‹ L'IndochineChapitre 2 sur 218 · IMPRIMERIE NATIONALE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE NATIONALE

MDCCfiCIII

ht r

PRÉFACE

L'Indochine vient de convier à son Exposition de Hanoï la France, ses colonies, et les pays d'Extrême-Orient C'est là, dans notre histoire, une nouveauté : la France n'avait guère accoutumé jusqu'ici de recevoir de ses établissements outre mer d'autres appels que des demandes de soldats et de subsides. Cette nouveauté même ajoute, semble-t-41 , au prix de l'invitation qui a été faite. Et peut-être l'Indochine, à son tour, n'aura-t-elle pas lieu de regretter l'acte de déférence filiale et d'internationale courtoisie par lequel elle vient d'affirmer au monde sa jeune personnalité, si la visite de son Exposition, sans préjudice des profits plus immédiats qu'elle en pourra recueillir, lui vaut (l'entraîner dans la mère patrie les dernières hésitations d'une opinion publique longtemps demeurée assez réfractaire à la connaissance des questions extérieures.

cq

^ La vie extérieure, en effet, qui tient dans la vie de la plu-

) * part des autres nations de l'Europe une place privilégiée, était

«^ demeurée, jusqu'à ces derniers temps, comme à l'écart de notre

-^ vie nationale. Récemment encore, les erreurs géographiques

vi PRÉFACE.

sur les pays qui auraient dû nous être les mieux connus étaient de pratique courante dans les milieux les plus cultivés. Ignoti nulla cupido. On s'intéressait peu à la vie de l'Europe, et pas du tout à la vie hors d'Europe, parce que l'éducation n'avait pas appris à s'y intéresser : les programmes d'enseignement, qui accordaient une faveur si marquée aux études philosophiques, montraient pour l'histoire et la géographie contemporaines une discrétion excessive, et s'en remettaient assez légèrement à la presse du soin d'instruire des questions universelles du temps présent les citoyens appelés à participer au gouvernement d'une République, dont la tendance est cependant d'avoir une doctrine universelle. A peu près aucun candidat aux élections ne songeait à faire entrer un programme précis de politique extérieure dans des professions de foi d'ordinaire abondantes sur les moindres détails de la politique intérieure. Celle-ci paraissait suffire à confisquer l'attention du pays : les grands débats de principes intéressant la nation et le régime et les incidents minuscules y venaient sur le même plan, et ce premier plan, par une curieuse déformation de perspective, masquait à la plupart des esprits le reste du monde. Ce qui se passait dans le monde était affaire aux spécialistes : l'opinion s'en fiait à eux, ou, si elle s'avisait d'intervenir, c'était, le plus souvent, pour juger des choses du dehors à travers celles du dedans, qui, nécessairement, les dénaturent.

PRÉFACE. vu

Il n'était pQint de matière où le public réputé le plus difficile fût moins exigeant, et ne se laissât plus volontiers amuser avec des mots, et où les lieux communs les plus communs ne fussent assurés de rencontrer toujours des écrivains et des lecteurs d'une égale indulgence : le sens critique , si éveillé chez nous pour tout sujet, demeurait, pour les sujets étrangers à la France métropolitaine, assez fréquemment assoupi. Soumise aux fluctuations des idées et des sentiments à la mode, ballottée entre les querelles des partis, la politique extérieure, à de brillantes exceptions près, était, chez nous, jusqu'à ces derniers temps, rarement étudiée pour elle-même.

Cependant cette étude s'impose. Les conditions nouvelles de la vie du monde, où les voies modernes de communication rétrécissent tous les jours la terre, ne nous permettent plus de traiter par prétérition le sort d'une partie de l'humanité que la distance même ne sépare point aujourd'hui de notre indifférence. L'Extrême-Orient n'est plus extrême que dans les mots : encore ne l 'est-il plus dans les mots étrangers, où il est tout simplement l'Orient — « the Eastv. A trois semaines de Paris la physionomie du continent asiatique va se transformant par l'activité de quatre à cinq cents millions d'hommes : il n'est pas possible que ces hommes continuent de rester à peu près inconnus au pays qui se pique le plus de s'intéresser à l'homme. On sait en effet avec quelle complaisance tout un

vin PRÉFACE.

