‹ L'industrie contemporaineChapitre 20 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le» spécialités dans l'Imprimerie et «Uns la Librairie. Mécanisâtes nouveaux. — Curiosités typographiques.

S'il est une carrière dans laquelle les sociétés modernes puissent se flatter d'avoir grandement dépassé les sociétés antiques, c'est la carrière des sciences positives et des arts utiles. Incomparable instrument pour vulgariser les données de la science dans le domaine de la pratique, l'imprimerie seule a pu conduire l'industrie aux immenses résultats qu'elle vient dîétaler. Mais Kimprimerie a voulu profiter elle-même du mouvement dont elle avait donné le glorieux signaK Elle s'est servie des moyens dont elle propageait l'usage. Non-seulement elle s'est aidée ou elle s'aide de la mécanique, de la chimie, de lapHysique, elle imite encore l'industrie proprement dite dans ses procédés d'organisation. Ainsi la division du travail, qui forme un des traits caractéristiques de l'industrie en général et une des principales causes de ses progrès, se retrouve dans l'imprimerie typographique et s'y retrouve sous un double aspect. On n'y voit pas seulement les ouvriers divisés en catégories, dont chacune s'ocoupe constamment d'ouvrages d'une même nature; les établissements eux-mêmes se vouent souvent à une spécialité qui, sans être absolument exclusive, compose le noyau de leurs opérations et le pivot essentiel de leurs mouvements. En concentrant ainsi ses efforts dans une sphère circonscrite, on multiplie les chances de succès. L'examen de quelques vitrines à l'Exposition suffisait pour mettre à même d'apprécier les conquêtes qu'on

doit à cette répartition des genres, à ces applications spécialisées de l'activité individuelle.

Rappelons d'abord l'étalage de l'imprimerie administrative que M. Paul Dupont a créée, et dont il a précisément fait une vaste spécialité. On apercevait ici une extrême variété de modèles, de formulaires, d'états, de tableaux correspondant à toutes les nécessités de la vie administrative de la France, vie complexe, ramenée pourtant à des lignes symétriques et homogènes. Tous ces cadres, tantôt simples, tantôt savamment élaborés, se répandent à flots pressés dans les administrations financières, dans les préfectures, les mairies, les institutions de bienfaisance, les ponts et chaussées, les établissements de l'instruction publique, etc. Telle formule s'écoule à cent mille exemplaires par année. Grâce à ces tirages élevés , le prix de chaque feuille excède à peine le prix du papier avant l'impression. Les fonctionnaires trouvent dans ces cadres des guides sûrs, en même temps qu'un moyen d'accélérer leur besogne. Croit-on qu'on aurait obtenu les mêmes avantages si cette branche n'avait pas été l'objet d'études spéciales et sans cesse renouvelées? Assurément non : les formulaires préparés par des mains moins expérimentées auraient été dressés avec moins de justesse et moins d'ensemble. Les produits d'un travail accidentel coûteraient d'ailleurs plus cher que ceux d'un travail courant.

Venait ensuite une spécialité d'une autre nature, exploitée par une maison datant du siècle dernier, comme il en existe encore quelques-unes dans la capitale. Il s'agit de l'imprimerie ecclésiastique et liturgique de M. Adrien Le Clere. La spécialité se dessine ici avec son effet habituel. Dans ces livres de lutrin in-f0, notés en plain-chant, dans ces bréviaires de divers formats, imprimés en noir

