DE LA
Politique d' Association
Avec le burlesque voyage rfe S. M. Sisovath, imaginé par MM. Clémentet et beau, c'est une politique de chienlits que nous avons inaugurée ; <lu moins, c'est mon avis, exprimé dans les articles ci-dessous, que j'ai publiés dans le Matin du 16 juillet et dans la Reuae du 15 juillet.
(Le lecteur voudra bien excuser quelques redites fatales...)
Par ailleurs, il n'y a rien qui ne soit vrai dans tout ceci qui pourrait paraître çù et là invraisemblable ; ce n'est guère qu'un constat d'anecdotes autbentiques ; la Tantaisie et la cocasserie sont dans les faits et non dans leur transcription, qui ne voulait qu'être exacte :
« S. M. Sisovath (') va nous quitter mercredi prochain. Déjà ses danseuses sont parties, (^e serait vraiment
(1) Nombre de personnes ont lu tout de travers ces articles, ou je me suis bien mal expliqué I Mon but n'a jamais été de ridiculiser S. M. Sisovath, ni ses Cambodgiens, Ils sont comme ils sont, d'ailleurs bons et simples. Ce qu'il y a d'étrange, c'est le rôle de Français, de protecteurs devenus garde-citiourme... ou transformés en Barnum, presque toujours grotesques, et très souvent odieux...
dommage de laisser s'en aller ce roi, sans fixer dans l'esprit de chacun les traits de sa physionomie et les aspects d'une souveraineté aussi originale.
B J'ai approché S. M Sisovatli, au Cambodge, quand notre hôte d'hier n'était que Vobarral, le second roi, c'est-à-dire rien, sous Norodom, que la France protégeait à l'extrême.
» J'ai revu le second roi quelques années après, toujours au Cambodge, alors que, promu numéro un, il venait de fixer la pelite couronne de diamant à son melon européen, et ne projetait certainement'pas une tournée en France, pour y embrasser son cousin, M. Fatlières.
» Comment cela lui aurait-il Iraversé te crâne, dans ce I Palais de Pnom-Penh >, qui n'est qu'un énorme village puant (sans une seule tinette), de cinq mille personnes — au fond de ses appartements délabrés, encombrés de pendules et de lleurs en papier peint sous globes de verre, et de poussière, et tout souillés des rouges crachats de la chique de bétel, où il ne s'évçille que vers la nuit, pour l'opium, à la lueur de la petite lampe de la fumerie, parmi les disputes des femmes, les intrigues de son entourage?
» Toute l'occupation du monarque protégé : fumer et faire danser ses danseuses, doni il n'est venu qu'un petit lot ici, ou celles des princesses ou des ministres. Tout grand personnage a sa troupe. Après chaque séance, ilmanque des bijoux - qui ne sont que prêtés — volés ou perdus. 11 faut qu'on les retrouve. Et c'est en cela que s'exerce la plus grande activité du roi, des favorites et des ministres qui ont sa confiance.
" Hélas I le roi ne peut guère faire davantage que de prêter les bijoux aux femmes I
Il fait des bons. Mais c'est le censeur français qui décide de la dépense et juge que les femmes boiuent trop de madère. Ainsi, le vieux roi tout- puissant, aux pieds
sacrés, maître des deslinées, ne peut « offrir un verre » sans contrôle. Pour une bague, le roi en est réduit à des combinaisons de Ris de famille : il cherche le prêteur, qui se fait riire.
n Ces exemples suffisent, sans doute, à révéler la puissance politique et financière du souverain que la France vient d'associer à ses réjouissances nationales. Ajoutons qu'il ne peut recevoir personne sans autorisation administrative ; que l'on a fait sur lui, sous prétexte d'économie, toutes pressions pour lui faire expulser une partie de ses femmes (parmi lesquelles des centaines de vieilles, car elles demeurent jusqu'à la fin) ; n'a-t-on pas essayé de lui faire chantjer le sampot pour le pantalon, lors des succès du Japon, qui étaient dûs nu port du costume européen 7
» Non, S. M. Sisovath ne pouvait espérer qu'on le laisserait venir en France |>our réclamer. Car, là-bas, le roi récrimine, parfois, mais sans conviction ; il est fixé sur le sort de ses doléances!
n Le roi, terrorisé par Norodom, puis brimé par l'administration du protectorat, ne s'embarquait pas sans méfiance... Comment avait-il pu s'imaginer la grande nation, à travers les fumées de la drogue engourdissante ? Peut-être ne s'imaglnait-il rien, car il est parti, comme dans ses absences, quand il errait à travers la broussaille du Mékong. It a chargé le navire de poulets vivants, de poisson fumé et de charbon de bois, transportés jusqu'à la préfecture de Marseille I Et ce n'est pas sans inquiétude que S. M. Sisovath voguait vers la France, en pleine mer, alors qu'il voulait que l'on suivitics cales... Le roi ne conmiença â se rassurer qu'aux iles de la Méditerranée. . Mais une angoisse l'étreignait toujours... On lui avait dit qu'il allait être
reçu par le préfet, le maire, et, comme il demandait leur rang hiérarchique, on lui avait expliqué qu'ils étaient des sortes de résidents supérieurs 1
g — Deux résidents supérieurs ! aurait murmuré le roi. Il y en aura bien un pour me mettre aux fers!
a Evidemment, S. M. Sisovath doit être remis de ses appréhensions, devant tant de réceptions enthousiastes.