langage politique, plus philosophique à la vérité que politique, et tenant de la philosophie le goût d'aller d'abord à l'universel et à l'absolu, fait couramment, chez nous, état de l'homme, de l'homme en soi, de l'homme idéal : ce faisant, il néglige d'ailleurs assez fréquemment la réalité, c'est-à-dire les hommes. Il n'est pas rare d'entendre un orateur qui s'est déclaré <r concitoyen de tout homme qui pense » proclamer avec une émotion sincère : « L'humanité, c'est mon pays. » Si toutefois on lui demandait ce que pensent ses concitoyens musulmans, chinois, ou annamites, la question ne laisserait peutêtre point de le mettre en quelque embarras, et si on le pressait, pour en chercher la réponse , d' aller visiter son pays, il se révélerait plus d'une fois sans doute irréductiblement attaché à sa bourgade. Tant il est vrai que la hardiesse est toujours plus aisée dans la spéculation que dans l'action, et que, — si l'on osait détourner un instant pour une application plus sereine ces mots de nos irritantes polémiques, — à un internationalisme effréné des discours correspond, d'ordinaire, un nationalisme timide des actes.

Cette philosophie politique, qui construit des systèmes en dehors des hommes et des faits, et qui attribue une valeur humaine à ce qui nest, le plus souvent, que la généralisation éloquente de quelques théories européennes, ou seulement fr a n-

PRÉFACE. ix

cuises, s'accommode nécessairement assez mal de la politique extérieure, où les faits viennent tous les jours infliger des démentis aux systèmes. Elle n'avait point prévu la politique coloniale, et la venue de cette étrangère l'a surprise. Forcée néanmoins de lui faire une place, elle a mis une certaine mauvaise grâce à la lui faire, et elle s'est attachée à imaginer entre elle et la politique intérieure d'une démocratie républicaine des incompatibilités qui n'existent que dans une conception insiiflisamment claire de leur nature réciproque et de leurs relations. — //• y aurait, assure-t-on, contradiction absolue dès le principe, et les établissements extérieurs seraient entachés, aux yeux d'un Etat républicain, d'une sorte de péché originel. Une démocratie fondée sur le droit éprouverait un continuel malaise à détenir des territoires dont la possession reposerait sur une violation historique et permanente du droit. Ce thème est de ceux qui se recommandent d'eux-mêmes à l'éloquence. Il en est donc fait l'application la plus copieuse, et aussi la plus inattendue : il se trouve, parfois encore, quune question, si mince fût-elle , de délimitation de frontière d'une de nos possessions coloniales ne saurait être traitée comme il faut si elle ne s'accompagne pas de la dénonciation indignée des convoitises d'un prétendu impérialisme français , singulièrement modeste, à vrai dire, dans ses pacifiques prétentions si on le considère, et singulièrement plus si on le

IXDOCHIHE. I

IMrtIIttBtK' JITIORILI.

x PRÉFACE.

compare, et aussi de la reprise de la complainte du bon sauvage, dépouillé et corrompu par le féroce civilisé, — qui a peut-être, depuis Jean-Jacques Rousseau, un peu vieilli. Ce n'est pas ici le moment de rechercher si la formation territoriale de notre France contemporaine na pas donné lieu, à travers la suite des temps, à quelques opérations qui auraient pu prêter à la critique, et si les meilleures réformes, dans les pays les plus civilisés, ne se sont malheureusement pas achetées trop souvent au prix de dérogations accidentelles à la rigueur absolue du droit : ce genre de procès historiques na, au point de vue de l'action politique, qu'un intérêt assez médiocre. Aussi bien la question, pour la politique coloniale, est-elle différente, puisque c'est surtout une question défait : elle n'est donc plus entière, et, chaque fois que nous ne pouvons espérer modifier l'histoire, le mieux est encore, semble-t-il, que nous l'acceptions de bon cœur. Puisque nous ne pouvons ressusciter le dey d'Alger pour lui rendre son royaume, et l'inviter à écumer de nouveau la Méditerranée avec les galères barbaresques, ce qui serait sans doute préférable au point de vue du droit pur, — encore qu'il ne soit pas interdit de rappeler, sans vouloir nuire à la mémoire de ce prince, qu'il en usait lui-même assez familièrement avec le droit pur, — il faut bien prendre notre parti de conserver, en attendant mieux, l'Algérie. Peut-être, d'ailleurs, à regarder impartialement les

