‹ L'Indo-Chine en périlChapitre 1 sur 5 · L'Indo-Chine en péril · texte numérisé non relu

L'Indo-Chine en péril

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec

ligne.

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont

trop souvent difficilement accessibles au public.

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d'utilisation

Vill-LC

The Joseph Buttinger Collection

on Vietnam

Harvard Collège Library

p h»L.oo^le|,

SOfljf^

cinDO-CHaMC

Limoges, Imprimerie Pierhe Dumont. 3, i

Jean AJALBERT

X 'Jn do ~ Qliin e en péril

t SI ren reas parle rfo mtcealeo-

leiaent rfe rei teleoles, ne creyei Jamais que cv mécenieitlement soll général ou

jamais i y perler remide eaiy changer des mesarts hitssanîes. Se redressez jamais an grlet ! reas eucoaragerltz le peaple à demander qa'on en redresse

JUN03t981

La Difense de l'Indfr^Mne

En 1872, Francis Garnier écrivait :

a Depuis dix ans, la période de la conquête est close, [. celle de l'organisation délinitive a commencé, A-t-on t reconnu la voie à suivre et déterminé une politique » intérieure? Quels progrès a-t-on faits dans l'esprit t des habitants? Quelle carrière a-t-on ouverte à l'élé-

> ment européen ? Quel ascendant a-t-on pris sur les

> princes dont les Elats environnent notre possession t nouvelle 7 A toutes ces questions, il est malheureuse- I ment peu de réponses sati s faisante s. Les tâtonne- • ments, les indécisions, les légèretés de la politique I delà Méiropole ont ta cheu sèment influé sur les débuts

> de la Cochinchine »

Ces paroles, sur la Cochinchine, en 1872, peuvent s'appliquer exactement à toute l'Indo-Cliine en 1906.

Aujourd'hui, comme il y a Irente cl quarante ans, la France vit dans l'ignorance et l'indifTérence, en ce qui touche aux questions coloniales... De temps en temps, l'opinion publique sursaute, pour un scandale colonial, mais l'émotion est brève, et le lecteur, passionné de faits-divers, retourne vile à ses Apaches quotidiens.

Les victoires menaçantes du Japon ont produit une secousse plus violente dans les esprits. Déjà l'indo- Chinenousétailravie! Alors, on s'inquiéta de la défense de nos territoires d'A.sie — quelques semaines...

Et, de nouveau, l'attention métropolitaine est ailleurs, — ou nulle part...

Cependant, l'occasion s'offrait excellente, pour instituer le débat sur la défense matérielle de l'Indo-Cliine ?

Des généraux, des amiraux, des gouverneurs, avaieni, jusque-là, décrété que nous n'avions rien à craindre,. ,

Soudain, il apparaît que l'ennemi n'a qu'à choisir son heure : ce sera toujours la bonne ; nous ne saurions opposer aucune i-ésistance. On ne peut compter sur les troupes de terre, aux effectifs insuFllsants, dont le contingent, d'ailleurs, est toujours réduit d'un tiers parla fièvre ou la dysenterie, lîeste la marine ('). a Quand

(1) Veut-on cunnaîtru la valeur de la ili'fen. riiiilo-Chiite ? d'a|irès M. de l 'ou vour ville, dans la Dépêche coloniale ;

La division navale de Cocllinchiiie compti' les unités suti-antes ; un cuirassé d'escadre, lieux caiioniiièi'es cuirassées, quatre non cuirassées, quatre canonnières de 2' classe et un aviso. Jadis, cela constituait la 3* dioision de l'encadre d'Extrême-

le bâtiment va, tout va i... Mais nos cuirassés ne vont pas. Tel bâtiment est à l'arsenal, qui ne peut le réparer; tel antre s'est échoné en baie d'Along, dans nos eanx familières ;tcl antre est le rebut de nuâ forces navales; quant à ceux qui doivent compléter l'escadre, ils sont en cliantier, et ne pourront (irendre la mer que dans quelques années... Et, nous iiurions des vaisseaux que nous ne saurions qu'en faire : nous sommes toujours à chercher un point d'appui pour la flotte...

Cependant, le cap Sainl-Jacgues ?

On en a beaucoup parlé du cap Sainl-Jacqiies, sentinelle avancée de laltivièrc de Saigon... C'est le dragon de feu qui doit cracher la mitraille sur l'ennemi obligé de passer devant son tir, pour pénétrer dans la rivière...

