NAISSANCE DE L ESPRIT CRITIQUE
L'esprit critique naît avec la compression. — D'instinctive, la révolté devient consciente. — Elle est justifiée par les maladroits défens(?urs de Tautorité. — L'astuce, la force et le nombre étaient le pouvoir. — La flagornerie aux puissances donne naissance à l'économie politique. — On s'occupe de l'origine des sociétés. — La légende se crée, et l'entité se forme. — Le contrat social î — D'aucuns trouvent que les privilégiés l'ont faussé. — L'imprévoyance du pauvre. — L'immuabilité sociale contredite par ses transformations continuelles. — La religion se montre. — Influence néfaste du Christianisme. — Souffrez sur la terrt; pour gagner le ciel! — Matérialisme du spiritualisme. — L'esprit réhabilité avec la matière. — Agonie de l'esprit religieux.
Pendant que se développaient au sein des sociétés, l'autorité et la propriété; pendant
que s'élevaient, comme autant de forteresses de défense, les institutions venant se placer eii intenuédiaires entre ceux qui allaient être au bas de léchelle sociale' et ceux qui s'emparaient des hauts échelons, l'esprit ciiliquedes individus, lui aussi, se taisait jour: devenait de plus en plus envahissant, toujours plus conscient, élevant la voix pour protester contre les empiétements des puissances qui grandissaient.
Dans les sociétés primitives, alors que la force brutale avait, seule, voix au chapitre; alors que le « bon plaisir » du chef était motif suffisant pour que les sujets eussent à obéir, passivement, sans broncher, on n'avait à justifier ni l'oppression, ni l'exploitation qu'on leur faisait subir.
Mais, en élargissant leurs conceptions de la vie, les individus en vinrent àse demander de quiil droit on les faisait s'abaisser devant l'autorité d'un homme qui pouvait les contraindre à exécuter des actes que repoussait instinctivement tout leur être.
Sans avoir besoin de preuves autres que l'é-
tudc dû nous-mêine, il est de tonte évidence qu'après avoir obéi, allant même, au devant de l'ordre, ducliefquc! Ton voy^il agir pour lo bien général, la réllcxiun ensuitf a ann^m'i les individns à critiquer les ordres reçus; la révolte est née aussitàt que les individus se sont aperçus que les ordres étaient dictés par le caprice ou l 'ignora ii ce. Après avoir été instinctive, la révolte devint consciente, et s'ils n'abandonnèrent pas l'emploi delà force pour maintenir les mutins, les gouvernants durent, tout au luoius, descendre du pavois, et donner les raisons de leur utilité.
Des individns — les mieux intentionnés du monde, mais qui s'apercevaient que le char social ne marchait pas tout droit— voulurent leurapporter leur appui, et se mirent à étudier lefonctionnementdes rouages sociaux.
Sous prétexte d'améliorerlesiiistilutions existantes, ils se permirent, parfois, d'acerbes critiques contre les rouages qu'ils voulaient modifier-
ftiusi, après s'être d'abord rédamés de la
force pour justifier Tassenissenient de la tribu, les chefs, en vinrent ensuite à se glorifier du nombre de leurs partisans. Ce ne dut Otre que beaucoup plus tard qu'ils firent inter\enir leur intelligence — ruse et finesse seraient peut-être des termes plus exacts — et. selon que leur omnipotence était plus ou moins assise, l'assommage des récalcitrants devait alterner avec des pi-omesses, des concessions et des privilèges accordés aux réclamants les plus osés, ou les plus en état d'ébranler la puissance du maître. La diplomatie commençait à se faire jour*
Kt les sociétés allaient ainsi se compliquant : une foule «rintércts particuliers se greiïant sur l'intérêt social; des sous-autorités se groupant autour de l'autorité centrale, et. dépendant d'elle, intéressée à la soutenir? à la défendre; et, au besoin... — comme le sabre de Joseph Prudhonime, — à l'attaquer et la jeter bas pour se mettre à sa place, lorsquelles devenaient assez puissantes pour oser se mesurer avec le maître.