PRÉFACE. xi

choses, notre spoliation est-elle, tout compte fait, moûts nuisible au bien général que n avaient été les siennes : à défaut d'autre supériorité, la protection républicaine aurait déjà, au seul point de vue du droit, cet avantage quelle écoute volontiers une opinion publique ardente à dénoncer les abus, et quelle les réforme parfois , tandis que le despotisme oriental ne permettait même pas cette espérance. La substitution à une grande injustice d'une injustice un peu moins grande paraîtra, sans doute, aux esprits plus curieux d'obtenir des résultats que de poursuivre des chimères, et qui savent la mesure imparfaite où il nous est donné de réaliser des progrès, un progrès à ne pas dédaigner, en définitive, dans la marche boiteuse du monde.

Mais, toutefois, le fait historique accepté, des préventions n'en subsistent pas moins, qui tiennent en partie à l'illusion des mots, en partie à des sentiments profonds très respectables, et qui empêchent la démocratie d'apporter aux questions extérieures en général, et à l'œuvre coloniale en particulier, la même ardeur que sa générosité consacre à des tâches qui lui sont plus directement connues. Elle croit sentir continuellement une manière d'inconséquence à exercer sa domination sur d'autres peuples par la force des armes, quand toute sa nature la pousse, au contraire, vers l'affranchissement des hommes, et vers la recherche de la paix. Les mots de force et de domination

ui PRÉFACE.

sont toujours quelque peu démonétisés dans un pays libre. La guerre a d'ailleurs, d'une manière générale, beaucoup perdu de son prestige en Europe. Les grands dissentiments historiques s'y apaisent avec le temps. Le développement de l'instruction, et l'adoucissement indéniable des moeurs qui s'en est suivi, ont peu à peu dépouillé la brutalité guerrière de la mystique auréole que lui laissèrent longtemps l'ignorance et la barbarie. Il apparaît aux hommes de notre époque, plus soucieux de se rechercher et de se connaître, qu'ils ont assez à faire à lutter contre les maux évitables de la nature sans y ajouter, de leur volonté, des maux d'origine humaine. Des plaintes commencent à s'élever contre la surenchère des armements, qui grèvent d'un si lourd poids mort les budgets d'Etat : les protestations sont venues jusque des monarchies militaires, et c'est à l'une d'elles que l'on doit l'initiative si honorable de la réunion du Congrès pacifique de La Haye, et la tendance bienfaisante à acclimater de plus en plus les procédés d'arbitrage dans le règlement des conflits internationaux. Mais, si la paix peut paraître utile aux puissances monarchiques, elle est absolument indispensable à une démocratie républicaine, non seulement pour la préserver de la sotte aventure d'un césarisme de rencontre, mais encore pour lui permettre de mener à bien la grande œuvre de réorganisation sociale qu'elle s'est à elle-même tracée. La troisième République, développant le triple pro-

PRÉFACE. xm

gramme de liberté, d'égalité et de fraternité que lui a légué laRévolution, s'attache à compléter l'émancipation de l'individu en faisant disparaître du contrat de travail les derniers restes du servage, et en rendant largement accessible à tous cette instruction qui est la force d'une démocratie, et qui est aussi sa parure. Il n'est pas en son pouvoir de corriger en un jour dans la société l'effrayante disproportion des jouissances et des misères : mais elle fait du moins tout ce qui dépend d'elle pour assurer une répartition équitable des charges d'Etat qui pèsent sur l'ensemble des citoyens, et pour accorder à ceux d'entre eux qui sont le plus près de sa sollicitude, parce qu'ils sont aussi le plus exposés aux injures de la vie, et le plus démunis pour s'en défendre, le réconfort des lois protectrices d'assistance et de prévoyance. Sur les barrières abattues des classes et des castes groupant contre le commun ennemi, la souffrance humaine, tout ce quelle peut rassembler d'efforts humains, elle tâche à remplacer peu à peu, dans une unité plus vivante de la nation plus élargie, l'ancienne conception, aristocratique de la hiérarchie sociale par la conception républicaine d'une fraternelle solidarité. La démocratie s'est donnée à cette œuvre, qui lui semble si belle qu'elle ne pense pas avoir, pour en venir à bout, trop de toutes ses forces et de tous ses enfants : elle a donc pu considérer quelque temps comme une sorte de diversion inopportune cette politique coloniale

xiv PRÉFACE.