u La première, Marseille lui offrit un gala superbe, où le menuet fut dansé par deux marchandes de journaux de la Cauebière ; mais le clou de la soirée fut un siffleur, qui imita les cris de tous les animaux; il fallut se contenter, de cet artiste, probablement parce que l'on n'avait pu engager te pétomane I
» Depuis, S. M. Sisovath a été traîné de fête en fête, malgré sa plainte : — n On ne se repose jamais I Pourquoi me montrer d'autres monuments? Ce sont toujours les mêmes ! »
• Enlin, le roi a vu manœuvrer la division de fer, et félicité un général et un régiment de la frontière. Il a jugé notre armée la premièi-e du monde, et, sans doute, on a transmis ses compliments aux Iroupes I Que l'on ne vibre pas de trop d'orgueil, S. M. Sisovath n'avait jamais vu, en fait de soldats, que quelques cenis de tirailleurs cambodgiens et un quadrille de lanciers indigènes, créés par un résident pour l'escorter et rehausser le prestige de ses attelages !
• (Coût, une vingtaine de mille francs pour équiper celte cavalcade).
* Maintenant que le roi se rembarque, ou plutôt qu'on le réexpédie — car, lui, n'est pas pressé de regagner la vase natale — on peut se demander pourquoi on l'a
» Logiquement, S. M. Sisovathapu croire qu'on avait voulu l'entendre.
1 II a ouvert la conversation dans une guinguette de RoqueFavour, au déjeuner de soleil et de poussière que lui oiTrait la municipalité de Marseille. Au dessert, le vieux Cambodgien a revendiqué, devant M. le préfet et M. Chanot, fort embarrassés, les provinces perdues d'Angkur et de Battombang, que la France devait protéger et qui ont été abandonnées au Siam. L'incident s'est répété au palais de TBIysée, Mais le traducteur, ici, n'est pas allé jusqu'au bout de sa lùchc.
» Désormais, le roi s'est tu, comprenant un peu tard qu'on ne Je tolérait qu'à cause de ses danseuses. Il a donc voulu faire danser, Or, après deux petits tours derrière les grilles de l'Elysée ou dans les bois impénétrables du Pré-Calelan, on tiquiile le corps de ballet, alors qu'avec un roulement, en représentations gratuites d'une heure chaque, à l'Opéra, cent mille speclateurs auraient pu, le 14 juillet, voir les danseuses cambodgiennes aussi ! A Pnom-Penh, ces représentations durent une semaine, la soirée et la nuit entière. En France, tes petites étoiles jaunes n'auront pas fourni une journée de huit heures, dans leur demi-douzaine d'apparitions fugitives de Paris et de Marseille. Mais elles auront coûté le prix de tout un firmament d'étoiles .blanches de première grandeur : douze cent mille francs au bas mot, aux frais de l'Indo-Chine, dont le budget accuse un déficit de huit millions pour te dernier trimestre seulement
» Si les motifs du voyage sont des plus vagues, les résultats ne sont pas douteux: lisseront franchement mauvais.
» A Paris, comme à Hanoï, on a songé à inaugurer
par ce voyage la politique d'association. On a cru que les honneurs magnifiques rendus à un roi du Cambodge marqueraient d'un trait lumineux, au regard de rindo-Chine, la sincérité de nos intentions nouvelles...
» De là ces réceptions éclatantes et ridicules, cet accueil eonsidqrable à ce pauvre et doux sauvage, tiré de l'extrême Asie pour assister à tous les feux d'artifices de la civilisation extréme-occideulale - à quoi il ne peut rien comprendre...
>i Quels résultats, moraux ou pratiques, peut-on espérer, si l'on réQéciiit que le Cambodge n'est peuplé que d'un million à douze centniille individus, menant une vie fruste, presque primitive ! Ils se soucient bien que S. M. Sisovath assiste à la <i revue o, ou que son fîls, en petit « pays cliaud », fasse la tournée des bars, à Paris où à Marseille, ou que le ministre, S. E. Col de Monleiro, après avoir acheté une cargaison de médailles pieuses et de bracelets au Bon Marché, ait été reçu longuement par le cardinal Richard. (En effet, S. E. Col de Monleiro est catholique — comme on l'e.st en Extrême-Orient, Le ministre a sa maison catholique, avec ses enfants, et puis une maison cambodgienne avec des femmes et des danseuses).
B Par contre, nous nous ridiculisons aux yeux de quinze millions d'habitants qui forment, eux, l'Indo- Chine. Pour l'Annamite, le Cambodgien n'existe pas : c'est une bête, une bête de somme, tout au plus. Par ce voyage intempestif, nous venons de nous aliéner un peu plus le seul indigène qui compte par l'intelligence et par le nombre ; l'Annamite de Cochtnchine, d'Annam ou du Tonkin.
» Il suffît d'avoir conversé un peu en confiance avec les Annamites qui traversent la France en ce moment pour savoir ce qu'ils pensent et deviner ce qu'ils écrivent à Saigon ou à Huél
B Et s. M. Sisovath, pour plus ou moins simple qu'il soit, n'est pas autrement rassuré de retourner se mettre à l'ombre du parasol royal.
• Usait très bien que, là-bas, le trésor est toujours vide et le censeur toujours là, avec l 'administration compliquée, tracassière et tortueuse.
• Et — reproche sans doute, qui vise plus les institutions que les hommes et notre façon de le protéger que les fonctionnaires qui... le protègent — notre vassal des mers de Chine a bien su dire :
» — Les Français rie France sont très aimables... C'est malheureux que les Français des colonies ne soient pas les mêmes que les P'rançais de France !... »
(Le Matin, 16 juillet).
