P.-V. STOCK, ÉDITEUR
(Ancisnna Librairie TRESSE « STOCK)
Antagouisuio de Tindividu et de lu société. — Déviation du progrès. — L*àme : conscience de soi. — L'association spontanée. — Infiltration de l'autorité, de l'exploitation. — Apparition de la révolte. — L'autorité assise. — Le mal découlant de l'exercice de l'autorité attribué à ceux qui la détiennent. — On change ensuite les formes. — Plus d'autorité. — Les détenteurs de l'autorité doutent de la légitimité de leur rôle. — La peur de l'inconnu. — L'idée marche.
L'iiiclividu et la Société!... Deux choses — un être et une ta(;on d'être — qui, pour avoir été mal comprises, ont vécu ensemble en complet antagonisme. Celui-là se révoltant de temps à autre contre celle-ci, mais retombant
toujours écrasé sous le poids, formidable des institutions qu'il contribuait à développer et à * défendre.
Semblable, en ceci, au magicien de la légende qui devient en butte aux méchancetés du monstre qu'ont animé ses incantations, chaque progrès de l'intelligence humaine, chaque perfectionnement élaboré par les individualités, ont aidé, — à ceux qui s'étaient faits les guides de la collectivité — à resserrer les chaînes qui entravent l'individu , venant ajouter une entrave de plus, à celles qui gênaient déjà son évolution.
Pauvre être social! voilà des siècles et des siècles qu'il lutte pour le bonheur; qu'il fait des révolutions pour s'affranchir; qu'il s'ingénie à transformer les rouages qui le broient; qu'il poursuit haletant l'émancipation complète de son être qui luit à ses regards comme but suprême de ses efforts. jMais il n'a pas sitôt fait l'expérience de ses nouvelles combinaisons que, pris entre les dents de la machine, il ne s'en arrache qu'en y laissant un peu de sa chair pantelante, un peu de ce que
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les métaphysiciens ont appelé son « âme » et que, pour ne pas avoir à fabriquer de mot nouveau, nous pouvons continuer à nommer ainsi, en la dépouillant de toute idée métaphysique, nous contentant de l'envisager comme un mode particulier de vibration de la matière dont nous sommes composés, et se définissant ainsi : « la conscience de soi ». Mais dont les matériaux, après notre mort, se dispersant sous Teffet de la décomposition, vont aider aux [combinaisons nouvelles donnant naissance à d'autres êtres, d'autres « moi », d'aufres « âmes ».
Et la lutte se poursuit à travers l'histoire; entre races, entre nations de même race, et aussi entre individus de même nation, entre l'individu et l'Etat social. Partout, à tous les degrés de formation des collectivités, les intérêts de l'individu à l'égard d'autres individus, de groupe contre groupe, mais encore de l'individu contre son groupe, se dressent antagoniques les uns contre les autres.
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Pourtant, lorsqu'ils se rapprochèrent les uns des autres, lés individus, cela est de toute évidence, ne le firent que poussés par l'espoir d'y trouver un avantage sur leur état antérieur.
Besoin d'unir leurs forces pour vaincre un obstacle naturel, nécessité de s'entr'aider pour capturer la proie qui défiait leurs efforts isolés, urgence de se sentir les coudes pour résister à un ennemi plus puissant, quelle que soit la raison qui motiva l'association des individualités humaines — ou de l'ancêtre humain,' si l'association se fit avant que Tanthropopithèque eût élargi ses facultés en raison humaine, — toutes impliquent qu'en associant leurs efforts, ce n'était pas une abdication de leur liberté que faisaient les individus, mais une coordination de leurs facultés, ayant pour but d'arriver à une plus grande puissance d'elfe ts; de liberté, par conséquent.
Cette association s'est faite, certainement,
sans discussions préalables, sans débats ni
' contrats, sous la pression du besoin et des cir-
constances, chacun réservant implicitement sa liberté d'agir.
Nul doute, encore, que ces premières associations ne durèrent qu'autant que dura l'effort à donner, pour se dissoudre une fois le résultat obtenu. Ce ne dut tUre que progressivement que les familles, réunies en vue d'un effort à accomplir, continuèrent do vivre côte à côte, une fois l'effort donné.
