LAVOIRS FIXES
a. — MÉTHODE SIBÉRIENNE POUR L'EXPLOITATION DES ALLUVIONS AURIFÈRES
Nous avons déjà vu que la caractéristique de la méthode sibérienne pour l'exploitation des alluvions consiste dans le transport des matières depuis le chantier jusqu'au lavoir fixe dans lequel s'effectue la séparation de l'or, puis, comme seconde opération, le transport au tas de résidus, h la décharge définitive, des stériles évacués par le lavoir.
Voici comment s'effectuent ces opérations :
Le plan de sondage établi conformément à ce que j'ai expliqué précédemment (Voir p. 121) permet de calculer le nombre d'ouvriers qu'il est nécessaire d'envoyer sur le placer pour opérer le lavage de la partie d'alluvion qui a été préalablement reconnue
et dont le décapelage du stérile superficiel, désigné sous le nom de torf (tourbe) dans le langage des mineurs locaux, a été opéré. On calcule de môme, lorsque les transports doivent s'exécuter au moyen de charrettes spéciales (tarataïkas) , le nombre de bêtes de trait qu'il faut amener sur le placer.
Ces données sont surtout importantes dans la Sibérie Orientale où les placers se trouvent situés sous des latitudes extrêmes, dans un pays dénué de toutes ressources, où il faut amener bêtes et gens souvent de fort loin après avoir accumulé sur le placer, pendant la durée de l'hiver, les vivres nécessaires aux uns et aux autres durant la période active. On conçoit par conséquent l'importance capitale que prend ici le sondage, car, si Ton commet une erreur en trop ou en moins sur le nombre d'hommes et de chevaux nécessaire à ce qu'on appelle V « Opération » c'est-à-dire au travail proprement dit des alluvions pendant le temps relativement très court où l'eau est à l'état liquide sur les placers (cent h cent vingt jours au plus), on court le risque de voirie capital employé à cette opération complètement perdu.
Sur les placers de l'Oural, les conditions sont moins difficiles en ce sens que les hommes et les animaux de trait se rencontrent plus aisément sur place.
Avant d'entrer dans le détail des opérations, dont l'ensemble constitue la méthode sibérienne, il est nécessaire de donner des indications sur la forme particulière que revêtent les sociétés aurifères sibériennes. On verra en effet, que c'est à cause de cette organisation, surannée on peut le dire, que l'industrie des placers aurifères en Sibérie est restée jusqu'à ces dernières années dans un état de stagnation qui paraît difficile à comprendre pour ceux qui ne sont pas initiés à l'organisation financière des affaires aurifères dans ce pays.
La majeure partie de ces sociétés est constituée sous la forme dite de « Sociétés par Compagnons » (Tavarichestvo na viéré). En voici les traits principaux :
L'inventeur d'un placer ou de plusieurs placers formant un groupe exploitable constitue, dès qu'il est en possession du titre administratif de propriété, une société dite « par compagnons » qui, par son essence, se rapproche de la société en commandite, en ce sens qu'elle réunit tous les pouvoirs dans une seule main, celle
du «Compagnon Administrateur » (Raspriaditelny Kompanionn), mais qui en diffère par plusieurs traits essentiels : d'abord, il n'y a pas de capital social déterminé, mais seulement un capital de roulement, qui n'est lui-même pas fixé. L'acte de société établit seulement la part de chacun des intéressés dans les frais et dans les bénéfices, part qui n'est pas toujours égale à leur contribution dans les dépenses.
Il y a souvent des avantages spéciaux réservés en faveur de l'inventeur ou du Compagnon Administrateur, indépendamment des autres charges sociales, paiement des impôts miniers, etc.
La société n'a pas de durée déterminée. On opère par campagnes successives, annuelles, nommées « Opérations ». Le climat ne permettant pas en général de travailler plus de cent dix à cent vingt jours par an, au début de chaque campagne le programme des travaux ainsi que les prévisions de recettes en or est établi par le Compagnon Administrateur et soumis à l'examen des intéressés. On dresse alors un budget préventif des dépenses et des recettes probables nommé « Smieta », et chaque Compagnon est tenu de verser, auprorata de sa participation et aux époques fixées, le montant de la quote-part qui lui incombe. En fait, le rôle des Compagnons ordinaires est purement passif. Les, choses sont organisées de façon à rendre le contrôle par les intéressés très difficile, sinon impossible. Leur concours se borne à celui des bailleurs de fonds.
