien de familles israélites établies dans la province de Cochin, qui sont devenues noires au bout de quelques générations. Mais le climat ne les a touchées qu'à l'épiderme, leur laissant du reste tout leur judaïsme, croyance, cérémonies, usages, préjugés. Rien ne marque mieux la portée et la limite de cette influence (1).
( I) Voir le Traité du docteur Parchappe sur Y Histoire physique de l'homme, cbap. 5.
Encore cette action purement superficielle du climat est-elle à vérifier de fort près. On a depuis peu des momies de nègres, lesquelles sont absolument identiques au type nègre actuel. Le moyen de croire à un principe de forme et de couleur, qui ne se serait pas autrement développé depuis Sésostris? à une cause qui depuis trois mille ans n'aurait rien ajouté à ses effets (1) ?
Si le climat fait la Civilisation, pourquoi l'Italie privilégiée à ce point que l'esprit humain y a fleuri jusqu'à trois fois, (dans l'antique Étrurie, au temps d'Auguste, au siècle desMédicis ) a-t-elle subi de telles éclipses après de tels rayonnements ?
Dès qu'il s'agit de l'homme, vous ne pouvez, philosophe ou médecin, faire abstraction des causes morales. Vous ne le pouvez, môme quand il s'agit des animaux, parce qu'il y a en eux une lueur de l'entendement qui brille dans l'homme. Les naturalistes l'ont observé : la domestication agit sur eux plus puissamment que le climat (2). Or, il y a sans doute dans la domestication un effet physique, celui du régime alimentaire. Mais il y a aussi le passage de l'isolement et de la liberté au service et à la société d'un maître, quelque chose comme un effet d'éducation et de gou-
(1) Esquisses d'une philosophie, parM. de Lamennais, t. II, p. 188.
(2) « La domestication paraît produire sur toute l'existence de » l'animal un changement beaucoup plus grand que ne le ferait tout » déplacement d'un pays à un autre, tel qu'on le concevrait possible » dans l'état d'indépendance. Ses résultats matériels ont une bien 9 plus grande portée pour modifier la nature des animaux. » (Prichard, Histoire naturelle de l'homme, tomel, pnge 8i).
vernement, qui ne modifie l'animal qu'en agissant sur ce qu'il a d'intelligeiice. Si les principes moraux ont ici un empire supérieur à celui du climat, comment à plus forte raison ne l'auraient-ils pas sur l'homme? On peut • dire que l'action du climat sur les êtres est partout en Talso n inverstrdc leur intelligence. VitaloTêT complète sùTTelTïiïâTÏÏ^ sur le rogne animal,
cette action semble s'émousser sur l'homme et s'efiacer devant des influences d'un autre ordre qui répondent mieux aux parties supérieures et prédominantes de son essence (1).
(1) Il paraîtra peut-être singulier que des philosophes et des publicistes, Aristote, Bodin, Montesquieu, aient attribué au Climat une influence plus exclusive que ne faisait Hippocratc. On sait tout ce que Montesquieu a fondé de théorie sur celte base du climat. Il avait eu des précurseurs dans cette voie.
« Les peuples, dit Aristote, qui habitent les climats froids, les peuples d'Europe sont en général pleins de courage; mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie; et s'i!s conservent leur indépendance, ils sont politiquement indiscipliuables, et n'ont jamais su conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts, mais ils manquent de cœur et restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race Grecque qui, lopographiquemeut, est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Elle possède à la fois l'intelligence et le courage. »
{Politique d' Aristote, tome H, page 41, traduction de M.Barthélemy-Saint-Hilaire.)
« Les Asiatiques sont moins belliqueux que les Européens. La cause en est surtout dans les saisons, qui n'éprouvent pas de grandes vicissitudes ni de chaud, ni de froid; là, en effet, ni l'intelligence n'éprouve de secousses, ni le corps ne subit de changements intenses, impressions qui rendent le caractère plus farouche, et qui y mêlent une part plus grande d'indocilité et de fougue qu'une température
Ces influences morales qui bornent celle du Climat, ne sont autres que les institutions, les mœurs, la culture d'esprïï.Tefies que les comporte le génie de chaque race.
