DES ORIGINES DE L'AUTORITÉ
L'individu sacrifié à la société. — Qui a rantériorité, de l'individu ou delà société? — A quelle époque s'est faite l'association dans l'espèce humaine? — L'individu n'est pas une cellule. — L'association s'opère h tous les degrés de l'évolution. — Diversité des formes de groupements. — Diversité des institutions gouvernementales. — Unité de la matière. — L'association doit suivre l'évolution individuelle. — L'autorité s'établit par le manque d'initiative. — L'habitude façonne les caractères à la servitude. — Commune origin'ede l'autorité etde la propriété. — Asservissement des faibles. — L'autorité se fortifie par la guerre. — La religion lui prête son appui. — La hiérarchie se complique. — Les revendications deviennent aussi économiques. — Nouvelles idoles. —Les maîtres changent, mais l'autorité reste.
On a toujours prêché aux individus le renoncement de leur personnalité, toujours on
leur a dit que leur volonté devait s'annihiler devant les besoins sociaux que représentaient plus ou moins — ou avaient du moins cette prétention — ceux qui sont au pouvoir î
C'est cette assertion dont il nous faut vérifier l'exactitude, examiner sur quoi repose cette prétention ; si elle est bien conforme, non seulement à l'intérêt de l'individu, mais aussi à celui de l'état social au nom duquel on prétend parler.
On se perd en discussions pour savoir qui est antérieur : la société à l'individu ? ou l'individu à la société ?
A quelle époque les hommes se sont-ils groupés ?
Etait-ce alors que commençait à leur venir la parole ? Cela remonte-t-il plus haut, alors que, pas encore débarrassés de leur gangue animale, rien ne les distinguait encore des grands singes dont notre espèce ne serait qu'une ligne collatérale ? ou, datant de plus
loin encore, Tésprit de sociabilité nous vientil des espèces ancestrales des mammifères, ou de plus haut encore ? puisque les êtres organisés ne sont, eux-mêmes, qu'une association de cellules, dérivant de la cellule primitive ?
Question- difficile à résoudre, et ne présentant, selon nou^, qu'un point de science, intéressant peut-être à élucider, mais dont la solution n'est nullement nécessaire à colle de la question sociale ; les individus — nous y reviendrons plus loin, dans cet ouvrage — n'étant pas des cellules plastiques ayant à s'adapter à un fonctionnement vital, coordonné par des conditions extérieures, mais • étant, au contraire, des êtres pouvant se déplacer, agir, hors du milieu où ils ont surgi, pensant, pouvant délibérer et choisir leur mode de fonctionnement.
Liberté du choix très relative, nous le savons, puisque ce choix est subordonné à des conditions de milieu, de développement, de circonstances et d'éducation, mais, supérieure, malgré tout, à celle de la cellule, puis-
qu'elle est privée de cette délibération, et que son adaptation à des conditions spéciales de vie n'est déterminée que par des réactions purement mécaniques et chimiques.
La sociabilité, tout le monde le sait, n'est pas l'apanage de la seule espèce humaine.
On rencontre l'état de société à tous les degrés de l'évolution végétale ou animale. En minéralogie où, en dehors des blocs de cristaux qui ne sont que des juxtapositions d'autres cristaux plu$ petits aux mêmes formes géométri* ques, on trouve toujours à l'état brut certains corps associés à d'autres ; toujours avec les mêmes, jamais avec un quelconque.
Depuis l'association parasitaire, — image de notre bourgeoisie — où l'hôte se nourrit de celui auquel il s'est imposé, jusqu'à celles où il y a échange réciproque de services, comme celle de la mousse qui entretient l'humidité au pied du chêne, alors que celui-ci lui donne son ombrage ; depuis l'association
provoquée par Je simple réflexe, inconsciente, jusqu'aux associations conscientes, compliquées, comme celles des fourmis, des abeilles, pour aboutir à nos sociétés humaines si enchevêtrées de rouages : lois et institutions.
Plus nous remontons haut dans l'échelle de révolution, de moins en moins importants sont les groupements humains; depuis les agglomérations de millions d'hommes des sociétés plus ou moins civilisées, pour aboutir aux groupes de Pécherais ne comprenant, parfois, pas plus de quatre à cinq individus, pour tomber à moins encore : la simple association de l'homme et de la femme des Boschlmen.