qu'on ne lui avait pas appris à aimer;, ni même à bien connaître, et qu'une fable malveillante lui représentait, au contraire, comme toujours prête à rechercher au dehors, avec une belliqueuse légèreté, les aventures dont elle ne veut point. Son imagination n'était pas attirée non plus vers des contrées lointaines dont elle ne savait à peu près rien, sinon que la vie économique y primera d'ici longtemps la vie politique, et où sa passion d'idéalisme cherchait en vain des idées, et ne croyait découvrir que des affaires.

Ces préventions, dont l'erreur est au demeurant si généreuse, s'expliquent par les conditions actuelles de l'éducation de l'esprit public dans notre France métropolitaine : il ne leur manque que d'avoir voyagé. Les systèmes les mieux construits, en effet, ne tiennent pas contre la force de l'évidence, et il suffira défaire davantage connaissance, par les voyages et par les livres, avec des catégories du genre humain sensiblement différentes de la nôtre pour ruiner ce préjugé initial , d'où procède toute une succession de malentendus, qui nous fait concevoir l'homme de n'importe quelle partie de la terre à l'image de cet homme «adulte, blanc et civilisé» dont parle un philosophe, et qui n'est autre, le plus souvent, que le Parisien du vingtième siècle. Et, de même, nous cesserons sans doute, quand nous les connaîtrons aussi davantage, de

PRÉFACE

juger des peuples du reste du monde, et de leurs rapports entre eux et avec les peuples de l'Europe, d'après les peuples de notre seul continent occidental. L'Europe se ferme, politiquement et économiquement, parce que notre âge y aura connu un développement remarquable de lu mise en valeur de la terre, par l'homme. L'amour de la paix, qui est la traduction dans les sentiments de l'augmentation générale du bienêtre qui est dans les faits, y a suivi moins encore le progrès des idées morales que le progrès de la vie matérielle, ces deux ordres de phénomènes étant d'ailleurs liés l'un à l'autre. C'est le haut degré de prospérité économique, autant que de vitalité politique et d'émancipation intellectuelle où ils atteignent aujourd'hui, qui a permis à des Etats européens de se grouper en de pacifiques alliances, et qui leur permettra peut-être plus tard de combiner à leur tour ces alliances dans une fédération unique, première tendance entrevue vers une organisation internationale de la paix. Mais, hors d'Europe, il s'en faut que la prise de possession de la terre par l'homme soit, à beaucoup près, pour le moment, aussi avancée : elle a été retardée, au contraire, dans la plupart des pays d'Afrique et d'Asie, par le mécanisme vicieux de leur gouvernement, qui a paralysé, au lieu de le favoriser, le développement de leur vie normale, et, si l'on osait ainsi parler, intégrale. Les gouvernements indigènes ont été le plus souvent impuissants à

xti PRÉFACE.

exercer, dans ces pays, leurs devoirs d'Etat : ils n'ont pu garantir à leurs ressortissants le premier des biens, la sécurité; les services publics, même lorsque les lois étaient sages-, ont été faussés, dans la pratique, par l'habitude de la concussion; la justice a été cruelle parfois, vénale toujours; les impôts, iniquement répartis, ont été infidèlement perçus; enfin l'homme y est resté indéfiniment livré à l'inclémence de la nature, à peu près dans ce même état d'abandon que Lucrèce a chanté jadis avec une éloquence si douloureuse.

C'est alors que l'Europe, mieux outillée, est nécessairement intervenue. La moralité de son intervention est à laisser aux moralistes. Aussi bien il serait peut-être temps de cesser d'introduire ces notions quasi religieuses de mérite ou de démérite dans ce qui n'est sans doute que l'application impassible d'une loi de l'évolution des êtres. Que l'Europe ait accompli cette mission civilisatrice que lui décernent bénévolement des apôtres sans mandat, ou qu'elle ait fait le criminel usage de la force que flétrissent tous les jours les théologiens de la morale internationale, quelle ait recherché dans son intervention un devoir ou un profit, il n'en est pas moins acquis que cette intervention, sous les formes diverses d'annexion, de protectorat, de contrôle, ou d'influence plus ou moins déguisée, a eu pour conséquence de valoir à des Etats mineurs certains avantages qu'ils attendaient en vain depuis des siècles. C'est une