Entre temps, ceux qui espéraient tirer gloire
L'INDIVIDU ]£T LA SOiJIÈTÈ
^^^^B des privilégiés dont Us espéraient lirer ^^^^nd ou aîJe.
B^^ffCela commença par des louanges à outrance " sur la personne du maître; puis on chanta la L , félicité sans borne qut} devaient — que dis-|e? ■^^^ qu'éprouvaient les populations à être ton- ^^^Bespar un matti'C si charmant! d'<'ss<^ncfï si ^^^^Btine ! On chanta les bienfaits de l'état prt;- ^^^^nt. Ensuitt< on chercha ce que ))ouvaient l^l^pn être ces bienfailsl — La « science » ili' P^ f économie politique était néel \ Cette pseudo-science faisait trop bien l'at'-
;' l'aire des gouvernants pour qu'ils lui fissent
la guerre. Tout en l'ayant tenue â l'écart, ea les commencements, par dédain de gens qui ne condescendent pas â s'expliquer, ils n'iî- . laient nullement fâchés que l'on prit cette ï pour eux: aujourd'hui ils l'ont impasée dans leurs écoles, lui ont créé de.« ■es ofïicielles; ils couvrent de lenrs l'a- Sttts ses professeurs attitrés.
L'INDIVIDU ET I,A SOCIliTÈ
D'autre part, certains croyant mienx justifier l'autorilé, en s'appuyant sur ce l'ait : que l'inilîvidu actuel nnît au milieu d'un état social coiislitué, prétendaient en conclure que la société est antérieure à l'homme, et que Tasser- YisisL-mént de l'individu est juslilié par cette aiilui'itirité.
a 1/homme naissant dans un milieu qui l'aide à franchir le pas diflicile de l'enfance oi'i. iiu, faible et désarmé, il ne saurait subve- ■ nir à ses iiesoins ni se défendre. En lui apportant le secours d? cçuk qui l'ont précédé, t'ii lui assurant la transmission des résultats des efforts des générations passées, en le pro- . légeant à toutes les époques de sonexistence, cet état social acquerrait ainsi le droit de le dominer toute son existence,
B En retour des bienfaits reçus, l'individu devait tout sacrifier pour la bonne marche de -Cette si bonne société. Sa vie, ses biens, sa liberté, tout cela ne devait comjitcr pour rien orsque l'intéiét social était en jeu!
» Aous avions reçu cet état social de nos L pères — de création divine, selon d'autres
L'INDIVIDU ET LA fiOniÉTÉ
nous devions le respecter et le garder tel quel. »
Vouloh' en troubler le fonctionnement en demandant d'apporter des modifications au i^Stème était criminel au premier chef! Se ?taire et obéir I les droits individuels n'ai' laient pas au delà. C'est encore tout le fond delà discipline militaire» qui, sous prétexte de conservation sociale, fait de l'individu, pendani nn certain temps de sa vie la chose sans volonté de ceux qui gouvernent.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, tout ce qu'il y a de contradictoirt^ en cette affirmation; mais les économistes n'en sont pas à quelques contradictions près. Toute leur ■ience ». n'esl-elle pas basée sur de pos-
.lats semblables?
' Mais la théorie qui eut le plus de succès p^t, sans conlredit, la thi-orie du « contrat so- Éial ».
t. D'après cette théorie, les sociétés humaines
sétaieut. spontanément, établies de toutes pièces, avec leurs droits et devoirs I Un beau joui', les hommes qui. jusque-là, avaient vécu éparpillés, sans liens, sans rapports les uns avec les autres, s'étaient trouvés fortnilement rassemblés, mus par un besoin intense d'association t Immédiatement — ou après discussion, riiistoire ne le dit pas — un pacte social avait été élaboré et accepté de tous I
Et celte théorie lit fortune.
« Puisque, disaient les défenseurs de l'ordre existant, c'est en vertu d'un pacte que vous vivez en société, vous devez l'exécuter en toute sa teneur. Vos pères ont pris des engagements en votre nom, vous ne voudriez pas renier la pai'ole de vos ancêtres. Ces engagements sont sacrés, vous devez les respecter.