Orient. Ce n'est plus que lo dinition de Corhlnehine. Est-ce pour la spécialiser dans la défense de la coinnie 7 Non. C'eal parce qiie son ensemble disparate n'apporterait aux deux premières dioisions qu'une uide inulilisahte en cas de if lierre (amiral Dayle, 25 nov. 1»04).

Le cuirassé de Cocliiiichiiie est le Redoutabte. — vieux bateau, vieille machine, - sans vitesse. La mobilisation ne saurait lui donner le jiersoiiiicl nécessaire. Le commandant de la marine de Saîgon a demandé son renvoi parce que sa présence eomfituiiit un danger, parée qu'il donne une illusion (lettre (tu «janvier 1904).

(Le Reàoulahle n'est plus qu'un ponlon sur lequel est installée l'infirmerie de la division navale de Cochinchine et dont l'un des mâts raccourcis porte le pavillon du commandant local de la marine.)

Les deux canonnières cuirassées, Sty.r et Achérori manquent et manqueront toujours de l'effectif normal. Pour leur permettre d'efTectuer leurs essais au dehors, il faut désarmer le Redoutable, et le vieux ponton le Vaahan.

Des quatre canonnières non cuirassées, le Lion, condamné, sert au pilotaije ; la Comète est deveiuie bâtiment du service

D,g,t,7P.:hyGoog[e

Je l'ai visité à uoe époque où il devait être en mesure de foudroyer tout oavire qui voudrait forcer [e passage : or, les artilleurs occupaient leurs journées à décharger, en mer, des milliers d'obus envoyés de France, doDt on ne pouvait se servir; on s'était trompé de munitions, ou bien l'on avait voulu se débarrasser d'un stock impossible : j'ai bien retrouvé des cartouches de 1870 — la dernière n'a donc pas été tirée — à soixante jours de la côte, à Luang-Prabang — qui ne pouvaient être utilisées pour les fusils de la Milice.

(A la même époque, une mission de spécialistes, venue d'Europe, battait le pays pour trouver des endroits favorables à des poudrières. On ne sait, là-bas, par la température humide et chaude, où conserver la poudre...)

Pauvre Cap Saint-Jacques, orgueil de la défense

hydrographique ; l'/lspicet la Vipère, pourries dans le fond, sont proposées pour la condamnation.

Des quatre canonnières de 2» classe, le Henry Kioiére et le Jacquin sont des canonnières de fleuve, ne pouvant tenir la

Quant à l'aviso Kertaint, il n'est bon que pour les déplacements de gouverneurs.

Dans la défense mobile, le Takou. pris en 1900 sur les Chinois, qui l'avaient acheté à l'Allemagne. C'est un bateau fatigué, qui a perdu deux cliaudièrea, et ne peut fournir que la moiUé de sa vitesse initiale I Quatre torpilleurs, eonstraits à Saigon, sont bons. Il faut ajouter les récents envois : un contre-torpilleur, douze torpilleurs de 1" classe, huit vedettes et quatre sous-niai'ins. Cependant, cela n'est pas sufUsant... Et la rivière de Saigon ne se prête pas aux plongeons des sous-marins : l'un d'eux. Esturgeon, est déjà eu réparation, pour une dizaine de mois.

Il faut jouter l'inexistence de la conscription maritime : 270 indigènes, depuis douze ans de mise en vigueur.

cochinchinoîse I Vous l'avez vu avec des canons et pas de munitions I

Ce n'est pas tout.

C'est là qu'aboutit le Câ6/e, le Câble, entendez bien, au pouvoir de la Compagnie anglaise. En cas de guerre avec le Japon, ce sont les Anglais, ses alliés, qui régissent les communications mondiales...

Et ce n'est pas tout. Vous pensez bien que j'ai réserve la meilleure pour la dernière. Cette rivière de Saigon, armée de pied en Cap, c'est le cas de le dire, à son embouchure, on la considérait comme le seul passage possible aux escadres ennemies !

Eh bien ! il n'e.st pas absolument nécessaire de pénétrer par là... El des cuirassés, au large du Cap, ont pu passer par le Soirap, une autre branche du Donnai! Les pilotes de Saigon doivent à peu près ignorer cette entrée délaissée. Mais comme tous ces cours d'eau sont sillonnés depuis toujours par l'innombrable batellerie indigène, il est à croire que les Japonais sont renseignés sur leur navigabilité, beaucoup mieux que nous-

érii-lles. L'arsenal de Saigon ne peut réparer un arlire de couche, redresser une cuirasse faussée ; pas de hasstDS de radouh pour tes longs bateaux ; impossibilité de remettre en état It-a sous-marins et les submersibles. Pendant qu'il y a toujours à Hong-Kong 200.000 tonnes de charbon, exclusivement réservées au temps de guerre, pour les Japonais et Anglais, 190.000 tonnes à Singapour, Il n'y a jamais eu plus de 40.000 tonnes à Saigon. En ce moment, il n'y a pas 20.000 tonnes.