Il est certain que ce principe est d'une énergie rare, à ce point qu'il agit même sur des choses purement physiques. Telle tribu turque a changé de crâne, dit-on, en quittant la vie nomade pour les arts et les lois de la vie sédentaire (1). On sait de reste ce qu'est devenue la campagne de Rome sous le gouvernement du Saint-Siège, et celle de l'Afrique septentrionale sous la domination des Turcs.
Mais ce principe avec toute sa puissance n'est pas la Civilisation* môme. Le fait est que les mêmes institutions la produisent à dose très inégale, selon les lieux et les époques. Les petits cantons Suisses, au quatorzième siècle, se gouvernaient de tout point comme les Athéniens du temps de Thémistocle et d'Aristide. Il est trop clair que l'analogie entre les deux Civilisations
toujours égale. Ce sont les changements du tout au tout, qui, éveillant l'intelligence humaine, la tirent de l'immuabilité. Telles sont les causes d'où dépend, ce me semble, la pusillanimité des Asiatiques. // faut y ajouter encore les institutions : la plus grande partie de l'Asie est soumise à des rois. Or, là où les hommes ne sont pas maîtres de leurs personnes, ils s inquiètent, non comment ils s'exerceront aux armes, mais comment ils paraîtront impropres au service militaire.
(Hippocrate. — Traité des airs, des eaux et des lieux, tome II, page 63, traduction de M. Littré.)
(t) Voir le Traité du docteur Parchappe. Histoire physique dê l'homme.
ne va pas plus loin, et que la démocratie helvétique n'eut rien de ces immortels accessoires où triomphait celle de la Grèce. — Que si l'on regarde le pouvoir absolu comme la politique qui élève l'intelligence et la condition d'une société, en se fondant sur ce que fut l'Espagne au seizième siècle et la France au dix-septième, il reste à expliquer comment la Turquie et la Russie auxquelles il a été fait largesse de cette bénédiction, n'en ont recueilli ni les mêmes fruits, ni les mêmes fleurs.
S'il appartenait au génie d'une race de produire la Civilisation au grand complet, la race Sémitique, tellement douée que la Science semble y reconnaître le prototype du genre humain, aurait eu cette fortune. Pourquoi, ayant trouvé certaines choses du Progrès, telles que l'astronomie, le calcul, et les grands traits du Mosaïsme, n'aurait-elle pas tout trouvé, tout révélé? Pourquoi la connaissance et la moralité humaine, nées à ce berceau, n'y auraient-elles pas pris tout leur développement? Rien ne montre mieux l'impuissance d'un seul principe en fait de Civilisation, même d'un principe moral, et du plus riche, du mieux constitué, que l'impuissance de cette race privilégiée entre toutes.
D'autres races, celles du Nord, eurent aussi leurs dons particuliers. Nobles races, dans leur aversion de l'esclavage domestique et politique! Montesquieu les en glorifie magnifiquement. Toutefois, ce trait de caractère, cet élément capital de Progrès, ne fut le Progrès même, que transplauté dans l'Occident, et fécondé au contact des lois Romaines et de la morale Chrétienne.
Ainsi le génie d'une race exprimé, soit par ses institutions et ses mœurs, soit par ses œuvres d'esprit, peut beaucoup, mais ne peut pas tout pour la Civilisation.
Cette toute puissance appartiendrait-elle aux Religions? Le développement complet de l'humanité seraitil une œuvre purement religieuse?
Sur cette question il faut remarquer d'abord, qu'elle ne se confond nullement avec la précédente. Religions et institutions sont deux choses : ou si Ton tient absolument à n'en faire qu'une, au moins faut-il reconnaître que les religions sont des institutions susceptibles d'être révélées. Ici l'on ne croit blesser ni l'orthodoxie, ni la philosophie : au fond, l'on ne serait inconsolable que d'une offense à la vérité. Il semble qu'aujourd'hui les plus orthodoxes ne nient pas absolument la pluralité des révélations (1). Quant aux philosophes (je n'appelle pas l'athée un philosophe), peut-il méconnaître la main et la voix de Dieu dans des doctrines qui changent la face du monde ?