Pour la complication des institutions, si elle ne suit pas l'importance des groupements, les formes n'en sont pas moins variées. On trouve depuis l'absolutisme le plus complet de certains peuples orientaux, et des peuplades nègres d'Afrique, si différents pourtant comme civilisation, jusqu'à l'absence totale d'autorité de certaines tribus septentrionales. Depuis le parlementarisme le plus compliqué
des nations européennes, jusqu'à l'absence presque complète d'aucun lien, comme chez les Védahs.
Mais puisque l'onveat remonter à l'origine de l'évolution, pour quelle raison s'arréteraiton en chemin ? Pourquoi ne pas remonter aux origines de la vie ?
Nous arrivons ainsi à l'être primordial : la cellule, expression première de l'individualité. C'est de l'association des cellules que sont sortis les êtres organisés, dont l'homme f
Mais s'arrêter là, c'est encore de l'arbitraire. Ce sont nos connaissances bornées qui ont divisé la matière en organique et inorganique, parce que nous ne connaissions pas les formes de transition, c'est à la matière primordiale qu'il nous faudrait remonter. C'est le groupement des atomes — c'est-à-dire, les unités dont elle est formée — qui la composent qui donne naissance aux formes multiples que nous lui voyons prendre, sans compter celles qui échappent à nos sens.
Mais, quoi qu'il en soit, on pourrait suivre
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dans leurs recherches ceux qui veulent établir l'antériorité de la société sur l'individu, il y a un fait positif qui se dégage de ce que nous venons de constater, c'est que, à n'importe quel stade de son évolution que se soit produit chez l'homme — - ou ses ancêtres — le besoin d'association, c'est toujours l'individu, l'unité, qui est antérieure à la société, à la somme.
Et puis, on s'imagine bien les individus vivant isolés; vivant très mal, cela se conçoit, revenant à l'état de barbarie, perdant une a une toutes les acquisitions de leur cerveau qui les affranchissent de la sujétion du milieu ambiant, mais enfin continuant d'exister, tandis que l'on s'imagine mal une société sans individus t
Ici encore, la réponse est des plus catégoriques : l'association n'étant qu'un des stades de l'évolution de l'individu, la société n'existant que par les individus qui la composent, elle n'a de raison d'être que par l'utilité que ceux-ci peuvent en tirer, elle doit évoluer comme ceux qui m'ont donné naissance, et se
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modeler à leurs conceptions nouvelles , se transformer au gré de leurs nouveaux besoins. Vouloir que l'individu se plie aux exigences d'un être abstrait, qui n'a, et ne peut avoir, d'existence propre que par une fiction absurde, est une des inconséquences les plus néfastes qui soit sortie du cerveau métaphysique de l'homme.
Nous ignorons donc quand se sont formés les premiers rudiments de nos sociétés humaines, nous ne savons pas davantage comment elles se sont formées.
En remontant à ce que nous pouvons augurer des périodes préhistoriques, en nous aidant de ce que nous savons des souvenirs historiques et de ce que nous racontent les voyageurs sur les peuplades primitives encore existantes, nous pouvons supposer que ces premiers groupements ont été très restreints à leurs débuts, les individus y étant, entre eux, sur le pied de la plus parfaite éga-
lité, n'ayant ni chefs, ni propriété individuelle.
Comment, dans ces associations, prirent naissance ces deux pestes? Voilà encore ce que lions ignorons, et où Ton ne peut que faire des conjectures, faciles, du reste.
. Quelques individus, plus forts, plus intelligents, plus adroits ou mieux servis par les circonstances, ayant, à l'occurrence, rendu quelques services à leur groupe, clan ou tribu, leurs coassociés s'habituèrent à les consulter de préférence à d'autres lorsque, ayant h agir en commun, ils ne savaient à quel parti s'arrêter ou que, devant la multiplicité des opinions émises, il s'agissait de prendre l'avis de ceux que l'on considérait les plus aptes à résoudre un cas difficile.
L'habitude aidant, les membres du clan en vinrent graduellement à subordonner leur action, selon le degré de confiance qu'ils éprouvaient, aux avis de ceux qu'ils reconnaissaient plus aptes à leur en donner de bons.
L'homme est un composé de facultés diverses, contradictoires, parfois. Ce n'est qu'en luttant — contre la nature, contre les autres
espèces, contre ses semblables — qu'il a développé son cerveau. Tout notre passé historique n'est qu'une lutte sans trêve contre l'autorité — spirituelle ou matérielle - - une longue aspiration vers la liberté, et il a une tendance déplorable à se reposer sur les autres du soin de l'initiative à prendre; il est continuellement porté à se faire l'adorateur de ceux qui lui semblent supérieurs, à annihiler son individualité en se mettant à leur remorque, en ne voyant, ne pensant que par eux, n'agissant que d'après leur volonté.