Les dépenses consistent, pour la majeure partie, en achats de vivres pour les hommes et pour les chevaux, et surtout en frais de transport de ces vivres depuis les lieux de production ou d'achat jusque sur les placers où ils doivent être consommés. L'absence de routes carrossables oblige à faire ces transports en hiver, sur la neige, ou sur les rivières gelées, par les moyens les plus variés, par chameaux (fig. 107), par rennes (fig. 108) et même dans la Province Maritime, par chiens attelés à des traîneaux légers.
Les distances à franchir sont souvent très considérables; aussi les campagnes se préparent-elles longtemps à l'avance. Les grains et farines destinés à l'alimentation doivent être séchés avec des soins spéciaux pour pouvoir être conservés, sans se gâter, dix-huit mois à deux ans de magasin.
Ensuite, vient la question du recrutement de la main-d'œuvre.
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car les gisements aurifères, surtout dans la Province Amourienne, se trouvent dans des contrées désertes et inhospitalières couvertes
d'épaisses forêts de mélèzes et de sapins (taïga) où vivent, clairsemées, les races indigènes adonnées à la pèche età la chasse des animaux à fourrure. On ne peut donc compter sur aucune ressource locale en fait de population ouvrière, et il faut amener sur les placera tous les hommes nécessaires à leur exploitation.
On arrive ainsi au début de 1' « Opération », au commencement de Mai, à avoir fait des avances en vivres, en transports et en maind'œuvre, se chiffrant parfois par plusieurs centaines de mille roubles pour un seul placer.
Il s'agit, pendant la courte période des travaux, de rentrer coûte que coûte et le plus rapidement possible, dans ces avances ; après quoi commence ce qu'on considère comme le bénéfice de 1' « Opération ». On travaille donc fiévreusement, sans trêve ni relâche, jusqu'au moment où les premières gelées se faisant sentir, à la fin du mois d'Août, on est prévenu qu'il est temps de faire rentrer
Fio. 108. — Transports par rennes.
au plus vile vers des régions plus tempérées, le personnel ouvrier et les chevaux. Il ne reste en hiver sur les placers qu'une partie des cadres du personnel, avec les ouvriers nécessaires pour les travaux d'hivernage. C'est aux environs du 11/24 Septembre que le signal de la retraite est donné. 11 serait dangereux, même dans les années tièdes, de prolonger la campagne : les grands froids arrivent d'une manière foudroyante ; les rivières, voies naturelles de rapatriement, se couvrent parfois dans une seule nuit de « chouya », épais glaçons qui s'agglomèrent, dans le fond de teau, avec une rapidité incroyable, sous l'influence du froid intense; on risque en un mot de se trouver coupé de toute communication si l'on est pris par la glace avec ses hommes, dans la sombre « taïga » sibérienne.
On connaît jour par jour la production des chantiers. On peut donc, dès le lendemain de l'arrêt des travaux, établir le bilan définitif de 1' » Opération » et répartir les bénéfices entre les intéressés.
Conséquences du système. — De l'adoption, générale en Sibérie Orientale, de cette forme d'association résultent une série de conséquences déplorables, qu'il est facile de mettre en lumière. Elle est la cause principale de l'état arriéré et précaire de l'industrie aurifère dans ces contrées.
Tout d'abord la nécessité primordiale, impérieuse, absolue, imposée par les « Compagnons », de rentrer chaque année dans les frais avancés, est un très grand obstacle à tout progrès, à tout perfectionnement dans les procédés d'extraction et de lavage des sables aurifères. Toute amélioration comporte des essais, des tâtonnements, du capital immobilisé, du temps perdu surtout, qui, dans l'espèce, peut se traduire par une diminution du cube lavé, désastreuse pour T « Opération ». On l'évite en s'en tenant aux anciens procédés qui sont sûrs, éprouvés, qui ont toujours donné des bénéfices et dont on peut confier l'exécution h des agents modestes et mal payés, d'instruction bornée, guidés simplement par la pratique et dont les capacités ne dépassent pas le cercle restreint des connaissances élémentaires. Voilà les raisons pour lesquelles les intéressés dans les affaires aurifères sibériennes, sauf de très rares exceptions, préféreront s'en tenir aux procédés anciens, tant que les circonstances ne leur auront pas absolument forcé la main.