Au sein de ces associations temporaires, certains, par intelligence plus développée, meilleure adresse, adaptation plus parfnite, ou simple ruse, durent réaliser d'insensibles avantages qu'ils surent, sans doute, faire envisager à leurs associés, comme une prime à leur concours plus efficace.
Librement consentis par leurs coassociés, ces avantages ne tardèrent par devenir un droit pour ceux qui se les étaient appropriés, s'étendant ensuite, entraînant d'autres privilèges à leur suite. Et l'étude des peuples primitifs nous retrace cette évolution, en nous montrant, depuis le groupement de quelques individus seulement, sans l'ombre de la plus
petite différence entre eux, en passant par ceux où l'autorité du chef est toujours subordonnée à la volonté d'obéir de ceux qui acceptent sa direction, pour aboutir à nos organisations politiques les plus compliquées.
Pour pouvoir s'établir, l'autorité a du s'insinuer. Et encore non, ce n'est pas là le mot propre; car cela laisserait supposer que* toute la théorie était déjà formulée en le cerveau de ceux qui en profitaient, tandis que la réalité toute simple est que l'autorité et l'exploitation se développèrent au fur et à mesure que ceux qui furent investis des premiers avantages s'aperçurent que la ruse et la force étaient d'excellents moyens pour tromper les imbéciles, mater les récalcitrants. C'est en mangeant que leur vint l'appétit, c'est à la facilité de commander, que grandirent leurs exigences.
Si l'autorité et l'exploitation avaient voulu entrer, armées de toutes pièces, dans les associations rudimentaires qui éclorent sous la pression des besoins, elles y auraient échoué, puisque, aussitôt que leur effet devint sensible, aussitôt que certains s'aperçurent qu'ils
étaient spoliés, les révoltes se sont fait jour contre cette déviation de révolution sociale.
Elevés sous la tutelle gouvernementale, les individus ont, par la suite, accepté le fait comme une « loi naturelle. » Les empiétements des privilégiés, jusqu'à ce que la force leur fût assurée, ont dû être insensibles au cours d'une existence individuelle. Les générations passaient sans s'apercevoir que leurs liens s'étaient multipliés.
. Quand ils s'aperçurent de l'oppression, les individus se révoltèrent contre, mais trop tard. L'autorité avait pris racine, s'était créé, autour d'elle,' des intérêts disposés à la défendre. Et ceux-là même qui se révoltaient, s'insurgeaient contre les hommes au pouvoir, mais n'osaient mettre en doute la nécessité d'une autorité. Habitués déjà àl'cntrave; il semblait impossible aux hommes de s'en passer.
Quand on eut bien changé les hommes au pouvoir, on s'aperçut enfin que cela ne chan-
geait rien à Toppression ; on s*èn prit alors aux institutions; mais Tesprit humain est borné, peu variées sont ses conceptions, et les changements qu'apportèrent les esprits les plus hardis, n'allaient pas plus basque la surface, quand ce n'était pas qu'un simple changement de nom le plus souvent.
« Avant de détruire, il faut savon* quoi reconstruire », est un axiome courant en sociologie comme en politique. « Avant de détruire sa bicoque qui tombe en ruines et la laisser exposée aux intempéries de la saison, le propriétaire s'avise d'un logis provisoire tout au moins. » Aussi, avant de se débarrasser des liens dont on les chargeait, la principale préoccupation de ceux qui voulaiant s'émanciper, — lorsque ce n'était pas la seule ambition qui les guidait — fut de se dire : « Ces liens nous gênent, par quoi pourrions-nous bien les remplacer? » — (( Un tel au pouvoir est insupportable, qui mettrions-nous bien à sa place ? » Ce furent des avisés ceux qui allèrent jusqu'à rêver de changer la forme du gouvernement.
Il fallut une longue évolution pour arriver
à se dire : « Le gouvernement nous gène, ne soyons plus gouvernés ! » Cela était trop simple pour des cerveaux déjà déformés par le préjugé. Les . rares esprits d'élite qui osèrent le formuler, [ne l'entrevirent que comme un idéal irréalisable.