Quoi qu'il en soit il semble fort naturel de dire : telle religion, telle civilisation, beaucoup plus que d'iden-
(\) Maintenant, pourquoi y a-t-il plusieurs paroles qui se donnent pour révélées? C'est un problème dont la solution demande un grand travail. Il est très probable qu'il n'y a eu qu'une révélation à l'origine ; que cette parole divine s'est répandue sur la terre avec les mi grations des peuples; qu'elle s'est altérée en s'étendant, à mesure
tifler la Civilisation avec les sciences naturelles ou exactes, comme y inclinent de nos jours quelques savants (!).
Si quelque chose a fait l'éducation du genre humain, ce n'est pas la pensée mathématique ou chimique, mais la pensée religieuse et philosophique (une seule et môme chose à l'expression près). Les religions répondent à la première et à la plus grande curiosité de l'homme, qui est l'homme lui-même, sa nature, sa destinée, ses devoirs. Quand il se pri' a réfléchir, nul doute qu'il n'ait commencé par celte contemplation de lui-môme. Le souci du monde extérieur, entendons-nous, le souci scientifique ne vint qu'ensuite.
Comme ce premier objet de la réflexion humaine en est aussi bien le plus complexe et le plus épineux, il est naturel de penser que la clairvoyance générale d'une époque est en raison de sa clairvoyance sur ce point particulier, et que ces hauteurs ténébreuses ne peuvent recevoir une lumière qui ne se soit déjà répandue ailleurs. Ainsi l'on est tenté de mesurer l'excellence des
que les Civilisations se sont développées, selon les climats eL les lieux, et que les peuples se sont éloignés du foyer primitif. Ce sont là des problèmes historiques dans lesquels je n'entre pas pour le moment. Celte question reste dune réservée : chercher quelle est la religion véritable, celle qui possède la vraie parole de Dieu, la vraie révélation.
(Morale de l'Évangile, par H. l'abbé Bautain, page 166.)
(\) Il n'est pas besoin de dire qu'on fait allusion ici au grand ouvrage de II. Auguste Comte, intitulé : Philosophie positive, et au livre ingénieux de M. Littré sur le même sujet.
civilisations à celle des religions : cette conjecture semble légitime ; mais ce n'est pas tout, et Ton dirait que le développement des sociétés procède encore plus directement des religions.
Voici comment : plus l'idée de Dieu et de ses attributs se rectifie, plus en même temps celle des rapports humains s'élève et se corrige. On ne croit pas à un Dieu revêtu de toutes les perfections morales, sans croire par cela même à la justice comme à la loi de Dieu parmi des êtres qu'il a créés semblables les uns aux autres, et sans définir cette justice par égalité, par fraternité. Le droit humain ainsi déduit de la religion suscite le régime de la liberté sous la loi, qui lui-même est favorable à l'essor de l'intelligence. D'un autre côté, on ne peut dégrader la notion de Dieu sans attenter à celle du droit humain. Ainsi la Civilisation tout entière semble contenue dans la croyance religieuse.
Ce n'est qu'une apparence.
| La religion est plus près que quoique ce soit de tout expliquer en fait de Civilisation, mais enfin elle n'explique pas tout.
iN'i la Judée n'a égalé la Grèce : ni les Turcs n'approchent des Iudous. Turcs et Juifs, malgré la supériorité non équivoque de leur foi religieuse, nous apparaissent dans l'histoire comme inférieurs en civilisation aux plus extravagants, aux plus effrénés polythéistes.
Cette anomalie s'explique ainsi pour les croyants : l'esprit de l'homme assisté d'en haut sur un point, n'a
pas avancé ailleurs où il était livré à ses seules forces.
L'explication pour les rationalistes, c'est que l'esprit humain, varié dans son unité, est un instrument à plusieurs facultés, à plusieurs cordes pour ainsi dire — dès -lors on conçoit qu'une de ces facultés puisse prendre un essor tout particulier, et laisser les autres à distance : qu'un peuple puisse s'élever très haut dans la spéculation des choses divines, sans être entendu au commerce comme les Phéniciens, ou sensible à la beauté comme les Athéniens.
Ainsi la Civilisation n'est pas le fruit d'un climat, ni le produit d'une race, ni le bienfait d'une politique, ni la lumière d'une révélation.