« J'étais à l'appontemenl des Chargeurs Réunis,\ers le môle Pinède, au bout de Marseille, où devait accoster VAmiral-de-Kersainl, qui amenait le roi ilu Cambodge. En visite à ta kermesse coloniale de la cité phocéenne, comme Ils écrivent dans les journaux de la Cannebière, j'avais quelque curiosité de voir débarquer, sous notre Midi, avec ses princesses, ses danseuses et ses ministres, S. M. Sisovath, que j'avais connu à Pnom- Penh second roi, c'est-à-dire au-dessous ou à côté de Norodom, — qui n'élait plus grand'chose, un peu moins que rien...
Le navire se range contre le débarcadère... C'est comme une immense volière, avec tout ce menu peuple
aus sampols, aux écharpes multicolores, toutes ces femmes et flilettes, elfarnuchées et gazouillant... Mais voici notre souverain en tournée, debout, à la coupée... En premier roi, en numéro 1, il a te sourire, toujours le large sourire bonasse qu'il ouvrait sur ses dents très blanches, quand il n'Était encore que le numéro 2, —c'est -à-dire zéro. —A part l'honneur— et letogement — il n'a pas gagné grand'chose au change... Jadis, du moins, il toucliait directement la soixantnîne de mille francs que lui fournissait le Protectorat, et, de temps à autre, par surcroit, on lui paya ses dettes. Aujourd'hui, sa liste civile est de douze cent mille francs, — dont il ne touche jamais un sou. Son budget est réglé, heure par heure. La Résidence acquitte ses factures durement vériflées. Il faut des ruses d'Apache à notre monarque en tutelle pour olTrir un souvenir à une favorite. Il n'est plus permis â ce vteillard de soixante-sept ans de faire le jeune homme. (Jn censeur français est attaché à Sa Personne, — à l'entrée et à la sortie...
Du moins, jusqu'à présent, S. M. Sisovath avait-elle conservé le droit de se vêlir â sa guise... (Un Résident récent, — sous prétexte que les Japonais devaient leurs victoires à l'acceptation du progrés occidental, et, notamment, au port du panlalon (iic), — avait bien tenté d'obtenir du roi le remplacement dusainpot traditionnel par notre pantalon ; mais des considérations budgétaires avaient empêché ce projet bien français d'aboutir...) Ainsi, te roi allait mettre le pied sur l'échelle qui, des planches de la Franco mouvante d'un navire, tombait sur le quai solide des Bouches-du- Bliône, où se massaient des centaines d'autorités pour le recevoir; ainsi le roi allongeait le pied, chaussé des escarpins qui lui plaisaient, avec les bas qu'il avait accoutumés, et, de la ceinture au mollet, boulfalt le sampot de soie et d'argent, et, ce à quoi il tenait le plus, sa tète se couvrait li'aa melon fantastique, inoubliable, un
melon un peu Jail, roussi par les températures tropicales; mais, avec, sur te côté, large comme une soucoupe, une aigrette de diamants aveuglants, et, en haut du melon, à la place de la tige, ou de nos trous aériféres, une boucle comme un pommeau d'épée, de loin, et qui, de plus près, est une couronne de pierres précieuses, une couronne de négligé, une couronne de tous les jours...
Que cela était charmant, et débonnaire, et pas si ridicule, dans son exotisme modem-style, de ce style composite qui mêlait le teuire européen et démocratique et la royale splendeur exirênie-orientale...
Hélas ! c'en était Uni de ces splendeurs princières. Et ce droit d'avoir sa mode à soi, S. M. Slsovath était à la minute de le perdre...
Car. au moment où, l'échelle ayani établi la communication, le roi avançait le pied pour descendre, un homme, —Je premier à qui fut donné l'accès. — levait le pied pour monter h bord , le roi dut attendre pour lui livrer passage ; et l'homme portait d'immenses cartons sous chaque bras; cl, sur sa casquette, s'inscrivait une marque fumeuse : c'était un employé de la Belle Jardinière.. .
Plus que jamais, S. M. Sisovath devenait un monarque de confection...
> Gomment S. M. Sisovalh se ligurait la France? " Voilà ce que l'on ne saura probablement jamais. Le roi n'avait jamais vu que les crues et les décrues du Mékong, qui dépendent uniquement d'un coup de ciseaux du souverain. Chaque année, à un jour déterminé par les devins ou les bonzes on tend un long fil, d'une pirogue à une autre, en travers du courant; c'est
la fête des Eanx ; le roi tranche le lîl, et les eaux commencent à baisser. Il ne viendrait à l'Idée d'aucun Ctimboiigien que les eaus puissent baisser avant la cerénionie traditionnelle.
Aussi, dans l'Océan Indien, quand la mousson cruelle secouait la nef des Chargeurs Réunis, qui transportait vers la France la royale maison cambodgienne, le roi commandait-il de stopper et d'accoster : il ne comprenait rien aux errementsde la navigation occidentale, qui ne veut pas suivre les côtes et se tient des semaines entières loin du rivage.
Ce qui est certain, c'est que le roi devait s'imaginer la France comme un pays perdu où il ne doit pas y avoir grand'chose à manger, puisque les Français s'exilent jusqu'au Cambodge pour y vivre de poulets et de poisson salé du Grand Lac, Aussi, pensant qu'il n'y en avait pas en France, le rotavait-it pris ses précautions: VAmirat-de-Kersainl est arrivé avec un fret considérable de fioulets vioanls de Pnom-Penh, de caisses de poisson salé, et un chargement de charbon de bois.