Le principe même de l'indépendance des « opérations » successives, exclut l'idée de toute immobilisation pouvant exiger un certain nombre d'exercices pour être remboursée ou amortie. Rares en effet sont les placers possédant un matériel autre que des « tarataïkas » (sorte de charette spéciale en bois, à caisse demi cylindrique; attelée d'un cheval, pour le transport des alluvions et du stérile) et des lavoirs en bois. L'exploitant sibérien recherche avant tout les placers à haute teneur, à or gros, môme lorsqu'ils sont situés dans des régions inabordables, pourvu qu'ils donnent des bénéfices avec les procédés courants, en supportant des prix de vivres, de transport, des frais généraux, élevés; il est réfractaire aux idées d'amélioration des méthodes et, partant, des prix de revient, permettant d'envisager l'exploitation de placers plus pauvres, donnant des bénéfices plus modérés mais plus sûrs, au moyen de perfectionnements appropriés, se traduisant pour lui en immobilisations, môme temporaires, de capitaux.
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Gaspillage des placer». — Ce qui est plus grave encore, si on envisage l'intérêt général du pays, c'est que ce système des sociétés par « Compagnons » et l'état d'esprit qu'il engendre conpuisent fatalement au gaspillage des gisements aurifères et à la perte définitive de la moitié de l'or effectivement contenu dans les place rs.
Quelques mots suffiront pour le faire comprendre.
Les alluvions aurifères sibériennes, connues jusqu'à ce jour, sont constituées par d'anciens lits de rivières, d'époque quatrenaire, recouverts par des alluvions plus récentes et enfin par de la tourbe. Ces place rs n'ont subi aucun mouvement orogénique sensible depuis leur formation. Ils tapissent donc le fond des vallées actuelles, dont ils épousent la forme et la direction générale et les terrains stériles qui les recouvrent, ne dépassent pas en moyenne, dans la très grande majorité des cas, le bassin de la Lena excepté, une épaisseur de 11/2 sagène (environ 3m,20). Dans ce dernier district, les alluvions aurifères ont des teneurs notablement plus élevées que dans l'Amour, mais elles sont recouvertes par des épaisseurs incomparablement plus fortes de stérile, qui compliquent beaucoup l'exploitation en obligeant à procéder par travaux souterrains ou par énormes chantiers à ciel ouvert, exposés aux inondations.
Lit mineur, — Lit majeur. — Les unes et les autres de ces alluvions n'ont pas une richesse uniforme. On distingue le lit mineur de l'ancienne alluvion, caractérisé par de très hautes teneurs atteignant fréquemment 3 à 4 zolotniks aux 100 pouds (15gr,60 à 20*r,80 par mètre cube d'alluvion en place) pour m'en tenir & des chiffres relativement modérés, car les placers fameux : DjilindayDjolon et autres ont donné des teneurs moyennes, réalisées au cours de plusieurs « opérations », notablement supérieures aux chiffres cidessus (Voir page 121).
Sur les deux côtés de ce lit mineur, l'alluvion aurifère se prolonge, avec des teneurs et avec une puissance décroissantes, jusqu'à sa limite sur les flancs de la vallée, constituant le lit majeur de l'alluvion.
Le lit mineur est, naturellement, beaucoup plus étroit que le lit majeur, et en général aussi, beaucoup plus riche; mais si on fait le cubage de l'or contenu dans l'un et dans l'autre, on recon-
naît que, dans la très grande majorité des cas, les poids de l'or contenus dans ces deux lits majeur et mineur sont, à peu de chose près, équivalents, en général avec prédominance du poids dans le lit majeur.