Prenez ces éléments l'un après l'autre : vous les trouverez également nécessaires pour fonder la Civilisation et impuissants à la constituer.
L'astronomie est née dans les plaines de la Chaldée et de l'Arabie, parce que, dit-on, la transparence de l'atmosphère, l'éclat du firmament y sollicitent l'attention des hommes. Mais, ainsi que le fait remarquer M. de Humboldt, il y a telle contrée de l'Amérique tropicale où le spectacle est le même. Qu'y manque-t-il ? l'intelligence du spectateur.
Il faut compter pour beaucoup dans le développement intellectuel d'une race le génie qui lui est propre ; et cependant on ne peut tout attribuer à cette cause.
La preuve en est que les colonies phéniciennes fondèrent à Carthage une civilisation étrangère aux arts, et parmi les Grecs celle qui aboutit au siècle de Périclès. Les colonies grecques elles-mêmes ne fleurirent pas aussi généreusement sur les côtes du Pont-Euxin que sur celles de Sicile. Cette différence entre les œuvres ou plutôt dans le sort d'une même race, n'est explicable apparemment que par celle du climat.
Nous l'avons dit : cette influence est loin d'être exclusive.
Autrement on ne concevrait pas que le climat de la Grèce ait épuisé toute sa sève en un siècle et demi.
Il ne s'est pas écoulé plus de temps entre la bataille de Marathon et celle de Chéronée, entre Eschyle et Aristote. Tout devient clair si l'on se souvient nonseulement du climat, mais de ces institutions que l'art grec n'avait pas précédées et auxquelles il n'a pas survécu.
Nous ne dirons pas pour cela que toute civilisation dépende des lois politiques. Au moyen-âge les riches communes de la Flandre, les opulentes cités de l'Union anséatique, aussi libres que Florence et Bologne, ne furent point la patrie de Dante, de Michel-Ange, de Machiavel.
Quant à l'influence des religions, nous avons déjà remarqué que la plus saine, et même la plus forte en œuvres sociales, a lui sur un peuple sans y créer la Civilisation tout entière. Tant ce don est complexe! tant il faut à cet avènement la variété comme la qualité des assistances I
330 l'individu et létàt
A vrai dire, la Civilisation est l'amalgame de ce qui répond le mieux dans les dogmes de chaque religion, dans les principes de chaque Gouvernement, dans l'influence de chaque climat, dans le génie de chaque race aux besoins humains de vérité, de justice, de beauté, d'utilité.
Le procédé d'une œuvre ainsi définie n'est pas douteux. Cet amalgame des choses a lieu par le rapprochement des personnes, ou tout au moins par les relations d'esprit, par la circulation des idées.
Plus les hommes se mêlent et se pénètrent, plus la Civilisation se perfectionne. Elle a marché du même pas que la conquête Macédonienne, romaine, arabe, germanique. Elle vole aujourd'hui du même essor que la vapeur et l'électricité. Il est évident qu'elle se mesure à la facilité qu'ont les peuples d'aller les uns aux autres. Aussi a-t-il été remarqué qu'elle parût tout d'abord dans les pays à grand littoral, tels que la Grèce et l'Italie. Pour peu qu'on y regarde, on s'aperçoit que rien dans les temps modernes n'est venu démentir cette loi. Pierre-le-Grand donna à son empire une nouvelle capitale sur les bords de la mer, tout comme Alexandre avait fait pour l'Egypte ; et Saint-Pétersbourg éclipse Moscou comme Alexandrie avait éclipsé Memphis (1).
Sjl est une force faite entre toutes pour d^oJ^cr et pour mélanger les hommes, c'est l'État. A lui les grands
(t) l es arts el la richesse d'Alexandrie éclipsèrent bientôt Taucienne capitale. Les palais et les temples de Memphis devenus déserts tombèrent en ruines (Gibbon, tome X, page 251;.
