ET PRODUITS QUI SERVENT A LEUR FABRICATION
Tenter de faire l'histoire de toutes les matières colorantes, de tous les composés servant à leur fabrication, ce serait vouloir entreprendre l'histoire de la chimie organique elle-même depuis plus d'un quart de siècle.
A partir de 1856, époque à laquelle Perkin fabriqua industriellement la première couleur artificielle, la maxivéine^ le mouvement scientifique est en effet intimement lié au développement de l'industrie des matières colorantes.
Nous renverrons donc aux rapports successifs et très substantiels de Wurtz sur l'Exposition de Vienne, de M. Lauth sur celle de 1878, et de M. Schutzenberger sur notre dernière Exposition de 1889 (1).
(1) A consulter aussi la remarquable conférence « sur le développement de l'industrie des couleurs de goudron », que M. Caro a faite à la Société chimique de Berlin, et qui a été traduite par le Moniteur scientifique du docteur Quesneville, livraisons de juillet et août 1899.
' Hallbr. — Industrie chimique. 14
Une trentaine d'usines environ (1), disséminées en Allemagne, en Angleterre, en France et en Suisse, se partagent actuellement la production des matières colorantes consommées dans le monde entier, et, sur ce nombre les deux tiers sont allemandes.
D'origine française et anglaise, Tindustrie des couleurs dérivées du goudron de houille a, en effet, pris en Allemagne un essor tel, que plus des quatre cinquièmes des produits employés sont fabriqués dans ses usines.
Dans notre introduction, nous avons exposé les causes de ce développement extraordinaire, et nous ne croyons pas devoir y revenir.
Qu'il nous suffise de donner quelques chiffres, tirés de Touvrage de M. Wichelhaus (2), pour faire voir la place qu'occupe l'Allemagne dans la production des matières colorantes artificielles.
Une estimation approximative de la valeur des couleurs dérivées du goudron de houille qui ont été fabriquées dans les usines allemandes pendant les années 1874, 1878, 1882 et 1890 accuse les chiffres suivants :
1874 50,000,000 fr. dont 15,000,000 d'alizarine.
Il convient de remarquer que la progression dans la
(1) Nous De comprenons dans cette énumération que les maisons mères et non les succursales.
(2) Wirtschaftliche Bedeutung chemischer Arbeitj par le professeur Wichelhaus, directeur de Tlnstitut technologique de l'Université de Berlin.
valeur totale des matières fabriquées ne correspond pas exactement à celle des quantités de ces matières. Cela tient à ce que les prix de 1890 ont considérablement baissé, et qu'ils n'atteignent plus que les quatre dixièmes des cours de 1878.
La majeure partie de ces produits sert à l'exportation. Ainsi, en 1891, l'Allemagne a exporté 8,680 tonnes de couleurs d'aniline, de résorcine et de dérivés azoïques, ce qui représente une valeur de 55,336,250 francs.
Elle a exporté, en outre, 8,168 tonnes d'alizarine pour la somme de 16,132,500 francs.
Pour cette année 1891, l'ensemble de l'exportation des matières colorantes dérivées du goudron de houille se monte donc au chiffre énorme de 71 , 468, 750 francs, tandis que l'importation atteint à peine 5 millions de francs.
Si nous mettons en regard de ces nombres ceux qui représentent notre exportation nationale, nous pouvons facilement nous rendre compte de l'infériorité de notre production par rapport à celle de nos voisins.
Pour Tannée 1892, les statistiques nous fournissent, sous le nom de teintures dérioées du goudron de houille^ les chiffres suivants :
Exportation, — 505,055 kilogrammes, représentant une somme de 2,017,132 francs.
Les mêmes statistiques nous accusent, sous le même nom, et pour lamême année, en importation 1,227,468 kilogrammes estimés à 5,943,363 francs.
En ce qui concerne ces produits, l'importation dépasse donc l'exportation, en France, d'une somme de 3,926,231 francs.
Après rÂllemagae, c'est la Suisse qui contribue le plus à la fabrication des couleurs artificielles.
Ainsi, en 1890, les usines suisses n'ont pas exporté moins de 1,338 tonnes de matières colorantes, représentant une valeur de près de 9 millions de francs.