Obéissez aux maîtres, aux lois et aux institutions que, dans leur sagesse, ils prirent soin de vous donner pour guider votre ignorance ! »
On ajoutait :
«La nature imparfaite de l'être humain ne lui permettant pas de vivre en bonne harmonie avec ses coassociés, sans une autorité tu-
L'iSDIVinU ET LA SOGIÉTft
feire qui réglîU ses rapports avec eux, ildul,, ïir assurer son bien-être, sa sécurité, se ré- ■ à aliéner entre les mains de quelqnes- - plus forts, plus sages ou plus intelligents t — une partie de sa liberté, de son ; autonomie , et leur assurer une situation ipondérantc dans le nouvel état de choses ttr que, en retour, ils fussent à môme de î assurer aide, protection ».
A quelle date s'était faite celte association ? ► & quelleèpoque s'étaient conclus ces contrats? [ A l'origine des sociétés », répondaient les Ifenseurs de l'ordre social. Et œ qu'il y a fc mieux, c'est quecette calinotade fut accep- S) pendant fort longtemps commeexplicalion Ëable.
Hais, si stupides que soient les humains, ^ait inadmissible que ceux qui devaient se iûver du cûté des exploités eussent consenti ■ un pacte qui les faisait des esclaves yant pas même la libre disjiosilion de leur
i.S l/i:^DlVIDU ET LA SOCIÉTÉ
corps, iiendant qu'il assurait à leurs maîtres la libre possession du patrimoine social, ainsi qu'à leur descendance, tandis que la leur propre sérail éternellement condamnée ;i se plier aux ordres des chefs qui s'élevaient.
Et alors, d'aucuns admirent que, peut-titre bien, toutes les clauses du contrat n'avaientelles pas été respectées par ceux qui s'étaient titils les pasteurs des jieuples : et que, sans (iiiute, y avait-il lieu de réviser la cliarte ?
Mais ceux-là, est-il nécessaire de le dire ?
furent considérés comme d'aliominables hérésiarques : ils furent les ancêtres du socialisme.
Les partisans de l'autorité, cela va sans dire, considéraient, eux, que le pacte social une fois établi, l'était pour toujours, et qu'il n'y avait plus à revenir là-dessus.
S'il y avait des riches, s'il y avait des iiau-
vres, c'est que les uns, par leur travail, leur
lyance, leur intelligence, avaient su
■gner et s'enrichir, pendant quelaparesse,
induite avait rendu les autres raiséra-
On ne pouvait, sans injustice, tenter
L'INDIVIDU RT LA. SOCIlÏTft
d'îtt
empêclier cela. La richesse était le fruit du lra\-ail, respectable par conséquenl. Tant pis ipur ceux dont le labeur restait stérile.
Mais comme il fallait bien expliquer les ;ansformations apportées, sous la poussée événements, à un édifice prétendu imluable, on les donna comme étant l'œuvre maitres, les seuls ajjtes à juger de l'opirtanUé des niodili cation s à y apporter.
Beconnaitre la possibilité de cliangemenls, ;ait bien contradictoire avec les affirmations pouvoir qui se prétendait immuable. Mais ce qui était encore plus mensonger, c'était d'îtttribuer à ce dernier l'initiative des chan- [ements importants apportés aux systèmes lavernementaux, alors que l'histoire nous lUve surabondamment, qu'aucune amélioration n'a été acceptée par les gouvernants qu'alors qu'ils ne pouvaient plus s'y opposer danger pour leur personne ou leur auité. Mais cela fait toujours bien, aux yeux naïfs, d'avoir l'air de concéder ce qui vous il imposé 1
L'INDIVIDU ET hX SOCIÉTÉ
A cette conception de l'autorité, la morale religieuse vint prêter son concoui'S. Elle vint enseigner aux individus qu'il fallait respecter les institutions existantes : œuvres de Dieu ; obéir aux chefs choisis par la Divinité pour la représenter ici-bas ; exécuter leurs moindres volontés sans chercher à les approfondir, sous peine d'encourir les peines éternelles de l'autre vie, sans préjudice de celles dont on était passible sur terre