Ce fut une scène émouvante, dans la cour de la Préfecture, quand il fallut donner la chasse aux volatiles qui s'échappèrent. Tout le personnel, du haut en bas, se livrait à la battue. Les Marseillais n'auraient pu croire à une pareille jo/ejode du souverain apportant sa nourriture en France. Aussi, croyait-on généralement que c'était de la volaille sacrée, destinée à d'autres sacrifices que ceux de la table,'
Jugez si l'émoi fut extrême. Et je ne suis pas bien sùrque l'on n'ait pas télégraphié au Département, pour obtenir des instructions au sujet de la conduite à tenir vis-à-vis de la basse-cour du roi, —en même temps que l'on demandait des inslruclions sur te paoitlon cambodgien, ignoré à Marseille, et que les pouvoirs métropolitains ne connaissaient pas davantf^e.
«La première impression produite par S. M.Sisovath , sur la population phocéenne fut tout à son avanta^^e. Nos confrères marseillais inscrivirent tout de go que la figure du roi respirait la plus vive intelligence, et que ses manières étaient tout à fait d'un chef d'Etat. En effet, à bord, le roi s'était préoccupé de connaître nos gestes d'accueil et de salutation. I^e chef de mission, M. Gautrel. ancien député, avait été à même de lui indiquer les manières successives de saluer des Casimir- Perler, Carnot, Faure, Loubet... Et S. M. Sisovath a sérieusement mis à proQt ces leçons de maintien qu'il a pu ressasser à l'aise pendant la longue traversée. Quel triomphe, aussi, sur ia (lannebièrel Mais qu'était-ce que les saluts noirs des huit reflets, des seize reflets de nos présidents passés, auprès de l'ébloui ssement de phare à feux de diamants que le roi faisait mouvoir, d'un cercle large, dans l'espace...
Notre monarque prend son temps avant de juger. Il s'est bien gardé d'émettre, au premier aperçu, une opinion sur qui que ce soit de la foule offîcielle venue à sa rencontre. Il a simplement manifesté son contentement d'être à terre, après ce mois de tangage et de roulis. Et il s'est étonné de la hauteur des maisons, vraiment disproportionnée avec la taille des hommes ; car le roi ne peut admettre que les hommes habitent les uns au-dessus des autres, se marchant sur la tête... Il est à craindre que, malgré toute son intelligence, S M. Sisovath ne puisse, en quelques jours, réformer son esthétique touchant nos monuments anciens et nos bâtisses modernes. On ne s'en obstinera pas moins à tui faire visiter des architectures nouvelles ou des murailles historiques, et l'on se propose d'adopter pour lui
le protocole suivi pour le roi d'Espagne, la bombe exceptée...
Les Marseillais pensent que le roi doit être étonné de tant de nouveautés...
Quelle erreur! t^s Marseillais sont plus étonnés, certainement, devant la caravane cambodgienne que le roi devant la « Capitale de la Méditerranée ».
Le souverain en tournée est inquiel... Qu'a-t-.on fait de ses danseuses 7 On les a logées à l'autre bout de la ville, La princesse Sumphady. une veuve, fille du roi, directrice de la troupe, se plaint du local, qu'elle trouve inconrortable, trop éloigné de la Préfecture où le roi est descendu... La princesse meurt de faim et de soif, mais ne veut boire et manger que dans ses vases d'or pur... Les ballerines font mille réclamations... On a oublié l'éclairage... Il faut planter des bougies dans des goujols de bouteilles .. La princesse envoie des émissaires au roi, qaiveal télégraphier au Président de ta République, et le préfet qui, — en princes, princesses et suivants, — hospitalise déjà une quarantaine d'Asiatiques, sans compter les poulets vivants et les poissons morts, est menacé encore de l'invasion des soixante ballerines : ce sera une nuit historique dans les fasles de la Préfecture des Bouches-du-Rhône...
Cependant, la nuit passe, sans apporter conseil Le corps de ballet exige le déménagement Immédiat, — sans quoi ces demoiselles ne danseront pas. C'est une grève de plus , en perspective , pour Marseille I Et S. M. Sisovalh reconnaît ce droit de grève à ses sujets de la danse. Sur son désir, il faut doue louer une villa plus confortable. Cette fols, nos étoiles en voyage se ■ déclarent contentes, d, la seconde nuit, le roi peut dormir tranquillement, en rêvant des splendeurs occidentales, des fêtes qu'à son intention Marseille prépare...
Marias a bien fait les choses, pour le gala. Kn quarante-huit heures, uo programme sensatioanel a été élaboré. Ecarquillez les yeux, ouvrez les oreilles. La Marseillaise salue l'arrivée du roi, dans une salle du Grand Palais de l'Exposition, Improvisée en salle de spectacle, d'où l'on ne voit rien d'aucune place. Aussi, avec un sans-gène tout mondain, les spectateurs (qui s'étonnent, dans les rues, de voir les gamins et le peuple grimper aux arbres et aux réverbères, se hissent sur les chaises, indilTérents de gâler le meuble administratif. Le roi se penche vers le général pour se renseigner si c'est l'habitude, en France, de se tenir debout sur les chaises...