et en rouge et noir, on remarquait partout une pureté de caractères, une netteté de ton qui indiquent une habitude consommée de la part de toutes les intelligences et de toutes les mains concourant à la fabrication de ces ouvrages. Les prix, cependant, sont modérés; ils doivent s'accorder, en effet, avec les revenus si bornés des fabriques d'un grand nombre d'églises, comme avec les médiocres ressources des desservants et des vicaires de nos campagnes. Le Missel qui était placé au centre de la vitrine de M. Le Clere est celui qu'on a adopté dans les chapelles de la marine impériale; il parcourt le monde, à l'heure qu'il est, sur nos bâtiments de guerre. Presque tous les livres de la liturgie romaine usités en France nous venaient, il y a peu d'années encore, d'un pays voisin, la Belgique. Une maison de Malines, maison fort honorable du reste, qui n'a jamais trempé dans les affaires de contrefaçon, jouissait du privilège d'alimenter nos presbytères. M. Le Clere a fait revivre l'antique usage, abandonné chez nous depuis environ un siècle, d'employer les teintes rouge et noire dans les livres de liturgie. Les connaisseurs ont pu aisément comparer ses publications à celles de ses concurrents du dehors, car l'imprimerie de Malines que nous mentionnions tout à l'heure, l'imprimerie Dessain, figurait aussi à l'Exposition universelle. Quant à nous, il ne nous paraît pas contestable que l'exécution ne soit supérieure en France ; les prix de vente sont à peu près les mêmes des deux côtés de la frontière. Comme les ouvriers avaient déjà chez M. Le Clere l'habitude de travaux analogues, ils ont été rapidement formés à ces nouvelles applications qui peuvent passer pour une conquête de notre industrie typographique. Je ne quitterai point cette spécialité des publications ecclésiastiques sans dire un mot

d'un ouvrage dont l'impression présentait des difficultés exceptionnelles, à cause de combinaisons graphiques rebelles à l'emploi des caractères mobiles. C'est d'un ouvrage sur la restauration du chant grégorien, par le P. Lambillotte, que je veux parler. Dans les élans de leur foi, les religieux du moyen âge appréciaient la beauté des signes au point de consacrer leur vie entière à la transcription de quelque splendide antiphonaire ; mais l'imprimerie contemporaine, infiniment plus riche en ressources, pourra se flatter de les avoir laissés loin derrière elle.

De l'église et du presbytère à la demeure du cultivateurs et aux champs qu'il laboure, la distance n'est pas, d'ordinaire, très-longue à parcourir. De même nous n'éprouvons aucun embarras pour passer de la spécialité concernant la liturgie à la spécialité concernant l'agriculture. Dans ce dernier genre, nous avons eu sous les yeux l'exposition de la maison Bouchard-Huzard. Le premier journal d'agriculture fondé en France, et qui se continue sans interruption depuis 1796, a paru dans cette imprimerie. En fait de grands ouvrages apportés par elle dans le palais des Champs-Elysées en 18oo, je cite l'Histoire naturelle du maïs, de M. Bonafous, et VAmpélographie française, de M. V. Rendu. Ces deux publications sont ornées l'une et l'autre de planches coloriées propres à faciliter l'intelligence du texte. La même maison publie, en outre, une multitude de petits ouvrages remplis d'enseignements pratiques qui rendent à notre agriculture des services obscurs mais journaliers.

Si l'on voulait voir l'exemple d'une production des plus rapides, s'opérant néanmoins dans des conditions très-satisfaisantes et formant une sorte de spécialité, on le pouvait sans peine à l'Exposition : on n'avait qu'à se rendre devant

l'étalage de l'imprimerie d'où sort la collection déjà volumineuse intiUûéeBibliothèquedes Chemins de fèrM .Lahure ne cultive plus guère le genre si étudié de l'ancien chef de l'établissement qu'il dirige, M. Crapelet ; mais il ne perd pas de vue les saines traditions de son devancier. L'active et intelligente maison Hachette, pour laquelle il imprime, outre la Bibliothèque des Chemins de fer, des livres classiques sans nombre, attache d'ailleurs, elle-même, une extrême importance à la bonne exécution de ses ouvrages. — Nous pourrions signaler d'autres spécialités, celle de M. Duverger pour l'impression de la musique, celle de M. Mallet-Bachelier pour les écrits concernant l'algèbre; mais nous sommes obligé de nous arrêter seulement aux physionomies les plus accentuées. À une époque comme la nôtre, où la plupart des grandes entreprises, où tant d'opérations sont organisées sur un pied colossal par la puissance de l'association, nous devons une mention à la spécialité de M. Wiesener pour l'impression des actions industrielles. D'autres maisons s'attaquent aussi à cet ordre de travaux avec succès.