Mais, ayant eu beau changer, les hommes au pouvoir d'abord, les formes de l'autorité elle-même ensuite, sans trouver d'allégement à l'oppression, les générations furent amenées à réfléchir ; l'évolution de l'idée se fit insensiblement; à chaque déception nouvelle, les individus devenaient plus sceptiques quant à la nécessité du Pouvoir; aujourd'hui le pas a été franchi, et après avoir, été un paradoxe, le « Plus d'autorité ! » a pris droit de cité parmi les desiderata humains, et ne semble plus absurde qu'à ceux qui acceptent, les yeux fermés, l'organisation du passé.
Au lieu d'écraser l'idée sous le rire et le dédain, on accepte de la discuter. Elle se formule et se précise ; on n'est plus arrêté que par l'ignorance où l'on est de savoir « comment ça marcherait », du jour où il n'y aurait
plus d'autorité pour maintenir les individus dans le respect mutuel de leur liberté.
Bien mieux, le doute I le doute qui empêche tout élan ; le doute qui désarme ceux qui né sont plus certains de défendre une cause juste; le doute, ferment destructeur de toute croyance, de toute virilité, — lorsqu'il n'est pas provo-. que par une idée supérieure, — a pénétré dans le cerveau des privilégiés !
Ils ne sont plus certains de la légitimité de leurs privilèges; ils ne sont plus convaincus de la nécessité de leur pouvoir ; l'exploitation qu'ils font peser sur les masses ne leur semble plus aussi légitime. —Il n'y a plus que les économistes et ceux qui se croient « intellectuels », pour affirmer aujourd'hui la nécessité du maintien d'une classe servile au service d'une élite. — Nos maîtres, s'ils parlent encore de leurs droits, ne se font plus aucune illusion sur la valeur de ces droits, et du
moment qu'ils ont perdu foi en leur mission, ils ont perdu la force de se défendre.
La peur, l'égoïsme, Tavidité, la soif de jouir, leur feront bien faire, par à-coups, des massacres comme en 71, des lois aussi idiotes que scélérates, mais ils n'ont pas l'énergie de continuer la défense de leur caste, ils n'osent pas continuer, ouvertement, leur œuvre de réac- ^tion; comme tous les individus faibles, ils passent de la violence la plus outrée à l'avachissement le plus complet. Ils ne croient plus ei\ leur rôle social .
Non seulement ils n'osent plus apporter la même assurance dans l'affirmation de leurs prétendus droits; mais certains, même, en sont arrivés à consentir à reconnaître « qu'il peut y avoir quelque chose de vrai » dans le nouvel idéal, ne discutant plus que sur le plus ou moins d'éloignement de sa possibilité de réalisation. Ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est de sauver l'heure présente, faisant abandon de l'avenir!
•Quand on arrive à douter de la justice de sa propre cause, on n'est plus apte à la défendre,
ni même à inspirer des défenseurs. On peut recruter des mercenaires, qui tiennent tant que la pâtée est assurée, mais non des dévouements, capables d'en susciter d'autres, allant eux-mêmes jusqu'au sacrifice.
Aussi, à l'heure actuelle, l'ordre social est frappé à mort ; il se tient encore debout — et peut durer longtemps encore' — en vertu de la force acquise, par la puissance et la multiplicité des institutions et des intérêts qu'il a su créer autour de lui ; d'autre part, par suite de cette peur de l'inconnu que ceux qui veulent tout systématiser et « scientifiser » ont appelé le misonéisme, ou horreur du nouveau, fausse explication, car ce n'est pas le nouveau que l'on abomine, mais tout simplement, incertitude, et crainte de ce qu'il apportera, parce que l'on ne le connaît pas. Ce qui fait que les foules se cramponnent aux mœurs et aux idées du passé, ne les abandonnant que progressivement — à moins de circonstances particulières, plus fortes, elles, que la volonté individuelle — à mesure que l'on se familiarise avec une façonj' d'agir nouvelle.
Les jours de Tétat social sont donc comptés; l'idée de Tautonomie complète de Tindividu, de sa libre expansion, se dégage insensiblement des aspirations vagues qui l'embrumaient; elle S3 précise, se formule, apparaît de plus en plus lumineuse. L'instant s'approche où elle deviendra le moteur initial de la minorité agissante qui impulse les foules, les arrachant, malgré elles, aux étreintes du passé, les rudoyant, parfois, pour les forcer à progresser.
L'idée maintenant est lancée, elle entraînera le monde.