Mais, chut ! nous commençons. Et voici les trois numéros sensationnels oiferis à Sa Majesté : des équilibristes, que le roi trouve très vigoureux. Puis un fragment de ballet, puis menuet et gavotte. Le roi est stupéfait de voir nos danseuses se trémousser ainsi, lui dont les artistes ne sont guère qu'une fresque d'Angkor animée I I^ roi dit au général que ces danseuses doivent prendre bien chaud et beaucoup se fatiguer. Tout à l'heure, les Marseillais se lasseront en cinq minutes des gestes rares et lents des poupées extrême-orientales.
Mais oCi le roi fut, sans conteste, étonné, c'est quand apparut leSiffleur, Alexandre, je crois, qui imite le rossignol, l'âne, le cochon, fait le ventriloque. Je dois avouer que, ce soir-là, il ne poussa pas jusqu'à l'extrême. Mais il sifQa éperdûment. Sa Majesté demeura, d'abord, décontenancée; et toute la salle, debout sur les chaises et tournée vers le roi, applaudissait à tout rompre; il fit comme tout le monde.
Les Marseillais avaient, non sans hâte, proclamé l'intelligence de S. M. Sisovath. Comme il avait appris à ïïaluer, pendant les heures vides du large, il apprenait à applaudir ici.
On en pourrait conclure assez raisonnablement que le vieil Asiatique veut et sait être poli, ce qui est assez dans les traditions de la race...
A peine les Cambodgiennes eurent-elles paru, évolué qiiL-lques secondes, que la foule blanche ricana. Les uns avaient l'oreille oITusquée par la musique étrange. Les autres ne pouvaient accepter pour danseuses ces poupées ngées, engoncées dans des étoffes ruides, le visage effacé sous un masque de blanc d'Espagne, dont tout le jeu consistait à tourner les poignets et à se désarticuler les doigts... Eu etlel, tout cela, délicieux pour l'artiste et le curieux, ne saurait passionner une réunion française qui, aux seuls mots de dapses et d' Extrême-Orient, ne songe qu'à des nudités africaines, à des houles obscènes de la croupe et du ventre...
I^s Cambodgiennes n'avaient pas paru un quart d'heure, que le public invité dégringolait des chaises, se frayait un chemin vers les sorties. Tout d'un coup, à un arrêt de l'orchestre Khmer, on feignit de croire que c'était Uni, et ce fut un exode général. Restait la < scène des éventails », que le roi tenait beaucoup à faire voir... H interrogcuit les voisins qui, sans doute, lui expliquaient que tout ce brouhaha de départ manifestait In joie des assistants...
Le roi expédia un ordre aux danseuses qui s'arrêtèrent et se leva, pour suivre le départ, dont le signal lui avait si gracieusement été donné...
— Quelle belle fête ! malgré tout ! disait Marius.
— Tu trouves ! Ces danseuses ?... répondit l'autre.
— Hé! non... Je parle du si/fleur... C'est une riche idée, hein I
Voilà de bien menus fails ? Mais je n'en sais pas de plus importants. Si quelqu'un possède des documents plus décisifs pour noter la prise de contact yle cette âme asiatiqne avec noire civilisation, qu'il les produise! Notre reportage anecdotiquc n'en sera pas moins une contribution précieuse, je me permets de le penser, à des obser^'atio^s plus étendues.
J'ai pu constater, de visu, que rien ne passait indilTérent sous tes regards bridés de S. M. Sisovath, et que sa mémoire enregistrait tout avec une fidélité scrupuleuse...
Après avoir montré leur ville, les Marseillais conduisirent le roi à la campagne, à Roquefavour, d'où l'aqueduc prend les eaux suburbaines, pour la consommation du chef-lieu, ,. A travers la poussière et le soleil, dans les relents d'essence avecle cuglements des cornets, au milieu des ^ at le nd gènes, vingt automobiles véhiculèrent verl g eu e et leroi et les notabilités municipales ut dcpa te cnt les vers Aix et les environs.
S. M. Sisovath était fort gênée dans ses mouvements, À cause d'un complet redingote qu'elle portait pour la première fois... Cela créa même un travail supplémentaire au personnage qui accompagnait le roi, jusqu'à ses démarches tes plus intimes ; moins distrait que le roi Dagobert, S. M. Sisovath ne remettait pas sa culotte à l'envers ; mais il fallait raccrocher ces maudites bretelles, d'autant mieux que le roi n'a plus qu'une main libre, ne quittant jamais sa canne...
Oh ! cette canne I Le roi avait voulu ta poser, naturellement, sur une chaise, à l'entrée des bosquets où se donnait le déjeuner de banlieue de cette chaude
joarnée... Mais Monsieur le Maire prit la liberté, en souriant, de faire aviser le roi qu'en France il fallait être prudent et ne pas laisser à portée des passants les cannes enrichies de pierres précieuses...
— Beware of pickpockets, comme il est afBché partout au pays de Mireille !
Et la canne Fastueuse s'étala, en sécurité, sur la nappe du bistro de Roquefavour, devant le roi, durant tout le repas...
Aussi, l'autre soir, au dîner de l'Elysée, les valets de pied eurent-ils toutes les peines du monde à débarrasser de sa canne le roi, qui ne voulait rien savoir...
Cependant, au dessert, S. M. Sisovath se leva. Sans doute, depuis trois jours, le roi prenait M, le Préfet et M. le maire Chanot pour le premier et le second rois de France... Sa Majesté parla...