Comme la typographie, la librairie parisienne possède ses spécialités qui figuraient très-légitimement à l'Exposition, tantôt pour des genres créés par tes éditeurs eux-mêmes, tantôt pour des genres dont ils dirigent habilement l'exécution. On distinguait là M. Guillaumin pour ses nombreuses publications sur l'économie politique, dont l'initiative lui appartient fort souvent ; M. Charpentier pour la bibliothèque à laquelle il a donné son nom ; M. Delalain pour ses ouvrages d'histoire et d'enseignement universitaire; M. Victor Masson pour les livres concernant l'histoire naturelle; M. Dalmont pour les ouvrages scientifiques; et beaucoup d'autres éditeurs pour le droit, la médecine, etc.

Les rangs n'étaient pas aussi pressés dans l'arène des nouvelles inventions mécaniques appliquées à la typographie, et qui se rapportent, comme nous l'avons indiqué dès l'abord, d'une part à la composition, d'autre part au tirage. Nous pourrions attendre sans doute, pour en apprécier le mérite, de nous trouver dans le domaine de la mécanique industrielle; mais ces appareils touchent de si près au sujet que nous traitons maintenant, qu'il vaut mieux ne pas les en séparer.

Deux machines à composer avaient place dans le Palais de cristal. L'une nous était déjà connue, car elle avait figuré avec honneur à l'Exposition de 1844 et à celle de 1849 ; mais elle a reçu depuis diverses améliorations. Elle se produisit à l'origine sous le nom de MM. Delcambre et Yung. L'autre appartient à un exposant danois, M. Sôrensen. Cette dernière embrasse à la fois les deux opérations de la distribution des caractères et de la composition tandis que dans le système de M. Delcambre, le distributeur forme un instrument distinct du compositeur. On peut même dire que deux modes de distribution sont appliqués à ce dernier instrument, car M. Isidore Delcambre établi à Bruxelles, avait, dans le cercle de l'exposition belge, un distributeur qui diffère de celui qu'exposait M. Ad. Delcambre, de Paris. Sans procéder à une description détaillée des compositeurs mécaniques, nous devons dire que le système consiste de part et d'autre dans un véritable clavier ressemblant à celui d'un piano, dont les touches, marquées chacune d'une lettre, appellent, quand on les presse, les lettres similaires rangées dans la partie supérieure de l'appareil. Ces lettres glissent dans des rainures et vont s'aligner ensuite en formant des mots. Dans le système français, la justification s'opère, ou du moins s'ébauche, par l'appareil lui-même; l'instrument

ifii INDUSTRIE QÛsNTEHPOR^INE.

de M* Soreosen la laisse à l'ouvrier* Conçus dans une même pensée, les deux compositeurs sont dissemblables quant i leur construction. Celui du Danemark est plus compliqué; mais les lettres sont moins sujettes à être entravées dans leur route par quelque obstacle inattendu et invisible. Il nécessite des caractères fondus exprès et marqués de crans qui les distinguent les uns des autres et ne leur permettent point de passer par les mêmes ouvertures. Les deux appareils étaient en jeu à l'Exposition ; ils ont l'un et l'autre fonctionné industriellement au dehors, mais sur une échelle encore trèsrestreinte. On ne saurait trop louer, néanmoins, l'esprit d'invention que dénotent ces ingénieuses constructions. Les jurys de 1844 et de 1849 avaient déjà consacré, par des récompenses, l'art merveilleux avec lequel l'inventeur français agençait son mécanisme et calculait les impulsions données.

La question de la composition mécanique a préoccupé dès longtemps des esprits inventifs, soit en Angleterre, soit aux États-Unis, En France, un écrivain renommé qui avait commencé par être imprimeur, M. Ballanche, s'était livré à divers essais qui remontent à plus de trenteannées. Malgré les découvertes aujourd'hui effectuées, des objections sérieuses s'élèvent encore contre la possibilité d'utiliser en grand ces machines, au moins dans leur état actuel. La justification, c'est-à-dire l'arrangement des mots en lignes et en pages, demandera toujours, en une mesure plus ou moins large, le concours d'un ouvrier. Livrée à elle-même, la machine procéderait aux plus bizarres coupures. On verrait parfois la première lettre d'un mot laissée toute seule à la fin d'une ligne- H faut l'intelligence de l'homme pour répartir les mots d'une manière rationnelle ; il faut la délicatesse du tou-