PRÉFACE. xvu

entreprise trop facile de signaler, chemin faisant, d'inexcusables abus. La civilisation européenne ne change pas les passions des hommes, et, partout où il y a l'homme, il y a V erreur et l'injustice; mais toutefois il convient de remarquer que les abus sont les événements qui se signalent eux-mêmes, et qui se signalent le mieux, et qu'ils ne sauraient pourtant effacer tout le reste. Un coup de fusil tiré dans le monde y fait plus de bruit que le sifflet de cent locomotives : mais celles-ci font apparemment plus de besogne, et aussi la font meilleure. Si la rencontre du protecteur et du protégé a parfois été violente, elle ne l'a heureusement pas été toujours, et, même alors, elle a bientôt cessé de l'être. Le principal emploi de la force militaire européenne dans les pays protégés n'est pas d'y sanctionner une usurpation, ou d'y organiser le pillage, mais d'y faire cette tâche de haute gendarmerie que les gouvernements natifs n'avaient pas su faire, et d'y garantir la paix. Avec la paix, l'Europe a introduit ses méthodes incomparablement meilleures d'administration, de justice, et de finances , et elle a étendu à de nouvelles régions ces gains que la science a, chez elle, su longuement amasser, et qui ont rendu en Occident la terre moins malfaisante et plus productrice. Elle entreprend aujourd'hui, pour le compte des peuples de l'Orient, une organisation progressive par les méthodes occidentales qui les sort peu à peu de l'anarchie du moyen âge pour les conduire vers cette paix

IKDOCIIIItK. C

iMrmitcfciK NlTlOXALr..

PRÉFACE

moderne où elle semble elle-même assez près d'are parvenue. Le maintien actuel des positions quelle occupe, le souci de les conserver dans l'avenir, le voisinage des pays qu'elle vient d'organiser avec des terres parfois inorganisées encore, l'entraînent, par la force des choses, à un enchaînement d'obligations qui ne dépendent pas uniquement de sa volonté. La politique doit, ici aussi, tenir compte non seulement des doctrines mais des circonstances : de même qu'il faut, dans le passé, accepter l'histoire tout entière , de même il faut, dans le présent, accepter les conditions de la vie universelle, et y subir parfois des lois qu'on na point faites. La France a sa part de ces charges, de ces obligations et de leurs conséquences inévitables : puissance européenne, elle est nécessairement liée à la politique générale de l'Europe.

Dire qu'elle ne doit pas l'être parce quelle est en République reviendrait à dire que la forme républicaine du gouvernement a pour effet d'amoindrir la vitalité nationale d'un pays que des juges étrangers ont eu la bienveillance de déclarer ç capable de tout, sauf de l'impossible»^. Mais si quelque doctrine rétrograde voulait interdire à la France de participer hors de France à la vie universelle, et renfermer dans ses frontières son action pourtant si pacifique, elle devrait

l ) Lord Rosebkhï : Napoléon. La dernière phase (trad. Augustin Filon),

PRÉF\GE. m

commencer sans doute par y renfermer aussi sa pensée. Or, I éducation démocratique tend au contraire de plus en plus à faire sortir cette pensée hors de nos frontières françaises : la noblesse de Vidée républicaine n'est-elle pas d'avoir accru précisément la vitalité nationale en agrandissant la notion de la patrie, et en y substituant peu à peu aU vieil esprit étroit des municipes jaloux, pour qui l'étranger et l'ennemi se confondent, la large et libérale compréhension de l'humanité? Et ri est-ce pas elle qui, de l'étude sans cesse développée et reprise de cette humanité, «grande. par ses morts», non plus d'on ne sait quelle entité conventionnelle, mais des hommes qui ont bien réellement vécu, pensé et souffert dans la suite des âges et l'étendue des continents, et dont la diversité se concilie en une adhésion commune à la raison et à la science, a fait, en quelque sorte, la loi même de la République ? En reconstruisant le palais de la Sorbonne, la République a bâti sa maison, ouverte, à tous. Mais pourtant elle n'y a guère installé jusqu'ici que la pensée gréco-latine. Sans doute elle lui devait la place d'honneur : elle ne saurait priver la jeunesse française des sages enseignements de l'Europe antique sans s'exposer à donner au pays une démocratie pressée et brutale. Cependant l'Europe n'est, en définitive, dans l'humanité quune province, et la sagesse humaine n'est pas enfermée tout . entière dans le beau front de l'Aphrodite qui est prisonnière en notre

xx PRÉFACE.