Ni bateaux, ni marins, ni arsenaux, ni charbon. Total : zéro.

L'invaslcn Nlppcnnc

Vite, il fallait organiser la défense de l'Indo-Chine I

Elle n'était donc pas défendue! Tant de millions annuellement votés et dépensés! Tant de régiments perdus, d'équipages décimés par le climat lueurti'ier! C'était l'aveu des amiraux, généraux, gouverneurs, ministres, tous responsables, j'imagine I

Tout de même, un travaillait à la défense, je l'ai vu, dénies yeux vu, l'été dernier... On construisait des forts, une couronne de petits forts, autour de Saigon, pour en faire un camp retranché et permettre à la garnison d'attendre des renforts de France, en cas de siège... Des professionnels m'ont fait part de lenrs doutes, au sujet de ces forts, liAtivement posés sur la vase cochincliinoise...

(Et l'on ne peut tout prévoir : il suffirait d'un cargo, coulé en travers de la rivière, pour en obstruer le

Ah! pendant quelques semaines, on y volait, au secours de l'Inilo-Ctiine 1 Points d'appui, défense fixe, défense mobile, etc., il n'était plus question que de fortifier ici et là... Et cela nous a valu un consciencieux et lumineux Projet de Résolution, relatif à la défense de FIndo-Chine, par M. François Deloncle, député de Cochinchine. Naturellement, il n'y eut guère qu'une poignée de députés pourécouterM. Deloncle. Pourtant ils en auraient appris de belles, à ce savant et clair exposé. D'abord, le désaccord de la Marine et de la Colonie, sur la valeur des points d'appui. De Quang- Tchéou-Wan, qui est à 400 kil. de notre frontière, on

voulait faire un point d'appui principal. (Et, c cialement, on devait rivaliser avec Hong-Kong, aussi). Et les millions coulèrent. Aujourd'hui, Quang-Tciiéou- Wan est abandonné cl l'on 'prépare Hou-Gay pour le Tonkin. En Cochinchine, lout est, à reprendre au Cap Saint-Jacques. A Saigon, on ne saurait réparer de grands navires, par manque de bassins de radoub suffisants. Bref, tout esta faire, ou à refaire, et l'addition ne pourrait se monter à moins de 500 millions... Le coût actuel des travaux est de 80 millions déjà ?

Maintenant, l'alerte passée, il n'est plus guère question de Péril Jaune...

Mais nos soldats n'ont pas besoin de guerre pour les . décimer.

Du 1" juillet 1903 au !"■ juillet 1904, le 11= régiment colonial (1.750 hommes) a eu 254 rapatriés et 5G décès.

Puis :

Journées d'infirmerie 7.211

- d'hôpital 26.347

— de chambre 16.425

Indisponibilités pendant un an.. 49.943

— par jour 136

Soit 7,8 "/o d'indisponibles chaque jour pour raisons de santé. Le général de Beylié disait à ce propos :

« En 1903, j'ai été amené à déclarer que le chiffre des disponibles en temps de guerre serait de 33 <>/» pour les troupes européennes .... Dès les premières marches en Petchili, le contingent européen de Cochinchine était réduit de 1/4 par la maladie ».

En 1902, sur 1,786 hommes, on note 1.185 invalides I

Le Courrier Saïgonnais (1903-1904) démontre que la

garnison perdait en pleine paix — dans une colonie qui

ne compte plus comme campagne aux Iroupes — autant d'tiommes que s'ils allaient aii Teu...

Puissent les projets de défense de l'Indo-Chine amener l'assainissement de Saigon : c'est par là qu'il faut commencer pour avoir des troupes valides...

Quant au recrutement indigène, il est bien difllcile de savoir de quel secours il nous serait, en temps de guerre ; très compliqué déjà en temps de paix, où la désertion alleignaît le cinquième de l'effectif en Cochinchine, il est à craindre que nous soyons abandonnés au premier revers. Dans la marine, impossibilité <)c constituer les équipages, malgré des soldes supérieures à celle des matelots français. Sous ses lois, l'Annamite ne fournissait que de brèves périodes d'instruclion militaire. Il n'accepte pas de quitter longtemps sa famille et de vivre loin de son village.