(En vérité, le pauvre souverain n'avait accepté d'entreprendre ce lointain voyage que pour parler à la France... Sans quoi, ce vieillard ne se fût pas dérangé par vaine curiosité... Le gouvernement français, qui renâcle devant la douloureuse, en ces temps d'économies, serait bien embarrassé de dire pourquoi il a fait ou laissé venir S. M, Sisovath, qui ne peut croire à un simple caprice de la France de voir ses danseuses... Et c'est, pourtant, la vérité... Sans la kermesse exotique de Marseille, pour laquelle on cherchait quelques numéros inédits, il ne serait pas venuài'esprit de M. le Gouverneur général de l'Indo-Chine d'expédier le successeur de Norodom en France... Mais on avait songé aux danseuses. Le roi laissa grossir le projet et, quand cela fut à point, exposa invinciblement que la troupe ne s'embarquerait pas sans lui... Et S. M. Sisovath par-
vint à ses flos, qui fiaient de parler... Comment pourrait-il se mettre dans la tête qu'ici on n'avait rien à lui dire !...)
Sa Majesté parla à ces personnages considérables, dont quelques-uns l'avalent reçu en uniformes criblés de décorations, et qui le saluaient, le visitaient, le promenaient dans ces voitures foudroyantes, le faisaient monter dans des ascenseurs à Noti-e-Dame de la Garde, ne sortaient qu'avec [les escortes militaires qui laissaient loin derrière leit lanciers du résident de Pnom-Pcnli. Le roi parla et réclama contre l'abandon au Siam, par la diplomatie française, des provinces cambodgiennes dont nous avions pris la charge.. Le vieux Cambodgien réclama les provinces perdues. C'était émouvant et risible que cette réclamation de Battambang et d'Angkor au préfet des Bouches-du-Rhône et au maire de Marseille, tout interloqués... Enfin, ils reprirent leurs esprits et communiquèrent à la presse un toast par lequel le roi remerciait la France de tout ce qu'elle avait fait pour lui...
Et puis l'on voulut conduire le roi, pour faire diversion, aux ponts de l'acjueduc. Mais cela n'intéressait guère le royal convive de faire une heure d'ascension pour admirer les merveilles de notre maçonnerie aérienne : le roi n'était pas venu pour escalader les pentes rôties'de la Provence ; Il refusa de marcher. Probablement, il était content d'avoir parlé à M. Chanot et à M. le Préfet, comme il parlera chaque fois qu'il décidera l'occasion favorable... N'a-t-il pas réitéré s» protestation au dîner de l'Elysée ? Du moins, le Pelil Marseillais l'afiirrae, en conseillant au roi de se taire, désormais , s'il a l'intention d'assister à la revue du U juillet I
Tous tes journaux ne sont pas aussi menaçants pour Sa Majesté... Heureusement carie roi lit les journaux, parait-il... En général S M SIS0^alh a une bonne presse. Pourvu que tant de tldltenes n aillent pas entamer la simplicité de ce hrave homme, a l'existence sans éclat, jusqu'au jour où la République française l'a interné comme successeur de Norodom au « melon s royal du Cambodge... L'intelligence même que les Marseillais ont reconnue dès le débarcadère à S. M. Sisovath pou rra-t- elle résister à ce choc violent des honneurs que, seule, la République française sait rendre au roi d'Angleterre, au tsar, à Alphonse Xllf , à Sisovath !" ?
Là-bas, dans la série des hangars délabrés, dont l'ensemble forme le Palais royal, le roi mène une existence languissante, qui lui fait dire : a Je ne peux pas être un roi guerrier, je n'ai pas d'année; je ne peux être un roi réformateur, je n'ai pas l'administration de mon royaume. Mais je pourrais être un roi bon, si l'on me laissait ma liste civile. ■
A quoi le Protectorat répond que, maître de sa liste civile, le roi ferait des bêtises. Quand il était second roi, n'a-t-il pas fallu payer deux fois ses dettes! Aussi ne voit-il jamais la couleur de son argent, le paUvre roi ! Oh ! chaque année, le Protectorat verse au Trésor du roi, — car il y a un trésorier, - les 450,000 piastres de sa pension. Mais, halle-là ! il ne faut pas y toucher. D'abord, le Résident règle toutes les dépenses ofllcielles qui incombent au roi. Pour ses affaires personnelles, S. M. Sisovalh fait des bons. Mais les bons ne sont payés quesi le censeur français imposé au Palais donne son visa. Or, c'est ce contrôleur qui juge si le roi peut
acheter une caisse de madère ou donner ud bracelet à une danseuse I Le roi est comitie l'enfant à qui l'on donne quarantË sotis pour s'amuser, avec défense de les dépenser. On comprend que le roi ait voulu parler, et réclamer les provinces perdues et sa liste civile... Quelle scène mélancolique, qui me fut racontée là-bas, par UD familier du Palais! I.e ministre Tliiouni, lui, touche son traitement, un millier de piastres, chaque mois. Et le roi de lui dire : b Tu touches de l'aident, toi I Ils t'en ont encore donné, ce mois-ci ? •
Vous imaginiez un palais des Mille et une Nuits ! Rep ré se niez- vous un dédale de cours et de salles dégarnies, à l'exception de quelques appartements retirés, où se morfond le souverain enlre ses femmes et ses fumeries! Ht voici le même homme, encadré de la garnison de Paris, roulant par les Champs-Elysées, dînant chez le Président, donnant le bras à M-ue Faille res, et sonnant M. Mollard, couché en travers de sa porte. On comprend que S. M. Sisovath demande une prolongation de séjour...