LES AKTS GRAPHIQUES. 163

cher pour reconnaître que les lignes sont bien égales. Le temps passé à la justification diminue notablement l'avantage de la composition mécanique. De plus, il est difficile d'éviter d'une manière absolue certains retards dans le mouvement des lettres qu'il faut pousser et redresser avec la main. Enfin, quand la forme des caractères vient à varier, quand il convient, par exemple, d'employer des caractères italiques, la machine rencontre dans ce changement unobstacleinsurmontable.Ilfautréserver l'œuvre pour l'ouvrier compositeur. Nous ne sommes pas cependant de ceux qui croient la porte à jamais fermée devant cette innovation. Nous estimons, au contraire, qu'un pas immense a été fait; M.Delcambre a droit pour son initiative et pour sa persévérance à des encouragements de la part de tous les amis des arts; mais il faudrait des résultats plus étendus pour que le nouveau système pût être rangé dans le domaine de l'industrie.

On est allé bien plus loin dans la voie des réalisations en ce qui concerne les instruments destinés à hâter ou à simplifier l'opération du tirage. La machine, comme nous l'avonsdéjà fait remarquer, s'est emparée victorieusement d'un très-large terrain. La presse de M. Hippolyte Mariuoni, dite presse des journaux, a marqué pour notre pays un progrès énorme dans la voie des combinaisons mécaniques destinées aux tirages nombreux et précipités. Naguères simple ouvrier monteur de machines d'imprimerie, M. Marinoni eut l'idée de multiplier la vitesse d'une presse enraccourcissantl'espace que parcourt la feuille imprimée. Son ingénieux mécanisme n'est que la réalisation de cette pensée à la fois si simple et si juste. La presse de M. Marinoni tire environ 6,000 exemplaires d'un journal par heure. Il n'y a pas longtemps que la construction mécanique a pu obtenir ce chiffre. En 1836, les presses des

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journaux tiraient à peine 1,200 à 1,500 exemplaires par heure. On est arrivé péniblement à 2,000, puis à 3,000 avant d'atteindre au chiffre actuel. On sait quelle est l'importance d'un tirage rapide pour les journaux vendus à un très-grand nombre d'exemplaires, et obligés de paraître à heure fixe : c'est l'unique moyen d'épargner plusieurs compositions. En Angleterre, la plus répandue, la plus riche des feuilles quotidiennes arrive à un chiffre de 10,000 numéros par heure. Mais les presses du Times sont établies dans des conditions extrêmement coûteuses : ce dernier système ne saurait, comme celui de M. Marinoni, entrer dans la circulation commerciale. Uniques dans le monde, les presses du journal anglais reviennent, dit-on, à plus de 140,000 fr., tandis que l'appareil français se vend 16,000. D'après des indications qui ont eu place à l'Exposition, M. Marinoni songe à mettre en œuvre une presse qui tirerait de 12,000 à 15,000 journaux par heure. Si ce formidable appareil parvient à s'installer, on pourra le regarder, ajuste titre, comme l'un des plus étonnants engins que la main de l'homme ait encore dressés pour s'asservir la matière et le temps.

L'esprit de recherche dans le champ des mécaniques d'imprimerie se décelait avec une variété, une énergie et un ensemble des plus remarquables dans l'exposition de la maison Paul Dupont. Comme les appareils de cette maison fonctionnaient sous les yeux du public, un cercle de curieux en assiégeait sans cesse les abords. Entre tous les appareils mis en mouvement à l'Exposition, il n'en est point qui aient attiré plus constamment les regards de la foule que les appareils d'imprimerie. On se rappelle, par exemple, les compositeurs mécaniques dont un ouvrier faisait mouvoir les touches; on se rappelle la presse chromo typographique de M. Pion, ainsi que le groupe