Il ne faat pas dtfcndrc l'Indo-CMac

C'est la formule nouvelle — la plus raisonnable — à laquelle ses adversaires les plus déterminés devront se rallier, et pour cause : il n'est pas possible de défendre préventivement l'Indo-Chine, queisquesoient les sacrifices d'hommes et d'arKcnt; et l'un manque de soldats et du reste.

Comment tenir indéfiniment l'Indo-Chine doublement armée, pour toutes éventualités d'altaque, et du Japon, et dequelque nation européenne? Les centaines de millions dépensés pour les chemins de fer el les fortifications ne serviraient de rien — dans une guerre maritime : c'est aussi bien dans les eaux d'Europe

qu'une bataille navale peut décider du sort de nos colonies ! Un vainqueur d'Europe nous imposerait bien facilement l'évacuation de nos territoires d'Asie. Ce que nous pourrons envoyer d'hommes et d'argent là-bas, en dégarnissant la France, ne sera jamais qu'une force illusoire, strictement limitée... En face du Japon .seul, il faudrait toute la France... Que serait-ce — contre des adversairesmultîples!... Et l'Indo-Chine ne vaut sans doute pas la ruine de la France...

Des esprits sensés, au courant des questions extérieures, conseillent catégoriquement de renoncer à la défense... On fait observer que ni les Indes britanniques, ni les possessions néerlandaises ne sont défendues;pourtant,Singapoure, Java ne sont qu'à 36 heures, 50 heures de Saigon — c'est-à-dire sous la menace du Japon, aussi bien que la Cochinchine... Il est permis de croire que la France n'est pas seule intéres.sée en Europe à borner l'expansion nipponne... On a raillé ces projets de k défense diplomatique » dans les journaux et les milieux d'affaires, où l'on escomptait déjà les résultats des entreprises énormes... Pourtant, il y a des bénéfices immédiats à rapatrier nos troupes et à supprimer des crédits excessifs; la France s'enrichirait tout de suite de régiments sauvés du climat meurtrier, et de centaines de millions de francs... Cette solution économique olfre des avantages immenses et certains. La défense permanente, la défense outrancière de notre domaine colonial ne peut que nous mener tout droit à la faillite budgétaire. Il n'est que temps d'arrêter les frais.

Cependant, le Péril Jaune est pins redoutable que jamais, — et non pas venant lie rcxtéricur, — maïs à l'intérieur même...

It n'existe qu'une défense sérieuse de l'Indo-Chine : c'est la défense par l'indigène. 11 fallait que l'indigène eut intérêt à nous supporter : nous nous rendons odieusement insupportables. S'il ne peut, de lui-même, nous jeter dehors, le moment est proche où, sous les escès de toutes sortes, il songcrd que d'autres maîtres, des maîtres de sa race, pourraient lui être moins pénibles; nous avons fait des indigènes des soldats instruits et disciplinés à l'européenne; par le Siam, la Chine, le Japon, ils ne manqueront pas d'armes — venues d'Europe — quand ils voudront les prendre contre la France...

Cependant, les populations annamites sont douces, maniables, vaniteuses : il était facile de gagner leur loyalisme. Il semble qu'on ne fasse rien que pour leur rendre notre présence abominable, et les exciter, de parti-pris, à la révolte.

Dans l'ordre administratif, nous les avons éloignés du gouvernement des affaires. Nous avons décidé que l'Annamite était un grand enfanl incapable de se conduire. Et, d'un coup, supprimant leurs institutions séculaires, on les a soumis à nos régimes d'importation les moins adaptés à leurs besoins, à leurs coutumes. Nous n'avons pas su prendre les mandarins qui pouvaient nous être des intermédiaires puissants. Nous avons dû les remplacer par des fonctionnaires français, ignorants delà langue, de l'histoire, des méthodes apna-

mites. Les fonctionnaires indigènes conservés â côté de nos administrateurs n'en sont pas les collaborateurs, mais les domestiques, mis à toutes les besognes.

Ceux qui ont quelque dignité se retirent. Il ne se présente plus, pour accepter ces charges rebutantes, que des personnalités décriées, souvent indignes, méprisées de la population : c'est la grève des notables, qui nous marque profondément la désaffection du peuple... (')

(1) Dana l'article ci-dessous (Moniteur det Prooiiice», 12 juillet 1906), M. Georges Garros, avocat, à Saigon, très documenté, indique comment nous sommes peu secondés par nos collaborateurs indigènes. Que notre responsabilité soit atténuée par les difficultés, l'état de ctioses n'en reste pas moins le même, très périlleux, c. q. f. d...

Page 1