Ah! que Pnom-Penh est loin! Il se peut que les reporters qui nous annoncent que, chaque matin, le roi se fait traduire leur prose, exagèrent... Car, alors, Sa Majesté ne résisterait plus à la secousse ! Les uns le font disserter aux Invalides sur Napoléon. Les autres, au milieu de l'oubli général, dans la légèreté française, le font se souvenir de l'anniversaire de la mort de Carnotl II ne peut aller à Sèvres, sans que tel grand quotidien le prâne i comme un grand amateur de céramique, possédant des collections de porcelaines de Chine et du Japon, réputées parmi les plus célèbres du monde. '
t Le roi de Cambodge a voulu voir d'abord tes produits modernes de nos ateliers de porcetainerie. Il les a longuement examinés, en connaisseur, les a comparés à divers chefs-d'œuvre anciens de Chine et du Ja-
pon, et aux produits modernes de Saxe et de Copenhague. Cet examen terminé , il a déclaré qu'il De s'étonnait point que notre manufacture tint, à une grande distance, le premier rang dans la céramique et recueillît dans toutes les expositions les plus hautes récompenses, n
S. M. Sisovath est universelle ! Elle s'est pâmée à Samson et Dalila et ne pouvait plus s'arracher à la Maladeltal Quant à l'Aiglon, certainement, l'auguste auditeur en a retenu des scènes entières par cœur 1 Bref, aucun de nos hâtes couronnés ne s'est plus vilcraçonné aux élégances métropolitaines. Ainsi s'exprime un journaliste qui n'a pas lâché le roi, depuis la Méditerranée : I Le roi s'est fait tout de suite aux habitudes parisiennes : c'est ainsi que , ce soir, en rentrant, S. M. Sisovath a embrassé les filles de sa concierge... *
C'est le satyre Sisovath! Songez que le roi est séparé de ses danseuses depuis quelques jours! Ces danseuses dont le journaliste précité écrit poétiquement ;
* Oh ! le charme de ces hayadères (jui arrivent dodelinant la tète, faisant onduler leurs hanches et moiiuoir leurs seins encerclés d'or et halançant, an bout (le leurs doigts santés, une rose mourante !
» Quand, par dix, par douïe, par seize, les danseuses entrent en scène, bulançanl légèrement en arriére un pied qu'elles ne posent jamais à terre, quand elles font mouvoir leurs bras assouplis jusqu'à la dislocation du coude et des phalanges des doigts, on se demande par quel mystère des êtres humains peuvent acquérir une telle souplesse, une souplesse <ie liane sauvage ou de
On comprend que le roi ne puisse plus voyager seul!
Voilà les danseuses que nous a fait coDOaîfre S. M. Sisovath... La France n'a pas voulu être en reste?.. Quel souvenir le roi n'a t-il pas dû emporter de Marseille I Certainement, il est persuadé qu'on lui a dépêctié (l'authentiques danseuses au gala de l'ExposilioD coloniale, et il avait songé à les remercier par une décoration. Mais on ne put tes lui amener le lendemain, et pour cause. Le chef d'orchestre, chart^é d'organiser la danse, avait été fort embarrassé, en cette saison où l'Opéra phocéen fait relâche... Plus une ballerine qui fût présentable .. Il fallut se rabattre sur d'infimes figurantes, une commise de magasin, une marchande de journaux, que je reconnus, un soir qu'au Café Glacier elle nie proposait; Soleil du Midi, Radical ! Quelqu'un voulu! bien nie conlirmcrlefait. Nous interrogeâmes la crieuse et sa sœur qui, depuis qu'elle avait dansé devant S. H. Sisovath, ne vendait plus les journaux locaux. Elle avait été engagée â l'Eldorado de Marseille. Alors, elle ne vendiiil plus que les grands journaax, la nuit, à onze heures, les journaux arrivant de Paris ! Elle était tout amusée de l'aubaine, qui lui avait valu son engagement de quarinte francs par mois an café-concert. Déjà on l'avait photographiée. Quinze on seize tins, elle était toute gentille en tutu, ne ressemblant plus guère à la pauvresse du port. Cependant elle conservait des goûts modestes, et ne réclamait pas encore une auto : « Venez me voir k l'Eldorado, disait-elle; vous me paierez le tramway pour revenir ».
Et le tramway ne coûte que fr. 10 à Marseille I Mais voici ce que S. M. Sisovath ne saurait loger dans son cerveau, que les danseuses du penpie français puissent mourir de faim ! Hélas 1 Comme nous dous
ëtoDoioDS d'entendre la jeune Marie-Louise s'érailler la Toix è crier son Soleil du Midi, elle nous répliqua par: « Tel l'été, on ne <///is« pus, et il faut bien mtngerl»
Mes renseignements se rarérient, . depuis qu'à Paris Sa Majesté est gardée à vue par le Protocole... Cependant, quelques traits récents montreront que le roi sait voir et regarder et que, s'il est loin de notre civilisation, — par sa mentalité extrêmement orientale, — un roi est toujours un roi, c'est-à-dire passionné pour l'uniforme et pour la guerre...
Après avoir vécu cette semaine de parades militaires, le roi s'est étonné que, si puissants, nous nous laissions brimer par le Siam et l'Angleterre. Aussi le vieux roi a-t-il réclamé une armée. Et il va l'avoir. Les tirailleurs cambodgiens, qui font partie de nos troupes indigènes, à Pnom-Penh, ne formeront plus un contingent direct de la République française; ils composeront désormais l'armée royale avec un officier français, qui sera, liu coup, généralissime de quelques centaines d'hommes devenus les forces de terre de S. M. Sisovath l'f. A ce compte-là, il sera diriicile de refuser une marine à notre royal protégé. Le roi est content I Que sa joie dure I Mais je crains bien que la liste civile ne soit allongée, aux prochains budgets, de quelque chapitre supplémentaire... de dépenses.... Le roi devrait avoir de la défiance... Les militaires, comme les administrateurs, sont des réformateurs ruineux...