dont je parle en ce moment même. On s'assemblait à l'entour de ces mécanismes, comme si un charme particulier s'échappait de tous les instruments servant à multiplier l'expression de la pensée. Les inventions de la maison Paul Dupont constituent des perfectionnements réels dont il est facile d'apprécier la valeur pratique. Avant d'en indiquer sommairement le caractère, il nous faut dire qu'elles sont l'œuvre de simples ouvriers. Le chef de l'établissement, après avoir encouragé et soutenu leurs efforts, leur a laissé l'honneur du succès. C'est là un exemple qu'on ne saurait trop louer. M. Paul Dupont a compris qu'un homme appelé chaque jour à faire mouvoir une machine, est admirablement placé pour en saisir les avantages ou les défauts; s'il a en lui quelque étincelle de feu sacré propre à illuminer le champ de l'inconnu, il peut deviner les transformations dont ce mécanisme est susceptible. On aime à voir convier ainsi à la réflexion et aux recherches l'intelligence que la pratique développe chez l'ouvrier. On remarquait dans cet étalage une petite presse portative n'occupant pas plus de 30 centimètres carrés ; on dirait une presse de cabinet; la main la moins expérimentée est apte à la mettre enjeu. On peut, avec son aide, tirer des épreuves très* soignées sous un format facile à composer. Cet appareil élégant et simple est dû à M. Victor Derniame. Le môme ouvrier a perfectionné le système de deux grandes presses, l'une à vapeur et l'autre à bras, là première en vue de ménager les caractères, la seconde en vue de réduire la somme du travail, et par conséquent le prix de revient des produits. 11 y avait là deux presses lithographiques dépendant aussi du groupe de la même imprimerie, l'une de MM. Daret et Carlier, l'autre de MM. Vaté et Huguet. On sait que l'application de la mécanique à la lithographie appartient à

1#6 INDUSTRIE COlfTBMPORàtlfE.

M. Paul Dupont. Sa maison est l'une des premières qui aient établi une sorte d'alliance entre les procédés de la lithographie et ceux de la typographie.

Une des manifestations les plus surprenantes de cette alliance consiste dans la possibilité de reproduire, sous leur aspect originel, au moyen d'un décalcage reporté sur la pierre, les anciens ouvrages, titres et documents dont il n'existe plus qu'un nombre insuffisant d'exemplaires. On obtient ainsi, sans avoir besoin d'une réimpression coûteuse, cinquante, soixante, cent images du titre échappé à l'action du temps ou au vandalisme des hommes. Le volume in-folio de près de mille pages du Recueil des Historiens des Gaules et de la France par Dom Bousquet, placé dans l'exhibition de M. Paul Dupont, a été reproduit par ce procédé. Les feuilles non encore brochées avaient été la proie des flammes, en 1TD4, avec tant d'autres richesses de la même nature, dans Pincendie de la bibliothèque des bénédictins de Saint-Germain-des-Prés ; ce volume manquait à la plupart des collections, et le prix des rares exemplaires qui se rencontraient de loin en loin dans les ventes publiques, montait de 600 à 800 fr. On l'a tiré à 100 exemplaires par le procédé litho-typographique. De curieux échantillons du même genre de travail étaient appendus le long des murs dans l'une des salles du Palais de l'Industrie. On voyait là 14 diplômes et chartes de la collection des documents mérovingiens et carlovingiens conservés aux Archives. Ces titres, dont l'un remonte au vie siècle, pourront être désormais plus largement utilisés dans les études d'histoire et de philologie. De telles productions méritent une place éminente sur le tableau des progrès que la typographie a réalisés de nos jours.

MES ARTS GRAPHIQUE Mf

CHAPITftE V.

Pn|i4« dtoera aeflMttplIg aaiw les art* graphitée*. «•. fiacre. — Papier. -*• Faste de» «araetèree. — Appliea* lions galvanoplaatiqvea. — Lithographie et Chrowahtliographle. — Imprimerie en taille-4oucê.— Gravure à traatre planches.

S'il fallait, avant de quitter la typographie, prêcher» en forme de résumé, quelles sont les branches de cette gronde industrie où le progrès se manifeste sous les traits les plus saillants, nous indiquerions, sans hésiter, l'art de tirer les vignettes dans le texte, et l'impression en couleurs. Dans l'imprimerie proprement dite, le progrès aussi est réel ; mais à en juger par l'ensemble des œuvres qui ont figuré à l'Exposition universelle, il ne consiste pas dans de nouvelles découvertes; il consiste plutôt dans l'agrandissement considérable du cercle où s'exécutent les bons travaux* Il y a quinze ans, on comptait à Paris trois ou quatre maisons dont les livres réunissaient toutes les conditions requises sous le rapport de la beauté des types et de la correction des textes ; aujourd'hui, ce nombre s'élève au-dessus de vingt. Au lieu d'être plus ou moins défectueuse, comme jadis, la besogne exécutée par la masse des imprimeurs se présente toujours sous un aspect assez satisfaisant. Les ouvrages véritablement mal imprimés ont disparu du commerce. Ainsi le niveau moyen a été exhaussé. C'est là le trait distinctif des perfectionnements en 1855, perfectionnements d'autant plus précieux qu'ils profitent aux livres de grande circulation.