Le christianisme, et c'est là le côté néfaste de son œuvre, fat la réalisation la plus complète de ce travail d'avachissement. Ces prédications sur l'humilité, la résignation, le mépris de la chair, l'abnégation, ont contribué: plus que la force, à assurer le maintien de rautorité à travers les siècles. Oh t ce mépris du corps, surtout, de la m vile matière », comme diseni les prêtres, que de turpitudes n'a-t-il pas engendrées, que de folies hystériques il a contribué à propager i
« Heureux I ceux qui auraient à souffrir ici-bas; une éternité de félicités devait les eu récompenser dans le ciel !» — « Les derniers
arrivés seront les premiers appelés !» — a Que le corps, cette vile loque, se vautre dans l'ordure, qu'il endare les privations, la misère, la faim, la soulfrance, l'abjection et l'injnstice sur cette terre, Qu'il aille au-devant, ponr se jnortifier, des pires tourments, sa récompense ensera d'autant plus graudeeu l'autremonde I »
Et pendant plus de quinze cents ans les populations clirêlieiines furent écrasées sous cette chape de plomb, pendant plus de quinze siècles elles se vautrèrent dans l'ignorance la plus crasse, dans l'ordure, physique et intellectuelle, se courbant sous les talons du prêtre et du seigneur, du roi et de ses janissai- , res, heureux de souffrir pour mériter d'aller, à leur mort, à la di'oite de Dieu !
Sous prétexte de spiritualisme ils faisaient fi de leur corps, le torturant, le macérant dans la crasse, mais payant cette folie par des maladies infectieuses, par des accès de démence qui les jetaient aux pires turpitudes, prouvant pertinemment qu'il est absurde de vouloir sé- I parer l'àme du corps.
Voyant avec cela mériter celte vie supra-
fc'CTDITIDC El Li SOCIÉTÉ
4At reprit, délïrrê de la maliére.
Il s'abioianl en la
Dieu, ils ne sen-
•on Itur rivait aux
Sî, <l» tetup» à aatrr. la misère. le£ ex.icliuu^ trapfoctos H accolant lespoptUationsau ^ts^sfoir, le$ soutevaieot parfois, tes ruant ûuDlfe le$ maîtres. Le corps oppriuû repre- Hfût sa KTancbe Mais c'étaient des explosions <)ue tuvit Itfur drflagralion même, «piand cela iw UHif uait pas aa mysticisme et à l'hystérie
tiiligKUse.
Et }usi|u'3 la renai:ssaUL¥ du paganisme
qui »\~ait Mii'Ovr sa vie dans les commune»
iiiti-i..-inc^ile riUlit. lesimlividas se plièrent
-i\^ d'abjection, sacrifièrent leur
>r digiiiti', aiuotmirii-eut leur cer-
cHl« (ihilosuphie dêprimanle et
'■'■' ' "itiedatk'an, cette renaîs-
rj»*. Les individus ap-
■ .[U'il avait des exigences
(, «liu^^ l>vrdit ce qu'il recongué-
I/INDIVIDU ET LA snfilÈTfc
tiei
Pi
it, ridée de Dien, atteinte rte ce fait, fut icutée à son tour, et dut reculer devant
'it philosophique qui se reprenait.
Aujoncd'liui la nuiralp religieuse se maintient [lar suite de la force acquise; mais elle est d'un bien faible secours à la morale posque. L'économie politique officielle cherche la remplacer en formulant des dogmîs à son ibur -. mais si les esprits n'ont pas encore réussi à rejeter corapkHement toute idée religieuse, toute superstition, toute croyance au raerveilliix, loute mLHaphysiqne, l'époque n'esl plus dogmes-
les superstitions persistent encore, elles ■èneut cependant une à une sous les coups l'instruction. Les tentatives de rénovation l'esprit religieux qui se font sous le couvert d'un néo-christianisme, d'un néo-boud- Isme, ou mi^me de satanisme, de spiritisme, toute -autre divagation, ne sont que les irnières lueurs d'un foyer agonisant.
Pour créer des religions, il faut des pro- .êtes illuminés, convaincus de leur propre ission. Parmi nus pseudo-rénnvateurs, leur
l'i une I
Ire, et |"
iiwoâeiHKilo
■ liera crhi les mmir