Louvre. L'horizon de la pensée comme celui de l'action s est élargi pour nous, à mesure que se réduisaient les distances : les navigateurs connaissent depuis longtemps d'autres escales que les escales méditerranéennes de l'Odyssée, où tourne éternellement notre curiosité trop docile; les diplomates, qui limitaient jadis à Constantinople le rayon de leur inquiétude, ont dû le prolonger aujourd'hui jusqu'à Pékin, et, lorsque la terre hellénique se sera lassée de restituer à la lumière le marbre doré des statues de ses dieux, les savants de l'Ecole française d'Extrême-Orient auront à faire encore, dans les civilisations de la Chine, de Java et de l'Inde, des découvertes innombrables. Cette recherche indéfinie de l'homme par l'homme, qui, nous obligeant, suivant le mot de Montaigne, « à frotter et lymer nostre cervelle contre celle d'aultruy » , rapproche les pensées de tous les temps et de tous les pays dans une sympathie commune, et élimine peu à peu de la terre la haine avec l'ignorance, n'est-ce pas un des articles du programme que la doctrine républicaine a tracé à la nation la plus intellectuelle et la plus humaine qui soit?

C'est la marque de la France dans le monde d'y être avant tout la nation humaine. Les allures provocantes d'un impérialisme hautain ne conviennent pas à une démocratie qui sait le prix de la vie et de l'intelligence de l'homme, et qui ne pour-

PRÉFACE. xxi

vait, sans se détruire, cesser d'être volontairement ■pacifique. Ses armes mènes y servent plus la cause de la paix que celle de la guerre : la conquête du Tonkin, malgré le trouble provisoire quelle a apporté dans ce pays, n'y est du moins pas venue troubler une paix ancienne, mais, au contraire, mettre fin à un état plus que séculaire de brigandages où tout le bassin du Fleuve Rouge serait infailliblement replongé si nous venions, encore aujourd'hui, à en retirer nos troupes. Mais la conquête n'a été, là comme partout, que la forme la plus bruyante de la guerre : après elle a commencé une autre guerre, longue et silencieuse, entreprise par le vainqueur pour rendre au vaincu la terre plus habitable et la vie plus douce. En donnant à l'Indochine une paix qu'elle n'avait jamais connue, en la dotant d'une administration meilleure, de finances plus honnêtes, d'une justice plus probe et plus clémente, en tournant au service de l'agriculture la force indomptée des fleuves, en perçant des routes, en bâtissant des ponts immenses et en y lançant des chemins de fer, en allumant sur les côtes ces feux dont le regard, qui s'éteint et qui se ranime, apprend au marin, dans les ténèbres des nuits en mer, qu'une intelligence amie a veillé sur sa solitude, en jugulant des épidémies comme la variole, qui prélevaient jadis sur les jeunes gens le lourd tribut du Minotaure, en déclarant partout, au nom de l'homme, une guerre sans pitié à la nature impitoyable,

PRÉFACE

la démocratie française, loin de se détourner de sa tâche traditionnelle, ne fait que la poursuivre plus avant, et prolonger l'œuvre républicaine de solidarité sociale à l'intérieur par une œuvre plus grande encore de solidarité humaine dans le monde. Ses victoires, qui font fléchir la douleur et reculer la mort, sont remportées dans des batailles que les mères ne détesteront pas, et sa domination, où la science a plus à faire que la force, et où l'on a vu l'Institut de France être l'un des meilleurs collaborateurs du Gouvernement général de l'Indochine, n'est pas celle qu'une légende attardée persiste à représenter parfois, du conquérant brutal qui spolie, qui opprime et qui tue, mais celle du protecteur secourable à ses frères humains, qui s'expose pour leur apporter, fragile et vacillante à travers les mers, la divine étincelle de Prométhée.

Paris, décembre /,90a.

Page 1