0 serait injuste de méoonnaître que le mouvement signalé dans l'imprimerie a été secondé par l'effort de

diverses industries auxiliaires honorablement représentées à l'Exposition universelle. Groupées autour de la typographie, elles font avec elle un faisceau dont la fortune est soumise à une même destinée. Ainsi une fabrication qui par sa nature attire peu les regards du public, celle de l'encre, a, dans le cours de ces derniers temps, perfectionné ses procédés. Les exigences de la gravure sur bois, pour laquelle une encre très-pure est indispensable, n'ont pas été sans effet sur cette amélioration. Quoiqu'il faille, comme l'exprimait fort judicieusement M. Ambroise-Firmin Didot, à propos de l'Exposition de Londres, attendre du temps seul un jugement sur les qualités relatives des produits de cette espèce, on ne saurait se refusera reconnaître les teintes fermes et luisantes des échantillons étalés par nos fabricants. — Les améliorations accomplies dans la fabrication du papier doivent également être prises en compte si l'on veut répartir avec équité le mérite du succès obtenu. A l'une de nos premières expositions de l'industrie, en 1806, le jury, en signalant des progrès récemment effectués, invitait les fabricants à persévérer dans leurs efforts, afin de porter cette industrie au degré de perfection qu'elle atteignait à l'étranger. On en était alors aux premiers essais, essais encore obscurs et douteux, de la machine à confectionner le papier sans fin. Depuis cette époque, mais surtout depuis une vingtaine d'années, des changements énormes ont eu lieu dans la fabrication du papier. La mécanique s'est emparée de presque toutes les opérations. Le papier dont l'emploi, pour le service de l'écriture, remonte très-avant dans l'antiquité et se trouve fort antérieur à celui du parchemin, a été fabriqué successivement avec des matières diverses : le papyrus , le coton, le lin , le chanvre, etc. Aptes avoir abandonné le coton, on y «est

revenu par suite de là rareté des chiffons de toile de lin. Les papiers des derniers siècles étaient généralement renommés pour une solidité que sont loin d'avoir toujours présentée les produits sortant de la mécanique. On cherche cependant aujourd'hui à atteindre la force des anciens papiers, tout en conservant l'avantage du bon marché qu'offrent les nouveaux. Le blanchiment est l'objet d'études persévérantes. M. Paul-Firmin Didot s'est livré dans ces derniers temps à des expériences réitérées, en vue d'améliorer, par l'emploi de l'acide carbonique, le mode généralement usité. L'imprimerie typographique tire profit de tous les efforts ayant pour but le perfectionnement de cette fabrication.

La gravure et la fonte des caractères, des vignettes, des fleurons et de tous les ornements accessoires, ont prêté de même à l'imprimerie, parleurs progrès récents, un inappréciable concours. Les exhibitions des graveurs et fondeurs ont attesté qu'on a tendu de plus en plus, depuis 1849, à la beauté des formes, qu'on s'est efforcé de plus en plus de tenir compte de ces lois du bon goût, dont le caprice de quelques éditeurs nous avait éloignés il y a douze à quinze ans. L'élégance de la coupe se joint à la netteté des saillies. Mentionnons ici les échantillons si variés , exposés par un établissement modèle, la Fonderie générale des caractères français et étrangers , habilement dirigé par M. Charles Laboulaye. Cette usine confectionne avec beaucoup de succès des planches pour les ouvrages illustrés. Mentionnons encore MM. Battenberg , Petibon et Longien , Renault et Robcis, etc. Nous devons citer les ingénieux ouvrages d'un graveur fort habile, M. Derriey, à qui la typographie doit des moyens d'ornementation d'un goût irréprochable. En 1849, le jury avait signalé, parmi les