Ceux qui furent l'objet de cette confiance en profitèrent pour la faire dégénérer en subordination. Sans volonté préconçue de leur part, certainement ; se laissant seulement aller au cours des choses, en profitant des avantages qui s'offraient.
En se rendant utiles en des occasions répétées, leur iniluence s'en augmenta, ils en i)rofitùrent, sans doute, pour se faire octroyer quelques passe-droits, indifférents à leurs coassociés, mais qu'après avoir obtenus comme faveur, ils s'attribuèrent comme droit; des
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avantages matériels en découlèrent sans doute, et, du dévouement et du don volontaires, ils en firent une servitude imposée, un tribut prélevé. Progressivement, s'aidant Tune l'autre, l'Autorité et la Propriété firent ainsi leur entrée dans les sociétés primitives.
Les uns s'habituèrent à posséder et à commander; les autres à obéir, à ne se servir qu'après que les maîtres avaient d'abord fait leur choix; ensuite à les voir accaparer les fruits de leur travail ou la meilleure partie de leui* butin de guerre. Quand plusieurs générations eurent passé là-dessus, les individus étaient habitués à accepter cet état de choses comme une des conditions de Tordre social !
Insensiblement la subordination consentie s'était transformée en sujétion imposée, et ceux qui naquirent au milieu d'un état social ainsi organisé purent croire qu'il en avait toujours été ainsi, que cela marchait selon l'ordre naturel des choses. N'ayant jamais connu d'autre état, il leur sembla légitime que les uns possédassent cette terre que, eux, cultivaient. Payer une redevance pour obtenir de
féconder de leur sueur et de leur travail cette glèbe dont ils étaient issus, que, le plus souvent, leurs efforts avaient contribué à défen dre ou à conquérir, leur sembla un progrès immense. Les individus s'habituaient à se contenter de peu.
La propriété établie, c'était l'autorité affermie; celui qui attend d'autrui la dispensation des moyens de travail n'est-il pas, de fait, l'inférieur et le sujet de celui qui peut le condamner à" mourir de faim en lui refusant les moyens d'utiliser sa force de production ?
D'autre part, celui qui possède n'a-t-il pas besoin d'une force matérielle pour défendre ce qu'il a usurpé? Quand on commença à leur , contester les privilèges qu'ils s'octroyaient, il leur fallut en céder une part à ceux, qui pouvaient leur être utiles; il se créa donc des castes intermédiaires entre ceux qui n'avaient rien et ceux qui, possédant, pouvaient leur donner une part du gâteau; il s'établit des
échelons entre ceux qui commandaient et ceux qui obéissaient.
Certains — pour en justifier l'existence — prétendent que les choses seraient sorties de l'asservissement des vaincus aux vainqueurs; éternellement, les races, multiples, se seraient fait la guerre, les plus fortes domestiquant et englobant les plus faibles.
Cela a pu se produire en certains cas; mais Fasservissement, la plupart du temps, a certainement commencé par .celui de la femme, des jeunes, puis des plus faibles de la tribu, pour s'épanouir ensuite en esprit de conquête. Mais, quelle que soit son origine, l'exploitation de l'homme par l'homme n'en est pas moins arbitraire, monstrueuse, réprouvée par toutes les notions que nous nous faisons de la justice, et devant disparaître devant une conception plus nette des rapports sociaux.
Quoi qu'il en soit, après avoir aidé à acquérir, l'autorité devint la fidèle servante de ceux qui avaient acquis. Une fois dévoyée en ce sens, l'évolution humaine devait nous con-
duire à la société d'aujourd'hui, où autorité et propriété sont deux termes inséparables, se maintenant l'un l'autre, tellement identifiés que l'on ne peut combattre l'un sans attaquer l'autre.
Mais il n'est pas dans la nature humaine de se sacrifier bénévolement ; quelle que soit l'abnégation de celui qui sacrifie ses goûts, son bien-être, sa volonté, ou son existence, c'est toujours pour un but déterminé qu'il se dévoue : en vue d'un bien pour soi, ou pour ses semblables, peu importe, il attend toujours un résultat de son sacrifice.