Pour terminer avec les statistiques, ajoutons qu'au lieu des 13 usines de matières colorantes, occupant 2,418 ouvriers, qu'elle possédait en 1885, l'Allemagne en comptait 21 en 1890, avec une population de 10,237 ouvriers, dont le salaire total s'élève à environ 13 millions de francs.
Des nombreuses usines de matières colorantes qui existent en Europe, 3 seulement ont pris part au concours international de Chicago.
Ce sont:
1® Lb, Société anonyme des matières colorantes de Saint- Denis. (Fondateur: M. Poirrier.)
2® Actien Gesellschaft fur Anilin Fabrication^ de Berlin.
^^Badische Anilin und Soda FabHck^ de Ludwigshafen, sur le Rhin.
D'autres maisons, moins importantes ont exposé des produits servant de matières premières pour la fabrication des couleurs dérivées du goudron de houille.
Citons parmi celles-ci :
l*' Chemische Fabriken, vorm, J. W. Weiler und C", à Ehrenfeld, près de Cologne.
2° Rud, Rûigers. — Chemische Fabriken-fûr Theerproducle^ à Berlin. — Fabriques à Schwientochlowitz (Haute-Silésie) et Mitkowitz (Moravie).
Avant de faire un exposé sommaire des découvertes les plus importantes qui se sont effectuées dans le domaine qui nous occupe, nous croyons devoir donner un historique succinct de chacun des établissements les plus importants, et montrer la part qu'ils ont prises au développement de Tindustrie qu'ils représentent.
Nous estimons, en effet, que c'est encore rendre service à notre industrie nationale que de la renseigner sur l'organisation, le fonctionnement des usines similaires allemandes, de lui faire voir les efforts qu'elles font et les moyens qu'elles mettent en œuvre, pour acquérir et conserver cette suprématie qu'elles possèdent sans conteste, en ce qui concerne la fabrication des produits chimiques et, en particulier, celle des matières colorantes dérivées du goudron de houille. Les quelques exemples que nous donnerons suffiront amplement pour connaître l'esprit dans lequel sont dirigés ces établissements et les causes réelles de leur prospérité.
Nous souhaitons vivement que ces exemples servent d'enseignement, et qu'ils aient pour effet de susciter en France des entreprises nouvelles.
On verra, d'ailleurs, que, dans cette lutte inégale, les résultats obtenus par nos compatriotes, toutes choses égales d'ailleurs, sont loin d'être inférieurs à ceux réalisés par leurs concurrents étrangers.
1. Société anonyme des matières colorantes et produits chimiques de Saint-Denis (Établissements Poirrier et Dalsace).
Cet établissement, un des premiers en date, a été fondé par M. Poirrier en 1860. A l'époque où l'industrie des matières colorantes était à ses débuts, les découvertes les plus importantes ont été réalisées dans les usines tant pour la production des matières premières que pour celle des couleurs qui en dérivent.
En 1860, M. Poirrier, l'un des premiers en France, fabriquait le violet au bichromate de potasse appelé rosolane, tandis qu'à la même époque M. Dalsace montait la fabrication des aminés aromatiques primaires.
En 1865, M. Bardy, chimiste chez M. Poirrier, découvre de nouveaux procédés pour la fabrication de différentes aminés secondaires et tertiaires, méthyle et diméthylaniline éthyle et diéthylaniline.
L'obtention de ces aminés par les nouvelles méthodes a ouvert la voie à la série très importante des nouvelles matières colorantes suivantes : violet, bleu, vert de méthyle et d'éthyle.
Simultanément, on découvrait, dans l'usine de M. Poirrier des procédés pour la fabrication de nouveaux violets, dits violets de Paris. M. Poirrier devient cessionnaire d'autres procédés pour le même objet, découverts par M, Lauth. Le violet de Paris eut un succès considérable et, aujourd'hui encore, il est très largement employé. Plusieurs usines allemandes et suisses le fabriquent en très grande quantité.
En 1868, M. Poirrier devient cessionnaire des brevets Verguin et Renard, pour la fabrication de la fuchsine et de ses dérivés violet et bleu.
En 1873, l'établissement exploite et offre à la teinture, sous le nom de cachou de Laval, un produit découvert par
M. Bretonnière, s'appliquant directement sur coton, sans préparation ni mordançage préalable de la fibre, et constituant la première matière substantive obtenue.