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intentions de M. Derriey, un système mécanique pour couper les filets d'imprimerie de manière à pouvoir en former les figures les plus variées* On trouvait ime application très-remarquable de ce système dans les JEsust pratiques d'imprimerie publiés à l'occasion même de l'Exposition de 1849, par M. Paul Dupont En i855, un ouvrier compositeur de la maison Dupont > M, Victor Moulinet, a exposé un portrait en pied de Gutenberg, en filets typographiques. C'est un travail d'art et de patience qui demandait à la fois la justesse du coup d'oeil et la dextérité de la main. On n'avait jamais en ce genre exécuté d'ouvrage aussi compliqué et aussi difficile. 11 a fallu, pour l'établir, près de vingt mille pièces dont quelques-unes sont presque imperceptibles à l'oeil nu. Ces pièces sont assemblées avec une régularité qui leur prête toute la grâce , toute la finesse d'un dessin»

Dans le groupe des industries auxiliaires de la typographie , la galvanoplastie gagne disque jour un nouveau terrain. L'Exposition universelle nous Ta présentée sous des aspects divers* Tantôt le courant électrique sert à revêtir une planche clichée en plomb d'une couche de cuivre qui donne aux caractères une solidité inaltérable. A-t-on, par exemple, à effectuer des tirages très-nombreux , de ces tirages de cinq cent mille à six cent mille exemplaires» comme celui des actions de telle ou telle compagnie de chemin de fer» on peut exécuter le travail avec une seule planche galvanisée, au lieu d'être obligé par l'usure des lettres ordinaires de recourir à des compo* sitions multiples. Tantôt on emploie la galvanoplastie pour la reproduction simultanée de signes toujours semblables à eux-mêmes comme les timbres-poste* On a pu voir les belles feuilles exposées par M. Hulot, de la Monnaie de Puis» et qui contiennent plusieurs centaines de

1ES ARTS GftAPflfQtm. ITI

figures tirées d'un seul coup. Les plaques pour le tirage des cartes à jouer , de celles du moins de ces cartes dont la régie se réserve les matrices en vue de faciliter la perception de l'impôt existant sur cet article, sont également dressées d'un seul jet. Sur certaines vitrines, on lisait des inscriptions comme celles-ci : Typographie gaiwmoplastiqué , électrotypeur typographe , qui démontrent que l'exploitation des forces de l'électricité tend à former ici une spécialité industrielle. Des essais intéressants ont été tentés par M. Sirasse, non pas seulement pour galvaniser des clichés ou des plaques, mais des caractères mobiles. L'idée de recouvrir, au moyen de la galvanoplastie, l'œil des lettres d'une couche de cuivre pour en augmenter la force, s'était manifestée, il y a quelques années , aux États-Unis d'Amérique. Mais jusqu'à ce jour le prix élevé de ces opérations les avait placées en dehors des usages de la typographie. De plus , l'enduit placé sur des caractères isolés leur donnait une épaisseur variable qui empêchait ensuite d'obtenir dans la composition une surface parfaitement plane. Au moyen de diverses combinaisons , M. Sirasse cherche à diminuer le prix de revient et à remédier aux inconvénients signalés. Les recherches auxquelles il s'est livré sont en elles-mêmes fort utiles : le succès aurait pour effet de diminuer singulièrement les frais généraux pesant sur les imprimeurs en leur fournissant des lettres dont la durée dépasse cinq ou six fois celle des caractères en plomb. Nous pouvons le dire sans nous aventurer dans des suppositions téméraires : si la typographie réalise à l'avenir des progrès saillants, elle en sera redevable à l'emploi de l'action de l'électricité et de la lumière. A côté de la galvanoplastie, la photographie tâche de pénétrer dans le domaine de l'imprimerie typographique. Elle réserve peut*

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être à un avenir prochain des résultats destinés à produire un profond étonnement.