Aussi, pour pouvoir s'étendre et durer, tout en usant de la force pour se faire accepter, l'autorité dut, aussi, employer la persuasion. En retour de la soumission qu'on leur demandait, les individus croyaient tirer avantage — sécurité intérieure ou extérieure, par exemple — du ou des chefs qu'ils acceptaient.
Ne voyaiit que les qualités qu'ils admirninnt,
les membres du groupe ne saperce^-aient pas de la part de liberté qu'ils se laissaient enlever. En organisant des expéditions de pillage chez les voisins, les chefs donnaient à leurs subordonnés l'occasion de prendre chez les autres pour remplacer ce qu'ils leur avaient pris chez eux. Cet appât, sans cesse présenté à la convoitise des individus, assurait ainsi le pouvoir des chefs, les aidant à créer autour d'eux une classe de plus en plus nombreuse, d'autant plus intéressée au maintien et à l'agrandissement de leur autorité, qu'ils étaient plus aptes à en distribuer des parcelles.
Parallèlement, se développait la religion.
D'abord animisme grossier, inventant les fables les plus saugrenues, sans coordination aucune, pour expliquer lesphénomènes naturels. L'individu ne pouvait comprendre les phénomènes naturels, atmosphériques, qu'en se les représentant sous la forme d'actes de personnages invisibles.
En cet ordre d'idées, il ne tardait pas à émerger des individus qui, pour une raison ou une autre, furent considérés comme plus aptes à expliquer ces phénomènes, à commenter les mythes reçus des générations précédentes, à les coordonner, à trouver des explications nouvelles.
L'habitude de les consulter amena peu à peu le vulgaire à les considérer comme les intermédiaires obligés entre eux et les êtres hypothétiques qu'avait anthropomorphisés, puis divinisés l'imagination humaine; êtres que Ton supposait habiter l'air, l'eau, la terre, les bois, les montagnes, dans les nuages, manier la foudre.
En voyant s'étendre le pouvoir qu'on leur attribuait, ces sorcieps ou faiseurs de pluie, ne furent pas sans apprécier les avantages qu'ils pouvaient en tirer, et leurs efforts se tournèrent à l'agrandir encore.
Et la caste religieuse se dressait ainsi, se développant parallèlement à la caste militaire, lui apportant le secours de sa force morale, prêchant aux populations — • à condition qu'on lui fît la part large dans la distribution des
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richesses et de l'autorité — le respect aux chefs, ces représentants de la Divinité sur la terre.
Le cerveau de l'homme s'aflirmant, la religion abandonnait son envelopi)e grossière pour s'immatérialiser de plus en plus. Codifiant les idées morales qui se faisaient jour dans les relations sociales, en avance parfois sur la masse, elle en inventait aussi pour le plus grand profit des puissants : à ceux qui auraient déployé le plus de vertus ici-bas, on en arriva à promettre une éternité de félicités... dans un autre monde, après la mort. — Et les vertus qu'il fallait pratiquer étaient : le respect des dieux, de leurs intermédiaires, les prêtres, le chef ou souverain et ses délégués ; l'humilité la plus profonde, la soumission la plus absolue, à leurs moindres ordres.
. Et comme le pouvoir politique et le pouvoir économique ne se distinguaient guère encore l'un de l'autre, inutile d'ajouter que les prêtres n'avaient pas oublié d'ajouter à leur enseignement moral, le respect des biens d'autrui, la plus parfaite abnégation de l'individu
à l'égard de ses propres biens, ne possédant ces derniers que de par la grande bienveillance des chefs à qui tout appartenait.
Entre temps, les groupements se développant, l'évolution guerrière poursuivant aussi son cours, les territoires des vaincus s'annexaient aux territoires des vainqueurs ; les populations subjuguées devenaient les esclaves des conquérants.
L'asservissement, l'exploitation prenaient des formes nouvelles ; la hiérarchie allait se compliquant. Le droit du plus fort, s'il n'avait pas encore ses théoriciens, était largement mis en pratique. De grands empires se constituaient, ajoutante chaque nouvel agrandissement, des rouages de plus en plus compliqués, des institutions de plus en plus savantes, à l'exercice de l'autorité primitive.
iMais, ce qui se fonde par la force et repose sur la force n'a qu'une stabilité temporaire.
Les grands empires se disloquèrent par suite
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de la décomposition intérieure qu'amenait une évolution dévoyée, par suite aussi des guerres intestines suscitées par des ambitieux ou des peuples las de porter le joug. Les i)opulations nouvelles, qu'attiraient les richesses extorquées aux vaincus, n'eurent qu'à se montrer pour triompher.