Digitiz
moyens de fusion : guerres, colonies, routes. Il n'est que sa main pour remuer le monde par de tels leviers : cette prouesse remplit l'histoire. — Ici toutefois un doute peut s'élever Ces moyens de Civilisation où triomphe l'État, n'ont-ils pas cessé d'être de mise aujourd'hui ? et l'État n'est-il pas étranger aux moyens nouveaux qui ont prévalu ? Pas le moins du monde. Qu'on daigne se rappeler cette conquête actuelle et incessante de l'Algérie, de l'Indoustan, du Mexique, delà Chine. Que l'on n'oublie pas surtoutla plus grande impulsion de l'Europe moderne : les guerres de la Révolution — les sociétés allemandes où le Progrès politique est le plus marqué, ne sont-elles pas justement celles où avec nos armes, nous avons porté le plus longtemps soit l'usage, soit le spectacle de l'égalité dans les impôts, dans les successions, dans les peines, dans l'avancement militaire? La Bavière, le Wurtemberg, Bade sont aujourd'hui des États constitutionnels. La Prusse dont certaines provinces furent longtemps françaises, est entrée à son tour dans la voie des réformes. L'Autriche seule s'éternise dans le passé, dont les États ne furent jamais démembrés ou occupés comme le reste de l'Allemagne.
Ainsi la Civilisation se fait de nos jours comme elle se faisait autrefois. Il faut cependant tenir compte de quelques facilités nouvelles dont elle s'est enrichie.
Du moment qu'il fût donné à la pensée de l'homme de se fixer et surtout de se multiplier par l'Imprimerie, l'échange des idées fut indépendant du contact des personnes. La pensée élaborée sous l'inûuence de tel cli-
mat, de telle institution, de telle aptitude de race, put aller seule et sans l'accessoire du penseur, susciter la pensée étrangère, et se combiner au-dehors avec d'autres influences. On n'expliquerait pas autrement l'action du théâtre espagnol sur celui de Corneille ; l'ascendant des écrivains français du siècle de Louis XIV sur Pope, sur Dryden, surÀddisson; et réciproquement l'influence plus générale de la philosophie, des mœurs, des institutions anglaises sur toute la France du dix-huitième siècle. — Et cependant il ne faut pas dire que cette civilisation des esprits n'ait que faire du concours des Gouvernements. L'État peut beaucoup pour le commerce des intelligences, par les soins qu'il donne aux moyens de communication, de transport, de correspondance. Il y a plus : il pratique lui-même ce commerce au moyen de la diplomatie, née au moyen-âge chez la puissance la plus jalouse de dominer les esprits en les unissant dans une foi commune. Les légats du pape, dit M. de Flassau, étaient les seules ambassades connues au moyenâge, et furent la base des ambassades fixes adoptées au quinzième siècle (\).
Par là chaque Gouvernement se trouve placé et représenté de manière à démêler en chaque pays ce qui peut être imité avec avantage. Depuis quelques siècles, le Progrès en Europe n'est que reproduction et assimilation. Tantôt les Gouvernements proposent à leurs sujets l'imitation des autres peuples en fait d'arts et de manufac-
(1) Histoire de la Diplomatie, lome I, page \0.
tures, tantôt les Gouvernements eux-mêmes s'imitent les uns les autres dans leurs mécanismes de gouvernement et d'administration. Tous ont copié les armées permanentes de la France, les Établissements de Crédit de la Hollande ; presque tous, le mécanisme parlementaire de la Grande-Bretagne. La France surtout prend de toutes mains : aux États-Unis leur régime pénitentiaire, à l'Allemagne son crédit foncier, au Piémont son université, à la Hongrie même ses hussards (1). Il est vrai que de son côté elle tient école de droit politique, par où elle restitue magnifiquement ses emprunts. — On ne peut nier qu'en tout ceci, l'État n'ait un grand rôle. Les peuples se visitent ; les Gouvernements seuls s'étudient et se pénètrent. Il semble juste de reconnaître en eux les promoteurs nés de cette imitation qui fusionne pour le bien général les qualités de chaque race, les dons particuliers de chaque climat.