Des conquêtes de cette nature, loin d'appauvrir l'art aux dépens duquel elles semblent faites, contribuent le plus souvent à l'enrichir. Nous en avons un exemple dans la lithographie, qui est venue dérober quelques éléments à la typographie même. Au fond, cependant, l'art du lithographe se rattache par des liens étroits à celui de l'imprimeur, et lui prête le plus utile concours. Loin de l'appauvrir, il l'enrichit. Il vise aussi à exprimer la pensée au moyen de signes graphiques, non pas aussi complètement que la typographie, mais sous une forme particulière qui convient merveilleusement dans une foule de cas spéciaux. La lithographie a paru poursuivre en 1855 cette série de progrès ininterrompus dont témoignent nos expositions depuis trente-cinq années. Introduite en France en 1802, peu de temps après avoir été créée en Allemagne, elle ne commence à se développer dans notre pays, que dix à douze années plus tard. A l'Exposition de 1819, le jury saluait pour ainsi dire cet art encore nouveau en mentionnant honorablement les hommes qui l'avaient acclimaté sur notre territoire. A l'Exposition suivante, en 1823, c'était le créateur de la lithographie, c'était Senefelder lui-même, l'ancien choriste du théâtre de Munich, qui recevait une médaille pour les instruments et les procédés employés dans un établissement fondé à Paris par ses soins et sous son propre nom. — Tout le monde sait que la lithographie a pour objet de reproduire sur le papier, au moyen de l'impression, l'écriture, la gravure, le dessin, en un mot tous les signes tracés sur une pierre, mais sur une pierre d'une nature spéciale et dans des conditions déterminées. Le mérite de l'imprimeur lithographe, pour les dessins

surtout, consiste à rendre l'original dans toute sa vérité, à en faire revivre les tons avec une rigoureuse exactitude, sans roideur comme sans mollesse. L'œuvre de l'imprimeur a ses conditions de vie tout comme l'œuvre même du graveur. L'Exposition universelle renfermait des exemples d'impressions lithographiques vraiment admirables. On s'arrêtait longtemps, attaché par une sorte de charme, devant les cadres de MM. Lemercier, Auguste Bry, Engelmann et Graff, Bertauts, etc. La chromolithographie ou l'impression en couleurs par la presse lithographique, en est arrivée à des effets merveilleux, notamment chez M. Lemercier, chez MM. Engelmann et Graff, chez M. Haugard-Maugé. Qui n'a vu ces plantes, ces vitraux, ces écussons, ces tableaux du moyen âge, etc.? Les nuances admirablement ménagées semblaient tombées du pinceau le plus délicat.

L'imprimerie en taille-douce appartient aussi au groupe des arts graphiques. On sait que l'Angleterre a longtemps excellé dans les impressions de ce genre. Elle comptait encore à l'Exposition de 1855 des sujets ravissants, enveloppés de cette forme délicate à travers laquelle on voit la pensée et pour ainsi dire l'âme.Cependant les pages deM. Chardon jeune, celles de M. Chardon aîné, celles deMM.Delamain et Sarazin, ne redoutent point la comparaison avec les épreuves les plus parfaites, exécutées chez nos voisins. — Nous ne quitterons pas celte catégorie de produits sans attirer vos regards sur le mode d'impression appelé communément gravure à quatre flanches , ou gravure en couleur. Pratiqué jadis, puis abandonné, cet art a été ravivé par un artiste habile, M. Isnard Desjardins. Le mérite des travaux de ce genre est de reproduire une gravure originale à très-bon marché et avec une fidélité qui, à première vue, tromperait aisément l'œil même

174 INDUSJftK CONTEMPORAINE.

d'un connaisseur* L'appellation de gravure à quatre planches rend suffisamment compte des procédés employés. On se sert, en effet» de quatre planches d'acier qui portent chacune sa couleur: Tune le jaune, l'autre le bleu» la troisième le rouge, et la quatrième la couleur bistre. Par le mélange de ces couleurs, on varie les nuances à l'infini ; mais, pour arriver à des effets harmonieux, il faut joindre à l'habileté d'un praticien le sentiment même d'un artiste. Le cadre de M. Isnard Desjardins renfermait des reproductions d'aquarelles, de portraits à l'huile, de sépias, de dessins à la mine de plomb. Une seule planche suffit pour figurer ces deux derniers genres. De telles reproductions offrent cet avantage qu'elles servent à vulgariser la connaissance des œuvres d'art. Ce rôle-là les recommande suffisamment à l'attention publique. En se répandant chaque jour davantage, les arts destinés à multiplier l'expression de la pensée répandent en même temps les idées du vrai, les idées du beau; elles accomplissent. ainsi leur mission dans la civilisation générale.

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