Révoltés ou nouveaux venus se taillèrent des patrimoines dans les morceaux arrachés ; et selon le degré d'évolution où ils se trouvaient, selon la forco d'absorption des vaincus, ou la faculté d'assimilation dos vainqu(Mirs, des formes nouvelles de civilisation se (iront jour.
Les formes d'autorité varièrent à rindiii, combinant les mœurs des vainqueurs avec les .institutions déjà établies. Mais ce ne furen! que les formes qui varièrent : l'autorité n'en fut pas moins l'autorité. Dans toutes ces luttes, elle ne pouvait aller que se renforçant. Los populations vaincues, ceux dos peuples victorieux qui ne faisaient pas partie de la « truste » n'en eurent pas moins à peiner pour les maîtres, à courber l'échiné sous le joug, luttant.
quand ils pouvaient, contre les empiétements du pouvoir qui grandissait toujours, ou cherchait à éluder les promesses lorsqu'il en avait consenti.
Et l'histoire se continua ainsi, semée de révoltes, de modifications, tantôt au profit des exploités, le plus souvent à celui des maîtres; mais l'évolution des esprits, si, elle, ne réussissait pas à s'accomplir dans le domaine politique, marchait toujours vers l'affranchissement de l'individualité/
Et si les revendications économiques se teintaient de religiosité, c'est que la religion avait contribué à développer chez l'homme l'esprit métaphysique, et fortement marqué de son sceau son cerveau et ses conceptions; mal gré tout, nombre de sectes et d'hérésies ne furent cruellement persécutées par l'orthodoxie que parce qu'elles réclamaient le partage des richesses, le retour au communisme primitif, a la simplicité et à l'organisation familiale.
Puis, commence à surgir Tidée des nationalités. Une entité nouvelle se fit jour dans la phraséologie des dirigeants. Après avoir réclame des populations la fidélité à la personne du maître, on la leur réclama au nom d'abstractions; après le bon plaisir du chef féodal, du roi ou de l'empereur, on se réclama des chartes octroyées, subies ou imposées, on parla ensuite de la Cité, des institutions, jusqu'à 1793 où la Loi, la Nation, la Patrie, devinrent les idoles devant lesquelles devaient, dorénavant, se sacrifier les populations.
«La Nation nous ordonne ceci, la Loi veut cela, la Patrie a besoin de ses défenseurs, » devint la formule habituelle. On avait bien proclamé les droits de l'homme, mais cela était purement théorique, en fait, c'était un devoir toujours pour les exploités, de courber les épaules et d'obéir. Autrement, ceux qui s'étaient chargés de représenter la Loi ou la Nation se seraient appliqués à leur faire comprendre que, pour être exigée au nom de personnes fictives, l'obéissance n'en était pas moins assurée par des personnages réels: le
législateur, le juge, le gendai^me, le policier et le soldat.
J^es écuiioiiiisi(^- .soiiL mmius ajoulei' cette troisième entité, qu'ils n'ontpas inventée, mais qu'ils savent mettre en avant à tous propos : la Société I Et c'est au nom de cette trinité que l'on nous prêche, aujourd'hui, la soumission à tout ce qui nous répugne, l'annihilation tie notre individualité, la déchéance de notre être et de notre volonté!
Mais, de tout ce que nous venons de voir, il ne faudrait pas en inférer que ce processus a suivi un plan déterminé, que toutes les phases ultérieures en avaient été prévues par ceux qui se firent les maîtres de l'humanité.
Non, l'éditice ne s'est fait que de pièces et de morceaux, s'ajoutant les uns après les autres. L'impulsion première détermina bien les * phénomènes ultérieurs ; ceux qui s'étaient hissés au pouvoir essayèrent, certainement de canaliser l'évolution humaine; mais leurs con-
ceptions ne pouvaient guère embrasser au delà de leur action immédiate; et plus d'un « fin politique» auquel on attribue, aujourd'hui, des visées ù longue échéance, serait fort étonné s'il pouvait avoir connaissance drs « plans » qu'on lui prêle.
L'autorité, la prop/iété et toutes les institutions qui en découlent se sont traduites dans les associations d'abord, par les faits, suivant l'impulsion des événements. Ce n'est qu'après coup, lorsqu'elles se furent assises, que vinrent les théoriciens et les apologistes.