Au surplus l'État ne se borne pas soit à favoriser, soit même à pratiquer en personne le commerce des intelligences; il est quelquefois lui-même l'esprit nouveau qui vient toucher et provoquer l'esprit d'un peuple. Tel fut pour l'Angleterre Guillaume-le-Conquérant. Mais
( 1) Il est très bien expliqué dans Y Histoire despeuples d'Italie, par M. Botta (tome II, page 257), que. le système de Tuniversilé impériale est calqué trait pour trait sur lerégime fondé par le roi Yictor-Amédée après l'expulsion des Jésuites. — Quant aux hussards, M. Lemontey raconte dans l'Histoire de la Régence que les premiers régiments de celte arme furent recrutés par un ambassadeur de France à Constantinople, parmi les Hougrois réfugiés en Turquie, après l'insurrection malheureuse de Tékély.
la conquête n'est pas une façon essentielle à ce Progrès. Il s'opère à moins de frais dans les pays où la nationalité du Gouvernement peut changer et se renouveler par des mariages. Telles sont les monarchies dont le trône est accessible aux femmes, et par suite à des souverains étrangers, leurs maris ou leurs descendants. C'est ainsi que l'Espagne eut la fortune d'appartenir successivement à des dynasties Bourguignonne, Allemande, Française. Excentrique, péninsulaire, et qui semblait jetée par là en dehors du mouvement Européen, elle y entra et s'y mêla, grâce à ces influences, à ces accessions du dehors (1).
Il est si naturel à l'État de faire œuvre de Civilisation, qu'il s'y emploie à toutes les époques, môme par les procédés qui semblent le plus étrangers à chacune. Ni dans les temps modernes et rationnels il ne répudie la force : ni dans des temps plus reculés il ne négligea la culture et la propagande des idées.
(1) En H 09, Dona Urraca, fille d'Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, porta la couronne dans la m.iison du comte Raymond, son mari, frère du comte de Bourgogne, et qui fut la souche d'une dynastie française en Espagne. (Voir la Collection de documents sur la succession d'Espagne, par M. Mignet, tomel, page <5.)
Gibbon explique ainsi les succès des Sarrasins en Espagne.
« Les Goths n'étaient plus cesbarbares victorieux qui avaient humilié • l'orgueil de Rome, dépouillé la reine des nations, et qui s'étaient » avancés triomphants du Danube à la mer Atlantique. Séparés du » reste du monde par les Pyrénées, les successeurs d'Alaric s'é- » taient endormis dans une longue paix. »
« L'expédition macédonienne, dit M. de Humboldt, » qui ouvrit une si grande et si belle partie de la terre » à l'influence d'un peuple parvenu au plus haut degré » de la Civilisation, peut être considérée à bon droit » comme une expédition scientifique. Elle est même la » première pour laquelle un conquérant se soit fait ac- » compagner d'hommes versés dans toutes les connais- » sances humaines, de naturalistes, de géomètres, » d'historiens, de philosophes et d'artistes. L'action » exercée par Aristole ne se borna pas à ses propres » travaux, elle se fit sentir encore par l'entremise des » hommes éminents qu'il avait formés et qui suivaient » l'expédition.
» Dans l'empire de Syrie, chez les Àttales de Per- » game, chez les Séleucides et les Ptolémées, partout et » presque simultanément les progrès de la science » furent favorisés par des souverains d'un rare mérite... » Trois grands monarques, amis de la science, ont par » les magnifiques établissements qu'ils fondèrent pour » favoriser les progrès de l'intelligence, par leurs ef- » forts non interrompus pour agrandir le commerce » maritime, donné à la connaissance du pays et à la » connaissance plus générale de la nature un dévelop- » pement auquel jusques-là n'avait pu atteindre aucun » peuple (1). »
Il faut voir dans le spirituel et savant historien de l'Ecole d'Alexandrie, les soins infinis que prirent les La-
(\) Cosmos, tome II, page 191 et 200.