L'opinion du roi sur les mérites des Français semble s'être considérablement modifiée et élargie.
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En cours de route, de Colombo, le roi avait câblé en France, pour commander deux cents médailles du Maniserophon, avec lesquelles il se proposait de récompenser les bonnes volontés françaises. Il en a tant rencontré, à Marseille, que la provision s'est épuisée par une première liste. Il est vrai que le roi les a distribuées conime l'ont exigé les maîtres de l'Exposilion coloniale, qui en ont pris ou répandu deux par famille. Les époux ont fait attribuer la distinction à leurs dames. C'est devenu un Cordon de Ménage. Il n'y avait plus une plaque disponible quand te roi a proposé la seule personne qu'il ait eu, personnellemenl, l'intention de décorer ; à savoir, le cuisinier préposé à sa nourriture. Non que le roi appréciât plus particulièrement les préparations du Vatel provençal, mais parce que Sa Majesté aurait peut-être bien été empêchée de lui donner d'autre pourboire...
Or, le roi a dû s'apercevoir qu'en France, le mérite est si répandu qu'on ne va pas loin avec deux cents plaques. Aussi vient-il d'en comman<ler mille autres.
Le Mimiserophon sera très porté, cet été, dans les familles des fonctionnaires coloniaux, qui exigent la paire de médailles, dont on faîl des itgrafes de manteaux ou des boucles de ceintures...
A Pnom-Penh, le roi ne peut faire cadeau d'un étui â cigarettes à une danseuse contre le gré du censear du palais. Ici, on lui fait accrocher te Muniserophon à des centaines de gens qu'il ignore, et le roi sait bien que la comptabilité le guette au retour dans ses Etats... Mais Sisovath n arrive pas à comprendre comment il est un prodigue, suspectau Protectorat, — qui ne manque jamais de le pousser à des dépenses saugrenues, tout en lui barrant le plus léger caprice...
Le roi, qui s'élaitébahi, à Marseille, de voir le public grimper sur les chaises pour assister au spectacle, est tout à fait remis de son étonnement premier. En effet,
au garden parly de l'Elysée, le public a déménagé, pour les Irainer sur la pelouse, tous les sièges du rez-dechaussée. On n'est pas allé plus haut, sans doute parce que les appartements étaient gardés. Des centaines de personnes s'étaient hissées sur des chaises. Des ofliciers en éperons étaient juchés sur des fauteuils recouverts du plus délicat Beauvais.
Jusqu'à la soirée du Pré-Calelan, Sa Majesté se demandait s'il n'y avait pas d'autres femmes en France que les quelques dames officielles à qui il avait eu à offrir le bras.
Désormais, il est fixé — et convaincu que nos ministres, aussi, ont des troupes de danseuses.
Aussi, le voilà plein d'admiration pour M. Leygues. et plein d'envie...
Pour savoir pourquoi, il faut avoir vu le roi, prêt depuis des heures, obligé de harceler ses danseuses, toujours en retard, de qui il ne peut obtenir qu'elles s'habillent à l'heure...
Sa Majesté trouve que les femmes françaises sont très exactes.
Et S. M. Sisovath n'envisage pas sans inquiétude la perspective de retourner dans ses Etats ! Inutile, n'estce pas, de détailler les motifs de son trouble...
Il les a si bien exprimés, dans ces quelques mots à quelqu'un qui lui demandait de résumer ses impressions de voyage.
a C'est malheureux que les Français des colonies ne soient pas les mêmes que les Français de France ! »
Le roi s'est rembarqué, malgré lui. Vainement il a demandé un sursis, à Paris, à Marseille, oi'i il aurait voulu vivre un peu, incognito...
A Marseille, on lui a accordé une matinée, et les marseilliûs, toujours gais, ont voulu le conduire au Jardin zoolofjique — pour admirer les fauves — d'Indo-Chine. S. M. Sisovath a fait observer qu'elle n'avait pas besoin de quitter le Cambodge et de faire soixante jours de traversée pour ce spectacle... Alors, le roi a été autorisé à faire un tour dans les magasins.
En même temps, au bout d'un mois, sont parties les danseuses, qui étaient venues pour trois mois.
Et le voyage triomphal s'est achevé lugubrement : tout cela réexpédié comme des colis ou des cooUes.
Le ministère actuel, qui n'est pas responsable de celle mascarade, n'a pas voulu, sans doute, en assumer plus longtemps te ridicule...
Cependant, il conviendrait que cette manifestation eût une sanction sérieuse. Il convient de sauver la face au regard des Cambodgiens. Que le Protectorat reste dans les limites d'un protectorat. Que le roi recouvre plus de liberté. Qu'il soit à l'abri des censures humiliantes, maître de son palais et de son trésor. Que les Canibodgiens sentent son pouvoir effectif— sous notre plus léger contrôle. Que notre présence cesse de se marquer par une tutelle avilissante, etc.
[^ petit Cumbodge peut être un laboratoire précieux pour nos expériences de politique indigène.
M. Leygues a prononcé, au banquet du Congrès colonial, un fort beau flîscours sur la polilique d'association. 1 de le Faire suivre par des actes.
(Lflfleuue, 15 juillet).