Or, d'une part, la nécessité de produire rapidement un poids d'or considérable pour couvrir au plus tôt les avances faites à l'« Opération » en cours, et obtenir ainsi un plus grand bénéfice ;
D'autre part, le prix de revient élevé pour l'abatage, le transport et le lavage de chaque sagène cube d'alluvion et de stérile, conséquence des méthodes employées et des fausses manœuvres qu'elles entraînent;
Amènent forcément les exploitants sibériens à enlever seulement le lit mineur, qui peut seul leur donner les bénéfices auxquels ils sont habitués et à négliger le lit majeur.
Pour éviter un trop long transport des stériles et des résidus lavés, ils les entassent sur certaines portions du lit majeur, à proximité des chantiers et des lavoirs. Ces parties ainsi enterrées sont dès lors rendues définitivement inexploitables.
Mais même lorsque ce dépôt des déblais sur le lit majeur n'est pas effectué — et il est prohibé par la Loi Minière de 1893 — la possibilité d'exploiter ultérieurement avec bénéfice l'or laissé dans le lit majeur, n'en reste pas moins fort incertaine. Il tombe en effet sous le sens que l'installation nécessitée pour cette exploitation, qui était déjà payée et toute prête à fonctionner lors de l'enlèvement du lit mineur, devra être reconstruite une seconde fois, avec les mêmes frais, pour traiter une alluvion moins riche, moins puissante, qui ne sera pas en mesure de payer l'amortissement de cette seconde construction.
Travaux « staratiélis. » — En fait, voici comment les choses se passent : une fois le placer écrémé par l'enlèvement du lit mineur, on le livre à des entrepreneurs (padriatchikis) ou plutôt à des orpailleurs volontaires (slaratiélis), qui ont le droit de l'exploiter à leur guise, choisissant sur les bords du lit mineur les lambeaux les plus riches, à la seule condition de livrer au propriétaire du placer, à un prix convenu, qui varie entre 2E,50 et 3 roubles par zolotnik (environ 1 fr. 56 à 1 fr. 87 le gramme) tout l'or par eux recueilli.
Les travaux par entrepreneurs ou par staratiélis sont conduits,
point n'est besoin de le dire, sans aucune méthode. Ces locataires éventrent de toutes parts les berges du lit majeur, grattent ce qu'ils peuvent en sous-cave, provoquent ainsi l'éboulement des bords et, lorsque l'alluvion aurifère est complètement ensevelie sous les éboulis, ils vont sur un autre placer recommencer leur besogne dévastatrice.
Ces staratiélis sont, comme on le comprend par la description que je viens de faire de leur méthode de travail, extrêmement difGciles à surveiller, et c'est par eux que le vol de l'or sur lesplacers, cette plaie si difficile à guérir,- s'exerce de la manière la plus efficace. Ce sont des receleurs tout trouvés, non seulement pour l'or provenant de leurs propres lavages, mais aussi, ce qui est beaucoup plus grave, pour l'or trouvé sur les placers par les ouvriers en régie, employés à l'extraction du lit mineur.
En résumé, un placer livré aux staratiélis est un placer à peu près perdu au point de vue de la possibilité de sa reprise éventuelle dans l'avenir, même avec des moyens perfectionnés. De ce gaspillage du lit majeur, le propriétaire ne reçoit rien ou presque rien, car les staratiélis n'accusent que des rendements dérisoires, volent la majeure partie de l'or qu'ils récoltent, et ce, au vu et au su de tout le monde, sans qu'une surveillance effective puisse être exercée sur eux. Leur action dissolvante s'étend sur les placers voisins en cours d'exploitation dont ils sont les receleurs attitrés. 11 y a là une cause de désordre et de gaspillage contre laquelle on ne saurait s'élever avec trop d'énergie.
Les coupes que je donne (fig. 109) montrent un placer sibérien à ses diverses étapes d'exploitation. Ces trois figures résument les observations qui précèdent. Elles ne sont pas théoriques ; elles représentent exactement un placer dont j'ai levé le plan, mais elles s'appliquent à la presque totalité des placers actuellement en exploitation dans le bassin de l'Amour.