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gides pour encourager les sciences (1 ) . Quant aux travaux qui eurentpour objet particulier la diffusion de cette lumière, le rapprochement des peuples, M. deHumboldt rappelle entre autres le Canal qui unit la mer Rouge à la Méditerranée par le Nil, le creusement des ports de Bérénice et de Myos-Hormos, et la magnifique chaussée qui mit en communication Bérénice avec Coptos (2) . - « Toutes ces entreprises, dit-il, tous ces établissements » des Lagides, qu'ils aient eu pour but le développement » du commerce ou le Progrès des sciences, reposaient » sur une grande pensée : c'était une aspiration inces- » santé vers le lointain et l'universel, le désir de ratta- » cher par un lien commun tous les éléments épars... » Cette tendance si féconde de l'esprit Grec, préparée » longtemps en silence, s'était manifestée d'une ma- » nière imposante par l'expédition d'Alexandre et par » ses efforts pour fondre ensemble l'Orient et l'Occi- » dent. Le développement qu'elle reçut sous les Lagides , » est aussi le trait le plus caractéristique de l'époque » dont j'essaie de tracer le tableau. »
Ainsi à toutes les époques des Gouvernements se rencontrent qui ont le sentiment de la Civilisation , l'ins- I tinct de ses procédés, et qui favorisent par tous moyens de gré ou de force, la fusion, la collaboration humaine d'où elle peut naître.
(1) Histoire de l'école d'Alexandrie, par M. Jules Simon. Voirie chapitre intitulé : des Musées et des institutions littéraires et philosophiques d'Alexandrie.
(2) Cosmos, tome II, page 205.
Toutefois il convient d'ajouter à cette conclusion deux remarques.
Les hommes ne se civilisent que par le mélange. Mais ce n'est pas à dire que tout amalgame soit productif de Civilisation. Il est évident que les Turcs en s'amalgamant aux Grecs et aux Arabes, ne firent rien pour leur développement de l'humanité.— Donc il faut dire : La fusion des races et des climats ne porte ses fruits qu'en s'opërant d'après certaines lo is. En quoi consistent ces lois? Il serait curieux de le rechercher, de se demander par exemple quelle est la conquête Civilisante — si cette puissance appartient toujours aux Colonies. — Quel est le plus modifié du colon ou de la nouvelle patrie qui le reçoit — s'il suffit pour préparer un mélange fécond que les hommes soient juxlàposés, comme les Anglais et les Indous, les Français et les Arabes, les Yankees et les Peaux-Rouges, ou s'il faut pour cela en quelque sorte une immersion des uns dans les autres, ce qui arrive à l'émigrant d'Europe dans le milieu américain — quels sont les cas où l'exemple» cette génération des esprits, peut agir sur les hommes — si le Progrès fort inégal, né des colonies, ne tient pas à ce que ce sont tantôt les vices, tantôt les qualités d'une race qui émigrent.
On ne fait qu'indiquer ces questions : on n'éprouve pas le besoin de les résoudre. 11 suffit de savoir que le principe de la Civilisation, tel qu'on l'a reconnu, est nécessaire s'il n'est pas infaillible, et qu'une société dépérit à coup sûr dans l'isolement, s'il n'est pas
certain qu'elle se perfectionne par toute expansion et
par toute alluvion.
Ajoutons que le principe du Progrès n'est pas plus unique qu'il n'est infaillible. Ce n'est pas assez que toutes les forces de l'homme et de la nature soient accumulées sur un point pour que l'humanité y prenne tout son développement. Ces forces n'ont leur plénitude d'effet qu'en s'attaquant à des objets séparés et distincts. Concentration des forces, diversité des entreprises, telle est la stratégie du Progrès. On voit que la division du travail, pour appeler les choses de leur nom économique, est le procédé ultérieur du Progrès.
Ces limites, ces auxiliaires que comporte le principe d'amalgame n'ôtent rien à sa nécessité. La voie préalable et essentielle qui mène les hommes à toutes les fins de leur nature, n'en est pas moins le rapprochement des êtres ou des esprits par la circulation des^ personnes ou des idées. Conquêtes, colonies, émigration, missions de toute sorte, imprimerie, tels sont les véhicules de l'homme ou de sa pensée, tel est le souffle varié qui porte d'un pays à l'autre les germes du bien, du vrai, du beau, de l'utile.
Si l'on veut croire à toute force que ces germes se développent sous l'effort des individus, il reste ceci à considérer : que chacun de ces développements a son théâtre distinct (vu les disparités de race et de climat), et que néanmoins leur ensemble est nécessaire pour former la Civilisation. Comme l'Etat a toujours prêté les mains à cette rencontre, comme il est en quelque
sorte le fondant qui mêle tant de choses diverses, il faut bien lui reconnaître une véritable influence sur l'éducation progressive de la société : l'Etat refait dans la Civilisation l'unité du genre humain.
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