C'est dans Tusine Poirrier qu'ont été fabriqués en premier lieu (1875-1876) les nouveaux colorants azoïques sulfoconjugués dont l'inventeur, M. Roussin, lui avait cédé l'exploitation. Cette importante découverte a imprimé à l'industrie des matières colorantes un nouvel essor, et a été fertile en résultats pour la teinture.
Dans son beau rapport sur les matières colorantes qui figuraient à l'Exposition de 1878, M. Lauth, tout en établissant, de la façon la plus nette, la priorité des recherches de M. Roussin en a fait ressortir en même temps toute l'importance. Nous ne saurions mieux faire que d'y renvoyer le lecteur.
Un témoignage non moins éclatant rendu à l'inventeur est celui du savant chimiste, M. Caro, ancien directeur de la Société Badoise pour la fabrication de la soude et des couleurs d'aniline. Dans sa conférence déjà citée, M. Caro, en parlant des colorants azoïques, s'exprime en ces termes : « En 1876, commence le développement inattendu et puissant du groupe des azoïques, de beaucoup le plus important. Il date de l'introduction dans l'industrie du diamidoazobenzène (chrysoïdine) de Witt et des couleurs des naphtolsulfoconjugués de Roussin (« orangés » de Poirrier). La chrysoïdine indique à l'industrie de nouveaux procédés pleins de promesses, les couleurs de Roussin réalisent le « produit nouveau» toujours attendu parles teinturiers.
« Le procédé de Witt était la première application industrielle de la méthode de Griess. Mais la chrysoïdine basique ne pouvait prétendre qu'à remplacer la chrysaniline, beaucoup plus chère. Ses propriétés lui assignaient des emplois analogues à ceux du brun de phénylène et des couleurs ba siques d'aniline connues. Au contraire, les produits de Roussin ouvraient une voie nouvelle ; ils réalisaient un nouvel effet technique ; ils étaient les concurrents indiqués des couleurs naturelles remplaçant le bois jaune et la flavine; ils étaient
nouveaux par leur groupe sulfonique, par riniroduction dans Tindustrie de Tacide sulfanilique et du naphtol, sous ces deux formes isomères, dont chacun produisait un effet particulier.
« Le naphtol ^ notamment était employé pour la première
fois dans Tindustrie Mais, au printemps de i 877, Tidée
générale était encore que le groupe azo ne pouvait communiquer aux mélocules où il figure qu'une couleur jaune (Hoffmann). Mais bientôt paraissent le rouge solide de la Société Badoise, puis la rocceline de Roussin et Poirrier, qui lui est identique, le brun solide, premiers colorants azoîques entièrement dérivés de la naphtaline. »
Pendant cette année, si féconde en résultats industriels, la maison Poirrier fait encore essayer les bleus découverts par M. Lauth, qui ont donné naissance au bleu de méthylène si répandu aujourd'hui dans la teinture et l'impression du coton.
Dans le cours des années 1888-1889, la Société fait breveter et fabrique une nouvelle classe de colorants dits substantifs dérivés d'azoxy aminés: rouges de Saint-Denis et bleus. (Rosenstiehl et Nœlting.) Ces nouvelles matières colorantes extrêmement vives ont une grande résistance aux acides.
En 1890, la Société fait breveter également et fabrique des colorants bleus et noirs : noir phénylène.
La même année, elle breveté encore et prépare toute une série de colorants gris, nouvelle classe de matières colorantes destinée à la teinture directe de la laine, de la soie, du coton et des tissus mixtes. Ce sont la nigrisinc et les gris directs l.B.R. IB.
Revenant sur la production dites des violets de Paris, elle fait breveter, en 1891, un nouveau mode d'obtention de violets complètement saturés, appelés violets cristallins ou violets hexaméthylès.
Enfin, elle fait breveter, en 1892-1893, un nouveau mode d'obtention des colorants anthracéniques : alizarine, jaune et brun d'alizarine, iso et flavo-purpurine.
En résumé, depuis 1860, époque à laquelle les fondateurs
de la Société des matières colorantes de Saint-Denis commençaient la fabrication de Taniline et de la toluidine, et inauguraient ainsi Tère des colorants artificiels par le violet au chromate, ils n'ont cessé de marcher dans la voie des progrès et des découvertes. Ses découvertes importantes ont suscité d'autres découvertes, et la Société a ainsi contribué largement au grand développement des matières colorantes artificielles.